Réformes, Révolution L'auteur et l'éditeur déclarent réserver tous leurs droits de repro- duction et de traduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège. Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la librairie) en Octobre 1909. OUVRAGES DU MEME AUTEUR SOCIOLOGIE : La Société Mourante et l'Anarchie, (1893). Pu- blié aussi en Espagnol, Portugais. Hollandais, Russe et Anglais. La Société future, (1805). Publié aussi en Espagnol, , Portugais, Russe, Hollanur cire as- sez fort pour leur parler en maîtres. Les réformistes, au contraire, disent aux in- dividus : soyez calmes! soyez patients! la loi seule peut vous octroyer ce que vous deman- dez. Ne faites rien par vous-mêmes, arran- gez-vous pour trouver de bons députés qui se feront à la Chambre vos porte-paroles, et ba- tailleront pour obtenir, au milieu de cent in- térêts contraires et coalisés, les changements que vous désirez. Et c'est à choisir, parmi tous les inventeurs de panacées, que le (( peuple souverain » — car il est souverain — doit, selon ceux qui le flat- tent, exercer son initiative, et 'désigner ceux qui seront chargés de lui confectionner les lois auxquelles il devra ensuite se soumettre, s'il ne veut pas être fourré au clou. Car le bon populo a bien le droit de choisir ceux qui doivent lui faire la loi, mais il n'a aucun recours contre eux s'il s'est trompé dans son choix. Et sa souveraineté est de la même famille que ces souverainetés de Carnaval et de Mi-Carême ; elle ne dure qu'un jour, le LE MENSONGE ÉLECTORAL 167 temps de glisser dans l'urne le petit bout de papier sur lequel il a couché le nom de celui qu'il a choisi pour manier le bâton qui doit le mater. J'ai, ailleurs V, étudié de plus près le mé- canisme du suffrage dit 'universel, démontré qu'un député ne peut jamais représenter son électeur, et l'imbécilité qu'il y a à vouloir faire une loi unique pour tant de conceptions et d'in- térêts différents. C'est à un autre point de vue que je veux l'envisager ici. Imbus du préjugé d'autorité, habitués au poids du joug gouvernemental, convaincus qu'un état social ne peut fonctionner que s'il existe un pouvoir pour en régulariser la mar- che, pendant des siècles les gouvernés n'ont eu qu'un idéal : trouver le gouvernement qui puisse fonctionner sans trop les écraser. C'est ce qui fait que des révolutions se sont opérées pour essayer de nouvelles formes de gouvernement qui, toutes, meilleures les unes que les autres avant d'être essayées, se trou- vèrent à l'usage aussi oppressives que celles qu'elles avaient remplacées, ne laissant de li- bertés que celles auxquelles le développement 1. La société mourante et l'anarcUie. 168 RÉFORMES, RÉVOLUTION général des esprits et des mœurs ne leur au- rait pas permis de toucher sans que s'ensuivit une révolution nouvelle. Ce qui revient à dire que, sous quelque gou- vernement que ce soit, le peuple n'a jamais eu, en fait de libertés, que celles qu'il a su prendre et défendre. Car, tout en croyant à la nécessité d'un pouvoir protecteur, les individus, dans leur idéal de « bon » gouvernement, entendaient un gouvernement — qui, fort probablement, en- traverait bien un tant soit peu le voisin mal intentionné, mais — qui leur laisserait, à eux, toute liberté d'action. Et c'est pour ne pas avoir compris toute cette inconséquence qu'ils en sont encore à la recherche du gouvernement qui, ayant à ap- pliquer des lois ignorantes des diversités de caractères, de tempéraments, d'aptitudes et de compréhension, courbant la foule sous le même niveau, puisse, malgré cela, accor- der à chacun la liberté d'agir selon ce qu'il pense. C'est que la loi, faite d'après une conception LE MENSONGE ÉLECTORAL 169 moyenne, ne répond à aucune réalité, ne peut qu'empêcher chaque être d'ag-ir comme il veut. Elle est tout le contraire de la liberté. Et c'est à la recherche de cette absurdité : une loi respectant la liberté de chacun, tout en leur imposant une ligne de conduite commune, que les g^énérations usent inutilement leurs efforts. C'est que le caractère de l'individu est ainsi fait : chacun, personnellement, se croit capa- ble de se passer de lisières, mais ne voit pas sans inquiétude le voisin livré à sa seule res- ponsabilité. De là le succès du suffrag"e uni- versel basé sur les majorités. Le bon g-ouver- nement est celui de la coterie dont on fait partie et dont le poids retombe sur les coteries adverses. Et par-dessus tout, au milieu du conflit d'in- térêts qui se heurtent dans l'état social actuel, les aspirants au pouvoir, s'ils croyaient bons d'être prodig-ues de promesses pour se hisser en haut de l'échelle sociale, avaient vite fait de les oublier une fois installés. Ils ne son- geaient plus qu'aux avantages personnels que l'on peut tirer de l'exercice de l'autorité; ne pouvant rester au pouvoir sans se faire les 10 170 RÉFORMES, RÉVOLUTION serviteurs de la classe qui détient le vérita- ble pouvoir en possédant l'argent leur choix était vite fait. Il en a été ainsi tant que les travailleurs ont accepté, comme une loi naturelle, l'exploi- tation des plus riches, ne criant que hjrsqu'on les tondait de trop près. Ils croyaient à l'amé- lioration de leur situation économique par une meilleure administration, et par la conquête de quelques libertés politiques. C'est ainsi que, malgré la faillite de 1789, ils se mirent à la remorque de la bourgeoisie libérale, espérant qu'elle leur accorderait les libertés qui, alors, semblaient le summun de la félicité sociale : liberté de réunion, de la presse, de parole et d'association. Mais il se trouva que ces nouveaux maîtres furent encore plus féroces que les anciens. Que ce soit sous l'étiquette orléaniste, répu- blicaine ou bonapartiste que la bourgeoisie ait exercé le pou voir, son attitude à l'égard du peu- ple ne varia jamais. La Croix-Rousse, Trans- nonnain, Rouen, Paris en Juin 48 et en Mai 71, Saint-Aubin, La Ricamarie, Fourmies, Cha- lon, Narbonne et Draveil, ont prouvé aux tra- LE MENSONGE ÉLECTORAL 171 vailleurs que la bourgeoisie au pouvoir sait fort bien oublier les promesses de la bourgeoi- sie d'opposition, et qu'en définitive le pouvoir n'a qu'une raison d'être : étouffer les récla- mations contre le pouvoir économique; dans le sang au besoin, lorsque, las de se plaindre, les spoliés entendent agir. Et c'est devant la faillite de tous les régi- mes politiques que quelques-uns en sont venus à comprendre que les libertés politiques — les peuples on sut en arracber quelques-unes en cours de lutte, — ne valent que pour celui auquel sa situation économique permet d'en user, et que c'est l'organisation sociale entière qu'il faut transformer. La lutte cbangea de face. Les réclamations économiques prirent le pas sur les revendica- tions politiques ; les travailleurs commencèrent à s'organiser économiquement, et à lutter di- rectement contre le patronat, on s'organisant en sociétés de résistance, en syndicats. Mais tous ceux qui vivent de l'ignorance et de la crédulité des exploités ne pouvaient laisser écbapper, ainsi, un moyen si profitable 172 RÉFORMES, RÉVOLUTION d'exploitation. Puisque des réclamations, sinon nouvelles, mais laissées dans l'ombre jusque- là, venaient s'imposer au premier plan, pour- quoi ne s'en feraient-ils pas les porte-paroles? Pour ce que coûtent les promesses, à quoi bon avoir crainte d'en faire I Aussi, s'empressèrent- ils d'arborer le drapeau nouveau. Et le socialisme, après être resté longtemps une conception de ceux qui cherchaient, en. dehors de Parène politique, la formule d'une société meilleure, devint le tremplin de gens uniquement pressés de transformer leur pro- pre situation, en promettant de changer celle des autres. Et après avcir eu la Royauté, l'Empire, la République sans républicains, la République opportuniste, la République radicale, nous sommes en train de prendre un avant-goût de la République sociale par l'arrivée des socia- listes au ministère, en attendant qu'ils puis- sent se glisser dans toutes les fonctions. Oh ! l'entrée des réclamations économiques dans l'arène politique n'a pas été sans laisser des traces le long du Code. LE MENSONGE ÉLECTORAL 173 En voyant los travailleurs s'organiser éco- nomiquement, lujrs la loi — les syndicats exis- taient bien avant que la loi de 1884 leur re- connût le droit à l'existence — la bourgeoisie comprit qu'il fallait bien avoir l'air de faire quelque cliose en faveur de ses esclaves, qui la submergeront lorsqu'ils auront pris cons- cience de leur force, elle s'empressa de codifier les libertés prises qu'elle ne pouvait plus en- lever, parce que la codification d'une liberté est encore le meilleur moyen de la restrein- dre, sous prétexte de la définir, et dans l'espé- rance de canaliser le mouvement et de le di- riger. Et depuis quelques années, les lois « en fa- veur de l'ouvrier » se multiplient d'une façon inquiétante... pour lui. Chacun veut faire preuve du zèle qu'il apporte à adoucir le sort « d'une classe si intéressante ». 11 n'y a pas de candidats qui n'ait en poche différents pro- jets tous propres à apporter joie et abondance au foyer du travailleur. Et les propositions suivent les propositions'; les lois s'ajoutent aux lois. 11 n'y a que la si- tuation du travailleur qui aille s'aggravant par suite des transformations écononjiques 10. 174 RÉFORMES, RÉVOLUTION qui, elles, ne tiennent aucun compte des lois politiques. Car, lorsqu'on ne se laisse pas prendre à la musique des mots et que l'on étudie les choses de près, il ressort clairement que les lois vrai- ment efficaces n'ont fait que consacrer un état de choses qui s'était établi sans elles; ou bien si elles apportaient véritablement quelque amé- lioration à la situation présente, les ouvriers, pour en obtenir l'application, furent, — ou sont encore — obligés de se mettre en grève, la pé- nalité encourue par les patrons délinquants, lorsqu'ils sont poursuivis, étant dérisoire; et ces grèves furent une occasion pour le gou- vernement, même composé de socialistes, de mettre l'armée, la police et la magistrature répressives au service de ces pauvres exploi- teurs opprimés refusant de se soumettre à la loi. Et il ne peut faire autrement. Chargé d'as- surer « l'ordre », le respect de la propriété, base de tout le système politique et écocomi- que actuel, le gouvernement remplit sa fonc- tion! Tant pisl pour ceux qui, parce qu'ils no LE MENSONGE ÉLECTORAL 175 sont pas contents de ce qui existe, semblent les mettre en péril par des réclamations trop catégoriquement formulées. En d'autres cas, sous prétexte d'améliora- tion, les lois nouvelles ne sont qu'une régres- sion sur l'état existant. Telle, par exemple, la loi sur les accidents qui eut pour effet, qu'en certaines professions, les patrons ne voulurent plus employer les hommes d'une certaine ca- tégorie d'âge et de situation. C'est que, en réalité, dans l'organisation sociale actuelle, le véritable maître c'est celui qui possède. Qui a de l'argent est au- dessus des lois. La sanction n'est pas la mêmt;, — lorsque des influences n'ont pu le sous- traire à la comparution devant le juge — pour celui qui se présente en redingote et le pauvre diable en iiaillons. Quelles que lois que l'on fasse en faveur des travailleurs, elles n'auront d'efficacité qu'au- tant qu'ils sauront eux-mêmes en imposer l'o- bligation à leurs exploiteurs. Or, si après avoir lutté des années et des années pour obtenir une majorité parlemen- 176 RÉFORMES, RÉVOLUTION taire favorable à une loi pour laquelle il faut reprendre la lutte sur le terrain économique, pour en imposer l'observance aux barons de l'industrie, à quoi bon envoyer aux pourris- soirs, que sont les Chambres et les fonctions gouvernementales, les plus énergiques des siens! Le prolétariat n'a qu'à passer en revue la liste de tous ceux que, sur leurs promesses, il a hissés au pouvoir, il verra combien lui restèrent fidèles. Il faut donc que tous ceux qui désirent un véritable changement, dans l'ordre politique et économique, se refusent énergiquement à participer aux luttes parlementaires, renon- cent à envoyer des leurs dans les fonctions publiques, car le pouvoir politique ayant charge de faire respecter ce qui existe ne peut nullement aider à le transformer. Si l'on veut mener une lutte efficace contre les institutions existantes, il faut rester en dehors de leur sphère d'attraction. C'est de dehors qu'il faut leur porter les coups. C'est LE MENSONGE ÉLECTORAL 177 un sophisme et un mensonge de dire qu'il faut y pénétrer pour les démanteler. L'histoire, l'expérience nous prouvent que tous ceux qui y pénétrèrent, y oublièrent l'œuvre de destruction qu'ils avaient promis d'y accomplir. Du reste, comment veut-on qu'un député se reconnaisse dans toutes les questions qui chan- gent avec chaque corporation? 11 faut que le môme individu tranche non seulement dans les questions politiques, mais aussi dans les questions de tinances, d'adminis- tration, de voirie, forestières ou fluviales, etc. De plus, nous jouissons d'un régime de pro- tection, il faut donc que le parlement protège l'agriculture, la Hotte, l'industrie, le com- merce, etc. Et comme le pays a été divisé en près do 000 circonscriptions, ayant chacune son dé- puté à nommer, cliacune ses intérêts parti- culiers, selon qu'elle est agricole, et qu'elle cultive de la vigne, des betteraves ou des cé- réales ; industrielle : qu'elhî pnxluit de la toile, 178 RÉFORMES, RÉVOLUTION des draps, de la fonte, des machines ou de la houille. Et la lutte qui a lieu dans chaque circons- cription électorale — car s'il y a des intérêts prédominants dans une région, il y en a de multiples en conflit — pour faire triompher les plus forts ou les plus rusés, il faut qu'elle recommence parmi ces six cents élus, repré- sentant, non seulement désintérêts dilierents, mais contradictoires. Et c'est dans ce gâchis, que l'on conseille aux ouvriers de porter leurs réclamations, alors qu'il est bien plus sage et plus simple de les discuter avec leurs exploiteurs, et de les leur imposer par l'action directe, lorsque ceux-ci sont intraitables, puisque, en défini- tive, il faut toujours en arriver là. Pour justifier leur existence, les politiciens prétendent que les travailleurs ne doivent pas se désintéresser de la lutte politique, que l'amélioration économique de leur sort dépend du régime politique, que le retour au pouvoir des forces réactionnaires et des représentants des anciens régimes pourrait avoir un contre- LE MENSONGE ÉLECTORAL 179 coup funeste sur leur condition économi- que. Ici, les politiciens prennent l'effet pour la cause; caria situation économique a sûrement plus d'influence sur la situation politique que la situation politique sur la situation écono- mique. D'autre part, les gouvernements n'osent que ce que leur tolère l'opinion publique. Et c'est cette opinion publique qu'il s'agit d'é- veiller. Que le petit noyau d'individus qui a com- pris l'inanité du parlementarisme, et qui s'en écarte, s'abstienne de prendre part aux élec- tions, cola, en somme, aura fort peu de réper- cussion sur le résultat des élections. Mais si par leur activité, leur action incessante, ils ont amené de nombreux individus à désirer une amélioration à leur situation, à les con- vaincre qu'ils ne doivent pas l'attendre du ciel, mais travailler eux-mêmes à réaliser cette amélioration, cette propagande inces- sante aura contribué à arracher des voix aux réactionnaires, à pousser les esprits vers un régime de progrès et d'alD'ancliissement, et cet accroissement sera suflisant pour com- 180 RÉFORMES RÉVOLUTION batlre les voix réactionnaires, et compenser les abstentions intellig-entes. Mais, lorsque le nombre des abstentions sera devenu assez fort pour faire le jeu des réactionnaires, c'est que la situation sera changée et que le parti révolutionnaire sera assez fort pour suppléer à l'action parlemen- taire. Les réclamations économiques doivent se tenir sur le terrain économique. L'action po- litique ne faisant que compliquer l'action éco- nomique d'une action inutile; néfaste puis- qu'inutile, et occasionnant ainsi une perte d'efforts; elle est nuisible pour une autre rai- son, c'est qu'elle fait croire aux intéressés qu'il leur suffît, tous les quatre ans, de bien choisir un individu, pour que tout ce qu'ils désirent soit réalisé. Il est temps que les individus apprennent qu'il n'est au pouvoir de personne de leur ac- corder ce qu'ils ne sauront pas réaliser eux- mêmes. Chaque individu doit unir ses efforts aux efforts de ceux qui ont les mêmes buts, les mêmes aspirations, les mêmes intérêts. Ils doivent se grouper et s'organiser pour répan- LE MENSONGE ÉLECTORAL 181 dre leur façon de voir, recruter des adhérents, et lorsqu'ils sont assez forts, lorsqu'ils ont réussi à créer un état d'esprit favorable, es- sayer la réalisation de leurs conceptions. Chaque être a droit au complet développe- ment physique, moral et intellectuel, intégral de son être. Cet alirancliissement de l'individu ne peut s'obtenir que dans une société débar- rassée de ses maîtres politiques et économi- ques. C est à ceux qui sentent le besoin de s'affranchir qu'il appartient de se rechercher, de se grouper, en vue de réaliser l'ordre social qui leur permettra d'évoluer. Il faut tout le funeste bagage de préjugés que l'on tient de l'ignorance et de l'éduca- tion fausse, entretenus par ceux qui ont in- térêt à ce qu'on les croient nécessaires, pour, qu'après tant d'expériences malheureuses, on espère encore que ce seront des hommes, aux- quels on aura fait une situation privilégiée, dans un état social basé sur l'oppression et l'exploitation, qui démoliront cet ordre so- cial dont on les fait bénéficiaires. L'état social nouveau ne s'organisera pas par des lois et des règlements venant de ceux 11 1ARLEME\TAIUSME Il n'y a pas d'absolu. — L'état présent l'emporte toujours sur l'état à venir. — Le parlementarisme change les questions ^de place. — Les mensonges parlementai- res. — La révolution est l'affirmation de l'évolution. — La loi ne donne que ce que l'on sait prendre et défen- dre. — La loi égale pour tous ne peut être qu'oppres- sive. — La liberté est dans la diversité. — Les intéres- sés seuls sont aptes à trouver la solution qui leur convient. — L'action directe est éducative. — Gomme quoi la loi donne naissance à des formes nouvelles d'exploitation. — La loi sur les retraites est une fumisterie. — Tout conciliateur est un ennemi pour le travailleur. L'idée anarchiste ayant pris de la force, les anarchistes ont dû sortir des abstractions, poussés également par la vie de tous les jours, et prendre part aux luttes journalières. ACTION DIRECTE ET PARLEMENTARISME 203 C'est qu'entre l'idéal rêvé et l'état présont il y a la vie. H y a les individus qui, en atten- dant la transformation sociale entrevue, veu- lent vivre du mieux qu'ils peuvent dans l'état présent. 11 y a l'évolution humaine qui ne se fait que progressivement, s'attardant parfois à modifier ce qui existe avant de le rejeter défi- nitivement. Du reste, on ne vit pas d'abstractions, la force leur étant venue, les anarchistes étaient anxieux d'agir, mais, en se mêlant à la lutte ouvrière, ils y apportèrent leur faron d'envisa- ger les choses, leurs modes d'action. Si quel- ques anarchistes y perdirent de vue l'idéal anarchiste, par contre le mouvement ouvrier s'en inspira, et fit siennes leur haine de la politique, leur faron d'agir qui, dans le nouveau milieu, prit le nom « d'action di- recte ». C'est que la masse croit encore aux réfor- mes, elle reste indift'érentc aux conquêtes éloignées, voulant des résultats immédiats, tout ce 'que pouvaient faire les anarchistes, c'est que ces tentatives d'améliorations aux- quelles s'attardent le plus grand nombre, ser- vissent au moins à leur éducation. Et c'est 204 RÉFORMES, RÉVOLUTION pour quoi, tout en continuant à déinontrer que l'exploitation de l'homme par l'homme ne cessera d'exister que hjrsque les moyens de production seront mis à la libre disposition de tous, que chaque individu n'aura droit qu'à la part de ce qu'il peut mettre en œuvre lui- même, et que seront détruites la monnaie et toute valeur représentative dans les échan- ges, les anarcliistes se sont mis à travailler à la réalisation de quelques-unes de ces réfor- mes, en apprenant aux intéressés de ne plus les attendre, conmie une grâce, de la bonne volonté du lég^islateur, mais de les réaliser eux-mêmes, par la force de leur volonté, et la cohésion de tous les intéressés. En effet, on aura beau dire aux travailleurs : « telle amélioration que l'on vous fait entre- voir ne peut être que momentanée, elle ne peut avoir aucun effet, sur votre émancipation dé- finitive ». Ceux (}ui crèvent de l'état social pré- sent répondront, et nombre d'aigrefins ne manquent pas de le répondre à leur place : « que nous importe l'affranchissement inté- gral s'il ne s'opère que lorsque nous serons ACTIUiN DIRECTE ET P AIIL EM ENT ARISM C 205 mort, nous préférons une améliorati(->n. si lé- gère suit-elle, pourvu qu'elle soit immédiate, nous verrons ensuite ». Et il vont à ceux qui leur font espérer des réalisations immédiates. Et on aura beau leur dire qu'une augmen- tation de salaire, n'a aucune importance pour eux,, s'il doit s'en suivre un renchérissement des objets nécessaires à la vie, ils peuvent ré- pondre avec raison qu'ils en auront toujours bénéficié, avant que le renchérissement se produise, et que, bien souvent du reste, les mercantis n'attendent pas l'augmentation des salaires pour faire renchérir la vie. Et, de plus, quand l'ouvrier n'attaque pas pour faire augmenter son salaire, il est bien forcé de résister aux tentatives de le lui rogner. Les nécessités de la lutte immédiate l'emportent toujours, en temps normal, sur les aspirations de l'idéal. Seulement les réformistes, les parh^menta- ristes, commettent une double erreur, d'abord en ne tenant piis compte de la complexité des rapports sociaux et en faisant enle- ver de son milieu naturel, où elle pourrait 13 206 RÉFORMES, RÉVOLUTION être élucidée promptement par les intéressés, la question pour la transporter dans un milieu hostile, où s'agitent toutes sortes d'intérêts divers et contradictoires. De sorte, qu'au lieu d'être réglée à l'amiable, dans chaque groupe, selon les besoins de ce groupe, il faut en faire une loi unique, dans le cadre de laquelle doivent s'emboîter tous les intérêts, tous les besoins, toutes les aspira- tions, quitte à rogner à droite, à gauche, en tête, en queue, de façon que personne n'est satisfait. D'autre part, l'actiun parlementaire propage l'erreur, parmi les individus, que leur libéra- tion viendra d'en haut ; qu'il leur suffira de choisir des mandataires fidèles pour obtenir du parlement la réalisation de tous leurs vœux. Et pendant qu'ils cherchent cet oiseau rare : un mandataire scrupuleux, tenant à cœur de réaliser chacune de ses promesses, les élec- teurs négligent d'agir pour réaliser eux-mê- mes ce qu'ils désirent obtenir. Et si cela est contenu implicitement dans la façon de procéder, beaucoup ne craignent pas de déclarer — tout en s'affirmant révolution- ACTION DIRECTE ET PARLEMENT ARiSME 207 naires — que : aujourd'hui que nous avons le suffrage universel, où tout individu peut « li- brement » exprimer son opinion, et a sa part de souveraineté dans la fabrication des lois — même lorsqu'elles sont faites contre lui — nous devons respecter la loi, jusqu'à ce qu'on l'ait faite changer, — Raisonnement très com- mode pour faciliter l'exercice du pouvoir à ceux qui le détiennent. Or, la révolution qu'envisagent les anar- chistes, n'est pas de ces coups de mains des- tinés à porter au pouvoir une poignée d'aven- turiers ayant su profiter d'un concours de circonstances heureuses. Pour les anarchistes, la révolution ne peut improviser un état social nouveau de toutes pièces. Son rôle est de briser les barrières que l'état social présent dresse contre les aspira- tions d'émancipation politique et économique. Une fois ces barrières brisées, ça sera à ceux qui les auront détruites de donner plein développement aux formes de groupements qu'ils auront su, déjà, réaliser en cours de lutte. 208 RÉFORMES, RÉVOLUTION Car la révolution économique qui se pré- pare ne doit pas être une lutte de quelques jours — le temps de jeter bas un g-ouverne- ment. et d'en introniser un autre. — Ce doit être l'aboutissant d'une évolution, qui aura assez transformé les mœurs et les cerveaux pour nécessiter le dernier coup de balais qui emportera les vestiges persistants de la société capitaliste. Evidemment, cette révcdution peut se faire attendre puisque, pour qu'elle puisse s'opérer, il faut qu'il se crée une minorité assez cons- ciente, et assez forte, pour entraîner, dans son action, la masse flottante qui a besoin d'être impulsée. Evidemment, encore, en attendant l'affran- cbissement intégral, les individus auraient tort de ne pas cbercber à réaliser le peu de bien-être ou de liberté qu'il est possil»le de réaliser dans l'état capitaliste, puisque, en dehors du bien présent, ces réalisations peu- vent aussi servir de point de départ pour des améliorations nouvelles. Seulement, cette réalisation doit s'opérer intégralement — autant qu'il est possible — par l'action de ceux qui en ont eu consciencxî, ACTION UIREGTK ET f AK L EMENT AR ISME 20'J et non rattcmlro, li"ipaL(juill6c, de l'action po- liticienne qui empoisonne ce qu'elle réalise. Jamais une loi n'a imposé une réforme. Ou bien cette réforme est demandée par un groupe assez important d'intéressés, mais alors elle est plus ou moins passée dans la pratique; la loi ne fait que consacrer un ordre de choses existant. Et la loi n'est plus nécessaire qu'aux impuissants qui n'osent pas agir par eux-mê- mes. ^ Ou bien elle est en avance sur l'opinion moyenne, et alors ceux qui veulent en béné- licier sont forcés de mener la lutte pour en obtenir l'application. Telle la loi Millerand- Colliard. qui. pour réglementer la loi de 10 heures vinl fo .rnir, pour un temps, aux ex- ploiteurs, la facilité de faire travailler 11 heu- res ceux de leurs ouvriers qui n'en faisaient que 10 auparavant, et resta si bien lettre morte pour le patronat que les ouvriers du- rent entreprendre grève sur grève — dont quelques-unes sanglantes — avant d'obtenir de ne travailler que 10 heures par jour. Quelle que soit la réforme (|ue l'on veuille 12. 210 RÉFORMES, RÉVOLUTION obtenir, qu'elle soit d'ordre politique ou écono- mique, elle n'est inscrite dans le code que lorsque l'opinion publique est assez puissante pour l'exiger; et, passée à l'état de loi, elle n'est appliquée que tant que ceux qui sont in- téressés à son application savent la faire res- pecter. Et comme une liberté n'est entière que tant qu'elle n'est pas codifiée ; une liberté ne se définissant que par les limites qu'on lui trace, codifier une liberté c'est la rogner; c'est une raison de plus pour l'exercer sans demander la consécration parlementaire. Exemple : les syndicats qui fonctionnaient — tels qu'ils existent aujourd'hui — malgré la loi sur les coalitions, quand la loi de 1884 vint réglementer leur fonctionnement, et leur imposer quelques entraves, que l'on cherche à augmenter en leur octroyant le droit d'hé- riter et de posséder, afin de pouvoir leur ro- gner les griffes. Une loi ayant à tenir compte de tant d'in- térêts différents, et s'appliquer indistinctement à des millions d'individus, elle est, forcément, un compromis entre toutes les aspirations par- ACTION DIRECTE ET PARLEMENTARISME 211 ticulières. entre les besoins de chaque sorte de groupement. Faitepour contenter toutlemonde, elle ne répond à aucun besoin réel, lèse plus ou moins chaque aspiration, sans en satisfaire aucune. Tandis que si chaque groupe social s'efforce de réaliser, dans sa sphère d'action, l'améliora- tion qui lui convient le mieux, la question prend beaucoup plus de netteté en ne se discutant qu'entre les seuls intéressés, et chaque groupe peut trouver sa solution. Et puisque la loi ne vaut que par l'énergie que l'on sait dépenser à la faire respecter, il est bien plus simple, plus pratique, et plus court de faire ses affaires soi-même, en trai- tant directement avec ceux auxquels on veut imposer de nouveaux rapports. C'est cette action que l'on a dénommée « ac- tion directe ». Et l'on voit, — qu'à moins de circonstances que l'on n'est pas toujours maî- tre d'éviter — il ne s'agit nullement de vio- lence, de bombes, comme beaucoup de gens, qui ne connaissent de l'anarchie que ce que leur en a appris leur journal, sont portos à se figurer. 212 RÉFORMES, RÉVOLUTION La réduction des heures do travail, l'aug- luentation de salaires, et loule autre reforme réalisée, même par l'action directe, ne détrui- ront pas l'oppression ni l'exploitation tant qu'elles n'auront pas pour eU'et de faire passer, entre les mains de ceux qui les mettent en œu- vre, les moyens de production accaparés par une minorité de parasites. Là-dessus, l'affir- mation anarchiste reste vraie. Seulement, l'éducation se fait tous les jours, et la lutte est un moyen d'éducation. En voyant tout ce qu'ils peuvent réaliser, lors- qu'ils sont unis, et savent poursuivre leur vo- lonté jusqu'au bout, les individus apprendront vite à se servir de ce moyen d'action. En cons- tatant l'inanité des réformes partielles, ils sauront vite apprendre que le mal doit s'at- taquer dans sa cause, et non dans ses eli'ets; ils seront mûrs pour la révolution. Et ce qui vient d'être dit pour quelques-unes des réformes, prises parmi celles qui s'impo- sent, peut se répéter pour n'importe laquelle ; car chaque loi faite pour améliorer la situa- tion des travailleurs comporte des désavan- ACTION DIRECTE ET PARLEMENTARISME 213 tag-es que sont loin de compenser les avanta- ges promis. Nous avons vu la réglementation des heures de travail empirer la situation do ceux qui avaient su, par leur propre action, ou la force des choses, obtenir cette amélioration, La lui sur les accidents du travail a eu pour premier effet de faire éliminer des usines une certaine catégorie do travailleurs d'âge, de santé, ou de situation familiale, les rendant plus onéreux aux yeux de leurs employeurs. En admettant que la prime d'assurance soit bien payée par rexploiteur, que ce dernier n'en tienne pas compte dans l'estimation des salaires — ce qui est impossible — ceux qui y ont le plus gagné, ce sont les intermédiai- res, les compagnies d'assurance qui, pour four- nir de gros dividendes à leurs actionnaires — les actions de plusieurs font prime — s'effor- cent d(î rogner sur les indemnités à payer, forçant les sinistrés à des procès coûteux, ou profitant de leur ignorance, lorscju'ils sont fa- ciles à influencer. C'est un nouveau mode de prélèvement du capital sur le prix de la vie et de la santé du travailleur, la création dt? nouveaux p;ii-asites. 214 RÉFORMES, RÉVOLUTION Il y a la loi, en préparation, sur les retrai- tes ouvrières. C'est le coup de génie de la finance capitaliste. Le prélèvement sur les sa- laires de nombreux milliards dont l'Etat se fait gérant, pour aboutir à une rente de 20 sous par jour payée aux rares survivants qui atteindront l'âge déterminé. La majeure partie, ceux que le travail, la misère, les privations auront tués avant, se seront privés toute leur vie pour assurer des tripotages fructueux à leurs maî- tres, des sinécures largement rétribuées à leurs créatures. Et c'est ainsi que le nombre des travailleurs décroît par l'intronisation de Tou- tillage mécanique, et que croît celui des para- sites par la création d'emplois seulement uti- les au régime capitaliste. Double avantage pour les maîtres. Le vrai producteur étant plus ou moins un ennemi, tandis que le parasite est trop prisonnier de l'ordre de choses existant pour ne pas en être un défenseur et un admirateur. Et pour parer à ce qu'ils appellent l'intransi- geance des travailleurs, les accusant de ne pas tenir compte de la concurrence, de présen- ACTION DIRECTE ET PARLEMENTARISME 215 ter à leurs exploiteurs des conditions qui, s'ils les acceptaient, les mettraient en infériorité évidente soit à l'égard de leurs concurrents nationaux et surtout — crime impardonnable — de leurs concurrents étrangers, certaines «bonnes âmes » ont inventé « l'arbitrage obli- gatoire » dont un projet de loi repose quel- que part. Comme s'il pouvait y avoir conciliation en- tre l'employeur et l'employé, entre celui qui commande et celui qui obéit. Ce sont deux intérêts antagoniques en pré- sence, irréductibles, le bien-être, le luxe de l'un étant fait de la misère de l'autre. 11 ne peut y avoir que des compromissions tempo- raires que l'on ne respecte, de part et d'autre, que tant que l'on ne se sent pas assez fort pour les briser. Pour que l'exploité prenne sa place au soleil, il faut qu'il brise l'exploitation dont il est victime. Tant pis pour l'exploiteur s'il ne peut supporter la lutte. XIII LE SY\D1(:ALIS3IE Les délluts de l'anarchisme. — Syndicalisme selon la conception socialiste. — L'individualisme et le syndi- calisme. — Le syndicat groupement naturel. — Le syndicat groupement de défense dans l'état social ac- tuel. — Il faut savoir vers quoi l'on marche. — Le syn- dicalisme, moyen de révolution, a sa jilace à côté des autres, il ne peut les suppléer.— Diversité des groupe- ments de lutte. — Les besoins déterminent les groupe- ments. — La division du travail. — Le travail agréa- ble. — Le choix des activités. — Le syndicat doit dis- paraître avec l'état social qui l'a engendré. — Le mot engendrant la doctrine. — Influences réciproques. — Déviation des théories lorsqu'on veut les pousser à l'absolu. — Chacun son dada. L'organisation des ouvriers en gToupements corporatifs, les grèves pour la défense des salaires, cela a existé — sous différentes LE SYNDICALISME 217 formos — de tous temps, mais ce n'est que depuis qu'il est devenu une furce, que le syn- dicalisme est venu se placer à côté des diffé- rents systèmes do rénovation sociale. Lorsque, vers 1879, il commença à se for- mer en France un nouveau courant dont les adhérents prirent le nom d'anarchistes, les mêmes raisons qui leur lirent combattre les socialistes les firent se tenir à l'écart des groupements syndicalistes, ces derniers étant trop j)uliticiens et trop réformistes. Trop peu nombreux, les anarchistes auraient été noyés dans celte niasse, et ne seraient ja- mais arrivés à formuler nettement leurs idées, pris qu'ils auraient été par l'ambiance. Cet éloignement du syndicalisme eut son bon côté : l'esprit dégagé de toute contin- gence, les anarchistes arrivèrent à se formuler une conception nette (h; ce qu'ils vcmlaient. 11 y eut un mauvais côté : le mouvement ou- vrier tomba complètement sous la dépendance des piditiciens. Seulement, si les anarchistes se tenaient à l'écart du mouvement syndicaliste, relevant ses erreurs, attaquant son inféndation aux partis p(diti(jaes, il ne leur vint jamais à la 13 218 RÉFORMES, RÉVOLUTION pensée do l'attaquer en tant que mouvement ouvrier. Et chaque fois qu'une grève se dessi- nait, énergique, les anarchistes y prenaient part. Il fallait toute l'outrecuidance de quelques liuluberlus — qui se croient anarchistes, parce qu'ils peuvent, plus ou moins mal, réciter par cœur quelques passages de Nietszche ou de Stirner — pour contester aux ouvriers l'utilité de se grouper en syndicats afin de lutter contre les fantaisies de leurs exploiteurs. De leur côté, les politiciens ont la prétention de diriger le mouvement ouvrier. Pour eux, les syndicats devraient borner leur rôle à émettre des revendications, à les soumettre aux députés qui se charg-eront de les porter au Parlement, et de les transformer en lois. Et, afm de no pas entraver l'œuvre parle- mentaire, les ouvriers, en enfants bien sages et bien obéissants, devront respecter la loi, se tenir tranquilles, ne pas bouger, même lors- que leurs exploiteurs veulent les alfamer, at- tendre l'intervention du député, seul qualifié pour traiter en leur nom. Et, en échange des LE SYNDICALISME 219 bienfaits parlementaires, réserver toutes leurs forces pour la lutte électorale, et cotiser pour grossir la caisse des comités électoraux. Mais le développement de l'idée anarchiste ayant gagné le mouvement ouvrier, celui-ci s'arrache de plus en plus à l'influence des po- liticiens. Sans être anarchiste, le syndicalisme a en- trevu que ses revendications ne devaient pas se borner à la défense des salaires, mais tendre à l'abolition du salariat ; qu'il était absurde d'attendre du Parlement ce qui devait être direclement arraché à l'exploiteur, et que, la légalité étant faite pour défendre ce qui existe, il était nécessaire, parfois, d'en sortir pour obtenir quelque chose. Donc, aujourd'iiui, le syndicalisme se dresse comme une force contre les politiciens dont il tend à se détacher définitivenu'nt, et l'anar- chismedont il se défie, en haine de l'esclavage dont il n'est pas encore complètennïnt sorti. L'outrance des huluberlus n'est pas faite pour dissiper le malentendu. Et. à ces derniers, il faut une bonne dose de 220 RÉFORMES, RÉVOLUTION fatuité, il faut qu'ils se fassent une conception bien nietzschéenne de leur Moi, pour s'imagi- ner qu'ils mèneront, tout en la méprisant, la foule à la révolution, ou pour penser que cette révolution peut être l'œuvre d'une poignée d'intellectuels... ou se croyant tels. Du reste, il y a ici un non-sens de la part de ces <,( surhommes » au petit pied : ou bien l'on a compris que l'individualité est écrasée dans l'engrenage social, que ses aptitu. Rien de plus légitime. Mais alors sa- bottage est impropre, compris qu'il est, depuis longtemps dans les ^teliers, pour indiquer du travail mal fait. Quant au saboltagc de l'outillage, des machines en temps de grève ou de révolte, c'est delà lutte. 268 RÉFORMES, RÉVOLUTION si elles voyaient le public faire cause com- mune avec eux. Et lorsque des gens se con- damnent à la misère et aux privations pour obtenir une légère amélioration, on peut bien s'astreindre à faire une course à pied lorsque l'on sait que cela peut les aider à réussir. Ici se présente l'objection : c'est que l'usinier, le commerçant, l'entrepreneur de transports, peuvent prétexter de l'augmentation exigée par leurs salariés, pour faire retomber cette augmentation sur le public et le dégoûter de leur apporter son aide. Il n'y a pas de si bonne chose qui n'ait son envers. Le public est composé de gens qui ont, eux aussi, des exigences à faire valoir, et dont, sûrement, la répercussion se fait sentir sur une autre partie du public. C'est une oc- casion de faire comprendre à tous combien est étroite la solidarité entre les membres d'une même société. Jusqu'à présent, en France tout au moins, on n'a pas vu de grèves con- tre les exigences des industriels et des com- merranls, ça sera une occasion d'en" organi- ser, et le personnel de l'industrie ou du corn- LA SOLIDARITÉ DANS LA LUTTE OUVRIÈRE 369 mercc visé pourra, là, rendre au public l'aide qu'il en aura reçu. Je le répète, nombreux sont ceux qui souf- frent des abus, restreint le nombre de ceux qui en profitent. Et les travailleurs qui, eux, souffrent de tous, sont non seulement le nom- bre, ce qui revient à dire que, du jour où ils sauront s'entendre, ils pourront imposer leur volonté ; mais, de plus, la vie sociale ne mar- che que grâce à leur travail, à leur coopéra- tion constante à tous les rouages qui en assu- rent la marche. Ils peuvent donc la désorgani- ser par leur abstention lorsqu'ils le voudront. Qu'ils essaient d'abord la force de l'entente et de la cohésion pour des améliorations ac- cessoires, qu'importe. Qu'ils essaient leur puis- sance : l'appétit vient en mangeant. La solidarité sociale telle qu'elle doit être comprise n'est encore qu'un mot, une théorie qui se formule; mais qui, en fait, en l'état so- cial actuel se traduit par une répercussion de bons ou mauvais — mauvais surtout — effets sur l'ensemble des individus; il faut que ceux- ci sachent l'exercer pour s'en faire un moyen de défense. C'est aux syndicats révolutionnaires à se 270 RÉFORMES, RÉVOLUTION dégager du particularisme qui rétrécit la por- tée des quelques essais qui en ont été tentés. Qu'ils s'attachent à démontrer que tout en défendant les intérêts corporatifs immédiats, on ne doit pas se désintéresser des revendica- tions plus générales. Et que l'émancipation de tous ne sera possible que par la mise en action de toutes les énergies individuelles. D'autre part, lorsqu'ils mènent la lutte cor- porative, ils ne doivent jamais oublier que le public est une force qui compte, et que leurs efforts, pour l'avoir avec eux, doivent être aussi grands que ceux qu'ils déploient au sein même de leur corporation pour grouper ceux des ouvriers qui la composent. S'ils veulent devenir une véritable force, c'est à créer cet état d'esprit qui, seul, prépa- rera la révolution sociale, en déblayant le terrain des barrières qui l'entravent, que doivent s'adonner les syndicats. C'est en sor- tant, parfois de l'esprit corporatif pour des idées plus générales, qu'ils trouveront la force ot la cohésion dans la corporation. XVI LA LEÇO^ DE L'ÉCIREUIL Le danger des réformes. — Augmentation du coût de la vie. — C'est la faute au syndicat. — Le manque d'i- nitiative. — Ligues d'acheteurs.— Le capital se rat- trappe toujours. — La loi des salaires. — Le salariat c'est l'esclavage. — Ce qui est réalisable et ce qui ne l'est pas. — Le syndicalisme ne se suffit pas à lui- même. — Les intérêts immédiats font perdre de vue les intérêts moins proches. — Fausse logique. — Cha- cun son point de vue. — Il n'y a pas que des intérêts corporatifs dans la__société. Le syndicalisme en poussant l'ouvrier à ré- clamer toujours (les conditions meilleures d'existence, l'a mis sur la voie de son allran- cliissement, mais le danger est que l'ouvrier croie que c'est en faisant augmenter ses sa- laires qu'il résoudra la question sociale, et lo 272 RÉFORMES, RÉVOLUTION syndicalisme en se cantonnant sur le terrain corporatif, en préconisant l'action syndicale comme seul moyen de résoudre la question sociale, tends un peu à perpétuer cette croyance. Le coût de la vie va toujours augmentant, cela ne fait de doute pour personne. Par suite de découvertes nouvelles, d'améliorations dans l'outillage, certains objets peuvent bien des- cendre à des prix inouïs de bon marché, en bloc, le renchérissement n'en suit pas moins son cours. Peu à peu, eu égard à ce qu'il en coûte pour vivre, la pièce de cent sous dimi- nue de valeur, ne représentant plus, comme valeur d'achat, que la moitié, les trois cin- quièmes au plus, de ce qu'elle représentait il y a quarante ou cinquante ans. Si les produits manufacturés ont diminué de valeur, (mais le plus souvent de qualité aussi), les logements, les objets de première nécessité, l'alimentation, ont haussé leurs prix d'une façon formidable, en ces derniers temps; les camarades ont dû se l'entendre répéter LA LEÇON DK L'ÉCUREUIL 373 plus d'une fois en écoutant les doléances de la ménagère. Nous assistons à une de ces crises de hausse, sur tout ce qui ^e mange, qui ne fait que croître et embellir. Cette recrudescence a suivi la campagne vigoureuse menée par les syndicats pour la réduction des heures de travail, l'amélioration des salaires, l'obtention du repos hebdoma- daire, etc. Et lorsqu'on se récrie sur le renché- rissement : « Que voulez-vous, répond le mar- chand, je suis forcé d'augmenter mes employés — ou mes ouvriers — ou bien d'occuper plus de personnel ». De sorte que ce que l'ouvrier arrache comme augmentation de salaires lui est raflé comme consommateur. Il lui est même raflé davantage; car si l'augmentation représente deux ou trois cen- times par objet, le commereant, en bon comp- table, l'augmente d'un sou ; à la fin de la journée, sur le nombre des acheteurs, cela fait un joli bénéfice. Et comme le consommateur est isolé, que l'augmentation se produit chez tous les mar- 274 RÉFORMES, RÉTOLUTION chands, l'acheteur est bien forcé de payer ce qu'on lui demande. Si l'esprit d'initiative était plus développé en France, à la coalition des marchands l'a- cheteur répondrait par la « ligue des ache- teurs » qui s'entendraient pour résister aux augmentations injustifiées, boycotter tel in- dustriel rapace, refuser telles marchandises défectueuses, tels objets non adaptés à leur emploi, ou d'une facture inharmonique ; se re- fusant enfin à être ceux qui paient pour tous, subissant la volonté des industriels, sans pou- voir exprimer la leur. Ces groupements pourraient, par la suite, devenir une puissance, car ils pourraient en- glober tous ceux qui, sans être anarchistes, ont à calculer avec leur budget; et, à cause des réalisations immédiates qu'ils pourraient opérer ou susciter, ils auraient pour eux toutes les ménagères, sur qui retombe plus spéciale- ment le souci de tirer le meilleur parti des ressources du ménage. Evidemment, ce ne serait pas une solution, seulement un moyen de défense contre la filou- terie commerciale — propriétaire aussi. — Ça serait déjà quelque chose. Sans compter ce qui LA LEÇON DE L'ÉCUREUIL 275 peut sortir d'un important groupement de for- ces orienté vers la conquête du mieux, impulsé par l'esprit de solidarité et de juste emploi des forces économiques. Mais ceci n'est qu'une disgression. Je voulais en venir à ceci, que l'expérience est en train de nous démontrer que n'importe quelle amé- lioration obtenue par le travailleur, dans l'état social actuel, n'a qu'un effet temporaire, qu'elle ne tarde pas à être anihilée par les mille moyens qu'a le capital de se récupérer ; que l'augmentation des salaires, la diminution des heures de travail, moyens de défense dans la situation présente, sont impuissantes à libérer le travailleur de l'exploitation capi- taliste, et que ce serait un véritable travail d'écureuil auquel se condamnerait le travail- leur, s'il attendait son affranchissement d'une augmentation continue des salaires. Et cela se comprend. Si l'ouvrier arrive à fournir moins de travail pour un môme sa- laire, ou à faire augmenter ce salaire pour le même travail, — et à plus forte raison s'il se fait payer davantage pour moins de travail, 276 RÉFORMES, RÉVOLUTION — il est de toute évidence que l'employeur qui ne le fait travailler que pour gagner, lui aussi, et môme gagner beaucoup, «pour se re- tirer des affaires », le plus vite possible, tâ- chera de se rattrapper par n'importe quels moyens. Et de ces moyens, il n^a pas grand choix. Je passe celui qui consiste à obtenir une bonne petite loi de protection pour son indus- trie qui, en le mettant à l'abri de la concur- rence, lui permet de majorer, les prix de ses [)roduits, et de gagner ce qu'il veut. Cela n'est possible que pour les coalitions d'intérêts, ou lorsque l'industrie en question intéresse une région. Mais il y a, 1° la réduction des frais géné- raux, soit par une meilleure économie des for- ces, soit en transportant son industrie à la campagne, soit en resserrant le plus grand nombre d'ouvriers dans le moins d'espace pos- sible, et autres économies semblables. 2^ En obtenant, soit par une surveillance plus gi'ande, soit par des modifications appor- tées à l'outillage, un meilleur emploi des forces, une plus grande somme de production qu'au- paravant. LA leçon2:UE l'écureuil 277 3^ En augmentant ses produits ou en les fabriquant de qualité inférieure — l'un n'em- pêche pas Tautre — et alors le renchérissement se répercute d'une industrie à l'autre : L'ou- vrier gagne davantage, mais le taux de la vie s'est élevé d'autant. Si le patron se récupère par une meilleure économie dans la gérance de son exploitation, on pourrait croire que l'augmentation de sa- laire obtenue reste acquise à l'ouvrier ; mais ce n'est qu'un trompe-l'œil, car toute économie réalisée veut dire emploi supprimé, réduction sur les achats, d'où diminution dans la con- sommation, et diminution correspondante dans la production d'une autre corporation, d'où chômage. Si c'est par un rendement plus grand de la production, le résultat est le môme : suppres- sion d'emploi, chômage. Si c'est par l'augmentation du prix des pro- duits, alors c'est bien simple, ceux qui, n'ayant que le produit de leur salaire à dépenser, em- ploient ces produits, doivent se restreindre soit dans l'achat dudit produit, soit d'autres 16 278 RÉFORMES, RÉVOLUTION moins indispensables ; c'est toujours la non- consommation et le chômage qui sont au bout. La fameuse « loi des salaires », dite « loi d'airain », n'est pas aussi mathémathique qu'on l'a affirmé. Il peut s'établir une marge au pro- fit du travailleur; il n'en reste pas moins vrai que, tant qu'il sera salarié, le travailleur ne pourra sortir de l'état de médiocrité dans le- quel il est tenu ; car s'il s'obstinait à ne faire grève que pour des améliorations partielles, ce serait faire œuvre comparable à celle de l'écureuil en cage, tournant sans cesse sa roue, sans être plus avancé à la fin qu'au commen- cement. Ce n'est pas une constatation nouvelle, mais il est bon de la faire à nouveau, car on n'enfoncera jamais trop, dans le cerveau des ouvriers, qu'ils ne se libéreront que par l'abo- lition du salariat, et non par des augmenta- tions successives de salaire, ni par des dimi- nutions des heures de travail. Je sais bien que ceux des syndiqués qui sa- vent que c'est l'exploitation de l'homme par LA LEÇON DE L'ÉCUREUIL 279 l'homme, qu'il faut briser, font leur possible pour propager cette vérité élémentaire de l'é- conomie sociale, et ont soin d'ajouter que la lutte pour les améliorations dans l'état social actuel ne peut être qu'une préparation à une transformation plus sérieuse. Malheureusement, de parla situation même des syndicats, qui sont bien forcés de donner le pas aux réclamations immédiates, les idées de transformation sociale perdent de leur force, et n'ont guère plus d'eliet que cette dé- claration de certains contradicteurs des idées anarchistes faisant cette concession : « qu'elles sont très belles, mais ne seront réalisables que dans un avenir très éloigné ». La plupart des syndiqués admettent égale- ment — lorsqu'on leur en parle — que la reprise de possession de la richesse sociale, l'abolition de l'exploitation, sont choses fort désirables si jamais elles peuvent se réaliser, mais qu'une augmentation de salaire, une di- minution d'heures de travail, sont choses beaucoup plus proches et plus tangibles. Ce n'est pas la faute des militants syndicalis- tes, mais le résultat de la situation dans la- quelle ils se trouvent, de la mentalité de ceux 280 RÉFORMES, RÉVOLUTION auxquels ils s'adressent, et des nécessités de la lutte dont ils ne sont pas les maîtres. La propagande syndicaliste, la propagande socialiste anarchiste, peuvent se prêter un ap- pui mutuel, mais ne peuvent se suppléer l'une l'autre. Tout en suivant une route parallèle, et on se mêlant parfois, elles ont chacune une besogne spéciale à accomplir. Si le mouvement syndicaliste a pu s'étendre et prospérer, cela tient surtout à ce que les travailleurs ont obtenu de sérieux avantages, et que beaucoup s'imaginent qu'ils n'ont plus qu'à faire grève pour obtenir de nouvelles conditions meilleures. N'est-ce pas sur la con- quête de ces avantages immédiats que les mi- litants du syndicat sont forcés de s'appuyer pour entraîner l'adhésion des adhérents? Et c'est là l'aiguillage de déviation. C'est que l'idéal, s'il acquiert une réelle puissance en période de lutte, il n'a, en temps ordinaire, que peu de prise sur la généralité des individus. Si, comme cela s'est passé lors du soulèvement avorté du INlidi, on réussit à mettre en branle des centaines de milliers de LA. LEÇON DE L ECUREUIL :i81 personnes, c'est qu'on peut leur faire espérer des avantages personnels, immédiats, à obte- nir. Ce n'est qu'en période révolutionnaire que l'on remue les foules en faveur d'idées générales où l'intérêt personnel se confond avec celui de tous. Et la meilleure preuve, c'est que nous voyons surgir, sous les apparen('es du syn- dicalisme, les idées anarchistes qui, sous leur première forme ne sont acceptées que par une faible minorité d'individus, alors que sous la bannière syndicale elles réussissent à grou- per une part importante de la classe labo- rieuse. Mais diminuées, du fait que leur réa- lisation intégrale est passée au dernier plan, presque à l'état de simples aspirations, ne servant que de repoussoir aux réclanîations immédiates, le syndicalisme n'ayant, en fait, emprunté à l'anarchisme et complètement fait siens, que ses modes d'action. Certes, si tous ceux qui ont à se plaindre do l'autorité et de l'exploitation voulaient..., la société seraient ciiangée du jour au lende- main. Mais ils ne veulcFit pas, parct; qu'ils ne 16. 282 RÉFORMES, RÉVOLUTION savent pas, et il semble bien plus facile d'ob- tenir une petite amélioration à ce qui existe qu'une transformation complète. Et ne sem- ble-t-il pas très logique qu'une amélioration ajoutée à une amélioration c'est une marche vers le mieux-être. C'est pourquoi on adhère au syndicat sur lequel on compte pour arra- cher au patron les concessions désirées, et que la transformation sociale, acceptée en sur- charge, reste un point de credo, mais comme quelque chose d'abstrait. Et quelque soit l'idéal des militants du syn- dicat, il leur en faut bien passer par là : don- ner le pas aux réalisations immédiates. Et même, lorsqu'ils s'efïorcent de faire com- prendre qu'il n'y a pas d'émancipation possi- ble sans une transformation complète du ré- gime économique, on peut être assuré que ces affirmations perdent de leur force et s'estom^ peut dans le cerveau de leurs auditeurs; car si l'orateur, l'écrivain, développent leurs idées selon leur manière générale de voir, le lec- teur, l'auditeur n'en acceptent, n'en compren- nent que ce que leur façon de comprendre leur rend de tangible. Ce qui serait à désespérer, si, par la suite, LA LEÇON DE L'ÉCUREUIL 283 la coordination des idées s'opérant à la lon- gue dans les cerveaux, il ne se faisait, malgré tout, un petit pas en avant, permettant à la vérité de se faire comprendre lentement. Si les militants syndicalistes voulaient faire passer l'idéal avant les réalisations immé- diates les syndicats seraient aussi désertés que les groupes anarchistes. Est-ce à dire que le syndicalisme soit con- traire à l'idée anarchiste ? Pas le moins du monde. Les individusy font leur apprentissage révolutionnaire. Ils y apprennent les causes de l'exploitation dont ils soufirent. La grève les habitue à l'exercice de la solidarité, leur démontrant ce que peuvent la volonté et la cohésion des forces lorsqu'elles savent s'af- firmer. Mais, dans n'importe quel milieu, il s'y crée une atmosphère spéciale qui tend à déformer les faits, à entretenir une faron spéciale de concevoir les choses. Déjà, l'on affirme que le syndicalisme doit se suffire à lui-même; beaucoup envisagent le mouvement socialiste- anarchiste comme une superfétation, d'au- 284 RÉFORMES, RÉVOLUTION cuns ne sont pas loin do considérer les anar- chistes comme des ennemis, — mettons que le terme soit trop fort, — comme des gêneurs tout au moins. Et lorsqu'un ordre d'idées est érigé en sys- tème qui doit répondre à tout, on peut être sûr que son horizon se rétrécit déjà, et qu'il ne tardera pas à devenir intolérant et op- pressif. Le syndicalisme n'en est par encore là, es- pérons-le. Il y a, dans la société, d'autres rapports en- tre individus, d'autres intérêts que des rap- ports et des intérêts corporatifs, etqui deman- dent, également, à s'allranchir de l'oppression politique et économique, ayant, eux aussi, leur mot à dire dans la lutte qui se poursuit. Il y a, dans notre état social des individus affranchis du patronat, ayant moins à se plain- dre de la situation économique, que de l'op- pression morale, qui ne demandent qu'à com- battre l'ordre social qui les opprime. Faut-il qu'ils restent inactifs parce que leur activité ne rentre pas dans les cadres d'un syndicat? LA LEÇON DE L'ÉCUREUIL 385 Le syndicalisme peut — et doit — se suffire à lui-même dans la lutte qu'il mène contre l'exploitation patronale, mais il no peut avoir la prétention de résoudre à lui seul le pro- blème social. Son nVle de groupement de lutte pour des réformes immédiates le lui interdit; car il sera toujours forcé de sacrifier l'idéal pour les réalisations tangibles. Il a un rôle de lutte, rôle des plus impor- tants, je ne dirais pas qu'il s'en contente, car se serait le condamner à une propagande de simples réformes; il doit, au contraire, clier cher à élargir de plus en plus la conception de ceux qu'il entraine dans son mouvement, et les orienter vers la transformation sociale complète. Mais il aurait tort de s'imaginer qu'il peut suffire; à tout, et de regarder comme des ennemis ceux qui, moins prisonniers des réalités, essaient d'ouvrir les esprits aux conceptions futures qui, pour sembler so per- dre dans le rêve, n'en facilitent pas moins les réalisations immédiates, en serrant la vé- rité. — une partie de la vérité, tout au moins — de plus près. XVII ME\EIIRS ET IDÉOLOGUES Deux t bêtes noires ». — Chacun son rôle. — Tout effort n'est pas perdu. — Moyens pratiques des gens prati- ques. — Théorie et action — Où finit l'une ? où com- mence l'autre? — Nouveaux airs, vieille chanson. — Les bons apôtres. — C'est l'ignorance des opprimés qui fait la force des oppresseurs. — L'individu ne doit attendre son affranchissement que de lui-même, mais il a à apprendre comment. — Arme.à double tranchant. — Démolissons les murailles de Chine. — Les cases- étanches. — Points de repère dans la brume. — Le fonctionnarisme syndical. — Si chacun mettait la main à la pâte !... Il y a pour l'évolution sociale deux facteurs importants : « l'idéologue » et le « meneur ». Sous le nom « d'idéologue » on englobe ce- lui qui, sans se préoccuper des hommes et des faits, prétend établir une société, œuvre en- tière de son cerveau, entend diriger l'évolution MENEURS ET IDÉOLOGUES 287 dans les voies tracées par son imagination, écartant comme quantités négligeables les faits, lorsqu'ils sont en contradiction avec la « théorie », voulant ramener chaque individu au portrait qu'il s'est tracé de l'être humain. Mais, plus d'une fois aussi, le « meneur » a flétri de ce titre méprisant celui qui est sa « bête noire », celui qui analyse, discute les faits, en recherche les causes, en déduit les résultats ultérieurs, y clierchant l'explication des pro- blèmes qui le préoccupent, un guide pour la voie à suivre, n'ayant qu'un souci, la recher- che de la vérité, sans s'occuper si elle sera favorable à telle ou telle thèse, à la tactique de Paul ou à celle de Pierre, (ju même accep- tée par ceux auxquels il veut l'exposer. Le « meneur », lui, la « bête noire » des partisans du statu quo, quoique forcé de se faire un petit bagage d'idées pour opposera celles ayant cours, prétend ne pas s'embarras- ser d'idéobigio, ne pas vouloir atteindre indé- finiment les réalisations entrevues, prétendant être capable d'assez d'action pour les réaliser de suite. • Chez le « meneur » il y a de tout, depuis le convaincu qui. naïf, s'imagine que l'on peut 288 RÉFORMES, RÉVOLUTION retourner une société comme on retourne un gant, jusqu'au madré qui prend assez aux idées nouvelles pour avoir l'air d'apporter quelque chose de neuf, mais ne fait en somme que flat- ter la naïveté populaire en la gavant de pé- riodes ronflantes, d'affirmations les plus er- ronnées, et de grossières flatteries. En constatant ceci, je n'entends nullement médire du « meneur ». L'idée absolue a du mal à se faire accepter intégralement, celui qui est convaincu d'une vérité ne se résigne guère à la déguiser ou à la fragmenter, même dans l'espérance qu'elle sera mieux acceptée. Le « meneur» — je parle du convaincu — qui est plus près delà masse, qui, lui, n'a compris que des fragments de la vérité, est tout indi- qué pour cette besogne homœopathique. Mais cette division du travail ne va pas sans querelles. L'idéologue, celui qui voit les idées sous leur aspect général, voit d'un mauvais œil son idéal rapetissé à des conditions de milieu, de circonstances et d'opportunité, et le « meneur », lui, ne voit qu'un gêneur dans celui qui, sous prétexte d'idées générales, vient le troubler dans ses combinaisons d'action et de réalisations « immédiates ». Car j'aurais MENEURS ET IDÉOLOGUES 289 pu iiiLituler ce chapitre -.TlicorLe et action, ce n'est qu'une autre face de la question. D'aucuns prétendent qu'il est inutile d'atta- cher trop d'importance à ces diverg"ences : qu'elles ne peuvent en avoir une bien grande ; que toutes les discussions n'empêchent pas les choses de suivre leur cours. Il y a un peu de vrai, et beaucoup de faux dans cette affirmation. Si nos discussions n'ont que très peu d'ac- tion sur le cours des événements, nous espé- rons cependant qu'elles auront bien une part d'influence, si nunime soit-elle, sinon ce se- rait la négation de toute propagande, de tout effort. Lorsqu'on peut étudier l'évolution d'un mouvement, ou des foules, nous voyons bien qu'il a été influencé par tel ou tel courant d'idées. Si cette évolution n'a pas été absolu- ment ce que la voulaient ceux qui propagaient ces idées, c'est que d'autres actions, d'autres courants sont aussi venus donner leur impul- sion; ce qui prouve (juc tout effort n'est pas né- cessairement perdu, et. qu'en somme, c'est aux 17 290 RÉFORMES, RÉVOLUTION plus actifs qu'il appartient d'iullueiicor plus largiîment l'évolution. Or, le grand reproche fait aux idées anar- chistes, — par certains « néo » syndicalistes — c'est de n'être qu'un rêve, et que c'est assez rêver, qu'il faut passer à l'action. Et l'action, ici, veut dire de ne s'inspirer d'aucune autre théorie — je dis aucune autre, car eux disent aucune, quoique leur premier soin soit de faire une théorie — mais de ne s'occuper que de la lutte immédiate. Passer du rêve à l'action ! Désir des plus lé- gitimes. Qui de nous n'a pas espéré voir se réaliser quelques-unes au moins de ses aspi- rations ? Qui n'a pas cherché les moyens les plus pratiques de réaliser ce qui lui semblait le plus réalisable ? — Je parle de ceux qui ne séparent jamais l'action de la théorie. Seulement, lorsque je vois partir eu guerre contre la théorie, je suis comme Jean Hiroux, je me méfie. Chaque fois que j'en entends décla- rer qu'ils en 'ont assez de « théorifîer », qu'ils veulent « agir » I Qu'ils en ont assez de « tra- vailler pour l'an 2000 », qu'ils veulent se « dé- vouer » à des besognes « plus pratiques », je suis fixé. Je me dis : toi, mon bonhomme, tu MENEURS ET IDÉOLOGUES 291 en as assez do balailler pour une idée. Tu veux justifier ta sortie; tes moyens pratiques je les connais,, c'est le « Parti pour la campagne » do ceux qui en ont assez de lutter pour une idée, et désirent faire des mamours à l'ordre social existant. Théorie et action ne sont pas si séparables (ju'on l'affirme. Chez tout individu conscient, pour qui il n'existe pas une façon de « penser » et une façon « d'agir )),Ja théorie suscite l'ac- tion. Il y a de fidéologie qui suscite d'elle- même l'action, comme il y a de l'action qui suscite ridée, comme il y a de l'action sté- rile, et môme néfaste. La danse de Saint Guy ne passant pas généralement pour èlre l'idéal du mouvement. En matière de propagande pour une trans- formation sociale il faut que l'action s'inspire d'une conception, a priori, sur ce que l'on veut réaliser, sur ce que l'on veut combattre. Il est donc idiot de déblatérer contre ce qui vous a amené à la compréhension de faction. Vou- loir se lancer dans l'action sans théorie pré- conçue cela é(juivaudrait au fait, pour un ma- rin qui voudrait naviguer au milieu d'écueils et de récifs qu'il ne connaît pas, de se débar- 292 RÉFORMES, RÉVOLUTION rasscr de ses cartes et boussole. 11 est vrai que, lorsqu'on entend déblalércr contre la théorie, cela sous-entend toujours la théorie de ceux avec lesquels on n'est pas d'accord. Que les théories se modifient sous la pression des événements et lorsqu'on prend une con- naissance plus exacte des faits, d'accord ; mais ce n'est que passer d'une théorie à une autre, et l'individu conscient, même lorsqu'il modifie sa faron de voir, ne renie pas ce qui l'a amené à une notion plus saine — ou qu'il envisage ainsi — des choses. Lorsqu'il se décide à agir, celui-là se met à l'œuvre sans éprouver le be- soin de faire la guerre aux idéologues. Il sait qu'il ne cesse pas d'être un des leurs pour .avoir essayé de faire un pas de plus. C'est que, le syndicalisme devenant une force, quehjues politiciens ont voulu en fairq leur chose, et sont venus chantant sur tous les tons : « lutte de classe ! parti ouvrier ! outil merveilleux d'affranchissement I qui peut se passer de toute espèce de théorie ! » Ouais! En 1848, on chantait, la sainteté du MENEURS ET IDÉOLOGUES 393 travail! la noblesse de la blouse de l'ouvrier! ce n'est qu'avec respect que Ton invoquait l'outil sacré que maniaient ses loyales mains calleuses ! Mais lorsqu'il s'avisa de réclamer quelque chose de plus nourrissant que toutes ces flagorneries, on lui démontra péremptoi- rement qu'il avait eu tort de croire aux phra- ses laudatives. Les journées de juin lui ap- prirent que sa <( sacrée » blouse était une cuirasse insuffisante contre les balles des pré- toriens. Aujourd'hui, on essaie de nous resservir les mêmes boniments. « L'organisation syndi- dicale est. par excellence, l'organisation de combat contre le capitalisme, contre l'Etat, contre tout ! « L'ouvrier sait ce qu'il veut, sait où il va, et n'a rien à apprendre de personne. » FA, dé- tail typique, ceux qui lui débitent cela, sont de jeunes éphèbes sortis de la classe bourgeoise qui font des journaux à l'intention de l'ouvrier, se mettent à sa disposition pour lui conféren- cier, et dont la plupart sollicitent ses sull'ra- ges, qui pour un siège municipal, qui pour une place au Palais-Bourbon. A part cela, ces bra- ves gens n'ont rien à apprendre à l'ouvrier. 394 RÉFORMES, RÉVOLUTIO.X et le trouvent parfaitement capable de faire ses affaires lui-même. L'ouvrier ne sait pas ce qu'il veut. Non, l'ouvrier ne sait pas où il va,, sans cela il ne se laisserait pas exploiter, voler, pressurer, mener et oppriiner comme il l'endure. Ce n'est que g-ràce à sa passivité à accepter les maux qui en découlent, et à l'aide qu'il lui fournit pour la défense des privilèges de ses maîtres, que se tient l'état social actuel. Non, l'ouvrier ne sait pas ce qu'il doit faire, puiscju'il en est encore à écouter ceux qui l'endoctrinent, allant du radical qui lui pro- met des améliorations immédiates — ou à ve- nir — sans rien changer à ce qui existe, au socialiste qui lui promet de tout changer — un jour ou l'autre — à condition de respecter ac- tuellement ce qui est. Et tous veulent lui faire la leçon qui vien- nent lui apporter des remèdes ! Et ceux qui se prétendent admirateurs de sa méthode ne sont pas les derniers à vouloir l'endoctri- ner. Mais de ce que le travailleur — en général MENEURS ET IDÉOLOGUES 295 — en est encore à la phase d'incertitude, cela ne veut pas dire qu'il ne soit pas capable de trouver un jour le chemin de son émancipa- tion. Seulement ce n'est pas un moyen de le mettre dans ce chemin, que de s'extasier de- vant ses erreurs, de le louanger de son igno- rance. «Fais tes atl'aires toi-même. Ne charge per- sonne de t'émanciper, ni de te préparer les transformations sociales qui doivent améliorer ton sort », c'est une leçon qui s'applique à tous, ouvriers ou non. Mais cela ne veut pas dire que tout est prêt pour les transformations désirées, que les cerveaux sont ouverts à la compréhension de ce qu'ils ont à faire. C'est parce que très peu de ceux, ouvriers ou non, qui ont intérêt à changer l'état social présent, savent quelle marche suivre, se dé- battant au milieu des théories — et des « ac- tions » aussi, ne l'oublions pas — les plus contradictoires, que les partisans les plus sin- cères de ces théories et de ces actions, luttent, parfois, autant les uns contre les autres que contre la société bourgeoise. L'individu ne s'aifranchira que par lui- même. C'est un fait, voilà ce que nous savons. 296 RÉFORMES, RÉVOLUTION Comment? il n'en sait rien, voilà ce qu'il faut qu'il apprenne, et voilà ce qu'il faut lui dire, au lieu do lui dire qu il en sait assez. Et voilà pourquoi, à l'encontre des syndica- listes qui pensent avoir trouvé la véritable formule, il faut dire à l'ouvrier que le syndi- cat n'est pas le groupement parfait qui lui permettra de lutter contre l'exploitation, et lui ouvrira en môme temps les portes de la société future. Groupement de circonstances et de milieu, issu de l'évolution économique, selon l'idée qui anime ceux qui le composent, il sera une arme de combat contre le patronat, aussi bien qu'un groupement d'entente avec le capital ; aussi bien un instrument d'oppression envers les travailleurs, (ju'école d'éducation et d'af- francbissement. N'y a-t-il pas l'exemple des « Unions » an- glaises et américaines? l'exemple des corpo- rations qui, ayarrt commencé par être des groupements d'aide fraternelle entre com- pagnons du môme métier, de garantie et de probité pour le public, finirent par devenir MENEURS ET IDÉOLOGUES 297 une source de privilèges pour les maîtres, un obstacle au progrès. Pour arriver à détruire l'oppression écono- mique et politique qui nous opprime, il faut s'élever au-dessus de la question corporative. Le syndicalisme n'est qu'un des côtés de la lutte — mettons si on veut le plus important — mais ne saurait avoir la prétention de ré- soudre à lui seul la question sociale. 11 lui faudrait pour cela sortir de ses attributions. Et même, s'il veut ne pas être une entrave, se mettre à l'unisson de révolution, il lui fau- dra rejeter la fameuse formule que d'aucuns, dans leur enthousiasme, lancèrent à diffé- rentes reprises, « le syndicalisme se suffit à lui-môme ». Il se suffit si peu à lui-même qu'il a fallu que les notions de ce qu'il est, de ce qu'il doit être, de ce qu'il doit faire, lui vînt du dehors, et il faudra qu'il continue à se tenir au courant de ce qui se passe en dehors de lui, car tout groupement qui tend à s'isoler, se met en passe de régresser. Le cerveau humain a trop de tendances à être unilatéral. Kt lorsqu'il admet plusieurs idées à la fois, le plus souvent il les loge cha- 17. 298 RÉFORMES, RÉVOLUTION cune dans une case à part, sans leur offrir aucun moyen de communication. Et beaucoup, lorsqu'ils généralisent, c'est à la façon de cet Anglais qui, en débarquant à Calais, ayant vu une femme aux cheveux rouges, écrivit sur ses tablettes : « En France toutes les femmes ont les cheveux rouges ». Il faut apprendre à juger, à comparer ; à comparer une idée par une autre, un fait par un autre. Démolir les cloisons étanches qui sont dans le cerveau de l'individu est une besogne à faire, tandis que la théorie du syndicalisme se suffisant à lui-mè;ne, tend à apprendre à raisonner comme l'Anglais de la légende. Lorsqu'on a reproché aux anarchistes de ne savoir que rêver de l'état social de l'an 2000, on pense les avoir écrasés sous le ridicule. Et pour beaucoup ça prend. J'ai crainte, cependant, que ce ne soient pas toujours les anarchistes qui soient perdus dans les brumes de la société future, et que nom- bre de ceux qui leur reprochent leur idéologie ne se perdent dans une autre idéologie qui, en leur faisant espérer certaines améliorations MENEURS ET IDÉOLOGUES 299 de l'ordre actuel, sont encore plus décevantes que la société de l'an 2000. Il faut avoir un idéal vers lequel doivent converger toutes les aspirations, tous les ef- forts de celui qui lutte. 11 est utile de se faire une conception de ce but auquel on doit tendre, ce plan pouvant fournir des indica- tions pour la lutte menée, mais à condition de tenir compte des possibilités présentes. Pour moi, l'idéal pour le militant doit être, ce qu'est pour une municipalité le plan de la ville, sur lequel sont notés tous les embellisse- ments projetés, les voies à percer, les masu- res à démolir. C'est à la réalisation de ce plan projeté que sont subordonnés les travaux en- trepris, au fur et à mesure de leur possibi- lité. Il est un autre danger, pour les syndicats, dont on a parlé : c'cist celui du f.)iicLi(^nnariat dans leur sein. On a vu, v\i lillet, des (lirigeaiils de syndicats, des « meneurs », arriver à s'im- poser si bien à leur gr(jupement, ({ue ccdui-ci les suivait dans toutes bmrs évolutions, dont quelques-unc-s n'étaient pas très propres. 300 RÉFORMES, RÉVOLUTION Mais je crois que, en ces cas, le mal prove- nait bien plus du « moutonisme » des syndi- qués que du roncliuunariat. Que le titulaire lire avantage de sa fonction pour dominer ceux qui Ton mis à leur tète, évidemment, mais il n'y a été porté que parce que certaines qualités l'avaient déjà fait distinguer, et parce que ces qualités lui assuraient déjà une cer- taine autorité sur ses collègues. Quoiqu'on en ait dit, je ne vois pas — si on veut qu'elles soient faites avec suite et conti- nuité — le moyen d'éviter de se remettre sur certains de telle et telle besogne à accomplir, à moins d'en revenir aux petits groupements, où la besogne est réduite, où chacun est au courant, et peut l'accomplir. Est-ce possible avec les conditions dans les- quelles on est appelé à lutter? Voilà ce que je ne me charge pas de résoudre. En tous cas, il y a un moyen d'atténuer le danger. Que les fonctionnaires ne soient pas inamovibles, que l'on réduise la durée de leurs fonctions, que chaque participant au groupe- ment ait davantage d'initiative, s'occupe plus activement des affaires du groupe. Si on n'ar- rive pas à empêcher à certains individus de MENEURS ET IDÉOLOGUES 301 prendre sur les autres l'influence que des qualités d'activité, de savoir, assureront tou- jours à ceux qui les possèdent; parfois, môme de simple bagout et de savoir-faire, cette in- fluence peut toujours être balancée par les mêmes qualités développées chez les coopé- rants, lorsque ceux qui possèdent cette in- fluence veulent la mettre en œuvre pour leur profit. XVIII SOCIÉTÉ D'AUJOURD'HUI, SOCIÉTÉ DE DEMAIi\ On ne crée rien de rien. — La société de demain lille d'au- jourd'hui. — Une machine ne rend que ce à quoi elle est adaptée. — Adapter n'est pas réformer. —Les in- dividus ne réalisent que ce dont ils sont convaincus. — Utilité de l'idéal. — Moyens de lutte, moyens tem- poraires. — Lons de travail. — Aggravation du sys- tème capitaliste. — Produire pour agioter. — La ri- chesse de la production en^'endre la misère du produc- teur. — Amélioration n'est pas atïranchissement. — Impossibilité d'une valeur d'échange. — La consom- mation obligatoire. — Les ricochets de la production et dt3 la consommation. — Produire pour consommer. « De la société actuelle on ne passera pas, d'un bond, à la société future », nous disent les partisans des réformes. Et la révolution SOCIÉTÉ D'aujourd'hui, société de demain 303 qui doit faire disparaître les derniers vestiges de l'exploitation et de l'oppression sera im- puissante, par elle-même, à créer l'ordre de choses nouveau, auquel elle peut seulement aplanir la route. On ne refait pas une société de fond en comble, même par une révolution. Des hommes qui iraient s'établir dans un pays vierge de toute trace humaine, où toute l'organisation sociale serait à reconstituer, y apporteraient, de par leur éducation, leurs habitudes, et leurs préjugés, des vestiges de l'organisation sociale qu'ils auraient quittée ; à plus forte raison, ces vestiges ne peuvent disparaître brusquement et totalement dans un état social qui ne fait qu'en continuer un autre. Et ceux qui prétendent réaliser un état so- cial meilleur en réformant les institutions ac- tuelles, ont raison de nous dire qu'il faut, dès à présent, travailler à organiser les groupe- ments qui doivent constituer la société de l'a- venir ; car c'est dans l'état social présent que nous devons essayer de constituer la société future. Seulement lorsqu'ils ont plus ou moins bien adapté une machinette quelconque à l'or- dre de chuses actuel, leur tort est de croire que 304 RÉFORMES, RÉVOLUTION c'est coite machinette qui va constituer l'ordre futur, ou bien, de tellement la subordonner à l'état présent qu'elle ne constitue qu'une en- trave de plus à la réalisation de l'avenir. L'ordre social étant mauvais, et vicié dans son essence, les institutions qui constituent son organisation étant faites au profit d'une classe de citoyens au détriment du reste de la population, c'est une erreur de croire que ces institutions pourront être meilleures soit en y mettant, pour les faire fonctionner, des hom- mes plus intègres, soit en les amendant pour en changer le fonctionnement. Quoique les comparaisons ne soient pas tou- jours des raisons, je comparerai l'Etat et l'or- dre social économique qu'il protège, à une ma- chine, — car, ici, il y a mieux qu'une simple analogie, il y a identité. — A une machine cons- truite pour faire du tissage, on aura beau y mettre un conducteur d'imprimerie, on ne lui fera pas produire de l'impression, mais seule- ment du tissage si celui que l'on aura mis pour la conduire arrive à en comprendre le mécanisme, et ne la détraque pas dans des essais de lui faire accomplir un travail pour lequel elle n'est pas adaptée. SOCIÉTÉ d'aujourd'hui, SOCIÉTÉ DE DEMAIN 305 L'appropriation du sol, de l'outillage, engen- drant le salariat et l'exploitation, et l'Etat en- gendrant l'arbitraire, mettez-y les plus huma- nitaires des réformateurs, les hommes les plus probes, ils n'empêcheront les mauvais effets de ces institutions qu'en détruisant l'institution. Par conséquent, pour être vraiment un pas vers l'avenir, toute réforme de l'Etat social actuel, tout groupement qui se constitue doit être la négation de ce qui existe, et non un essai d'amélioration. Ainsi, par exemple, certains syndicalistes viennent nous dire que les syndicats seront le noyau des groupes corporatifs de l'organi- sation sociale future. Les coopératcurs, eux, proclament que ce sont les coopératives de production et do consommation qui sont toutes prêtes à se substituer aux industriels, fabri- cants et négociants capitalistes ; que c'est de leur sein que sortira la vie économique de la société de demain. Que par elles l'ouvrier ac- querra les connaissances nécessaires à la ges- tion de toute entreprise, y faisant l'apprentis- sage de direction, devenant ainsi apte à se 306 RÉFORMES, RÉVOLUTION passer de ceux qui le domine aujourd'hui par leur compétence. Il n'y a pas jusqu'aux mutualistes qui n'aient la prétention de travailler à la réalisation de la cité idéale. Or, les uns et les autres se trompent, en croyant qu'ils détiennent la solution de la ques- tion sociale, et que leurs seuls moyens suffi- ront à cette solution. Tout groupe destiné à faire concurrence, dans l'état social actuel, aux groupements capitalistes, ne peut lutter contre eux qu'avec leurs propres armes, sur leur propre terrain, contribuant ainsi à per- pétuer quelques-unes de leurs erreurs, quel- ques-uns de leurs rouages. Ils peuvent bien combattre la manière de faire capitaliste, mais ce n'est qu'en l'imitant. Comment pourraient- ils former l'organisation sociale future, alors qu'ils ne peuvent être que la continuation de celle ci ? Comme les Hébreux errants dans le désert, ils peuvent bien, du haut de la montagne, découvrir la Terre Promise, mais ce ne seront pas eux qui y pénétreront. Que les membres qui militent dans ces grou- pements y acquièrent des qualités qui peuvent SOCIÉTÉ d'aujourd'hui, SOCIÉTÉ DE DEMAIN 307 leur être utiles dans un autre état social., d'ac- cord. Que la transformation que ces groupe- ments font subir au système actuel facilite le passage à un groupement plus perfectionné, rien de mieux. Ce n'est que la pratique qui nous mettra sur la voie d'une forme de grou- pement appropriée à un nouvel état économi- que. Etant donné qu'il nous est impossible de réaliser immédiatement, et en une seule étape, n(jtre idéal — pour la bonne raison que ce sont les conditions dans lesquelles on se débat qui, seules, peuvent indiquer la solution, — force nous est bien de nous accommoder, aux maigres possibilités que nous apporte la lutte quotidienne, mais à condition que ce soit comme le gîte que ronprend, la nuit, pendant un voyage, et qu'on laisse le lendemain pour continuer sa route, et que ces formes de grou- pement soient assez élastiques pour s'accom- moder aux nécessités apportées par les trans- formations obtenues dans la lutte. Certes, pour réaliser la réforme la plus inof- fensive, il faut avoir fui en son efficacité, il faut être convaincu de son avantage réel sur le présent, 11 faut que ces réformes aient lieu, 308 RÉFORMES, RÉVOLUTION et pour qu'elles se réalisent il faut des gens qui croient en leur efficacité. Mais ceux qui veulent concilier le passé, le présent, et le futur n'ont jamais manqué. Il sont légion. Et. leurs réformes une fois ap- pliquées, ils deviennent les plus enragés con- servateurs. Pour que l'on ne s'attarde pas à ces formes transitoires, pour combattre leur tendance à devenir définitives, barrant la route à de nouvelles transitions, il faut qu'il y ait les .révolutionnaires, ceux qui sont con- vaincus de l'insuffisance des formes de transi- tion, les chercheurs d'idéal, qui poussent les retardataires, et, au besoin, leur passent par- dessus. Comme nous l'avons vu au cours de ces pa- ges, tous les moyens proposés et passés en re- vue, peuvent bien apporter une amélioration — anodine et temporaire — à la mauvaise or- ganisation sociale existante, mais non la transformer. Ainsi les syndicats, seul moyen légal de lutte (jue possèdent les ouvriers contre les exploi- teurs, peuvent bien leur permettre d'obtenir SOCIÉTÉ d'aujourd'hui, SOCIÉTÉ DE DEMAIN 309 quelques améliorations dans les conditions de travail, une meilleure rémunération, mais ils doivent borner, ou tout au moins subor- donner leur programme à ces palliatifs pour arriver à grouper le monde ouvrier qui, dans son apathie, néglige môme ce moyen de lutte contre ses exploiteurs. Aujourd'hui que, pour la plupart, les indi- vidus sont enfermés pour toute la vie dans la même branche d'industrie, le groupement corporatif est un groupement naturel ; mais dans l'avenir, lorsque l'individu pourra doii- fter libre cours à ses aptitudes, qu'il ne sera plus spécialisé, qu'il pourra équilibrer le tra- vail manuel et intellectuel, et varier ses tra- vaux de façon à développer harmonieusement son cerveau et son corps, toute autres seront les formes de groupement dont il fera partie. Moyen de lutte nécessité par l'antagonisme sur lequel est basé l'étal social présent, le syndicat doit disparaître avec lui. De même, les groupements de mutualité, basés sur la forme capitaliste, et d'épargne, parce que, en Télat j)réseiit. riiidi\i(lu n'est jamais assuré du leuili'.maiii. Ainsi que les coopératives cjui, en l'état pré- 310 RÉFORMES, RÉVOLUTION sent, ne peuvent se soustraire à la fatalité (jui régit la production économique capitaliste : produire pour vendre, et non pour consom- mer. Admettons l'impossible. Tous les travailleurs se sont formés en associations 'de production et de consommation. Ces associations ne se font pas concurrence entre elles — ce qui sup- poserait une mentalité communiste que l'on dénie pouvoir exister — elles se répartissent le marché. Elles peuvent vendre leurs produits à meilleur compte, sans diminuer les salaires. — Les bénéfices réalisés parla suppression des intermédiaires le permettant. — Cette baisse de prix des produits, avantage réel pour le consommateur est, par le fait, une augmenta- tion de salaire puisque tout consommateur est doublé d'un producteur. Quel changement cela aura-t-il apporté aux travailleurs ? Allons même plus loin, admettons que les socialistes sont au pouvoir, qu'ils ont aboli la monnaie, et l'ont remplacée par leurs fameux bons de travail qui, selon eux, doivent assu- SOCIÉTÉ d'aujourd'hui, SOCIÉTÉ DE DEMAIN 311 rer à tout travailleur le produit intégral de sa production. Il faut savoir se payer de mots pour croire qu'il aura suffit de chang-er la matière dont est faite la monnaie, et de la baptiser « bon de travail » pour s'imaginer qu'on en aura changé le mécanisme. Si, on aura apporté un changement, au lieu de fabriquer indépendamment l'un do l'autre, la monnaie d'un coté, les objets de consom- mation de l'autre, on les aura rendus beau- coup plus dépendants puisque, chaque heure de travail écoulée, chaque objet produit de- vra avoir pour eilet de créer automatique- ment son équivalent en la nouvelle monnaie; les inconvénients n'en seront pas amoindris, mais augmentés. D'abord, il est faux qu'avec les bons de tra- vail, le producteur obtiendra l'intégralité de sa production . Avec ce système tous les emplois inutiles ne seront pas supprimés. Le salaire du véritable producteur sera grevé de toutes les heures de travail exigées par la complica- tion d'un système qui emprunte ses rouages à la société capitaliste. De plus, le fait d'attribuer une valeur à un 313 RÉFORMES, RÉVOLUTION objet de consommation, c'est perturber la pro- duction, car de ce fait, la production n'est plus faite en vue de la consommation, mais en vue de produire des valeurs d'écbange, ce qui vicie les rapports de producteurs à consomma- teurs. Et c'est le vice fondamental de l'organisa- tion capitaliste où l'on produit, non pour sa- tisfaire aux besoins de la consommation, mais pour réaliser des bénéfices. Si un individu passe son existence k pro- duire toujours la môme queue de casseroUe à des millions d'exemplaires, à faire glisser sous la machine à raboter ou à estamper des mil- liers et des milliers de pièces du même mo- dèle, c'est pour que l'opération, à la fin delà journée, ou de la semaine, lui laisse dans les mains un certain nombre de pièces d'argent qui lui permettront d'acheter d'autres objets, (jue d'autres individus passent leur vie à fabri- quer, pour avoir, eux aussi, quelques pièces d'argent, à l'aide desquelles ils se fourniront d'objets fabriqués par d'autres. La machine que fabriquent les mécaniciens SOCIÉTÉ D'aujourd'hui, société de demain 313 d'un aUjlier, tant qu'elle n'est pas arrivée aux mains de ceux qui l'emploieront, n'est pas un outil, le blé (jue fait pousser le paysan, le bœul", le mouton qu'engraisse l'éleveur, tant qu'ils ne sont pas arrivés S(jus la dent do ceux qui s'en rassasieront, no sont pas des objets do consommation, — ce sont des va- leurs d'écbango qui, dans l'état social actuel, ne peuvent garder « toute leur valeur » que si leur trop g"rande abondance ne les déprécie pas trop sur le niarclié dos transactions. Et c'est pourquoi dans nos sociétés, dites civilisées, on voit des gens mourir de faim parce qu'il y a trop de comestibles en magasin, les paysans regretter une trop bonne récolte parce qu'ils auront de la peine à s'en débarrasser, ou à dos conditions désavantageuses ; abon- dance nuisible aux producteurs, et dont les consommateurs no bénéficient que pour une part à peine appréciable, tout le bénéfice res- tant aux mains des intermédiaires qui, eux, règlent la vente des produits sur le marclié, do façon à être les maîtres do la cote. Et, lorsqu'il s'agit de produits secondaires de l'alimentation, comme les fruits, par exemple, le paysan préfère les laisser pourrir sur pied, 18 314 KÉl'ORMliS, RÉVOLUTION le produit do la veille ne coinponsaut pas les frais de cueillette, alors que le l'ruit, pour quan- tité de gens, dans les villes, reste un aliment de luxe. Mais lorsque la surproduction sévit sur un produit dont la culturt) intéresse une partie notable de la population, celle de la vigne par exemple, et devient permanente, par suite de son expansion, cela prend le caractère d'une calamité, et engendre des soulèvements de population qui peuvent bien> momentané- ment, se solutionnera coups de fusil, mais qui, pour ceux qui veulent réfléchir, font bien cons- tater la mauvaise organisation économique, puisque l'abondance d'un produit qui, si la so- ciété était organisée normalement, devrait faire la joie de tous, engendre la misère pour ceux qui le produisent. Pour les produits de l'industrie si la crise n'atteint pas des proportions aussi violentes, car leur production se limite plus facilement, les mauvais ellets en sont les mômes. Grises, chômages, lorsque les produits deviennent trop abondants sur le marché, ou maintien artificiel des prix au détriment du consommateur par la restriction dans la production — d'où chù- SOCIÉTÉ D'aujourd'hui, société de demain 315 mages pour le véritable producteur: l'ouvrier. Ce danger sera rvité lorsque tous les grou- pes coopérateurs seront reliés ensemble, disent, les coopérateurs — lorsque la production sera réglée par des commissions de statistique, se- lon les socialistes à « bon de travail »» Evidemment, il est possible d'arriver à équi- librer plus normalement la production des pro- duits de premitire nécessité. Notre état social présentest assez incobérent pour que l'on puisse trouver mieux sans grand ell'ort. Mais une légère amélioration du sort matériel n'est pas l'aliranchissemcnt intégral. Ou, si l'on veut, la médiocrité pour tous n'est pas le but de l'humanité. En maintenant une valeur d'échange, on maintient le salariat, on met des bornes à l'activité humaine, on pose des limites à l'af- franchissement de l'individu. Je ne parlerai que pour mémoire; — car, si le mal est appréciable, il n'est pas le pire — de tout le fonctionnariat de contrôle et de com- ptabilité qu'entraînerait, cette organisation. Le pis c'est que. en établissant une valeur 316 RÉFORMES, RÉVOLUTION d'échange, on enlève du coup à Tindividu la possibilité d'évoluer et de déployer ses aptitu- des où bon lui semble. Cela suppose la main- mise'par les corporations, ou l'Etat, sur le sol, l'outillage. Et alors, en eliet, chaque objet pro- duit s'incorpore d'une valeur représentée par un bon d'échange. On aura pris une mesure, égale pour tous, pour établir la valeur des objets. Mais la fa- culté productrice des individus est variable. Une paire de chaussures pourra bien représen- ter cinq heures de travail pour l'un, mais pour tel autre n'en vaudra que trois. Différence inap- préciable, peut-être, sur des petites quantités, mais qui devient formidable lorsqu'il s'agit du travail de dizaines de milliers d'individus, et s'accumule avec les années. On prendra une moyenne ? Voilà une compta- bilité déjà pas très commode. Mais cette dill'érence dans la production se retrouve dans la consommation. Il se })roduira ceci, c'est que des gens doués '^de beaucoup d'activité auront peu de besoins. Ils contri- bueront à remplir les magasins, mais non à les vider. Or, comme chacjue produit emmaga- siné ne peut en sortir que sur la })résenta.tion SOCIÉTÉ d'aujourd'hui, SOCIÉTÉ DE DEMAIN 817 de la valeur d'échange remise à celui qui l'a fabriqué, voilà bien des causes de perturbation dans le service des échanges. Restreindra-t-on la production lorsque les magasins s'encom- breront, ou la valeur d'échange subira-t-elle des hausses et des baisses, selon l'état des mar- chés ? Ou bien établira-t-on la consommation « gratuite et obligatoire ? » Voilà bien de la besogne embrouillée pour les commissions de statistique. D'autre part, le fait d'établir un salaire pour ceux qui produisent, c'est mettre une borne à la consommation de celui qui le reçoit. Il ne peut plus sortir de la limite que ce salaire lui impose. S'il fait augmenter ce salaire, les ob- jets qu'il produit augmenteront d'autant, c'est une perte pour chaque consommateur, à moins qu'eux aussi, fassent augmenter leurs salai- res. Il faudrait alors que ces diverses augmen- tations s'équilibrent bien, pour qu'il n'y eût personne d'avantagé au détriment des au- tres ! Pour qu'il y eût amélioration pour tout le monde il faudrait que le bénéfice fût dans une 18. 318 RÉFORMES, RÉVOLUTION amélioration des moyens de production ; mais alors la marge est bien étroite, et les amélio- rations ne sont pas continuelles ni indéfinies. Bien entendu, notre régime politique qui, aux domestiques personnels, à toute l'armée d'intermédiaires, de financiers, de bureau- crates, d'agioteurs qu'exige le système écono- mique, vient ajouter son cortège de larbins sociaux : juges, policiers, députés, soldats — et le prêtre, il n'y a pas si longtemps — est bien fait pour empirer la situation. Cliacun de ces parasites prélève sa part sur la paire do souliers que fabrique le cordonnier, sur le bulfet que fabrique l'ébéniste, sur le blé que fait pousser le paysan. Les frais d'u- sure de l'outillage — qui est un capital — l'a- mortissement du capital, le loyer des locaux où s'abritent l'industrie, les magasins où s'em- pilent les produits, et on peut en conclure que, à la fin do la journée, ce n'est pas la valeur d'une journée de travail qu'empoche l'ouvrier, mais un cinquième ou un sixième de journée. Mais ce n'est pas tout. Si tout l'argent qui a été donné pour fabriquer les produits reve- nait les acheter, le producteur n'en serait pas moins volé sur son travail, mais peut- SOCIÉTÉ D'aujourd'hui, société de demain 319 être arriverait-il à vivre passablement. Mais cela n'est pas. Une partie est absorbée pur l'agiotag-e, une autre partie s'accumule en bé- néfices qui, placés en actions prélèveront une part nouvelle sur le produit du travail, une autre sert à couvrir la plus-value que pren- nent certains produits, une partie du sol, de sorte que les souliers fabriqués par le cordon- nier, les meubles par l'ébéniste restent en magasin, et voilà 'un arrêt qui se répercute sur les tanneurs, les éleveurs, les bûcherons, etc., etc., venant restreindre la production et, par ricochet, la consommation encore. Tout cela, parce que l'on nous a dotés d'une valeur d'échange. Tandis que tout change dans une société où l'effort de l'homme ne se mesure pas, où son activité n'a d'autres limites que le jeu régulier et bien équilibré de ses forces et fa- cultés. La terre et l'outillage à la libre disposition de chacun, pas de redevances à payer. Con- tinuellement en relations les uns avec les autres, les groupes sont tenus au courant des besoins de la consommation sans comptabilité compliquée, sans avoir besoin de toute une ar- 320 liÉFORMES, RÉVOLUTION méed'écrivassiers qui peinent inutilemonl sur des colonnes de chillres, s'abctissant à la re- cherche de centimes oubliés dans une addition. L'objet n'a d'autre valeur que celle qu'y attache celui qui le désire et alors la peine ne compte pas. S'il y a abondance des produits naturels tout le monde en profite sans perturbation dans la comptabilité. Dans la production industrielle, quelque soit le ou les modes de groupement adoptés par les artisans de la société future, l'encombrement ne pourra avoir lieu car les individus ne fabriqueront plus pour « échan- ger » mais pour « consommer ». XIX DE LA SOCIÉTÉ PRÉSENTE A LA SOCIÉTÉ DE DEMAL\ Disparition du régime capitalistR et de ses institutions. — Individualisation du travail. — Ni spécialisation ni universalisation, é<îuilibre. — Variété des formes d'activité de chaque individu. — Ebauche de la société future dans les groupements actuels. — Les réserves. — Causes de luttes, causes d'entente. — Ce que l'on nie pour la société future existe dans les relations sociales d'aujourd'hui. — Le besoin créera le groupement. — Noml)reuses sont les formes d'action qui sollicitent l'initiative des individus. — Si les anarchistes ne sont pas nomlircux, les idées anarchistes sourdentde toutes parts. —Les groupements poui' l'action, Donc, pour quo l'individu acquière réellc- ni;ée de huit heures Défense des salaires Les réclamations ouvrières admises par tous... en 358 TABLE DES MATIÈRES Page . principe et à condition que les ouvriers méri- tent leur réalisation par leur soumission. — Les exagérations forcées des preneurs de sys- tème. — Les réclamations ouvrières ne pren- dront fin que lorsque chacun sera son propre patron. — Chacun a droit au développement qu'il peut atteindre. — Les réclamations ne cesseront qu'avec les abus qui les suscitent. . . 113 VIII. — Le Mutualisme La racine du mal. — Mauvais elTet de l'établisse- ment d'une valeur d'échange. — Guildcs et cor- porations. — S'adapter n'est pas révolution- ner. — Tendance à « Unilatéraliser ». — Les « petits profits ». — Mensonges des panacées. — « L'aide mutuelle » basée sur la disparition des « mutualistes ». — La pratique du « mu- tualisme engendre la concurrence. — Menson- ges des systèmes. — Le moyen vaut surtout par ce que valent ceux qui le mettent en œuvre. — Si le présent ne peut être sacrifié à l'avenir, il ne peut avoir de valeur qu'en en tenant compte. 130 IX. — Le Gooi'Ér>\TisME Illusions sur le coopératisme. — Echecs des coopé- ratives de production. — Ouvriers. — Patrons. — Coopératives de consommation. — Les théo- riciens. — Le bluff. — Tout se tient dans la so- ciété. — On produit pour agioter, non pour con- sommer. — Laloi des salaires. — Le recrutement des associés. — Le mirage. — On ne lutte, sur son terrain, contre le capital qu'en lui empruntant ses moyens. — La société composée de coopérati- ves ne serait pas changée. — Les coopératives an- glaises. — Les coopérateurs-exploiteurs. — On n'apprends pas à se libérer du mercantilisme en le pratiquant. — Bien compris le coopératisme peut affranchir individuellement quelques-uns, mais TABLE DES MATIERES 359 Pages. ne peut devenir un moyen d'affranchissement général. — 11 faut détruire la propriété 145 X. — J,E Mensonge ÉLE(;Ton.vL Le joug de l'heure présente. — De répercussion en répercussion une amélioration de salaire en ani- hile une autre. — Il n'y a de réformes que celles que les peuples savent imposer. — Un souve- rain qui n'a que le droit d'al)diquer. — L'Utopie du meilleur gouvernement. — Le bon gouverne- ment est celui qui n'existe pas. — La loi est prohiliitive par essence. — Changements du gou- vernement, continuité de l'oppression et de l'ex- ploitation. — La loi n'affranchit que celui qui possède. — Le socialisme politicien. — Les lois « ouvrières ». — Elles ne sont appliquées qu'au- tantque les intéresséssavent les faire respecter. — Même quand elle veut être favorable à l'ouvrier, la loi a un ciHé funeste pour lui. — Pour détruire l'autorité, il ne faut pas l'exercer. — Les députés doivent légiférer sur ce qu'ils ne connaissent pas. — L'abstention ne peut faire le jeu des réactionnaires. — La lutte est économique. — L'individu ne se liljcrera que par son propre ef- fort. — La codification d'une réforme est son arrêt de développement 163 XL La gonuuète des 1'ouvoii;s iii;li<;.s La conquête des Municipalités. — Théorie et ])ra ti- que. — La faillite de la conquête des Municipa- lités. — L'arrivée au pouvoir est ra))andon du programme révolutionnaire. — Socialisme d'op- position, socialisme de gouvernement. — La pra- tique du pouvoir. — Quelques exemples. — Briseurs d'énergies. — La peur des responsabi- lités. — Le gouvernement est pour défendre ce qui existe. — Conquis par le pouvoir. — Les 360 TABLE DES MATIÈRES Pages. réformes valables exigent la lutte. — La liberté du travail I — Questions d'opportunité 18a XII. — Action directe et parlementarisme Il n'y a pas d'absolu. — L'état présent l'emporte toujours sur l'état à venir. — Le parlementarisme change les questions de place. — Les mensonges parlementaires. — La révolution est l'affirma- tion de l'évolution. — La loi ne donne que ce que l'on sait prendre et défendre. — La loi égale pour tous ne peut être qu'oppressive. — La liberté est dans la diversité. — Les intéressés seuls sont aptes à trouver la solution qui leur convient. — L'action directe est éducative. — Comme quoi la loi donne naissance à des formes nouvelles d'exploitation — La loi sur les retraites est une fumisterie. — Tout conciliateur est un ennemi pour le travailleur 202 XIII. — Le Syndicalisme Les débuts de l'anarchiçme. — Syndicalisme selon la conception socialiste. — L'individualisme et le syndicalisme. — Le syndicat groupement na- turel. — Le syndicat groupement de défense dans l'état social actuel. — Il faut savoir vers quoi l'on marche. — Le syndicalisme, moyen de révo- lution, a sa place à côté des autres, il ne peut les suppléer. — Diversité des groupements de lutte. — Les besoins déterminent les groupe- ments. — La division du travail. — Le travail agréable. — Le choix des activités. — Le syndi- cat doit disparaître avec l'état social qui l'a en- gendré. — Le mot engendrant la doctrine. —In- fluences réciproques. — Déviation des théories lorsqu'on veut les pousser à l'absolu. — Chacun son dada 216 TABLE DES MATIÈRES 361 Pages. XIV. — Lks grèves, grève générale L'ouvrier ne peut résister au patron que par la co- hésion. — La vie au jour le jour. — L'appren- tissage de la volonté. — Un danger. — La lutte contre les préjugés. — La grève générale peut engendrer les revendications d'ordre général et devenir éducatrice. — Le triomphe des grèves n'est qu'un armistice. — De la grève générale à la révolution. — Un autre aspect de la grève gé- nérale 242 XV. — La solidarité uans la lutte ouvrière Dualisme entre la façon de penser et celle d'agir. — Faiblesse du sentiment de solidarité sociale. — L'individualisme n'exclut pas la solidarité. — Erreur du corporatisme. — Solidarisme de phra- ses. — Individualisme solidariste. — Il faut déve- lopper le sentiment de solidarité sociale. — Moins récriminer, mieux se sentir les coudes. — Syndicats jaunes factices. — La faim tueuse d'énergies. — Le groupement pour résister. — La foi aux sauveurs. — Inertie. — La grève- éducatrice. — I-e sabotage. — Intéresser le pu- blic aux réclamations des grévistes. — Si ceux qui soullrent voulaient!... — La besogne des syndicats .... •,...'. 250 XVI. — La leçon ]jk l'écureuil Le danger des réformes. — Augmentation du coùt de la vie. — C'est la faute au syndicat. — Le manque d'initiative. — Ligues d'acheteurs. — Le capital se rattrape toujours. — La loi des sa- laires. — Le salariat c'est l'esclavage. — Ce qui est réalisable et ce qui ne l'est pas. — Le syndi- calisme ne se suffit pas à lui-même. — Les in- térêts immédiats font perdre de vue les intérêts 21 362 TABLE DES MATIÈRES Pages moins proches. — Fausse logique. — Cliacun son point de vue. — Il n'y a pas que des intérêts corporatifs dans la société 271 XVII. — Meneurs et Idéologues Deux « bétes noires i. — Chacun son rôle. Tout ef- fort n'est pas perdu. — Moyens pratiques des gens pratiques. — Théorie et action. — Où finit Tune? où commence l'autre? — Nouveaux airs^ vieille chanson. — Les bons apôtres. — C'est l'i- gnorance des opprimés qui fait la force des op- presseurs. — L'individu ne doit attendre son affranchissement que de lui-même, mais il a à ap- prendre comment. —Arme à double tranchant. — Démolissons les murailles de Chine. — Les cases- otanches. — Points de repère dans la brume. — Le fonctionnarisme syndical. — Si chacun met- tait la main a la pâte! • 286 XVIII. — Société d'aujourd'hui. SOCIÉTÉ DE DEMAIN On ne crée rien de rien. — La société de demain fille d'aujourd'hui. — Une machine ne rend que ce à quoi elle est adaptée. — Adapter n'est pas réfor- • mer. — Des individus ne réalisent que ce dont ils sont convaincus. — Utilité de l'idéal. — Moyens de lutte, moyens temporaires. — Bons de travail. — Aggravation du système capitaliste. — Pro- duire pour agioter. — La richesse de la produc- tion engendre la misère du producteur. — Amé- lioration n'est pas affranchissement. — Impossibi- lité d'une valeur d'échange. — La consommation obligatoire. — Les ricochets de la production et de la consommation. — Produire pour con- sommer 302 TABLES DES MATIÈRES 363 Pages. XIX — De la société présente A LA SOCIÉTÉ DE DEMAIN Disparition du régime capitaliste et de ses institu- tions. — Individualisation du travail. — Ni spé- cialisation ni universalisation, équilibre. — Va- riété des formes d'activité de chaque individu. — Ebauche de la société future dans les groupe- ments actuels. — Les réserves. — Causes de lut- tes, causes d'entente. — Ce que l'on nie pour la société future exista dans les relations sociales d'aujourd'hui. — Le besoin créera le groupement. — Nombreuses sont les formes d'action qui sol- licitent l'initiative des individus. — Si les anar- chistes ne sont pas nombreux, les idées anarcliis- tes sourdent de toutes parts. — Les groupements pour l'action 321 XX. — La RÉVOLUTION La révolution est inévitable. — C'est en résistant à leurs maîtres que les exploités prennent cons- cience de leurs droits. — C'est aussi en luttant que l'être d'aujourd'hui peut trouver les formes de groupement de demain. — Ce qui doit marquer la déchéance capitaliste. — Les privilégiés ne renoncent pas de bon gré à leurs privilèges. — Les réformes à l'état social présent, ne font que le consolider. — Sera-ce la dernière révolution ? — Abolition de la propriété, et de la monnaie. — Les gouvernements n'ont d'autorité que ce qu'on leur en reconnaît. — La prise de possession, — L'exemple. — La révolution doit être internatio- nale. — Place à l'initiative. — Le désordre est préférable à l'ordre imposé 339 Imprimerie Générale de Cb&tillon-sur-Seine. — A. Picbàt. r 0CT2 n 19(6 BÏ^^DS^^G SECT. UUl i^U li:J/0 PLEASE DO NOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY