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RAPPORTS ET NOTICES
SDR L EDITION DBS
MEMOIRES
CARDINAL DE RICHELIEU
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RAPPORTS ET NOTICES
SDR l'Édition des
MÉMOIRES
DU
CARDINAL DE RICHELIEU
PRÉPARÉE POUR LA SOCIÉTÉ DE LHISTOIRE DE FRANCE
V V <
sous LA DIRECTION DE
MM. Jules LAIR
LE Baron DE GOURCEL
ET L. DELAVAUD
FASCICULE VI
(1" FASCICULE DU TOME 111)
A PAIUS
SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRK DE b^RANGE
4fc), RUE JACOB
M DCCCC XXI
398
t'^^fi^
XVIll. LOUIS BATIFFOL.
LA QUESTION DES MÉMOIRES DE RICHELIEU. LES MÉMOIRES SONT-ILS L'ŒUVRE DU CARDINAL?
T.
Obscurité de la question des « Mémoires » de Richelieu. Données du problème.
La question des Mémoires du cardinal de Richelieu, a écrit M. Gabriel Hanotaux, est « une des plus obscures et les plus débattues de l'histoire moderne ^ «.Je résume brièvement les raisons de cette obscurité.
Lorsqu'on ouvre les Mémoires du cardinal, on constate, surtout au début, des pages d'un caractère si personnel, contenant des confidences si directes, dont seul le cardi- nal a pu être la source, qu'on ne peut douter que Riche- lieu ne soit l'auleur (hi document'^.
1. G. Hanotaux, Sur la prétendue découverte d'un supplément aux Mémoires de Richelieu, dans Rev. hist., mai-aoùt 1878, p. 41'2. Les der- niers éditeurs des Mémoires (éd. de la Société de rilistoire de France) disent également : « Trop d'obscurités entourent encore le problème de la composition des Mémoires. » « Quelfiucs ellorls que l'on ail tentés au cours des dernières années pour élucider le problème de la composition des Mémoires, bien des points restent encore obscurs, bien des ques- tions demeurent sans réponse. » « L'histoire de la composition des Mémoires nous réserve constamment des mystères ou des surprises » {Rapports et notices sur l'édition des Mémoires du cardinal de Riche- lieu. Paris, Laurens, in-8% t. I, p. 45; t. II, p. 213, 30'JJ.
2. Des phrases comme celles-ci : « Le duc de Sully m'a dit plusieurs
1
2 MEMOIRES DE RICHELIEU.
A mesure, apparaissent ensuite, à l'analyse, des textes difFérenls, intercalés, qu'on a identifiés : mémoires de per- sonnages divers, pièces ofTicielles du temps, et, peu h peu, 'es Mémoires deviennent une compilation où l'on trouve, ajoutés bout à bout, des éléments disparates, réunis par des phrases de liaison et corrigés pour constituer un récit suivi'. L'examen des pièces originales et du manuscrit con- sidéré comme original des Mémoires montre qu'un per- sonnage, facilement reconnaissable à son écriture caracté- ristique, — laquelle n'est pas celle de Richelieu, tous les critiques sont d'accord sur ce point, — a eu les papiers du cardinal en main, les a préparés en vue des Mémoires, effectuant, sur les pièces, les corrections nécessaires, com- posant les phrases de transition et d'adaptation. On a dit que ce personnage était un secrétaire de Richelieu spécia- lement chargé de la composition des Mémoires et on l'a appelé le « secrétaire des Mémoires »-. — Il aurait tra- vaillé sous les yeux du cardinal, sur ses instructions, Richelieu demeurerait l'auteur incontestable d'une œuvre dont il aurait guidé, inspiré la composition. Telle est la
fois... J'ai su de ceux qui avoient en ce temps grande part au maniement des all'aires... » Particularités que j'ai « apprises de la reine et du prési- denlJeannin qui le savoienl de la bouche du roi (Henri IV) » {Mémoires, éd. S. H. F., t. I, p. 10, 11, 12, 27), ne peuvent avoir été écrites que par Richelieu.
1. Les Mémoires sont « une sorte de tissu complexe formé par une rédaction d'ensemble où se trouvent fondus et mêlés des documents importants de l'origine la plus diverse... » « Ce qu'on appelle les Mémoires du cardinal de Richelieu ne sont pas des mémoires au sens ordinaire du mot, mais la collection des notes qui lui étaient envoyées par ses agents, des avis qui lui étaient adressés... » (Rapports de M. Poincaré de 1903 et 1904 dans Rapports et notices, t. I, p. 4 et 17). « L'œuvre de rédaction a d'ailleurs consisté principalement en phrases reliant les unes aux autres les pièces intercalées ou résumées « (L. Dola- vaud, Ibid., t. H, p. 32). « Nous nous trouvons souvent en face de docu- ments placés à la suite les uns des autres ou reliés par des transitions maladroites. » C'est un « centon perpétuel » (Avenel, dans Journal des Savants, 1858, p. 161, 167, 168).
2. Avenel, dans Journal des Savants, 1858, p. 498.
RAPPORTS ET NOTICES. 3
conclusion à laquelle se tiennent, après Avenel, les der- niers éditeurs des Mémoires, sous la plume, notamment, de M. Robert Lavollée^.
Mais, quand on examine de plus près les Mémoires, on relève nombre de détails qui ne laissent pas que de sur- prendre si Richelieu est l'auteur responsable de l'œuvre. Ne parlons pas de graves défauts de composition. Le texte pré- sente des passages incohérents, inintelligibles, des phrases inachevées ou obscures, des rédactions informes; ce qui est plus grave, des erreurs manifestes, des bévues grossières et des contresens'^. Comment Richelieu, si difficile pour tout ce qui se faisait dans son cabinet, — on le voit bien par les corrections de ses minutes, — a-t-il pu produire une œuvre aussi insuffisante et si peu digne de iui^? On a prétendu que ces taches étaient le fait de rédacteurs
1. M. R. Lavollée écrit (Rapports el notices, t. II, p. 347) : « Quoi qu'il en soit du but précis que le cardinal avait en vue en écrivant les Mémoires..., ces deux points n'en semblent pas moins acquis : 1° Riche- lieu a pris une part directe et personnelle, souvent matérielle, à la com- position des Mémoires, il en demeure l'auteur principal... 2° Un ensemble de preuves matérielles et morales, sans parler de sérieuses présomp- tions, établissent l'identité... du « secrétaire des Mémoires ». Avenel dit : « Les Mémoires de Richelieu ont été composés de son vivant, dans son cabinet, par des gens à lui, avec des matériaux qu'il avait préparés pour cet usage » (Journal des Savants, 1858, p. 17.5).
2. L. Ranke a formulé déjà ces observations dans sa Franzôsische Geschichte. Stuttgart, 1861, t. V, p. 147 et suiv. .\venel s'est longuement étendu sur ces fautes, dont beaucoup sont étranges (Journal des Savants, 1858, p. 516 et suiv.; 185!), p. 108). Il signale, par exemple (Ibid., 1859, p. 112, et Lettres de Richelieu, t. I, p. xi.vm), le fait de deux lettres de Richelieu, l'une à BéruUe, l'autre h Rancé, jointes par le compilateur en un seul texte adressé à Bérulle sans (jue le compilateur ail vu que Riche- lieu disait à Rancé des choses contidentielles que Rérulle ne devait pas savoir, le document contenant des réi)él liions, des |)hrases inconq>réhen- sibles et constituant un ensemble informe. L. Dclavaud constate que les auteurs de la compilation co|)ianl les documents « ont faussé le sens de pages entières » (Rapports et notices, t. IF, |). 27|.
3. L. Ranke dit {op. cit., t. V, p. 149) : « Insofern erscheinen die Memoiren nicht als das "Werk eines Mannes von so grossen gaben auch fur die Literatur, wie sie Richelieu besass, sondern als eine ziemlich unformliche Compilation. »
4 MEMOIRES DE RICHELIEU.
OU (le copistes maladroits que Richelieu n'avait pas cru devoir corriger. Mais, si les Mémoires n'ont pas été corrigés [)ar le cardinal sur des points où nous pouvons si aisément constater leur défectuosité, quelle garantie nous offrent-ils pour les parties que nous ne pouvons pas contrôler.^ Ave- nel, l'éditeur de la correspondance de Richelieu, finit par écrire que Richelieu « n'a jamais lu le manuscrit des Mémoires ; au moins n'a-t-il lu, dit-il, ni l'un ni l'autre des deux originaux que nous avons aux Affaires étrangères, et l'on peut considérer comme un fait incontestable qu'il n'y en a jamais eu d'autre écrit sous ses yeux^ ». Etrange conclusion! Comment peut-on dire que Richelieu soit l'auteur d'une œuvre qu'il n'a jamais vue?
Ceux que leurs éludes sur le xvn^ siècle ont amenés à examiner plus attentivement encore les Mémoires sont davantage frappés des difficultés que présente la critique du document. Les Mémoires constituent, à n'en pas dou- ter, un récit tendancieux où les faits sont souvQnt déformés, les documents étant groupés, résumés ou analysés d'une certaine manière-. Or, il y a des cas où, soit maladresse, soit intention voulue de l'auteur, la contradiction ap[)araît entre les documents orii?inaux et les Mémoires'^. Pour
o
1. Avenel, Journal des Savants, 1859, p. 124. Je rappelle que les deux inanuscrHs considérés comme originaux des Mémoires sont aux Archives des Aftaires étrangères, France 49 à 05, le premier, uis. A, allant de 1C24 à 1G30 (France 57-G5), le second, nis. B, de 1010 à 1G38 (France 49 à 56).
2. S. R. Gardiner a déjà écrit [Ilistury of Eiigland from the accession of James 1, 1886, t. V, p. 255) : « In llie Memoirs which lie lefl (Riche- lieu) behind, il was his studied object to falsil'y history, in order lo show that everything aclualled donc proceeded liom his ovvn deliberate judgiiient. The real facts can oflen be shown and slill oftcner suspected lo hâve been very différent from Ihe re[)resenlalion which he bas given of Ihem. » Voir aussi L. Delavaud, Rapports et notices, p. 52, 95, 137, etc.
3. Par exemple, les Mémoires (éd. S. H. F., t. I, p. 280) blûment sévèrement la paix de Sainte-Menehould et Richelieu, dans une lettre au chapitre de Luçon de mai 101 'i (Aver.ol, Lettres, t. I, p. 124),
RAPPORTS ET NOTICES. 5
qui se prononcer? Pour les affirmations de Richelieu dans les documents on'g^inaux ou celles de Richelieu dans les Mémoires P Difficulté parfois insoluble. On voit l'impor- tance du problème.
Et alors peu à peu se pose à l'esprit la question : dans quelle mesure Richelieu est-il donc responsable des affir- mations que contiennent les Mémoires :' Quelle est sa part exacte dans la composition et la rédaction du document? Comment savons-nous que le compilateur, dont la trace matérielle est constatée sur les manuscrits, est son secré- taire, qu'il a travaillé sous les ordres du cardinal? Existe- t-il une preuve telle que des traces d'écriture du cardinal, une pièce, une affirmation, un témoignage quelconque, attestant que le travail des Mémoires a bien été fait par Richelieu, sous ses yeux et son contrôle et qu'il en est l'auteur? C'était une enquête longue et approfondie à pour- suivre. .Te crois le moment venu d'exposer les conclusions auxquelles je suis arrivé ^.
l'approuve hautement. Les Mémoires disent que Marie de Médicis, en 1619, fut oflfensée de la nomination d'Ornano comme gouverneur de Monsieur (éd. S. H. F., t. II, p. 382) et Richelieu, dans une lettre d'oc- tobre 1619, écrit (Avenel, t. VII, p. 931) que « la reine a grandement approuvé le choix ». On s'expli(iuerail mieux la contradiction entre l'âpre sévérité des Mémoires à l'égard du connétable de Luynes et le ton de la correspondance de l'évéque de Luçon avec Luynes pres(|ue obsé- quieuse (cf. mon livre, le Roi Louis XIII à vingt ans, p. 538). Voir aussi, pour ne citer (jue des cas déjà constatés, .\venel. Lettres, t. VII, p. 720, qui, comparant un texte des Mémoires avec les documents, dit : « Tout est controuvé dans ce récit donné comme oiïiciel et voici ce que nous apprennent les correspondances intimes et les documents; « IIous- saye, le Cardinal de Bérulle et Riclielieu, p. 46, qui écrit pour un autre passage des Mémoires ([u'il confronte avec les pièces originales : « .\utant de mots, autant d'erreurs! i Voir également G. Hanolaux, Maximes d'Étal, p. 2, note 2.
1. L. Ranke écrivait en 1861 (op. cit., t. V, p. 129) : « Il y a de graves questions très ditficiles à résoudre (|ui s'y rallaciient (aux Mémoires de Richelieu) concernant la part que le cardinal lui-même a pu prendre à cette composition, la diversité et la dillVreiile valeur des matériaux qui ont servi à la rédaction, enlin l'usage (|u'un historien consciencieux peut en faire. » Cf. G. Ilanotaux, liev. Iiislor., loc. cil.
6 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
IL
Les faits certains. Projets de Richelieu relatifs à une Histoire de Louis XlfL Non préparation de cette histoire.
Histoire de Louis XlfL Nombreux témoignages de la
Richelieu a eu l'inlention d'écrire une Histoire de Louis XIII, le fait n'est pas douteux : il le dit lui-même dans la lettre au roi qui précède son Testament politique : « J'estimai que les glorieux succès qui lui sont arrivés (à Votre Majesté) m'obligeaient à lui faire son histoire tant pour empêcher que beaucoup de circonstances dignes de ne mourir jamais dans la mémoire des hommes ne fussent ensevelis dans l'oubli par l'ignorance de ceux qui ne les peuvent savoir comme moi, qu'afin que le passé servît de règle à l'avenir. » Il ajoute : « J'amassai non seulement avec soin la matière d'un tel ouvrage, mais, qui plus est, j'en réduisis une partie en ordi^e*. » L'œuvre
1, Maximes d'État ou Testament politique d'Armand du Plessis, car- dinal-duc de Richelieu. Paris, 1764, in-S", lettre liminaire. On ne dis- cute plus aujourd'hui l'authenticité du Testament politique depuis la publication de M. G. Hanotaux [Maximes d'État et fragments politiques du cardinal de Richelieu. Paris, Impr. nationale, 1880, in-4°), qui a retrouvé des parties de cette œuvre écrites de la main de Richelieu avec en marge la mention « Testament ». Le P. Griffet avait déjà découvert un manuscrit de la succincte narration qui précède le Testament avec des corrections du cardinal (dans le Cinq-Cents Colbert de la Bibl. nal., 2, fol. 325 et suiv. Grifïet, Hist. de Louis XIII, t. III, p. 395, 586, 617-635). Voir E. Bœhme, Studicn zuui Richelieu's politische Testa- ment, der Streit um die Echtheil. Leipzig, 1902, in-S". De très bonne heure, Richelieu a eu l'idée d'écrire l'histoire. Dès 1619, il avait la pensée de composer ce qu'on a appelé Y Histoire de la tnère et du fils. « Vous (me) dites, écrit le P. Chanteloube en 1631 {Lettre du père de Chante- loube au cardinal de Riclielieu (1631), in-t2, p. 2), que vous vouliez écrire sa vie (de Marie de Médicis) pour la donner au public et laisser à la postérité des marques de son innocence et bonne conduite. » Riche- lieu emploie l'expression « la mère et le fils » dans le Testament poli- tique (éd. Foncemagne, t. I, p. 22) et dans ce même Testament (p. 5), parlant des démêlés de Louis XIII avec sa mère, il écrit : « Je remets à éclaircir celte matière en un autre lieu. »
RAPPORTS ET NOTICES. 7
projetée devait s'appeler « l'Histoire » : c'est le litre que l'on trouve sur les documents que le cardinal a préparés, comme il le dit, en vue du travail à entreprendre^.
Mais, avant d'aborder les témoignages directs qui vont fournir en eflfet la preuve de ces affirmations et les pre- mières lumières, je rappelle en peu de mots comment on travaillait dans le cabinet de Richelieu, afin de nous deman- der ensuite de quelle façon l'œuvre des Mémoires a pu être introduite dans ce cabinet et s'y poursuivre.
On ne disait pas « le cabinet », on disait « la chambre », expression romaine et cardinalice^. Richelieu avait un « maître de chambre », lequel ne s'occupait pas des affaires et des papiers du cardinal^. Ceux qui s'en occu- paient étaient les secrétaires.
Richelieu n'a que deux secrétaires, et il n'en a besoin que de deux : il le dit lui-même dans une lettre du 10 juil- let 1636^. Extrêmement soucieux du secret des affaires, il
1. Voir, par exemple, Archives des Affaires étrangères, France 795, fol. 211 y. Cf. F.-L. Bruel, le Titre originel des Mémoires de Ric/ielieu, dans Rapports et notices, t. I, p. 249 et suiv.
2. ( Ceux de la chambre du cardinal de Richelieu » (G. Naudé, Juge- ment de tout ce qui a esté imprimé contre le cardinal Mazarin, in-4°, s. d., p. 59). « Je vous supplie... de saluer tn's humblement... tous ceux de la chambre » (lettre de Guron à Charpentier de 1627. Bibl. nat., Baluze 339, fol. 173 r°). En 1637, Richelieu, faisant nommer son maître de chambre, l'abbé de Cinq-Mars, évéque d'Auxerre, sollicitera à Rome le gratis des bulles en faisant valoir la coutume h Rome « d'accor- der de semblables grâces aux maîtres de chambre des cardinaux » (Aubéry, Mémoires pour l'histoire du cardinal-duc de Richelieu. Paris, 1660, in-fol., t. il, p. 933. Cf. M. Delocbe, la Maison du cardinal de Richelieu. Paris, 1912, in^", p. 83). « La dcpesche a été faite et formée dans la chambre de Monseigneur le cardinal de Richelieu » (lettre de de Noyers au cardinal de la Valette du 13 octobre 1637, Bibl. nat., ms. fr. 6649, fol. 145 r").
3. « Messire Ilardouin de Péretixe, à pré.sent archevêque de Paris, esloil son maistre de chambre ou camérier, qui est une place que les premières dignités, après messieurs les évoques, ne dédaignent pas de remplir dans les palais cardinaux » (Bibl. nat., recueil Thoisy, 54, fol. 232 r"). Sur les autres maîtres de chambre de Richelieu, cf. M. De- loche, op. et loc. cit.
4. Lettre ;\ Du Pont de Courlay (Avenel, Lettres, t. V, p. 502) : « Vous
8 MKMOIRES DE RICHELIEU.
limite le nombre des aides auxquels il confie ses papiers. Ce point est très important. Ces deux secrétaires, qui ont une place capitale dans sa confiance, sont, on le sait : Charpentier et Cherré; le cardinal les i^j-ardcra jusqu'à sa mort. Il trouve en eux les (jiialités qu'on demande au xvu" siècle à ces sortes de collaborateurs : discrétion, pru- dence, secret, vigilance;, promptitude et activité ^
Denis Charpentier, qui a dû entrer au service de Riche- lieu vers I6O92, est un homme modeste, effacé, doux et d'une fidélité à toute épreuve au cardinal pendant irente-lrois ans^. Est-il d'une intelligence remarquable? Il
avez... six secrétaires; je confesse, s'ils vous sont nécessaires, qu'il faut que vous ayez plus d'aflaires que moi, car je n'en ai que deux. » Dans son Testament, Richelieu ne désigne en cll'et que deux secrétaires (Aubéry, Histoire du cardiinil de Richelieu, 1060, in-fol., p. 624).
1. Claude Fleury, les Devoirs des mallrcs et des domestiques. Paris, 1688, in-12, |). 207-210. Ils sont à eux deux « le cabinet » de Richelieu. M. de Pontcbasteau écrit à Charpentier le 22 juin 1634 (Bibl. nat., Baluze 333, fol. 169 r") : « Monsieur, suivant le commandement de Mon- seigneur (i\ichelieu), je vous fais l'adresse de ceste dépesche et en voire absence à M. Cherré, afin que l'un ou l'autre présentiez à Son Éininence ce que je lui écris sur le sujet de la commission que vous savez. » L'exa- men des papiers de Richelieu ne laisse aucun doute sur le genre de col- laboration de chacun des deux secrétaires. 11 existe nombre de lettres préparées par Charpentier, écrites par lui, prêles pour la signature de Richelieu ou mêmes signées par celui-ci et qui sont demeurées dans les dossiers des Archives des Aflaires étrangères retenues pour diverses causes. En ce qui concerne Cherré, le cas est extrêmement fréquent de minutes écrites visiblement par lui sous la dictée de Richelieu. Richelieu dicte d'abord lentement et l'écriture du secrétaire est régulière, lisible, puis, à peu près constamment, la dictée du cardinal s'accélère, se préci- pite, et l'on voit l'écriture de Cherré se transformer en une cursive qui devient illisible. Charpentier el Cherré avaient le chiirre. Chavigny écrit à Mazarin le 6 mai 1642 (Archives des Ali'aires étrangères, France 842, fol. 232 r°) : « Je vous envoie des lettres de M. de Noyers que j'ai reçues en chemin... Elles sont en chiffre... Votre Éminence aura agréable de faire dire à M. de la Barde [premier commis d'un secrétaire d'Étal] qu'il i)renne le chiffre dans la liasse et qu'il vous le donne, afin que M. Charpentier ou M. Cherré prennent la peine de déchiffrer eux-mêmes, parce que, sans doute, ce sont choses importantes. »
2. Avenel, Lettres, t. I, p. xvir.
3. Ballazar lui écrit le 18 avril 1642 (Bibl. nat., Baluze 339, fol. 5 r°) : « Vous savez le peu de soin que j'ai eu, à votre imitation, durant que
RAPPORTS ET NOTICES. 0
ne le semble pas, au dire de Richelieu, ni h la lecture de ses lettres^ Mais il est prudent. Sa discrétion et sa poli- tesse lui servent, car, en raison de sa situation auprès du cardinal, il est assailli de lettres des plus grands person- nages : ducs, cardinaux, archevêques, ambassadeurs, solli- citant son amitié, implorant ses bons olïîces auprès de celui qu'il appelle, d'une expression encore italienne : « le Patron » ''.
Son grand mérite, auprès de Richelieu, est qu'il rédige les lettres du cardinal tel que celui-ci le désire et, par sur- croît, que son écriture ressemble à s'y méprendre h celle de Richelieu, au point que la distinction n'est pas toujours facile à faire^.
je servois le roy à la cour, de demander des récompenses pécuniaires... » Charpentier recevait 3,000 livres de pension comme .secrétaire de Riche- lieu (Archives des Affaires étrangères, France 832, fol. 141 r°) et 2,000 livres comme a membre du Conseil », titre honorifique (Ibid., France 845, fol. 29"2 v°). — Bouthillier écrivait à Richelieu le 3 juillet 1635 (Archives des Aflaires étrangères, France 814, fol. 228 vi : < Le pauvre M. Charpentier est d'une lidélité et affection qui est égalée par peu de serviteurs envers leurs maîtres et est capable de plus que de tran.scrire. » Dans son Testament, Richelieu a écrit : « Je veux rendre ce témoignage de lui que, durant le long temps qu'il ma servi, je n'ai point connu de plus homme de bien, ni de plus loyal et plus sincère serviteur » (Aubéry, Histoire de Richelieu, p. 624|.
1. Dans une lettre à Louis XIII du 5 juin 1636, Richelieu est obligé de s'excuser d'une bévue qu'a commise Charpentier en transcrivant une lettre au roi (Avenel, Lettres, t. V, p. 478). Avenel insiste {Ibid., t. I, p. xix) sur ce que Richelieu « estimait plus la probilé et le dévouement (jue la capacité » de Charpentier.
2. Voir sa correspondance avec les ducs d'Halluin (Aubéry, }fémoires, t. II, p. 49), de la Vallière, de Montmorency, de Montbazon (M. Deloche, op. cit., p. 117, d'après des catalogues de ventes d'autographes), le comte d'Avaux (Bibl. de l'Institut, collection Godefroy 548, n" 22). Boisrobert lui écrit : « Votre mémoire chargée des plus importants secrets du royaume » (Bibl. nat., Baluze 337, fol. 41 r"). Un correspondant lui mande : « Je craindrois de vous importuner en vous suppliant très hum- blement de faire souvenir Son Éminence de l'affaire dont vous savez qu'elle veut parler à Monsieur le Chancelier » (Ibid., Baluze 339, fol. G8 r°).
3. Richelieu écrit à Charpentier (Avenel, Lettres, t. I, p. xviii) : « Je vous envoie aussi une lettre que j'écris à M. le connestable avec un papier que j'ai signé, alin que vous le rescriviez de la main avec laciuelle j'ai accoustumé de lui escrire. » L'auteur du Catolicuii f'rançois (163(),
10 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
Les papiers de Charpentier nous font assister à sa colla- boration avec le cardinal. C'est lui qui écrit sous la dictée du ministre avant l'arrivée de Cherré. Il rédige les brouil- lons de lettres qu'il corrige ou que Richelieu corrige. Il expédie lui-même les documents confidentiels ou ceux qu'il convient que Richelieu soit censé écrire de sa main.
11 recopie des lettres originales de Richelieu i. Il lit à Richelieu la correspondance'-. Parfois, le cardinal lui dicte une réponse que Charpentier signe de son propre nom^. Il classe les lettres reçues, met au dos le nom de l'expédi- teur, la date, souvent l'analyse du contenu et copie des extraits de ces lettres^. J'insiste sur ces détails qui ont leur
in-4% p. 60) (lit à Richelieu : « Tu avois lors oublié de mettre la main dans ta bonne pochette où tu tiens toujours de réserve des témoins qui savent tout ce que tu veux... et quantité de lettres délicatement contre- faites de la main de ton secrétaire, qui ne sait faire autre métier. » Richelieu a deux écritures : une, cursive, assez caractéristique et recon- naissable, c'est celle qui lui sert entre autres pour corriger les minutes; l'autre, posée, régulière, anguleuse. C'est celle-ci qu'imite Charpentier. A l'examen, on peut souvent reconnaître la diti'érence, parce que Char- pentier arrondit un peu plus les traits que Richelieu, chez qui ils sont davantage anguleux; mais parfois le secrétaire s'applique si bien à imi- ter son maître que le jugement devient très ditTicile pour le critique. Les meilleurs s'y trompaient déjà autrefois à Saint-Germain-des-Prés (cf. Bibl. nat., ms. fr. 15583, fol. 60 r°). Avenel a fréquemment fait confusion. On ne saurait être trop prudent dans ces identifications. Le fac-similé donné par P. Lauer [Rapports et notices, t. II, p. 18) de trois lignes, sûrement ici de Richelieu, offre un mélange des deux écritures dont nous parlons.
1. Dans les papiers de Charpentier que Baluze a conservés, on constate ce que nous venons de dire. Voir notamment Bibl. nat., Baluze 334.
2. Chavigny écrit à Mazarin le 8 juillet 1642 (Archives des Affaires étrangères, France 843, fol. 58 v) : « J'envoie à Votre Éminence un extrait dune lettre de M. de la Ferté. Je vous supplie ou de prendre la peine de la lire à Monseigneur le cardinal (de Richelieu) ou de la faire lire par M. Charpentier. »
3. Par exemple, une lettre du 10 janvier 1633 signée de Charpentier, mais dont le ton sec et impérieux trahit l'auteur (Bibl. nat., nouv. acq. fr. 6293, fol. 96 v°). Charpentier contresigna parfois certains documents émanés de Richelieu, tels que les statuts de l'Académie française (Pel- lisson, Hist. de l'Académie, éd. Livet, 1858, t. I, p. 36).
4. Ou il copie des lettres envoyées par Richelieu et écrites directement par celui-ci (Bibl. nat., Baluze 334, fol. 74 r"; 323, fol. 19 r°). L'arche-
RAPPORTS ET NOTICES. H
importance. Leur nombre et leur précision nous condui- ront à nous demander si nous avons des renseignements aussi minutieux sur le travail du cardinal avec son « secré- taire des Mémoires ».
Même abondance d'informations au sujet de la collabo- ration de Cherré avec Richelieu. Pierre Cherré, cousin, les autres disent neveu de Charpentier, n'est pas entré au service du cardinal avant 1630 : retenons cette particula- rité qui nous servira pour savoir l'époque à laquelle les Mémoii^es ont pu ou n'ont pas pu être rédigés i. C'est un homme, lui aussi, « secret et assidu^ », actif, précis. A partir de son entrée dans la chambre du cardinal, c'est lui qui écrit principalement sous la dictée de Richelieu. On le voit, lorsque la lettre est un peu rude et s'adresse à quelque personnage comme Condé, ajouter au bas de la minute : « Dicté mot à mot par Monseigneur, (signé) Cherré 3. » A lui, comme h Charpentier, les secrétaires
vêque de Bordeaux Sourdis reprochant à de Noyers de n'avoir pas transmis tous ses rapports à Richelieu, ce qui est cause de sa disgrâce, de Noyers répond que tous les paquets de l'archevêque ne sont exacte- ment passés que par deux mains : celles du « bon M. Charpentier et les siennes » (Sourdis, Correspondance, éd. Sue, 1839, in-4°, t. III, p. 59).
1. « Messire Pierre Cherré, maistre des comptes, seigneur du Loreau et de Hanches » (Bibl. naf., Thoisy 230, fol. 443), serait cousin de Char- pentier d'après Avenel {Lettres, t. I, p. xxi), neveu d'après une lettre de Pontchasteau à Charpentier du 2 janvier 1641 (Bibl. nat., Baluze 337, fol. 198 r°). On ne trouve son écriture dans les papiers de Richelieu qu'à partir de 1630 (Avenel, op. et loc. cit., t. VII, p. 652), où, à la date du 26 octobre 1630, Cherré est qualifié par Richelieu de noslro domestico.
2. Mot de Tallemant des Réaux [Uisloricttes, éd. Paulin Paris, t. II, p. 55) qui le dit de Nogent-lc-Rotrou et écrit ([ue Richelieu le prit d'abord pour .secrétaire de nuit. « M. Chéret étoit un homme plein de bonté, sans ambition, sans gloire » (Sandras de Courtilz, Mèm. de M. de B..., secrétaire de M. le C. de R. Amsterdam, 1711, t. I, p. 204. Cf. Ave- nel, Lettres, t. VII, p. 301, note. Lettre de recommandation pour lui au premier président de Nicolay).
3. Le 20 avril 16 '{2 à Narbonne (Archives des Aftaires étrangères, France 842, fol. 157 r°). On trouve en marge d'une « réponse à la lettre de Monsieur de Bellièvre sur le sujet du retour de la reine mère en France » de vers 1638 : « Ceste response est écrite de la main de Cheré, secrétaire du cardinal, et dictée par lui » (lUbl. nat., ms. fr. 3736, fol. 16 r°).
12 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
(l'Etat envoient leurs mémoires pour le cardinal'. Il a le chiffre des correspondances plus parliculièrementsecrètes'^. Tl donne lecture au ministre des documents qu'on lui adresse^. Il a le dépôt et la f>'arde de tous les papiers de Richelieu qu'il classe en écrivant au dos, comme a fait avant lui et fait encore Charpentier, les dates, les expédi- teurs ou les destinataires s'il s'agit de minutes^. II trans- crit, lui aussi, les lettres écrites de la main de Richelieu pour en garder la copie^.
Richelieu, dont le cerveau, prodigieux d'activité, est sans cesse en travail, se relève souvent au milieu de la nuit pour écrire ce qui lui vient à l'esprit sur les affaires. On a nombre de ses lettres datées de une heure, deux heures, trois heures du matin '^. Il lui a Odiu un secrétaire spécial pour l'aider à ces heures insolites. Il a employé un personnage reconnaissable ;i son écriture et qu'on a appelé « le secrétaire de la nuit^ ». On a dit que ce secrétaire était un de ses domestiques, couchant dans sa chambre,
1. De Noyers écrit à Cbavigny le 9 mai 164'2 (Archives des Affaires étrangères, France 842, fol. 226 r°) : « Ce |)orleur, auquel je me fie, vous rendra ces lignes et vous donnera aussi le mémoire que j'écris à S. É., lequel vous rendrez, s'il vous plaist, à M. de Cherré, après l'avoir vu. » El le 12 mai (fol. 243 r°) : « Vous verrez le reste par celle que je me donne l'honneur d'escrire à S. É., laquelle vous verrez et donnerez, s'il vous plaist, à M. de Cherré. » Cf. encore fol. 281 r°.
2. « M. de Baulru m'écrit qu'il s'est servi de mou chill're pour faire savoir quelque chose de particulier à Monseigneur, de sorte que je l'adresse à Monsieur de Cherré » (lettre de Chavigny à de Noyers du 17 septembre 1638. Bibl. nat., nouv. acq. fr. 6293, fol. 225 v").
3. Chavigny écrit à Richelieu le 22 juillet 1642 (Archives des Aitaires étrangères, France 843, fol. 110 r°) : « J'envoie à M. Cherré des extraits de beaucoup de dépèches et une lettre de M. d'Avaux au roi que S. É. ne sera pas marrie d'entendre lire. »
4. Voir, par exemple, pour l'année 1634, Bibl. nat., ms. fr. 6651, et aussi Avenel, Lettres, t. V, p. 117, 127, 131.
5. Par exemple, Archives des Affaires étrangères, France 831, fol. 204 r°, 221 r°; Bibl. nat., ms. fr. 4140, fol. 158 r°.
6. « A Rueil, ce lundi 22° mars, à une heure après minuit » (Archives des Affaires étrangères, France 830, fol. 78 r°); « à deux heures après minuit, ce 28 juin 1637 » (Ibid., France 827, fol. 163 r").
7. liichelieu, au milieu de la nuil, « se faisoit a|>poiter de la lumière
RAPPORTS ET NOTICES. 13
son garçon apothicaire, Blouin'. Ménage écrit qu'il s'agit d'un valet de chambre nommé Desnoyers^.
Et voilà les trois personnes avec qui Richelieu presque exclusivement travaille. L'examen des papiers du cardinal m'a amené à la même conclusion que formule Avenel lors- qu'il écrit : « La presque totalité des minutes (de Richelieu) que nous avons trouvées sont de la main de Charpentier, de Cherré et du secrétaire de nuit^. » Répétons que ceci est l'effet chez le cardinal de l'extraordinaire souci qu'il a de conserver le secret absolu de toutes ses affaires.
Le reste du personnel du cabinet, peu nombreux, s'oc- cupe de diverses besognes : Julius de Loynes, de la marine'' ; Le Masle, prieur des Roches, des intérêts personnels de Richelieu^; Baltazar'', Ceberet^, de tâches secondaires : un déchififreur. Rossignol, met au clair ou en chiffres les documents reçus ou à envoyer qui n'ont pas l'importance de ceux que se réservent les deux premiers secrétaires^.
et son portefeuille... pour dicter à une personne qui couchoil exprès en sa chambre » (Aubéry, liisl. de. Richelieu, p. 595).
1. Tallemanl, nistorielles, éd. P. Paris, t. II, p. 389. Mémoires inédits de Courtin, cités dans Rai^porls et notices, t. II, p. 13 et 55.
2. Menarjiana. Paris, 1715, in-t2, t. III, p. 75. « M. le cardinal de Uichelieu étoit très soupçonneux. Desnoyers, son valet de chauibre, étoit le .seul qui couchât dans sa chambre et qui le veillât. »
3. Avenel, Lettres, t. I, p. xxvii. On a parlé d'un « secrétaire de la main ». J'ii^nore à qui celte expression s'applique : je ne l'ai i)as trouvée dans les documents.
4. On le voit porter en 1641 le titre de « secrétaire général de la marine » (Archives des All'iures étrangères, France 287, fol. 195 r°).
5. Richelieu lui dicte des lettres (Avenel, t. I, p. xx). Nous nous deman- derons plus loin si Richelieu a dicté des lettres à son secrétaire des Mémoires.
6. Le 18 avril 1042, Raltazar écrit à Chavigny pour lui demander comme « seule récomjtense de ses longs services » des lettres de conseil- ler d'État (Archives des Atlaires étrangères, France 842, fol. 152 r"). Il avait été auparavant secrétaire de Schomherg (Bihl. de llnstilut, coll. Godefroy 270, fol. 374 r". Gf Archives des Allaires étrangères, France 794, fol. 23(j V; lettre de Schomherg à Richelieu lui parlant de Baltazar).
7. Ceberet était secrétaire de Richelieu en décembre 1030 (Ibid., France 250, fol. 316 v) et même au moment du siège de la Rochelle (Bibl. nat., Ciairanïbault 521, fol. 205 r").
8. Ce Rossignol, « déchiflreur » de Ricliclieii, était d'Alhi (itdisrolxTt,
14 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
Enfin, il y a quelques copistes : nous les connaissons. Nous avons dit que Cherré et Charpentier, par précaution, copiaient eux-mêmes la plupart des documents. Richelieu ne les fait aider que par des hommes de confiance éprou- vée, comme son médecin Citois^ et surtout un autre per- sonnage que l'on désigne sous le nom de « chirurgien ou le chirurgien ». Il s'agit du chirurgien attaché à sa per- sonne et qui est Pierre Leroy : en 1639, le fils de celui-ci est appelé à remplir la même fonction. Nous verrons plus tard si ce sont eux qui ont été pris pour transcrire le texte des Mémoires''-.
les Épîtres, 1647, p. 145, 150, 163). « Un jeune homme d'Albi, nommé Rossignol, a déchiffré des lettres dont il envoie le déchiffrement, par où l'on verra que ceux de la Rochelle crient famine » (lettre du prince de Condé du 9 août 1628. Archives des Affaires étrangères, France 248, fol. 332 r°. Cf. 836, fol. 66 v°. Voir aussi Avenel, Lettres, t. VI, p. 696, 700). Le roi donnait 200 livres à chacun des secrétaires de Richelieu (Archives des Affaires étrangères, France 812, fol. 312 v°). Nous avons une curieuse lettre de rémission de Louis XIII de 1640, en faveur d'un garde des coffres de Richelieu pour les papiers de la marine, nommé Antoine Béraud, qui, abusant de sa situation, commit des indélicatesses graves, des faux, des actes concussionnaires, fut jeté en prison, demanda pardon à Richelieu qui l'accorda et obtint cette rémission du roi (Bibl. nat., ms. fr. 4871, fol. 308 r").
1. Petit homme mélancolique à triste Ogure. Le mot est de Riche- lieu (Avenel, Lettres, t. VII, p. 301). Ce Citois, de Poitiers, qui avait fait ses études à Montpellier, a publié en 1639 chez Crarnoisy des Opus- cula medica. Il était en relations avec Gui Patin {Lettres de celui-ci, éd. Triaire, t. I, p. 156, 159, 643).
2. Les noms des copistes de Richelieu nous sont donnés par les copistes eux-mêmes des collections de Colbert ou de Harlay qui écrivent, parlant de tel document provenant des papiers de Richelieu : « Copie Daridot » ou « de la main de Chirurgien » (Bibl. nat., ms. fr. 17554, fol. 86 r°, 250 r% etc., ou Cinq-Cents Colbert, 46, fol. 18 r", 77 r" et v% etc. Nom- breuses mentions). Avenel croit que le nom de « Chirurgien » appliqué à un scribe de Richelieu est une faute de copiste pour « Chavigny » (Avenel, Lettres, t. VI, p. 267). C'est inexact, il n'est que de lire des mentions comme celle-ci : a. Minute originale, partie de la main de [et le nom en blanc], chirurgien du C. de R., partie de la main dudit C. » (Bibl. nat., ms. fr. 17555, fol. 83 r"; Cinq-Cents Colbert, 45, fol. 83 r°), ou celle-ci : « Copie faite sur une minute de la main du chirurgien du cardinal » (Ibid., fol. 269 r") pour s'en assurer. « Le sieur Le Roy, chi- rurgien de Son Éminence » (lettre de de Noyers au cardinal de la
RAPPORTS ET NOTICES. 15
Je ne saurais trop faire remarquer le caractère fermé de ce cabinet de Richelieu, le très petit nombre de personnes que le cardinal emploie, toutes connues, la simplicité des rouages, l'infini secret dont Richelieu s'entoure. Cette multiplicité des témoignages très clairs que nous avons sur le travail intérieur du cabinet, la retrouverons-nous pour la composition des Mémoires? En attendant, nous allons la rencontrer pour la préparation de V Histoire de Louis XIII, à laquelle pense Richelieu.
De bonne heure, Richelieu a rassemblé des documents. En décembre 161G, devenant secrétaire d'Etat, il deman- dait aux ambassndeurs à l'étranger, — il est vrai, pour sa seule instruction personnelle, — de lui envoyer copie de leurs instructions et des relations de ce qui se passait dans les pays où ils étaient accrédités^. L'abbé Le Grand, ayant dressé en 1710 un inventaire des papiers du cardinal qui étaient entrés au ministère des Affaires étrangères et se trouvaient moins dispersés qu'aujourd'hui, constate que
Valette du 10 juin 1G3G, dans Aubéry, Mémoires, 1. 1, p. 626; S. Dupleix, Re'^ponce à Saint-Germain, 1645, in-4'', p. 29), était du Mans et fut assassiné au bois de Boulogne en mai 1638 {Lettres de Gui Patin, éd. Triaire, t. I, p. 141). Son (ils, « le jeune Le Roy », était en fonctions le 1" mai 1639 (Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert, 45, fol. 169 r°; ms. fr. 17555, fol. 172 r°). Cest peut-être lui que désigne Richelieu dans une lettre à Bouthillier du 2 novembre 1639 sous le nom de « nouveau secré- taire » (Archives des Allaires étrangères, France 245, fol. 325 r°).
1. Bibl. nat., nouv. acq. fr. 5131, fol. 4 r°; brouillon d'une circulaire de Richelieu : « Faut faire une dépesche à tous les ambassadeurs qui porte... que ma charge requérant non seulement cognoi.ssance des allaires qui se passent en ce royaume, mais, en outre, une particulière de celles qui se passent au dehors, je les sup|ilie me faire celle faveur de m'en- voyer une relation de ce qu'ils estiment plus digne de remarque aux pays où ils sont, des intérêts que nous y avons, des personnes qui nous y favorisent, de ceux (jui nous y sont contraires, des |)rélentions qu'ils ont avec nous et généralement tout ce qu'ils estimeront digne de remarque... » Cette circulaire a été déjà signalée |)ar G. Ilanotaux [llist. du cardinal de Richelieu, t. II, p. 141) et publiée par L. Griselle {Louis XIII et Richelieu, p. 110-112). Cf. L. Delavaud, Rapports et notices, t. II, p. 138.
16 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
les documents conservés remontent à 1611^. Bien avant son arrivée au ministère, en 1624, Richelieu a eu le souci de garder des minutes de ses lettres, de constituer des dossiers relatifs aux questions extérieures^.
Mais, en vue de Y Histoire de Louis XIII, il a rédigé, d'abord, ou dicté des récits de faits dont il avait été soit le témoin, soit Facteur. Nous n'avons certainement pas toutes ces rédactions partielles. Nous en possédons assez pour juger de ses intentions et de sa manière relativement au travail historique projeté. Il faut les relever en indi- quant au passage ce qu'elles peuvent nous apprendre sur la composition des Mémoires.
Peut-être quelques-unes de ces notes, écrites sur le moment, ont-elles été rédigées soit pour des pamphlets, soit pour des mémoires à adresser au roi^. Toutes les fois que Richelieu devait parler d'une importante affaire au conseil, il écrivait les raisons qu'il voulait exposer (ces mémoranda ont été « employés,» par le compilateur des Mémoires). Mais nombre de récits, de jugements ont été certainement jetés sur le papier par Richelieu en vue de la rédaction de V Histoire : ainsi des portraits de contempo- rains, comme celui d'Aligre'^, ou de Cinq-Mars ■^. Les Maximes d'Etat, publiées par M. Gabriel Hanotaux, pré- sentent des morceaux entiers dictés à la première personne
1. Bibl. nat., Clairambaull 521, fol. 115 r* et suiv.
2. Ibitl., fol. 139 r et suiv., et nouv. acq. fr. 5131. Avenel ne paraît pas avoir connu ce dernier recueil qui provient de Godefroi. Sur les dossiers relatifs aux ailaires extérieures constitués par Richelieu, voir l'article de L. Lccestre à propos des inventaires de Le Grand, dans Rap- porls et notices, t. I, p. 327.
3. Voir ce que dit L. Delavaud à ce sujet dans Rapporls et notices, t. II, p. 81.
4. Bibl. nat., Clairainbault 521, fol. 39 r" : « 11 est si foible en ses résolutions qu'il est impossible de s'en assurer pour commission : son esprit s'évapore en discours; il n'est pas solide, mais il parle agréable- ment... »
5. Archives des Affaires étrangères, France 844, fol. 21 r°. « Une foi- blesse eslevée et rarement exempte de malice, parce qu'ainsi que la foi- blesse et l'élévation sont les vraies sources do la jalousie..., etc. »
RAPPORTS ET NOTICES. 17
et sur lesquels on lit le mot caractéristique : « Pièce pour V Histoire^. »
Par exemple, pour 1617, nous avons un document rela- tif au maréchal d'Ancre qui a été reproduit presque litté- ralement dans les Mémoires. Le manuscrit, visiblement dicté par Richelieu, porte : « Jugement du maréchal d'Ancre pour mettre après sa mort... Il en faudra mettre autant de sa femme après sa mort «, ce qui est évidemment écrit pour la rédaction future de V Histoire. Notons ici que le manuscrit de ce document est tout entier de la main de Cherré : or, Cherré étant entré au service de Richelieu après 1630, il faut en conclure qu'à cette date de 1630 l'année 1617 des Mémoires ne se trouvait pas encore rédigée*.
Même observation à propos d'un récit de la fuite de Marie de Médicis de Blois en 1619 et du retour de Riche- lieu h Angouléme, écrit aussi de la main de Cherré et uti- lisé par le compilateur dans les Mémoires^.
Pour 1620, Cherré écrit une relation de l'affiiire des Ponts-de-Cé, sur laquelle nous avons des corrections de la main de Richelieu. Ce récit a passé dans les Mémoires. Il était bien préparé pour V Histoire. Écrit par Cherré après
1. G. Hanolaux, Maximes d'État, p. xn. M. Hanotaux rel<>ve que « l'histoire des trois premières années du second ministère de Richelieu est la seule qui trouvera dans la présente publication (des Maximes d'État) des éclaircissements suivis et développés. Certainement, l'absence des notes que Riclielieu dut écrire de la même manière pendant les autres années de son ministère est regrettable. » En réalité, des notes pareilles se retrouvent jusqu'en 1630 environ. Observons ces détails qui nous serviront |)lus tard.
2. Archives des Allaires étrangères, France 771, foi. 93. Le manuscrit porte les marques de son utilisation pour les Mémoires, où on le retrouve presque littéralement reproduit t. II, p. 2'25, de l'édition de la Soc. de l'Hist. de France. Il n'y a pas de doute sur l'attribution à Cherré.
3. Archives des Afiaires étrangères, France 772, fol. '243 et suiv. On lit en marge : « L'aÛ'aire arriva ainsi; faut voir le mémoire de M. le car- dinal de la Valette. » Je parlerai plus loin de ce mémoire de M. de la Valette. Cf. Mémoires, éd. S. H. F., t. Il, p. 315, et Delavaud, Rapports et notices, t. II, p. 243.
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18 MEMOIRES DE RICHELIEU.
1630 et corrigé de la main de Richelieu, il atteste donc, aussi, qu'en 1630 l'année 1620 des Mémoires n'était pas rédigée'. C'est encore le titre A' Histoire que met Char- pentier au dos d'un document de 1623^.
Des récils manuscrits de 1628, 1629 sont nettement rédigés par Richelieu en vue de V Histoire^ , tels que celui qui commence par cette phrase : « Aussitôt que la Ro- chelle fut rendue, le rov lut conseillé de penser soigneu- sement aux affaires d'Italie. Auparavant, je l'en avois diverti, estimant peu judicieux ceux qui croyoient qu'il le dut faire pendant..., etc. 4; » ou cet autre : « En ces entre- faites, j'achevois les affaires du Languedoc et m'achemi- nois à la cour. J'arrivai à Fontainebleau..., etc.^. »
Surtout les événements de 1629, 1630, 1631, capitaux pour l'histoire du ministère de Richelieu, vont donner lieu à des rédactions directes, les plus importantes que nous
1. Archives des Affaires étrangères, France 773, fol. 88 et suiv. Cf. Mémoires, éd. S. H. F., t. III, p. 70.
2. Archives des Affaires étrangères, France 778, fol. 128 r°.
3. Ibid., France 793, fol. 231 r°; récit de la prise de Privas. « La prise de la ville de Privas estoit fort importante au service du roi. Ceste ville est dans le Vivarois, en un pays de montagnes..., » etc.
4. Ibid., France 248, fol. .52 r° et suiv. Le morceau a pour titre : « Histoire à commencer du jour de la prise de la Rochelle. » 11 est de la main de Charpentier et a été « emjtloyé » pour les Mémoires, comme ce mot qui (igure au haut de la page l'indique. Il en est de même d'un récit du conseil qui a été tenu après la prise de la Rochelle et où a été décidé le rasement de la citadelle de Saint-Martin-de-Ré (Ibid., France 792, fol. 133 r°).
5. Ibid., France 794, fol. 178 r" à 206 r : « Relation de l'affaire de Monsieur touchant le dessein de son mariage avec la princesse Marie. > Des passages sont écrits de la main de Richelieu. Au fol. 158 r* : « His- toire à commencer du 14 septembre 1629 au retour du voyage de Lan- guedoc. » Au fol. IGO r% .se voit une page de la main du cardinal et le récit a un caractère tout à fait personnel : « Je reconnus par expérience ce que peut l'absence auprès des grands, particulièrement quand ils sont approchés de mauvais esprits, car non seulement me causa-t-elle le malheur où je me trouvai..., etc. » Nous sommes bien ici au cueur de l'œuvre historique entreprise par Richelieu, qui est au point sans doute, suivant le mot de sa lettre au roi en tête de son Testament politique : « Quasi en l'état auquel je prétendois le mettre au jour. »
RAPPORTS ET NOTICES. 19
ayons du cardinal lui-même. L'abbé Le Grand, dans son inventaire de 1710, les qualifie de « brouillons pour V His- toire n, ou « minutes de brouillons pour servir à V His- toire ». Il s'agit des querelles avec Marie de Médicis et Gaston d'Orléans'.
Dans une page de sa main d'une « relation de l'affaire de Mantoue » de 1629, où Richelieu parle à la première personne, un mot comme celui-ci : « Après tout, faudra mettre mes premières pensées de la clandestinité », nous fait surprendre les indications que le cardinal fournit d'avance au futur rédacteur de VHistoire-. Ailleurs, à un autre récit où Richelieu explique : « Je représentai à M. de Savoie... », il donne comme titre : « Mémoire pour être mis dans VHistoire de Suze^. » Dans une note de 1630, il dit : « J'écrivis à la reine ensuite que je la suppliai de trouver bon que je quittasse la partie... J'avais encore à combattre l'inclination du roy qui eût été bien aise de s'en retourner. » C'est encore un récit destiné à VHistoire^. Après une longue conversation h Rueil avec ^lonsieur, le 21 février 1635, Richelieu dicte à Cherré le résumé de cette conversation qui a été utilisée dans les Mémoires^. Il
1. .\rchives des Affaires étrangères, France 250, fol. 263 r°, 290 r°; France 2.53, fol. 186 r*. Cf. L. Lecestre, Rapports et notices, t. I, p. 341. Pour des faits de 1630, 1631, voir aussi Bibl. nat., ms. fr. 23.345, fol. 113 et suiv.
2. Archives des Affaires étranf^éres, France 794, fol. 201 v°.
3. Ibid., France 795, fol. 195 r°. Le document a été utilisé dans les Mémoires.
4. Ibid., France 04, fol. 196 r'. La note a été transcrite intégraleniont dans le manuscrit A dos Mémoires et corrigée après coup. On attribue à Richelieu la rédaction d'un important récit des affaires d'Italie de 1630, qui devait être destiné à V Histoire et qui a été inibiié du vivant du car- dinal par son collaborateur Ilay du Chaslellel : Relntion fidèle de ce qui s'est passé en Italie en l'année mil six cent trente, dans Recueil de diverses pièces, 1640, in-4°, p. 178 et suiv. Il existe pour U)34 une note écrite par Charpentier sous la dictée de Richelieu et corrigée par celui-ci à la date du 25 février (Avencl, Lettres, t. IV, p. 527).
5. Archives des Aflaircs étrangères, France 813, fol. 95 r'. Voir une rédaction pour l'année 1632 de l'écriture de Cherré, portant les traces de la préparation en vue des Mémoires (Ibid., France 252, fol. 317 r").
20 MEMOIRES DE RICHELIEU.
existe des résumés de faits historiques des années 1637, 1639, 1642, écrits de la main de Charpentier et dictés par Richeh'eu, qui doivent avoir été composés pour la Suc- cincte narration précédant le Testament politique'^. On pourrait dresser ainsi une liste étendue des pages que Richelieu a dictées pour VHistoire. C'est certainement la source la plus sîire et la plus personnelle de toutes celles (jui serviront aux Mémoires.
En dehors de ces pages, il existe un second groupe très important de documents réunis par Richelieu pour l'œuvre qu'il médite : ce sont les pièces officielles dont copies ont été fournies, entre autres, par les secrétaires d'État, ambassadeurs, généraux. Les notes relatives aux demandes que fait Richelieu de ces pièces vont particulièrement nous instruire.
J'ai dit que Richelieu faisait copier les lettres qu'il envoyait et qu'il gardait celles qu'il recevait^. Sur ses indications. Charpentier et Cherré classaient ces docu- ments de façon à ce qu'ils constituassent, avec les autres papiers, mémoires et récits, une sorte de trame suivie des événements. C'est ainsi qu'on préparait les matériaux de V Histoire. Les secrétaires d'Etat et autres personnages actifs de l'Etat ont été invités par Richelieu à lui fournir
1. Archives des Atlaires étrangères, France 823, fol. IIG v; France 844, fol. 23 r". Voici ce que dicte Richelieu à Charpentier pour 1642 : « Peu s'en fallut que ceste année, qui de tous temps avoit esté prédite devoir estre une année de miracles, ne fut une année de funestes prodiges pour l'État et pour moi... Cognoissant l'humeur du roi jalouse, il [Cinq-Mars] lui persuadoil continuellement que ma réputation estouûbil sa gloire et que l'autorité qu'il rae donnoit rabaissoit la sienne... » Ce passage est intéressant parce qu'il a dû être dicté pas très longtemps avant la mort de Richelieu. On voit donc le cardinal préoccujié jusqu'à sa dernière heure de son « Histoire ». Sur des rédactions de 1G37 et 1G39, voir Ave- nel, Lettres, t. V, p. 915; t. VI, p. 538.
2. Le malin, « la première chose qu'il (Richelieu) faisoil après avoir prié Dieu estoit de faire entrer ses secrétaires pour leur donner à trans- crire les dépèches qu'il avoit minutées la nuit..., et après avoir, en leur présence, collationné la copie sur la minute, il retenoit l'une et l'autre par devers lui » (Aubéry, Histoire de Richelieu, p. 595).
RAPPORTS ET NOTICES. 21
les éléments de celle irame, en envoyant au cardinal copie des documents qu'ils se trouvaient détenir, de par leurs fondions. Bouthillier fait allusion à cette trame lorsqu'il écrit à Richelieu, le 30 octobre 1630, d'une lettre du P. Joseph : « Cette lettre du 19 est d'importance et mérite d'être cousue en original en son ordre avec celles qui vous composent la suite des choses^ », et Marillac de même quand il mande à Richelieu, le 5 juin 1630 : « Je n'ai point reçu le mémoire des progrès de Sa Majesté qu'il vous plaît de m'envoyer et je le dis pour ce que, possible, aurez-vous pensé à le ramasser pour servir à V Histoire et en recueillir les mémoires qui y peuvent servir"-^. »
Bullion dit à Richelieu le 24 juillet 1633 : « Je cherche tous les papiers que j'ai entre les mains pour servir h {'Histoire, suivant votre commandement^. » Le 31 mai 1634, Richelieu explique à Chavigny : « Monsieur le Jeune (c'est Chavigny qu'il appelle ainsi) aura soin de faire faire les extraits pour V Histoire que je lui ai deman- dés et de retirer de son père (Bouthillier) ceux qu'il m'a promis, selon que je lui écris^. » Et Chavigny fait copier par son secrétaire, ensuite son premier commis, Daridot, les papiers réclamés'^. Même demande adressée à Bouthil- lier le 20 octobre 1634 : « J'ai reçu les copies que vous m'avez envoyées, répond Richelieu le 2 mars 1635; je vous remercie du soin que vous avez pris; je serai bien
1. Avenel, Lettres, t. III, p. 9'i5. Bouthillier cherche à excuser le traité de Ratisbonne et parle d'une lettre explicative du P. Joseph.
2. Archives des Aflaires étrangères, France 795 bis, fol. IGl r°.
3. Ibid., France 807, loi. 247 v«.
4. Ibid., France 245, fol. 81 v. L'écriture est de Cherré et la signature de Richelieu. La lettre a été publiée jiar Avenel, Lettres, t. IV. p. 558.
5. Daridot, secrétaire de Chavigny {Ibid., t. VI, p. 35), puis son pre- mier commis (p. 430), avait été auparavant commis d'Ardier, sur lequel nous reviendrons plus loin (Bassompierre, Mémoires, éd. Chantérac, t. IV, p. 92). C'est ce Daridot qui a servi de copiste principal à Riche- lieu pour les documents qu'il réunissait (Bibl. nat., Cinq-Cents Colberi, 46. fol. 77 r°. 142 r% 209 r», 307 v°; Cinq-Cents Colberi, 45, fol. 212 v, 455 r°, etc.; nombreuses mentions). Voir plus haut, p. 14.
22 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
aise d'avoir celles qui restent, quanti elles seront faites, parce que, sans cela, je ne puis voir la suite des affaires i. » A de Noyers, le cardinal dit, le 23 décembre 1637 : « Je prie M. de Noyers de me faire faire par ses commis des copies de toutes les instructions, ordres et dépêches impor- tantes qu'il a expédiées cette année qui peuvent servir de mémoires h V Histoire, afin qu'on les ajoute à mes jour- naux^. » Nous verrons plus loin ce que sont ces journaux. De nouveau, le 1®"" mars 1638, Richelieu insiste auprès de Chavigny : « Il y a si longtemps que je demande à Monsei- gneur de la Barde (premier commis de Chavigny) les copies de ce qui s'est fait en 1637, pour V Histoire, que j'en ai honte pour lui et ses commis. S'il lui plaît me les envoyer, il me fera plaisir. Vous m'avez aussi promis un livre conte- nant tous les traités passés depuis votre charge : je vous prie vous en souvenir 3. » Le travail de ces copies s'est continué dans le cabinet des secrétaires d'Etat jusqu'à la mort du cardinal. Le 15 août 1642, Chavigny écrira encore à Richelieu : « J'enverrai demain à Monseigneur les extraits de mes dépêches^. »
Un troisième groupe de documents rassemblés par Richelieu pour V Histoire est constitué par les mémoires particuliers que le cardinal a réclamés des personnages
1. Archives des Aftaires étrangères, France 253, fol. 251 r°; France 813, fol. 100 r°.
2. Ibid., France 828, fol. 178 r"; Bibl. nat., recueil Cangé 66, fol. 151 r». Cf. Avenel, Lettres, t. V, p. 1068; Bruel, dans Rapports et notices, t. I, p. 254.
3. Lettre datée de Royaiimont : Archives des Aflaires étrangères, France 245, fol. 270 v°. Le texte est ajouté de la main de Richelieu à une lettre écrite par Cherré. C'est par ironie que Richelieu a]>pelle de la Barde « Monseigneur ». Jean de la Barde, baron de Marolles, « qui a toujours été près des défunts père et (ils (Bouthillier) dans leurs princi- paux emplois », était neveu de Bouthillier et fut envoyé à Osnabriick traiter de la paix, puis en Suisse comme ambassadeur en 1653 (J.-B. NouUeau, le Grand homme d'Estat. Rennes, 1653, in-4'', p. 9).
4. Archives des Affaires étrangères, Franco 843, fol. 236 r". Après la mort de d'EfTiat en 1632, Richelieu faisait faire l'inventaire de ses papiers, qu'il conservait (Bibl. nat., Clairambault 521, fol. 205 r°).
RAPPORTS ET NOTICES. 23
ayant joué des rôles importants dans les événements^. Nous allons trouver ici les plus intéressantes précisions.
Au début des Mémoires de Richelieu, le compilateur a utilisé un récit fait par le duc de Sully des relations de Henri IV et de Marie de Médicis, récit provenant d'une conversation du célèbre ministre avec quelqu'un que lui a adressé à cette intention Richelieu et qu'on pense être Bullion, lequel a écrit le résultat de son entrevue. Les critiques sont d'accord pour penser que cette conversation ne peut être antérieure à 1632. C'est donc qu'en 1632 le début des Mémoires de Richelieu n'était pas encore com- posé^.
Le même Bullion a fourni à Richelieu nombre de notes et de souvenirs en vue de V Histoire, notamment un mémoire relatif à des événements de 1609^, un diaire de l'année 1620^. Le cardinal de la Valette a également écrit
1. Richard Simon, qui a connu à l'Oratoire un collaborateur de Riche- lieu, Louis du Laurens, disait tenir de lui que le cardinal « n'épargnoit rien pour avoir à lui des gens qui fussent capaliles de lui donner des extraits » (Richard Simon, Lettres choisies, éd. Bruzen de la Marlinière, 1730, in-12, t. I, p. 2). Sur ces collaborateurs de Richelieu, voir le tra- vail étendu et très étudié de L. Delavaud, dans Uapports et notices, t. Il, p. 45 et suiv., et M. Deloche, Autour de la plume de Richelieu, 19'20, in-8°.
2. Voir L. Delavaud, Ibid., t. Il, p. 221 et suiv., et G. Hanotaux, Hist. du cardinal de Richelieu, t. II, p. 52. L. Delavaud {op. cit., p. 225) croit le document écrit en août 1632, donne de cette o])inion des raisons judicieuses et publie le texte p. 290.
3. Un € Discours de ce qui s'est passé le vendredi 17° d'octobre 1609 entre le roy et M. le maréchal de Lesdiguières dans la galerie de la reine à Fontainebleau », |uiblié [)ar II. de Heaucaire et Bruel, dans les Mémoires de Richelieu, éd. S. II. F., t. I, p. 421-431. Sur ce document, voir aussi L. Delavaud, dans Rapports et notices, t. II, p. 241. J'ajoute aux trois exemplaires manuscrits signalés de ce texte l'indicalion d'un quatrième conservé dans les collections de Godelroy (Bibi. de l'Instilut, coll. Gode- froy 291, fol. 153). S'il y avait doute sur l'attribution à Bullion du dis- cours, le texte de Godefroy le dissiperai!, car il porte : « L'original de ce mémoire est escrit de la main de défunt Monsieur de Bullion. »
4. 11 s'agit d'un journal du voyage du roi en Normandie; il est signalé en marge du manuscrit des Mémoires, dit manuscrit B (.archives des AtTaires étrangères, France 50, fol. 38 r"). A propos de la rencontre de Sardini et de Louis Xlll à Dives, on lit : « Dans le Mercure françois
24 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
pour Richelieu une relation de la sortie de Marie de Médi- cis de Blois en 1619, à laquelle il a été mêlé^; Marillac un récit du siège de la Rochelle 2; d'Effiat une histoire des campagnes du Piémont et du Montferrat de 16303; Maza- rin un mémoire sur l'affaire de Casai, où il a joué le rôle que l'on saif^.
Déageant dit expressément avoir rédigé ses Mémoires h la demande de Richelieu en vue de la composition de VHistoire. Il ajoute qu'en ce qui concerne le règne de Henri IV, il n'a pas de papiers, mais que, si on veut, il en
et dans le diaire de M. de Bullion, il est dit qu'il se présenta inopiné- ment au roi. » Ce diaire de Bullion est peut-être la publication officieuse qui a paru à ce moment-là sous le titre : Véritable relation de ce qui s'est passé au voyage du roi depuis le 7 juillet jusques au 26 du même mois. Paris, F. Bourriquant, in-8°.
1. Cette relation, dont j'ai parlé plus haut comme ayant été utilisée par Cherré, a été publiée par Aubéry dans les Mémoires sur l'histoire de Richelieu, t. I, p. "273.
2. Il s'agit de Michel de Marillac, le garde des sceaux. Marillac avait fait supprimer une relation du siège de la Rochelle imprimée à Paris comme étant trop imparfaite (Archives des Affaires étrangères, France 250, fol. 194 \°). Il écrivait à Richelieu le 16 janvier 1630 (Ibid., France 795 bis, fol. 12 r") : « Ce qu'il vous plaist de me mander de la fréquence des dépêches me donne sujet de vous prier de faire soigneusement ramasser les mémoires de toutes choses, et si vous avez d'autres mémoires de la Rochelle, me les vouloir envoyer, je chercherai le loisir d'y travailler. » Il a publié un récit officieux paru en 1628 : Relation de la descente des Anglais en l'île de Ré. Paris, E. Martin, in-8" (cf. Delavaud, op. cit., t. II, p. 134-136).
3. Analyse de Le Grand, Archives des Affaires étrangères, France 250, fol. 263 r° : « Brouillons pour l'Histoire. Histoire de la guerre de Pié- mont en 1629 et 1630, écrite par M. d'Hémery. » Le travail de d'Effiat a été publié sous le titre de : les Heureux progrès des armées de Louis XIII en Piémont et Montferrat depuis le mois de jxtillet 1630 jusqu'au mois d'octobre de la même année, dans Divers mémoires concernant les dernières guerres d'Italie. Paris, 1669, in-12, t. II, p. 335. Ce même recueil contient {Ibid., p. 281) un travail de Schomberg qui doit avoir la même origine : Relation de ce qui s'est passé en Pié- mont depuis le commencement de la trêve jusques après le secours et la paix de Casai.
4. Archives des Aflaires étrangères, France 250, fol. 30 r°. « Relation de ce que je, Jules Mazarin, remportai en Savoie de S. M. Très Chres- tienne, et à présent en Italie de M. le duc de Savoie... » Le document est cité par V. Siri {Memorie recondite, 1. VII, p. 271).
RAPPORTS ET NOTICES. 25
discourra « aç'ec celui qui fera V « Histoire^ ». Il faut peser ici attentivement les termes qu'emploie Déageant. On pense que Déageant a rédigé ses Mémoires au sortir de la Bastille en 16312. Il résulte de ce qu'il dit qu'en 1631 : 1° ni la période des Mémoires de Richelieu relative au règne de Henri IV, ni celle de la régence de Marie de Médicis, dont traite le texte de Déageant et sur lesquelles on lui demande des renseignements, n'étaient encore, sans doute, rédigées; 2° que Richelieu avait, à cette date, renoncé à écrire VHistoire lui-même, puisque Déageant parle de quelqu'un à qui ce soin sera confié; 3" que par l'emploi du futur, « celui qui fera VHistoire », Déageant indique que le rédacteur des Mémoires n'est pas encore désigné. Ces indications importantes vont être confirmées par d'autres témoignages. Suivons-les chronologiquement.
En 1633, Richelieu demande à Charnacé une relation de ses missions diplomatiques en Allemagne, en Suède, en Pologne pour VHistoire. L'autre est un peu eflfravé de la tâche. Le cardinal le rassure : « Je n'ai pas besoin d'avoir un mémoire si poli. » Charnacé s'exécute^.
En 1634, c'est à un important collaborateur des secré- taires d'Etat que Richelieu s'adresse, Paul Ardier, sieur de Beauregard, premier commis de Bouthillier de 1624 à 1632, puis président en la Chambre des comptes, un des meilleurs rédacteurs, paraît-il, de documents royaux sous le règne de Louis XTIP. Richelieu lui demande « de lui
1. Mémoires de M. Déageant envoyés à Monsieur le cardinal de Richelieu. Grenoble, 1668, in-12, p. '2. « La relation qui m'a esté com- mandée de la part de Monseigneur le cardinal de Richelieu... »
2. L. Delavaud, dans Rapports et notices, t. II, p. 187. Déageant sortit de la Bastille à la prière du P. Joseph (Bibl. nat., ms. fr. '1871, fol. 1 r", « Liste des olGciers emprisonnés dans le chasteau de la Bastille i).
3. Avenel, Lettres, t. IV, p. 488, 503; t. VIII, p. 96.
4. Sur Ardier, voir L. Delavaud, dans Rapports et notices, t. II, p. 199 et suiv. Comme premier commis de Bouthillier, il fut très mêlé aux affaires (R. Reuss, Une mission strasbonrgeoise à la conr de Louis XIII. le.'il. Paris, 1900, in-8«, p. 20 et 24). « M. Ardier est celui de tous les jtremiers commis de secrétaire d'Étal (|ui ait mieux fait i)ar-
26 MEMOIRES DE RICHELIEU.
donner des mémoires des aflfaires qui se sont traitées du temps de son emploi ». Cet emploi ayant commencé en 1624, c'est donc sans doute, ici aussi, que la période des Mémoires de Richelieu correspondant aux années 1624 et suivantes n est peut-être pas encore rédigée. Ardier décide de limiter son travail aux affaires de la Valteline et des Grisons, — qui, d'ailleurs, ont commencé bien avant 1624, — et il dit à Richelieu dans la lettre d'envoi de son travail ceci, qu'il faut peser également mot par mot^ : « Mon seul but a été en cela d'obéir à Votre Eminence et d'aider et soulager celui auquel ces papiers seront confiés pour ser- vir à la composition de l' « Histoire ))... Il pourra mar- cher d'autant plus sûrement par les premières traces de ces mémoires qu'ils sont formés de la substance de plu- sieurs bonnes pièces dont la validité ne peut être mise en doute. »
De ce texte, comme de celui de Déageant, il résulte donc, mais cette fois à la date d'octobre 1634, oîi a été rédigé le travail d'Ardier^ : 1° qu'en 1634 les Mémoires
1er nos rois » (Brienne le jeune, Mémoires, éd. Bonnefon, t. III, p. 197). A la mort du secrétaire d'Étal Beauclerc, en 1630, Ardier tâcha d'avoir sa charge et n'y parvint pas, sur l'opposition de Bouthillier, qui avait eu à se plaindre de lui et qui écrivit à cette occasion un réquisitoire contre lui, prétendant « qu'il ofl'ensoit tout le inonde » (Archives des Afl'aires étrangères, France 795 bis, fol. 413 r"). Ardier fut reçu président aux Comptes à la place de Balthasar Gobelin (plumitif de la Chambre des comptes du mardi 10 janvier 1634, Bibl. de l'Institut, collection Gode- froy 186. fol. 46 r°). La Vrillière avait grande confiance en lui (Archives des Affaires étrangères, France 794, fol. 323 r°), et Ardier écrivait à Richelieu des lettres assez personnelles, de style et de sentiment moins froid qu'on ne l'attendrait d'un commis (Ibid., fol. 324 r").
1. Lettre d'Ardier à Richelieu, d'octobre 1634, Bibl. nat., Clairam- bault 519, fol. 85 r", publiée par L. Delavaud dans Rapports et 7iotices, t. II, p. 203, d'après une autre copie de Clairambault (521, fol. 1).
2. Sur la date du travail d'Ardier, voir L. Delavaud, op. cit., p. 206. M. Delavaud se demande si les rédacteurs des Mé)noires de Richelieu ont utilisé ou non l'œuvre d'Ardier. Nous n'avons pas à discuter la ques- tion, puisque nous ne tirons argument du travail d'Ardier que pour faire état des circonstances particulières qu'il révèle. V. Siri a connu et uti- lisé ce document [Memorie reconditc, t. V, p. 636, 640, 775, 794).
RAPPORTS ET NOTICES. 27
de Richelieu continuent vraisemblablement à ne pas être composés pour la période 1624 et années suivantes ou pré- cédentes, puisqu'on rassemble toujours des documents sur les événements de ce temps; 2° que le cardinal a renoncé à les écrire lui-même et a décidé d'en confier la rédaction à un tiers; 3° que ce tiers n'est pas encore désigné, puis- qu'on parle de lui encore au futur : celui auquel ces papiers seront confiés. Ardier est bien placé pour savoir ce qui se passe dans le cabinet de Richelieu; ses fonctions de pre- mier commis l'ont mis en contact étroit avec les secrétaires d'Etat et les secrétaires du cardinal ; il connaît depuis long- temps le projet d'Histoire de Richelieu pour lequel il a fait faire maintes fois des copies; il sait aussi bien que personne où ce projet en est et, s'il nous donne ces rensei- gnements que nous venons de lire, c'est qu'il en est sûr.
Après Ardier, Richelieu demande, le 19 février 1635, à l'archevêque d'Embrun, Guillaume d'Hugues, de lui écrire un mémoire toujours sur des événements de 1624, aux- quels Hugues a été mêlé, et Hugues répond le 3 mars suivant par l'envoi du travail sollicité, nouvelle indication qu'en 1635 la rédaction de l'année 1624, dans les Mémoires, pouvait n'être pas encore entreprise*.
Bien d'autres personnages ont été également invités à rédiger des mémoires « pour servir à V Histoire », par exemple, Boisrobert et Balesdens en 1636 2, d'Avaux en
1. Le mémoire d'Hugues est imprimé à la suite des Mémoires de M. Dé.ageanl. Grenoble, I(i68, in-12, p. 329. La date du 3 mars 1635 fi},'ure à la fin du document. Sur ce mémoire, voir L. Delavaud, op. cit., p. 190-199.
2. En 1036, 600 livres sont données à Boisrobert « pour avoir travaillé durant la dite année à faire plusieurs mémoires pour servir à l'histoire de France » (Bibl. nat., nouv. acq. fr. 1471, fol. 1047 r"). Jean Basledan ou Balesdens reçoit également 600 livres « pour avoir fait plusieurs mémoires et instructions pour servir à l'histoire » (Ibid.). Ce Balesdens était secrétaire du chancelier Séguier, (|ui le mit à l'Académie française. Il se piquait de bien écrire, a publié des lettres adressées par lui à 1 abbé de Pure, au duc de Coislin, mais s'est surtout fait connaître comme édi-
28 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
1637. Richelieu prie ce dernier d'écrire une relation des affaires qu'il a eues à traiter depuis onze années, depuis 1626. D'Avaux répond le 30 novembre qu'il est très honoré de la demande que le cardinal lui fait, malheu- reusement que ses papiers sont h Paris, qu'il lui faudra beaucoup de peine et de temps, que sa santé et sa vue sont précaires, finalement que « le travail est au-dessus de ses lorces ». Il s'excuse auprès de Richelieu a qu'une histoire de tant d'affaires soit remise ». Le père de d'Avaux, informé de la requête du cardinal, se moque auprès de son fils « de l'élixir de onze ans, bien ou mal employé », qu'on lui réclame et l'approuve d'avoir refusé. De ceci, il résulte qu'en 1637 Richelieu demandait des renseignements sur des faits remontant à 1626, indice, encore, que l'année 1626 et suivantes n'étaient peut-être pas rédigées'.
Le P. Joseph semble bien avoir écrit des mémoires en vue de VHistoire que Richelieu prépare : Vittorio Siri s'est servi de ces documents^. D'après Foncemagne, le
leur des œuvres de Sainte-Catherine de Sienne, Grégoire de Tours, Papire Masson, Guillaume Postel et Savonarole. Présenté à l'Académie en com- pétition avec Corneille, il se retira spontanément devant celui-ci. Voir, sur ce Jean Balesdens, une notice de A. -G. Gillard, dans Bulletins de la Société dunoise, 1913, in-8% p. 34'J et suiv.
1. Cette correspondance de d'Avaux .se trouve dans la collection Baluze de la Bibl. nat., vol. 167, fol. 165 et suiv.; elle a été publiée sous le titre de : Correspondance inédite du comte d'Avaux avec son père, par A. Boppe, 1887, p. 124, 131. Voici la réponse du père de d'Avaux : « Quant à mon jugement sur la response à la demande extravagante de l'élixir de onze ans, bien ou mal employé, comme Dieu sait, je souscris à votre réponse, mais non pas au point de l'effectuement que vous en promettez après votre retour, car lors, si vous tenez parole, vous vous en repentirez comme moi, quand je donnai à Madame de Barre cinquante chapitres à la main dressés avec soin et sueur par mon grand-père pour la maison et affaire de Navarre durant trente ans de services, dont d'autres ont recueilli le fruit. Sic vos non vobis. »
2. V. Siri, Memorie recondite, t. VII, p. 762; t. VIII, p. 508; « Memo- rie del Padre Josefo », 1637; cf. Archives curieuses de Cimber et Dan- jou, 2' série, t. IV, p. 291. Richelieu avait chargé CoUetet de faire un travail sur la naissance de Louis XIV (G. Naudé, Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazarin, p. 649).
RAPPORTS ET NOTICES. 29
cardinal aurait également sollicité Arnauld d'Andilly pour le même objet'.
Restent sur les mémoires demandés par Richelieu à des particuliers deux questions délicates seulement h signaler, faute de pouvoir apporter des solutions certaines.
Les derniers éditeurs des Mémoires de Richelieu ont relevé des concordances entre ces Mémoires et ceux de Fontenay-Mareuil. Le compilateur de Richelieu se serait-il servi des Mémoires de Fontenay-Mareuil? Or, il y a des raisons de croire que la relation de Fontenay-Mareuil n'a été écrite que tard dans le siècle, peut-être après la mort de Louis XIII. On voit la conséquence qu'on pourrait tirer de cet argument s'il avait plus de consistance^.
La seconde est celle des Mémoires du maréchal d'Es- trées. Richelieu a demandé au maréchal, pour son His- toire, des mémoires sur les faits auxquels il avait parti- cipé, et, ici, il n'y a pas de doute, le compilateur a utilisé ces Ménioires dès 1610, ouvertement, presque « mot à mot^ ». Or, les Mémoires de d'EsLrées ont été publiés en 1666 par le P. Le Moyne'% qui explique, dans une lettre- préface, comment ils ont été rédigés, sous forme de som- maire, par d'Estrées, h la demande de Richelieu, en cinq ou six jours. Le texte que nous avons, assez étendu, est-il le sommaire écrit en cinq ou six jours ou une rédaction plus considérable, très postérieure, et est-ce de cette der-
1. Foncemagne, 3/«j;w«es d'État ou Testament politique de Richelieu, 1764, in-8°, 3' partie; Lettre sur le Testament, p. 129. Il y a une allusion dans le Journal inédit d'Arnaukl d'Andilly (1G20, à la fin, éd. J. Hal- phen, 1909, p. 201) à l'évenlualilé dont parle Richelieu de « publier l'histoire du temps de son administration où ceux (jui l'auraient provo- <iué à cela verroient des choses qui leur leroicnl maudire l'heure qu'ils ayoient pensé à le fâcher ».
2. Voir L. Delavaud, dans Rapports et notices, t. II, p. 245.
3. Cf. l'annotation du tome I des Mémoires de Richelieu, éd. S. H. F., p. 52 et suiv. On trouve \ine trentaine de références, dont quelques-unes portent sur des passages très longs, comprenant plusieurs pages.
4. Sous le litre de Mémoires de lu régence de la reine Marie de Médicis.
30 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
nière rédaction que s'est servi le compilateur des Mémoires de Richelieu? Les éditeurs et les critiques conviennent que le P. Le Moyne « a revu assez indiscrètement » le docu- ment original de d'Estrées', que les Mémoires du maréchal sont différents comme style de celui de ses lettres^, qu'ils contiennent un éloge de Richelieu, lequel, avoue le P. Le Moyne, ne se trouvait pas dans le texte original, qu'on constate dans le texte d'Estrées des allusions aux événe- ments de la guerre de Trente ans, à des faits de 1640, 1641, voire même qu'il a échappé au rédacteur d'écrire « la reine régente » en parlant d'Anne d'Autriche, ce qui ferait supposer que la rédaction des Mémoires actuels d'Estrées serait postérieure à la mort de Louis XIII ^.
1. Mémoùes du maréchal d'Estrées, éd. Bonnefon, 1. 1, p. xxv de l'in- troduction. L'éditeur ajoute que, sous la plume du P. Le Moyne, « le récit de d'Estrées est devenu tout autre, une œuvre où une main étrangère est trop visible pour ne pas inspirer une juste défiance ».
2. Ibid., p. 1. Le P. Le Moyne disait, dans sa préface des Mémoires du maréchal : « Les hommes de sa qualité ne se lassent guère les mains à écrire; ils laissent volontiers cette fatigue à ces écrivains à gage qui moissonnent et qui vendangent de leur plume. » Et en eflet, en ce temps, un grand .seigneur ne se souciait pas d'écrire : « C'est vertu de cavalier de mal escrire aussi bien que de mal payer » (Quevedo, l'Aventurier Buscon. Paris, 1640, p. 16). La noblesse « fait profession de la plus fine ignorance » (Denis Godefroy, Abrégé des trois États, 1682, préface). Le livre du P. François Loryot [les Flen7-s des secrets moraux. Paris, 1614) a pour objet de montrer comment il est inutile pour un gentilhomme de savoir écrire. Cf. Laurens Meillet, Discours politiques et militaires .fur Corneille Tacite. Lyon, 1610, p. 399 et 400. Tout ceci n'est pas inu- tile pour le sujet qui nous occupe.
3. Sur tous ces détails, voir L. Delavaud, Rapports et notices, t. II, p. 176 et suiv., et les Mémoires de d'Estrées, éd. Bonnefon, p. xxv, 19, 155, 161, 162. On lit le passage suivant dans ces Mémoires (éd. Bonne- fon, p. 155) : « Richelieu, après avoir mis tous les potentats opprimés à l'abri du roi, a ôté la fleur de la réputation à l'Étal du monde qui s'étoit le plus tôt et le plus élevé [celui de la maison d'Autriche] et, en altérant le tempérament de ce grand colosse et obscurcissant la gloire de cette nation superbe, il a rendu celle de la nôtre plus éclatante que celles qui sont sur le reste de la terre, ayant fait des choses si prodigieuses, avec une si grande facilité et une si grande industrie, que les plus grands ennemis de cet État ne peuvent trouver un juste sujet de se plaindre de l'habileté de cet inimitable cardinal de Richelieu. » Quand on songe aux
RAPPORTS ET NOTICES. 31
Toutes ces indications pourraient amener à conclure que, si le texte des Mémoires de d'Estrées avait été rédigé après 1642, les Mémoires de Richelieu, qui les ont utilisés, auraient été écrits, eux aussi, après la mort du cardinal. Mais nous nous bornerons à signaler ces particularités, sans prétendre en faire état en l'absence de certitudes positives.
Pour achever l'énumération des éléments que Richelieu a recueillis en vue de V Histoire, disons enfin que le cardi- nal a fait écrire au fur et h mesure des résumés ou des extraits de la Gazette par Cherré, avec renvois au texte pour plus ample utilisation, puis qu'il a fait conserver des imprimés divers, relations, arrêts des parlements, ou autres, classés au milieu des documents, à la date nécessaire*.
Ainsi, les papiers de Richelieu nous font assister très abondamment au travail de préparation des pièces desti- nées à la composition de V Histoire projetée. Ils nous per- mettent de constater un premier classement méthodique des documents. Ils vont même nous montrer de premières analyses : il s'agit de ce que Richelieu appelle « mes mémoires et journaux ».
Une observation est ici indispensable à rappeler relati- vement au sens du mot de « mémoires » sous la plume de
péripéties troublées et aux diverses circonstances de la guerre de Trente ans pour la France, de 1G35 ;\ lG'i2, on est porté à penser que ce passage n'a pu être écrit qu'après la disparition de Richelieu. Sur le maréchal d'Estrées et le P. Le Moyne, voir le chapitre de II. Chérot, Kliides sur la vie et les œuvres du P. Le Moyne. Paris, 1887, p. 404 et suiv.
1. Le Mercure françois a été utilisé |)ar le coinpilaleur des Mémoires dès le début (éd. S. H. F., t. I, p. 49). On trouve aux Archives des Affaires étrangères (France '256, fol. 111 et suiv., fol. 185 v) : « Mémoires du cardinal de Richelieu pour son Histoire. Extrait du livre des Gazelles de l'année 1(537 », de la main de Cherré. Le texte a été « employé » pour les Mémoires. Ont été aussi employés des textes impri- més conservés, tels que : Arrcsl de la cour de parlement de Tolose contre le duc de Rohan. Tolose, R. Colomiez, 1G'2S, in-lî, au dos duquel le compilateur a mis « vcu » (Archives des Affaires étrangères, France 792, fol. 125 r°).
32 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
Richelieu. Faute de l'avoir exactement compris, on a été amené à des confusions qui ont augmenté d'autant l'obscu- rité de la question de Mémoires du cardinal.
Le cardinal distingue nettement les expressions de « mémoires et journaux » dans la lettre h de Noyers, où il dit : « Je prie M. de Noyers de me faire faire par ses commis des copies de toutes les instructions, ordres et dépêches importantes qu'il a expédiés cette année qui peuvent servir de mémoires pour V Histoire, afin qu'on les ajoute à mes journau.v^. » Donc, les mémoires ne sont pas pour Richelieu ce que nous entendons aujourd'hui par ce mot, c'est-à-dire la relation personnelle, suivie, com- posée des événements auxquels un personnage a assisté ou auxquels il a pris part, mais, simplement, dans le sens du xvii*^ siècle, des documents, mémoriaux, papiers servant de matière à l'histoire-. Les « Mémoires de Dupuy », par exemple, ne sont pas un récit des faits dont Dupuy a été le spectateur, mais la collection des documents sur toutes sortes de sujets historiques que le célèbre érudita réunie^. On dira au XVII® siècle : a Travaillersur de bons mémoires^. » Naudé parlera « de beaux mémoires pour composer une bonne histoire^ ». Lorsqu'on trouve donc au xvii" siècle des mentions comme celle-ci : « Travailler sur les mémoires
1. Lettre du 28 décembre 1637, citée plus haut, p. 22. F.-L. Bruel a déjà fait allusion à la question qui nous occupe (Rapports et notices, t. I, p. 254).
2. Brienne le jeune écrit [Mémoires, éd. Bonnefon, t. III, p. 8) : « Ces mémoires que je prépare ]iour mon histoire. »
3. Jacques Dupuy appelle sa collection de documents « mes mémoires » (Bibl. nat., Dupuy 767, fol. 216 v»). Cf. A. Baschet, Histoire du dépôt des Archives des Affaires étrangères. Paris^ 1875, p. 36. « Les mémoires de feu Monsieur Dupuy » (Aubéry, Histoire, p. 608).
4. Chapelain, Mélanges de littérature. Paris, 1726, in-I2, p. 73 et 239. « On verra un jour par les mémoires et les originaux sur lesquels on a dressé cette histoire... » (G. Hermant, Mémoires, éd. Gazier, t. II, p. 88).
5. G. Naudé, Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardi- nal Mazarin, p. 59.
RAPPORTS ET NOTICES. 33
(le Richelieu », cela ne veut pas dire : travailler sur le texte que nous appelons aujourd'hui les Mémoires de Richelieu, ce qui n'aurait pas de sens, puisque ceux-ci sont censés rédig-és, mais sur les documents laissés par Richelieu^. Il a été publié en 1648 un livre intitulé : Journal de M. le cardinal de Richelieu qu'il a fait durant le grand orage de la cour en l'année 1630 et 1631, tiré de ses mémoires qu'il a écrits de sa main... Cela veut dire : « Tiré de ses papiers », car, si l'on ouvre en effet ce que nous appelons les Mémoires de Richelieu, on n'y trouvera pas le texte indiqué^. De même, les Dupuy, copiant des documents du même genre ne figurant pas dans les Mémoires de Riche- lieu, les appellent : « Mémoires du cardinal de Richelieu »,
1. Nous trouverons plus loin l'expression dont il est ici parlé. L'auteur de la inazarinade : Sommaire de la doctrine curieuse du cardinal Mazarin par lui déclarée en une lettre qu'il excril à un sien confident (4 mars 1649. Paris, in-4°, p. 15), fait dire à Mazarin : « J'ai reçu la nouvelle de cette mort (du roi d'Angleterre) avec douleur et je n'en dois être considéré comme la cause, non plus que défunt Monsieur le cardi- nal (Richelieu), d'autant que j'ai trouvé sur ses mémoires... », c'est-à- dire dans ses papiers, et plus loin : « Il est important au bien do l'Eslal (ju'en ayant la générale administration je puisse disposer de toutes les l)ersonnes qui y tiennent quelque rang considérable et que, si j'avois suivi exactement les mémoires de Monsieur le cardinal de Richelieu, la France ne se verroit en Testât ([u'elle est. »
2. La seconde partie de cette publication porte le litre : Seconde par- lie du journal du cardinal de Richelieu contenant plusieurs pièces curieuses, dignes d'être mises au jour, recueillies de ses mémoires mêmes, c'est-à-dire de ses papiers et non du récit dit les Mémoires de Richelieu, où l'on ne trouverait pas ces documents sous cette forme. Nous avons des manuscrits de ce journal : une cojiie porte pour titre (Bibl. nat., ms. fr. 23345, fol. 2 v") : « Journal de Mons. le car- dinal-duc de Richelieu, tiré de la minute escrite de sa propre main. » Les Dupuy l'ont également copié (Hibl. nat., Ilupuy 625, fol. 31 r") et 1 intitulent : « Mémoires du cardinal de Richelieu. » L'original, je crois, se trouve dans les pajiiers de Charpentier recueillis par IJaluze (Ibid., Baluze 145, fol. 4 et suiv.). 11 est écrit de la main do Char[ientier et de celle de Chcrro, avec des passages de la main de Ilichelieu, même des pages entières (fol. 51 r"). Richelieu a dicté après coup des notes margi- nales, telles que celle-ci (fol. 96 v°) : « On a obmis à mettre en ce papier quantité d'avis semblables à ceux ci-dossus et dossoubs. » L'éditeur du Journal de 1648 était donc fondé à dire « écrits de sa main ».
3
34 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
c'est-à-dire, toujours, documents provenant de Richelieu. Nous signalerons, le cas échéant, ce sens restreint et pré- cis de « mémoires » de Richelieu, en ajoutant, quand il sera nécessaire, après le mot, l'expression « papiers », ou « documents » entre parenthèse, afin de bien marquer la différence .
Les mémoires dont parle Richelieu dans sa lettre à de Noyers sont donc les documents de tout ordre que le car- dinal réunit en vue de la rédaction de son Histoire. Voici ce que sont les journaux.
Charpentier et Cherré classent les documents, avons- nous dit, chronologiquement. Ils les classent dans des cahiers, année par année, et dans chaque année par matières, d'où le mot « cahier-journal » quelquefois employé. Les cahiers portent le mot typique du sujet qu'ils contiennent : « cahier d'Italie, d'Angleterre », « cahier de Monsieur » ; ou bien : « affaire de la Valte- line », « lettres du garde des sceaux », « M. de Bullion », « minutes de M. le cardinal », « Espagne ^ ». Après quoi,
1. Un dossier intéressant, et qui ne paraît pas avoir été utilisé jus- qu'ici, aux Archives nationales (KK 1215; il provient des archives de la famille de Richelieu et est venu aux Archives au moment de la Révolu- tion), otl're (fol. 182 r°) des chemises de ces cahiers conservées. On y lit : « On a escrit, conformément, à MM. de la Valette, de Gramond, marquis de la Force. » Cette note indique que les cahiers, dont les som- maires sont bien de Cherré, ont été constitués du vivant de Richelieu, au fur et à mesure des événements. Sur le classement des documents, voir L. Lecestre, dans Rapports et notices, t. I, p. 321, et G. de Mun, Ibid., p. 285. On lit, dans les analyses de Le Grand, des mentions comme celle-ci : « Lettres de cette année rangées par mois et date, 1635 » (Archives des Aflaires étrangères, France 254, fol. 210 r°). Au moyen de ces analyses, faites au moment où les archives de Richelieu sont entrées au dépôt des Affaires étrangères, l'abbé Le Grand nous a donné les papiers du cardinal, tels qu'ils étaient groupés en cahiers. Ceux-ci ont été disloqués depuis. Les cahiers étaient numérotés; ils étaient fort iné- gaux de dimensions et d'importance. Voir, par exemple, pour 1628, une liste d'une vingtaine de cahiers : Archives des AUaires étrangères, France 248. 11 est d'autant plus heureux que l'abbé Le Grand nous ait laissé ainsi l'état de groupement des papiers de Richelieu, comme ils étaient ou à peu près du vivant du cardinal, que c'est lui qui proposait,
RAPPORTS ET NOTICES. 35
Cherré prend les documents, lettres, mémoires et autres, et, jour par jour, analyse les faits qu'ils contiennent. Cette analyse est le Journal. Les journaux constituent donc comme une première ébauche, un schéma de VHistoire, une suite quotidienne des faits devant permettre au rédac- teur futur de ne point perdre l'ordre chronolog^ique des événements^. Il y a des « journaux particuliers », c'est-à- dire spéciaux, et des « journaux généraux » ou « gros journaux » résumant et groupant les premiers. On trouve ainsi dans l'inventaire des papiers de Richelieu : «-Journal d'Hollande contenant toutes les instructions qui ont été données à M. de Charnacé, les dépêches qu'il a reçues ei celles qu'il a écrites », 1633'-. Et, à côté, « Journal par mois et par jour de ce qui est arrivé pendant le cours de cette année », 1635^. Cherré écrira pour le rédacteur de VHistoire cette phrase caractéristique de ce que nous exposons : « Oultre le gros journal qui est composé de différents papiers mentionnés dans celui-ci, il y a plusieurs autres journaux particuliers de la dite année 1635 qu'il est à propos de voir lorsqu'on travaillera à la dite année,
en 1711, à Torcy, de tout disperser. Il écrivait en effet au marquis de Torcy à cette date (Bibl. nat., Clairambault 519, fol. 387 r°) : « Le but qu'on se propose est de ramasser généralement toutes les dépêches, toutes les négociations, tous les traités qu'on pourra trouver depuis deux cens ans ou environ, de les mettre par ordre, par pays et par années, de distribuer à chascune de ces cinq ou six personnes [qu'il a proposées de réunir pour ce travail] une portion de ces papiers [lour en faire des extraits, qui donnent connaissance de ce qui s'est passé dans chaque négocia- tion. » Sur l'abbé Joachim Le Grand, voir Baschet, Histoire du dépôt des Affaires étrangères, p. 102.
1. « Les journaux sont des commentaires et des mémoires où l'on décrit jour par jour la suite de certains événements et de certaines actions » (le P. Ménestrier, les Divers caractères des ourrages hijtto- ri(iues. Paris, 1694, in-r2, p. 102). On voit par exemple : « Journal de Monsieur, du jour qu'il entra en France avec armes en l'an 1632 « (Archives des Affaires étrangères, France 802, fol. 215 et suiv.). De courtes notes (fol. 219) relient les faits de manière à ébaucher une suite.
2. ibid., France 253, fol. 197 r».
3. Ibid., France 254, fol. 175 r°.
36 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
savoir : le journal de Flandre..., celui d'Italie..., etc.'. » Nous possédons une liste étendue des journaux divers rela- tifs aux années 1635, 1636, 1637, qui nous ont été con- servés par l'abbé Le Grand ^. Lorsque le journal a trait à un événement tel qu'un voyage ou une campagne du roi et qu'il a pu être écrit au jour le jour par un témoin suivant Louis XIII, il prend parfois le nom de diaire'^.
Ces journaux sont rédigés par Cherré, quelquefois par Charpentier. Le compilateur se bornera fréquemment à les prendre, h compléter les phrases, à les mettre au passé, à les réunir avec des conjonctions, et il obtiendra ainsi un récit qu'il utilise. Il y a des journaux où Cherré a poussé la rédaction jusqu'à esquisser presqu'un texte^.
Telles sont les indications précises, nombreuses, très claires que nous fournissent les papiers de Richelieu sur la préparation des Mémoires. Il faut examiner maintenant si, à côté, nous trouvons la même richesse d'information relativement h la rédaction proprement dite de l'œuvre.
1. Archives des Âflaires étrangères, France 55, fol. 317 r% et, au-des- sus, de la même écriture de Cherré : « Mémoires du cardinal de Riche- lieu pour son Histoire. »
2. Ibid., France 254, fol. 175 r"; 255, fol. 312 t"; 256, fol. 186 r et suiv.; 257, fol. 89 r° et suiv.
3. Pour la campagne d Italie de 1629 par exemple : « Diaire du voyage du roi en Italie, en ensuite en Languedoc. » Ibid., France 249, fol. 182 v.
4. Voir un de ces commencements de rédaction de Cherré, juin 1633 : Ibid., France 807, fol. 254 et suiv. Le compilateur a utilisé ce résumé un peu sec en allongeant la rédaction et en réunissant les phrases par des conjonctions, suivant son procédé énumératif si fastidieux. Voir encore, Ibid., France 798, fol. 151 r° et suiv.; 802, fol. 215 r°. L'abbé Le Grand, dans son inventaire, cite de ces rédactions sous la forme sui- vante : « Deux cahiers qui ne sont que de mauvaises minutes de l'His- toire que faisoit faire M. le cardinal de Richelieu » (Ibid., France 253, fol. 292 r"). On attribuait une certaine importance en ce temps à ces journaux : « Cela doit bien apprendre à tous ceux qui se mêlent d'écrire l'histoire que c'est dans les seuls journaux des ministres désintéressés que l'on peut puiser la vérité de tous les faits que l'on rapporte » {Anecdotes du ministère du cardinal de Richelieu..., traduites de l'ita- lien du Mercurio de Siri, 1717, in-12, t. I, p. 313).
RAPPORTS ET NOTICES. 37
III.
Ce que Richelieu dit avoir écrit. Hormis pour des frag- ments épars, il ri existe aucune preuve que le cardinal ait écrit, dicté ou fait écrire de son vivant les « Mé- moires ». L'hypothèse invérifiable d'un prétendu secré- taire des « Mémoires ».
Reprenons d'abord les données que nous ont fournies les pièces déjà citées.
Les Mémoires, avons-nous remarqué, n'ont pu être commencés avant 1630, 1632, puisque les débuts de l'œuvre utilisent ou des documents copiés par Cherré, lequel n'est entré au service du cardinal qu'après 1630, ou une conversation de Sully qui n'a eu lieu qu'en 1632. En 1631, Déageant parle de « celui qui fera V Histoire ». Donc, avons-nous dit, à cette date, Richelieu ne compte plus écrire lui-même le travail et pense le confier à un tiers qui n'est pas encore désigné. Nous voilà déjà préve- nus que Richelieu ne sera pas l'auteur direct des Mémoires. Ce tiers n'est pas encore non plus désigné en 1634, d'après Ardier, qui confirme implicitement que les Mémoires ne sont pas encore écrits pour la période de 1624, de même que Hugues, archevêque d'Embrun, le laisse entendre eu 1635. En 1637, d'Avaux semble dire également que les Mémoires ne sont pas encore rédigés pour la période 1626 et années suivantes i. Donc, d'année en année, nous cons- tatons que la rédaction parait à mesure retardée, et, jus- qu'à la mort de Richelieu, il n'v aura pas de preuve du contraire.
Les derniers éditeurs des Mémoires avouent qu'il est en effet impossible de savoir à quelle époque Richelieu a
1. Voir plus haut, p. 17, 23, 25-28.
38 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
commencé la rédaction de ses Mémoires^. Ils croient pou- voir, par hypothèse, placer le début de cette rédaction vers 1632-1633^. Mais cette hypothèse est contredite par la phrase citée plus haut d'Ardier^. Il y a mieux.
Richelieu, dans la lettre qui précède son Testament poli- tique, dit au roi : « Etant réduit à celte extrémité de ne pouvoir faire en ce sujet (la rédaction de VHistoiî-e) ce que je désirois avec passion, pour la gloire de votre personne..., j'ai cru qu'au moins je ne pouvois me dispenser de laisser à Votre Majesté quelques mémoires... », et il parle du Testament politique qu'il a rédigé, faute de pouvoir com- poser VHistoire'^. Or, cette lettre au roi a été écrite, dit le texte, h un moment où Louis XIII avait « l'expérience de vingt-cinq ans de règne », c'est-à-dire en 1635^. Nous avons pu, jusqu'en 1635, constater que Richelieu, préci- sément, n'avait pas encore commencé à rédiger son His- toire ou à la faire rédiger. En 1635, il déclare lui-même qu'il renonce h l'écrire. Donc, rigoureusement, nous pour-
1. « A quelle date ce projet (d'écrire V Histoire), sans doute caressé depuis longtemps en son esprit (de Richelieu), devint-il un dessein pré- cis dont il poursuivit l'exécution? Le problème n'est pas résolu et ne le sera peut-être jamais » (L. Delavaud, dans Rapports et notices, t. II, p. 169).
2. Ibid., t. II, p. 350 et 252-253.
3. Voir plus haut, p. 26. On pourrait trouver d'autres objections. On lit dans les Mémoires, à la date de 1629 (éd. Michaud, t. II, p. 13) : a Cette injustice ou foiblesse de l'empereur sera le levain d'une grande désolation qui en surviendra à l'empire et principalement à la maison d'Autriche es années suivantes, car c'est ce qui a|)pelle le roi de Suède et lui servira d'amorce à allumer le feu qui embrasera l'Allemagne. » De même, à la date de 1610 {Mémoires, éd. S. H. F., t. I, p. 128) : « L'am- bition de ce prince (l'électeur palatin Frédéric) a allumé un feu dans la Chrétienté, qui dure encore, et Dieu sait quand on le pourra éteindre » (cf. Ibid., t. I, p. 46). Ce sont là des allusions à des événements dont les plus importants pour la France sont postérieurs à la date indiquée comme étant celle du début de la rédaction des Mémoires.
4. Lettre au roi en tête des Maximes d'État ou Testament politique, éd. Foncemagne, 1764.
5. Ibid., p. 243. Richelieu doit compter les années de règne comme on les compte dans les pièces delà chancellerie, c'est-à-dire de l'avènement et non de la majorité
RAPPORTS ET NOTICES. 39
rions conclure que jamais Richelieu n'a écrit ses Mémoires. Et, en effet, Tallemant des Réaux, sur l'autorité duquel nous reviendrons à ce sujet plus loin, dit textuellement : « Le cardinal de Richelieu a laissé des mémoires (des documents) pour écrire l'histoire de son temps*. » Si le cardinal de Richelieu a laissé des documents pour écrire V « Histoire », c'est qu'évidemment cette « Histoire », il ne l'avait pas écrite !
Il faut cependant examiner toutes les objections. Dans sa lettre au roi, Richelieu, après avoir expliqué qu'il a eu l'intention de composer une histoire de Louis XIII, ajoute : « Peu de temps après avoir eu cette pensée, je me mis à travailler, croyant que je ne pouvais commencer trop tôt ce que je ne devois finir qu'avec ma vie. J'amassai non seulement avec soin la matière d'un tel ouvrage, mais, qui plus est, j'en réduisis une partie en ordre et mis le cours de quelques années en l'état auquel je prétendais le mettre au jour. » Trois opérations sont indiquées ici : 1° le cardi- nal a amassé les matériaux de son Histoire, ceci nous l'avons constaté; 2" il en a réduit une partie en ordre, c'est-à-dire qu'il a classé les pièces méthodiquement en vue de la rédaction, nous l'avons constaté également; 3° enfin, il a rédigé « le cours de quelques années quasi en l'état » où il pensait le publier. C'est ce dernier point qui peut prêter à discussion.
Qu'est-ce que Richelieu entend par ces « quelques années » dont il a rédigé le cours? L'opinion commune est que l'expression s'applique aux Mémoires eux-mêmes tout entiers, de 1600 à 1638^. Mais déjà Foncemagne a remar- qué combien il est difficile d'admettre que les mots « quelques années » puissent désigner vingt-huit ans d'un règne qui en a compté trente-deux 3. L'état très insuffisant
1. Tallemant des Rt''anx, ffislorielles, éd. P. Paris, t. II, p. 50.
2. Voir, par exemple, Avcnel, Lettres, t. VII, p. 300.
3. Lettre sur le Testament politique, p. 135 : « ... l'expression
40 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
de la rédaction, d'autre part, s'accorde mal avec le « quasi en état d'être publié » dont parle le cardinal.
Les nouveaux éditeurs des Mémoires, après celui de V Histoire de la mère et du fils, ouvrage d'abord attribué à Mézeray, penchent pour appliquer l'expression à la période 1610-1624, celle-ci formant un ensemble assez uni et étant rédigée à la première personne'. Cette opi- nion n'est pas davantage soutenable. L'examen, en effet, des manuscrits permet d'afErmer sans conteste que la période 1610-1624 des Mémoires de Richelieu a été com- posée exactement dans les mêmes conditions et de la même manière que la période, par exemple, 1631-1638 et par le même compilateur, dont on retrouve l'écriture caractéris- tique : et sur les documents originaux employés par lui et sur la rédaction définitive-. Donc, dans la question débat- tue, on ne peut distraire l'histoire de 1610 à 1624 du reste àe?, Mémoires : ou le problème envisagé se pose pour l'en- semble des Mémoires ou il ne se pose pour aucune de ses parties.
En réalité, ce que Richelieu dit avoir écrit, ce sont les fragments de rédaction que nous avons eu l'occasion de signaler plus haut. J'ai dit que nous ne les avions certai- nement pas tous. Nous n'avons pas le plus important, par exemple, les débuts des Mémoires, si personnels, si pré-
quelques ... répond mal au nombre des années comprises dans le manus- crit : il y en a vingt-huit. »
1. Cf. Bruel, dans Rapports et notices, t. I, p. 266. « Cette formule (de Richelieu) implique un manuscrit d'une suffisante netteté n'embras- sant que quelques années et naturellement celles du début de l'Histoire. » Pour L. Delavaud, ces premières années, c'est-à-dire l'Histoire de la mère et du fils, otYriraient « un teste définitivement établi par Riche- lieu » [Ibid., t. II, p. 24), ce qui était le sentiment de l'auteur du dis- cours préliminaire mis en tète des Mémoires historiques et critiques de Mézeray (1753, in-12, p. 63). Avenel a exprimé la même opinion dans le Journal des Savants (1858, p. 173).
2. La lecture des annotations des trois premiers volumes de la nou- velle édition des Mémoires (delà Société de l'Histoire de France) permet de se rendre déjà un peu compte des |)rocédés de compilation de l'auteur, qui sont les mêmes que pour les époques subséquentes.
RAPPORTS ET NOTICES. 41
cieux par le caractère de confidences qu'il présente i. Pourrait-on, au milieu des pages dues à la plume du com- pilateur, reconnaître, grâce au style, ce qui doit apparte- nir en propre à Richelieu? Peut-être. Je signale ici un moyen critique qui ne paraît pas avoir été utilisé jusqu'à présent.
Le cardinal, dans sa lettre au roi du Testament politique, dit qu'il écrira son œuvre « en termes les plus courts et les plus nets qu'il me sera possible, tant pour suivre mon génie et ma façon d'écrire ordinaire que pour m'accom- moder h l'humeur de Votre Majesté ^ ». Ceux qui con- naissent le style personnel du cardinal, si littéraire, si oratoire, que Dupleix qualifie de « nerveux et élégant^ », où Sainte-Beuve relevait justement une manière brève, incisive, légère, élégante, une force de traits et des beautés d'expression à la Bossuet ou à la Saint-Simon^, — comme, par exemple, dans les discours, sûrement de Richelieu, prononcés par lui aux Etats de 1614^ ou aux Notables de 1626*^, — comprendront ce que veut dire le cardinaP. Ouvrons en effet les Mémoires ; nous trouverons des pas- sages répondant exactement à ces qualités, comme ce por- trait de Henri IV : « Il étoit d'un port vénérable, vaillant
1. Ce début devait être beaucoup plus long que ce qu'il en subsiste dans les Mémoires, c'est-à-dire que ce que le compilateur a utilisé.
2. Lettre au roi en tète du Teatament politique, éd. Foncemagne, p. 3 : « Pour m'accommoder à l'humeur de Votre Majesté, qui a toujours aimé qu'on vînt au point en peu de mots et qui fait autant d'état de la substance des choses qu'Elle appréhende les longs discours dont la plu- part des hommes se servent pour les exprimer. »
3. S. Dupleix, Histoire de Louis le Juste. Paris, 1643, in-fol., p. '294.
4. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VII, p. 258.
5. Donné dans les Mémoires, éd. S. H. F., t. I, p. 340 et suiv.
6. Cf. Paul .\rdier, V Assemblée des notables tenue à Paris es onnées 1626 et 1627... Avec plusieurs harangues éloquentes prononcées par les plus nobles personnages de l'Assemblée. Paris, Cardin, 1652, in-4°. Le discours de Richelieu a été publié, entre autres, par Avenel, Lettres. t. II, p. 297 et suiv.
7. M. Gabriel Ilanotaux a déjà rapjiroché le style du début des Mémoires de celui d'un sermon de Richelieu {Maximes d'État, p. 82).
42 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
et hardi, fort ei robuste, heureux en ses entreprises, débonnaire, doux et agréable dans sa conversation, prompt et vif en ses réparties et clément à l'égard même de ses propres ennemis'; » ou ces lignes relatives à Bathory : « On lui promet une grande principauté en Allemagne : il V va; il se voit trompé; à peine lui donne-t-on de quoi s'entretenir comme un simple seigneur de quelque qualité : encore veille-t-on sur ses actions et le tient-on, en quelque sorte, en garde. Il se repent de sa faute; il s'évade; il gagne la Transylvanie où il est reçu à bras ouverts...'-^; » ou enfin ces jolies lignes sur le père du duc de Luynes : « Il se maria à une demoiselle de la maison de Saint-Pau- let qui avait son bien dans Mornas. Ils acquirent une petite maison du président d'Ardaillon, d'Aix-en-Pro- vence, qu'on appelait autrement M. de Montmirail, une métairie chétive, nommée Brante, assise sur une roche, où il fit planter une vigne, et une île que le Rhône a quasi toute mangée, appelée Cadenet...^. » C'est délié, alerte et bien français.
Et, par contre, voyons quel est le stvle du compilateur des Mémoires tel que nous le trouvons dans des passages entièrement rédigés de sa main en marge des manuscrits, ou tel qu'il l'obtient en arrangeant les textes originaux. Il écrit : « Le chancelier leur dit de la part du roi (aux gens du parlement) davantage qu'outre qu'ils s'étaient mal com- portés en ces remontrances, qu'ils avaient délibérées contre le commandement du roi, ils les avaient faites h
1. Mémoires (éd. S. H. F.), t. I, p. 108.
î. Ibid., p. 247.
3. Ibid., p. 305. Richelieu dit de Gustave- Adolphe, tué à la bataille de Lùtzen, en 1632 (éd. Michaud, t. Il, p. 434) : « Ceux qui cherchent les ténèbres dans la lumière du soleil et trouvent à reprendre en la même vertu le blâment d'être mort en soldat ; mais ils ne se souviennent pas que tous les princes conquérants sont obligés de faire non seulement l'of- fice de capitaine, mais de simple soldat, et d'être les premiers dans les périls pour y animer les soldats qui ne s'y hasarderoient pas sans eux. » 11 n'y a que Richelieu, en ce temps, qui pense et écrive de cette manière.
RAPPORTS ET NOTICES. 43
contretemps, vu que, s'ils eussent attendu que le roi eût achevé de faire réponse aux cahiers des Elats et la leureùl envoyée pour la vérifier, ils eussent pu, lors, faire leurs remontrances, s'ils eussent lieu de les faire, et que le roi eût oublié quelque chose de ce qu'ils avaient à lui repré- senter..., etc.'. » Le contraste est frappant! Ceux qui pra- tiquent les Mémoires de Richelieu reconnaissent la manière de l'ensemble de l'œuvre : lourdeurs, lonj^'^ueurs, incor- rections, formules archaïques, suites interminables de par- ticipes présents, avec des cjai et des que, mauvais goût, galimatias. Ce « lourd et grossier écrivain » est entière- ment différent du « nerveux et élégant » Richelieu. J'in- dique, sans insister, ce critérium qui peut être utilisé, avec les précautions nécessaires, dans une annotation cri- tique des Mémoires-.
J'arrive, relativement aux indices que peuvent fournir les papiers de Richelieu sur la rédaction même des Mé- moires, à des constatations dont l'importance n'échappera à personne.
1. Mémoires (éd. S. H. F., t. I, p. 376). On trouve à chaque page des rédactions de ce genre : voir encore, p. 387; t. II, p. 65-67, une phrase de vingt-six lignes qui n'est même pas achevée et demeure en suspens ; t. III, p. 23'2, celle-ci remarquable : « Cette victoire fut glorieuse au roi, mais elle lui fut bien périlleuse, car il passa la mer à gué pour aller à eux et s'y porta avec tant de courage et si peu de considération de ceux qui étoient auprès de lui qu'après la victoire, obtenue par la fuite des ennemis, il n'y eut personne qui ne reconnut que, dans l'avantage de la situation du lieu dont les canaux et retranchements naturels faisoient pour eux qu'étant beaucoup plus forts d'hommes et de canons, si Dieu ne les eut aveuglés en punition de leurs crimes, le moindre succès qu'ils pouvoieni avoir du combat étoit de défaire absolument ceux qui étoient auprès du roi et prendre la personne prisonnière, attendu ([ue, outre que les rois semblables à celui-ci ne fuient jamais, le flux de la mer étant revenu où il avoit passé, il lui étoit impossible de le faire. » Il serait difficile d'écrire de façon plus affreuse et incorrecte!
2. L. Delavaud n'a pas manqué d'être déjà frappé des oppositions que j'indique : « Quel contraste, dit-il, entre ces résumés chargés de pronoms relatifs et de conjonctions et le style du cardinal! Il exprime sa pensée en phrases... qui sont toujours nettes et vivantes» (Rapports et notices. t. II, p. 29). Mais l'allusion est rapide et il n'en est tiré aucune consé- quence.
44 irÉMOlRES DE RICHELIEU.
D'abord, premier fait 1res grave : sur les deux manus- crits des Mémoires considérés comme les manuscrits origi- naux el qui portent de nombreuses corrections, même des réfections capitales, nulle part on ne constate récriture de Richelieu. Les documents originaux qui ont été prépa- rés en vue des Mémoires, documents raturés, surchargés, interlignés, corrigés, marqués en marge, ne portent égale- ment nulle part dans les travaux de préparation la trace de l'intervention matérielle du cardinal. Est-il croyable que le cardinal, assistant à la composition des Mémoires, la suivant de près, v prenant part, n'ait jamais eu l'occa- sion d'intervenir, soit par une correction de sa main, soit par une rédaction nouvelle ajoutée, soit par un avis quel- conque, soit par une rature? L'immense opération de la correction des originaux et de la rédaction du texte, puis de sa révision, semble s'être faite entièrement en dehors de lui et sans lui. La constatation est troublante. Avenel et les derniers éditeurs des Mémoires ont cru voir, et encore avec des hésitations, la main de Richelieu dans seulement deux ou trois mots isolés du manuscrit des Mémoires, tels que les mots « Bullion » et « disant » : hypothèses bien fragiles! Elles sont d'ailleurs inexactes, l'examen attentif de la graphie permettant d'attribuer le premier de ces mots à Charpentier, le second au compi- lateur i.
1. Les trois mots en question : « à Bullion », « ils », « disant n, sont sur le manuscrit B des Mémoires, Archives des Affaires étrangères, France 49, fol. 4 r°et 6 v°. Il faut reconnaître que l'attribution à Riche- lieu de ces seuls mots, ou à peu prés, comme témoignage matériel de son intervention dans la composition des Mémoires, constitue une preuve bien précaire! Avenel, qui la suggère {Journal des Savants, 1859, p. 124), n'est rien moins d'ailleurs qu'atïirraatif : il y a « quelque appa- rence », dit-il, parlant de ces mots, « qui pourraient, ajoute-t-il, sem- bler de la main du cardinal, mais qui, nous le croyons, n'en sont pas ». Les derniers éditeurs des Mémoires, qui ont repris le détail fieut-étre avec plus de confiance qu'.\venel, restent tout de mèrne dans l'incerti- tude : <( Quant à l'écriture de Richelieu, elle y est (dans les manuscrits) à peu près introuvable : peut-être quelques mots, d'ailleurs sans impor-
RAPPORTS ET NOTICES. \h
Seconde observation non moins grave : dans les milliers et milliers de pièces que nous avons conservées provenant de Richelieu et de son entourage, adressées h lui et h son entourage, jamais personne n'a pu découvrir un docu- ment, une ligne, un mot, une allusion ayant trait à la rédaction en cours des Mémoires'^. Nous avons de très nombreuses notes de Richelieu relatives aux œuvres de polémique, de théologie, aux relations que le cardinal faisait écrire et imprimer : instructions aux publicistes, discussions avec les collaborateurs, lettres à des écrivains^. Nous connaissons ces collaborateurs, les théologiens pour les œuvres de théologie, les futurs membres de l'Académie française, hommes de lettres, érudits, pour les œuvres de propagande^. Nous possédons des correspondances d'eux
tance, sont-ils de sa main » [Happorls et notices, t. I, p. 40). « Quelques mots épais paraissent être de Richelieu » {Ibid., p. 44). « Quanl au car- dinal, il a peut-être vu ce manuscrit B..., la question reste douteuse « [Ibid., t. II, p. 24). Puis, plus loin (t. II, p. 331), il n'est plus question de ces traces d'écriture. On croit cependant découvrir la main de Riche- lieu sur la couverture d'un cahier de 1G29 (Archives des Aflaires étran- gères, France 61, fol. 362) dans les tnots : « Seconde partie de », hypo- thèse encore bien fragile. L'examen de la graphie ne permet pas d'ailleurs de dire que ce soit du cardinal.
1. Avenel, le consciencieux éditeur de la volumineuse correspondance de Richelieu, n'a rien trouvé, et les derniers éditeurs des Mémoires, dont les travaux des Rapports et notices forment une précieuse contre- épreuve du présent travail, n'ont pu signaler aucun texte.
2. Voir, par exemple, Avenel, Lettres, t. IV, p. 225 ou 133 (lettre de Richelieu à des Roches, du 12 avril 1631).
3. Voir le travail de L. Delavaud sur les Collaborateurs de Richelieu, dans Rapports et notices, l. II, p. 59 ef suiv., et celui de M. Deloche, Autour de la plume de Richelieu, 1920, in-8°. Un intéressant manuscrit, qu'a bien voulu me communiquer le comte Begouen à Toulouse, ce dont je lui exprime ma gratitude : « Portrait du cardinal-duc de Richelieu », rédigé par quelqu'un qui a fréquenté des personnages de la cour, et notamment Mathieu de Morgues (signalé par le P. Lelong, Bibl. hist., éd. 1719, p. 714, n» 13960), indiijue (p. xxxvi) que Richelieu a rédigé la défense des Principaux points de la foi, parue en 1618, f avec le sieur Passard, son théologal, qui estoit un homme d'une profonde érudition ». L'ouvrage fut achevé au prieuré de Coussay en Anjou en 1618 ; de même pour le Catéchisme de Luçon et VInstnirtion du chrestien. Richelieu {Ibid., p. xLi) s'est fait aider pour la Perfection du chrestien par M. d'Houdancourt (Henri de Laniothe), évêque de Rennes, « et même
46 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
rendant compte à Richelieu de leurs travaux, demandant des conseils, des avis, tenant le cardinal au courant des progrès de leurs œuvres'. Rien de [)areil pour \es Mémoires. Jamais personne n'a écrit à Richelieu au sujet de la rédac- tion de ce document et jamais Richelieu n'a écrit une ligne à qui que ce soit sur la composition de ses Mémoires. Ce silence absolu est déconcertant-!
M. l'abhé île Saint-Germain (Mathieu de Morgues), continue l'auteur de notre manuscrit, m'a dit lui avoir fourni le contenu tout entier au cha- pitre xLVi d'icelui traitant de l'immortalité de l'âme. » Le Traité qui contient la méthode la jilus facile et la plus assurée pour convertir ceux qui se sont séparés de l'Église serait de Passard [Ibid., p. xlii) et de Bourzeis (Nicéron, Mémoires pour servir à Vhisloire des hommes illustres, t. XXIV, p. 359). Tallemant assure que, de façon générale, Richelieu se faisait aider, dans ses œuvres de théologie, par Lescot, pour le fond, et Desmarets, pour la forme {Historiettes, éd. P. Paris, t. II, p. 49).
1. Lettre de Silhon à Richelieu, de mars 1636 (.\rchives des Aftaires étrangères, France 823, fol. 17 r") : « Monseigneur, j'envoie à Votre Éminence les premiers cahiers du discours dont M. de Boisrobert lui a parlé. Pendant qu'Elle me fera l'honneur d'y jeter les yeux, comme on m'en a donné l'espérance, je ferai mettre au net ce qui reste. Le sujet par où je commence, qui m'a ouvert le champ où je suis entré, n'est pas une feinte, mais une vérité... Je soumets le tout, Monseigneur, avec une parfaite résignation, au jugement de Votre Éminence... » Lettre de Hay du Chastellet à Richelieu, du 14 février 1630 (Ibid., France 1796, fol. 8 r°) : « Monseigneur, j'ai reçu votre lettre du sixiesme portant le commandement de dresser des mémoires contre les prétentions de M. de Guise. J'y travaillerai incessamment. » Voir encore une lettre de Riche- lieu à Bouthillier, du 24 novembre 1634, le priant de faire venir le publiciste Ferrier à Paris (Ibid., France 811. fol. 141 r°). Pour les colla- borations de Godefroy et de Dupuy. voir Ibid., France 798, fol. 46 r°; France 224, fol. 112 r°, 169 r»; Godefroy-Ménilglaise, les Savants Gode- froy, mémoires d'une famille. Paris, 1873, in-8°, p. 129.
2. Les lettres de Priolo à Colbert, publiées par Tamizey de Larroque {Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis, t. IV, 1877, p. 284 et suiv.), nous montrent cet écrivain rédigeant l'histoire de Mazarin d'après les mémoires fournis par celui-ci et correspondant avec l'entou- rage du cardinal au sujet des mille détails que comporte un travail pareil. Nous devrions avoir le moindre indice d'une semblable corres- pondance entre le secrétaire des Mémoires et Richelieu ou son entou- rage! Il n'existe rien! Nous possédons des lettres du P. Joseph, datées de Rueil (Bibl. nat., ms. fr. 6445) : il n'y a aucune allusion au travail des Mémoires, qui devait s'y poursuivre, pas plus que dans la corres- pondance du secrétaire Baltazar avec Charpentier (Ibid., Baluze 339).
RAPPORTS ET NOTICES. 47
Comment, d'ailleurs, au milieu des occupations infinies de sa charge, Richelieu auiait-il pu, en effet, donner ses soins à un travail pareil? Si les Mémoires n'étaient pas encore composés vers 1634, 1635, et si leur rédaction a commencé h cette date, est-ce au moment où la guerre de Trente ans éclate, où le cardinal est absorbé par la pré- paration diplomatique et militaire de la guerre, où se pro- duisent ensuite les événements dramatiques de 1636, qui amènent les ennemis près de Paris, sur l'Oise, et où le cardinal, angoissé, est de plus en plus troublé par la com- plication des affaires publiques, qu'il peut s'adonner ii une œuvre historique d'aussi longue haleine et qui exige davan- tage de tranquillité d'esprit que les Mémoires ? A l'imita- tion de Louis XIII qui se déplace constamment, Richelieu voyage beaucoup'. Il est souvent loin de Paris. Il n'aime pas l'air de Paris qu'il dit « contraire à son humeur^ ». Loisqu'il se trouve contraint d'y résider, il se tient plutôt au château de Charonne ou à Chaillot^. J'ai dressé un iti- néraire du cardinal, d'après sa correspondance, depuis
1. « Il avoit cela de commun avec les grands princes; il ne faisoit qu'aller et venir. Slare loco nescicbal » [Lettres de Gui Patin, éd. Triaire, t. I, p. 256). o II aime le changement, non seulement des hommes et des choses, mais des places, comme si la maladie qui l'af- (lige venoit i)lutùt des maisons que de lui » {Très humble, très vèrUxible et très importante, remimstrance au roy, 1631, in-4°, p. 33).
2. Lettre de Richelieu à de Noyers, du 16 septembre 1642 (.\vonel. Lettres, t. VII, p. 132) : « Autrement, il me faudroit toujours demeurer à Paris, ce qui seroit terriblement contraire à mon humeur. » Les « tin- tamares de Paris » l'incommodent [Ibid., t. V, p. 694). « L'air de la campagne le soulage » {Ibid., t. IV, p. 566). Il ne faut pas oublier (|ue Richelieu est en proie à une sorte de ueurasth<''nie pour la(|uelle il ne trouve de repos que dans la solitude des chamjis.
3. Cf. Hibl. nat., Dupuy 573, fol. 145 r". Sur le château de Charonne. dont il ne reste rien, pas rn(''me un dessin, sinon un plan, voir L. Lam- beau, Histoire des communes annexées à Paris en 1859. Paris, E. Leroux, 1916, in-4°, t. I. Richelieu réside plutôt dans ce qu'il appelle « la solitude de Rueil » (Avenel, Lettres, l. IV, p. 567). Louis Xill, (|ui réside aussi de préférence à Versailles, se trouve de la sorte pas loin de son ministre, chez qui il vient tenir conseil (Uibl. nat., ms. fr. 6647, fol. 233 r°).
48 MEMOIRES DE RICHELIEU.
1631 jusqu'en 1G41. Il lesle éloigné de la région pari- sienne, chaque année, une moyenne de six à sept mois, et, quand il se trouve aux environs de Paris, les déplacements sont encore fréquents^. Comment aurait-il pu suivre, dans ces conditions, un travail tel que devait être celui des Mémoires, et, à supposer que ce travail se continuât pen- dant son absence, comment se fait-il qu'il n'ait jamais rien écrit à celui qui « faisait V Histoire » pour le guider, le conseiller, lui fournir des renseignements complémen- taires? Sans doute, un très grand nombre de ses lettres ont disparu. Mais on ne peut concevoir que dans l'amas encore énorme de pièces de lui qui nous ont été conser- vées, il ne se trouve, par un hasard étrange, aucun mot relatif ni au travail des Mémoires ni à l'existence du secré- taire qui compilait à Rueil une œuvre demeurée à ce point mystérieuse! Et ici il faut aborder la question de l'exis- tence de ce collaborateur de Richelieu, de ce secrétaire en tant que collaborateur immédiat et secrétaire des Mémoires du cardinal.
J'ai déjà dit que l'identité de ce personnage, attestée par son écriture caractéristique qui se retrouve sur les documents préparés pour les Mémoires et sur les deux manuscrits originaux des Mémoires, ne faisait pas doute. C'est lui qui a corrigé, lui qui a fixé aux copistes leurs tâches, lui qui a revu l'œuvre des copistes sans aucune trace, je le répète, à côté, de l'intervention de Richelieu 2.
Notons, d'abord, que l'expression de « secrétaire des
1. Les papiers de Richelieu, comme je le dirai plus loin, étant conser- vés parlai à Rueil, ce serait à Rueil que devrait se poursuivre le travail des Mémoires. Le cardinal est hors de la région parisienne et de Rueil : sept mois en 1633, six en 1634, sept en 1635, huit en 1636, six en 1637, etc. On voit par les dates de ses lettres qu'il se déplace constamment comme Louis XIII, lequel est encore plus changeant que lui.
2. Avenel reconnaît que c'est toujours la même main qui a préparé les Mémoires, c'est-à-dire qu'on retrouve cette main d'un bout à l'autre {Journal des Savants, 1858, p. 159). Voir aussi Rapports et notices, 1. 1, p. 113.
RAPPORTS ET NOTICES. 49
Mémoires » esl une expression moderne, imaginée par Avenel'. Elle ne se rencontre nulle pari auparavant, dans aucun texte du xvn'' ou du xviii^ siècle. Supposons que ce personnage ait bien été secrétaire du cardinal.
On a vu plus haut quelle était la composition du cabi- net de Richelieu. J'ai montré combien ce cabinet était fermé, que le travail s'y répartissait entre un petit nombre de personnes, toutes parfaitement identifiées. L'écriture du compilateur n'appartient à aucun des secrétaires con- nus de Richelieu : tous les critiques sont d'accord sur ce point. Ce n'est l'écriture ni de Charpentier, ni de Cherré, ni du secrétaire de nuit, ni d'aucune des autres personnes de la chambre^. Si le compilateur avait travaillé quoti- diennement sous les yeux de Richelieu, dans sa maison, il eût été inévitable que le cardinal, à un moment pressé quelconque, se fût servi de lui comme d'un de ses secré- taires ordinaires, pour lui dicter une lettre, lui faire trans- crire un document, le charger d'écrire de sa part à quel- qu'un. Il n'y a pas, malgré les recherches les plus minutieuses poursuivies, la moindre trace dans les papiers de Richelieu d'une collaboration de ce ffenre. Avenel le reconnaît^. Nous avons expliqué qu'il existe dans les dos- siers de Richelieu des esquisses, dictées par lui, de rédac- tions de faits ou d'événements en vue de V Histoire. Qu'v eût-il eu de plus simple que de dicter ces relations au secrétaire même des Mémoires ? Il n'y en a pas une dans ce cas : elles sont toutes de la main de Cherré ou de Char-
1. Joxirnal ries Savants, 1858, p. 498.
2. Avenel a bien déjà établi que l'écriture du «oniiiilaltHir des Mémoires n'est sûrement celle d'aucun des secrétaires connus de Richelieu (Ibid.). Les nouveaux éditeurs des Mémoires n'ont pas d'opinion dill'érenle.
3. L'objet de mes longues recherches dans les papiers de Richelieu a été en etlet primitivement de retrouver la moindre trace de la collabora- tion du cardinal avec son secrétaire des Mémoires. Le résultat a été entièrement négatif. Aucun do mes devanciers, ni Avenel, ni les derniers éditeurs des Mémoires n'ont été plus heureux.
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50 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
penlier*. A aucun tilre (juelconque et de façon quelconque, le compilateur n'a participé au travail du cabinet de Riche- lieu, même pour la préparation des documents destinés à V Histoire, et il n'v a jamais joué aucun rôle. Son écriture et sa personne sont inconnus de l'entourage du cardinal en tant qu'écriture de collaborateur habituel et permanent de Richelieu. Et alors il faut insister ici sur une observa- tion capitale.
J'ai laissé entendre de quel extrême secret Richelieu entourait ses affaires et les papiers relatifs aux afîaires de l'Etat. Tous ceux qui l'ont approché ont été frappés de ce trait de caractère du cardinal. On connaît son mot célèbre : « Le secret est l'âme des affaires 2. » Il répète constam- ment : « Cette affaire doit être secrélissime^. » Les secré- taires d'État lui écrivent qu'ils ont copié eux-mêmes telle pièce, sachant que le cardinal ne veut pas qu'elle soit vue « de quelque autre que ce soit^ «. JXous possédons cent exemples de la défiance extrême sur ce point de Riche- lieu^. Il existe des lettres de lui entièrement écrites de sa
1. Voir, par exemple, le « Journal de Monsieur » de 1632, ébauche de rédaction suivie, constituée par les documents préparés à cet effet, reliés par des phrases (Archives des Affaires étrangères, France 252, fol. 336 et suiv., et 802, fol. 215). Ce récit devait être assez considérable, puis- qu'il tenait 609 pages d'après l'analyse de Le Grand (L. Lecestre, dans Rapports et notices, t. 1, p. 347). J'ai expliqué plus haut comment ces sortes de journaux représentaient une première esquisse de l'Histoire. Pourquoi n'est-ce pas le secrétaire des Mémoires qui est chargé de ce travail et de tous autres travaux analogues?
2. Dans un mémoire de Richelieu de 1634, Avenel, Lettres, t. IV, p. 574. Voir aussi Déageant, Mémoires, p. 52; .Aubéry, Histoire de Riche- lieu, p. 584.
3. Par exemple Avenel, Lettres, t. VII, p. 55.
4. Lettre de Bouthillier à Richelieu de 1631, Ibid., t. VIII, p. 230.
5. L'auteur d'un pamphlet {Co)iversatio7i de M' Guillaume avec la princesse de Conli, p. 35, 36, 42, dans Pièces curieuses en suite de celles du sieur de Saint- Germain. Anvers, 1644) va jusqu'à dire que Richelieu avait dressé une liste des amis dont il aurait à se défaire et qu'il y avait placé Charpentier, son .secrétaire, « par la peur qu'il ne révèle les secrets qui lui ont été contiés ». Un incident a été en ce temps très exploité, c'est celui d'un jeune Tourangeau, nomme Gaudin,
RAPPORTS ET NOTICES. 51
main, en léle desquelles on lit des mentions comme celle-ci : « Pour le roi et M. le Jeune (M. de Chavigns) seulsK » Il écrit à Chavigny : « 11 n'y aura, s'il vous plaît, que le roi qui voie ce mémoire 2. » Et Louis XIII répond que, conformément au désir de son ministre, il ne parlera à âme qui vive de telle affaire dont l'entretient le cardi- nal^. Les dépêches chiffrées sont à peu près toujours mises au clair dans les interlignes, ce qui fait qu'elles demeurent, dans les dossiers, expliquées. Constamment, Richelieu demande à ses secrétaires d'Etat de déchiffrer eux-mêmes et de chiffrer celles qu'on envoie pour que des sous-ordres ne soient pas mis au courant des secrets d'Etat^. On pour- rait multiplier les témoignages. La tendance de Richelieu est très nette : il entend conserver ses documents dans le
«|ue Le Masle, prieur des Roches, avait recommandé à Richelieu et que le cardinal chassa parce qu'il l'avait surpris jetant les yeux sur des papiers étalés sur sa table de travail (voir dans M. Deloclie, la Maison, du cardinal de nichelieu, p. 119-1'24, la discussion de cette allaire et les références). On savait si bien les idées de Richelieu sur le secret de ses papiers que Mole lui écrivait, le 2! novembre \6M (Bibl. nat., nouv. acq. fr. 6293, fol. 7 r°) : « Oserois-je, Monseigneur, vous faire ressouvenir qu il vous a plu me promettre le recueil que vous avez dressé touchant le mariage de Monsieur et, si je reçois cette faveur, je vous le rendrai fidèlement sans le communiquer qu'avec votre permission. »
1. Avenel, Lellres, t. V, p. 679. Et encore Richelieu termine : « Gar- dez-moi, s'il vous plaist, ce mémoire pour me le rendre. »
2. Lettre à Chavigny, du 5 septembre 1638, Ibid., t. VI, p. 147.
3. « Tout ce que vous me mandez, je n'en parle à personne « (lettre autographe de Louis XIII à Richelieu, du 16 octobre 1634, Archives des Affaires étrangères, France 244, fol. 79 r"). « Les nouvelles (jue vous me mandez d'Allemagne sont 1res bonnes; je ne parlerai de l'afl'airc de Pologne à |)ersonne » (25 août 1635, Ibid., fol. 133 r°).
4. Une lettre de lui à Servien, du 7 aoùl 1632 (Avenel, Lettres, t. IV, p. 338), cotninence ainsi : « Servien dcchill'rera cette letlre lui-même. » De Noyers écrit à Chavigny, le 7 juin 16i2 (Archi\es des Affaires étran- gères, France 844, fol. 235 r°), qu'il a l'ait copier une lettre chiffrée par Ratabon, mais qu'il l'a chillrée lui-même, pour (|ue les sous-ordres ne voient rien. Dans son serment, le secrétaire d Élal jurait de tenir très secrètes les aOaires : « Vous promettez et jurez à Dieu (Hibl. nat., Dupuy 489, fol. 84 r°) que bien et loyaument vous servirez le roy en la charge de secrétaire d'Etat et de ses commandemens.., que vous tiendrez ses affaires secrètes... »
52 MEMOIRES DE RICHELIEU.
plus absolu seciel'. Or, quel spectacle nous offre le tra- vail de la composition des Mémoires ?
Le compilateur est déjà inconnu en tant que collabora- teur dans le groupe des secrétaires du cardinal. Avenel a examiné l'écriture des copistes des Mémoires. Il trouve trois ou quatre mains différentes, inconnues, dit il, de lui, c'est-à-dire que ces copistes, non plus, n'appartiennent pas au cabinet de Richelieu 2. Par les fautes grossières qu'ils commettent, ces copistes révèlent des natures frustes. Avenel dit : « Jamais copistes n'ont été plus inintelligents. » En effet, on en voit un écrire au lieu de : « Ils ne m'avaient pas cru », « ils ne mangent pas crù'^ » ; un autre, dans la phrase : « Tous les grands préparatifs ne servirent à autre chose qu'à manger en huit jours deux millions de livres », écrire, au lieu de « deux millions de livres », « deux quar- tiers de lune^ ». Ces copistes sont des hommes sans ins- truction, plus qu'ordinaires.
1. « On peut ajouter ceci aux félicités du règne, écrit Silhon de Riche- lieu [le Minisire d'Eslal. Paris, 1631, in-4% p. 169), qu'il n'y eut jamais conseil plus fidèle que le sien ni où le secret des aflfaires reposât plus sûrement... 11 ne s'est guère vu d homme qui eut de plus profondes pen- sées ni de plus grandes élévations d'âme que lui, et il ne s'est guère vu d'homme qui les sut mieux contenir ni qui en fut davantage le maistre. » Denis Godefroy, résumant l'oraison funèbre de Richelieu, prononcée en 1643 à Notre-Dame de Paris par Lingendes, évêque de Sarlat, disait (Bibl. de l'Institut, collection Godefroy 218, fol. 260 r°) : « Sur toutes choses, il a hautement loué le secret du conseil du prince qu'il dit n'avoir jamais mieux et plus religieusement esté gardé que du temps de son gouvernement; a remontré l'importance et la conséquence du secret qui souvent est la principale cause de l'issue d'une importante ailaire... » Richelieu « se servoil, pour lui aider à supporter le poids de son admi- nistration, du ministère de MM. de Noyers, Bouthillier et Chavigny; mais il ne leur faisoit point de part de la conduite mystérieure qu'il tenoit dans le gouvernement ni des secrets ressorts qu'il faisoit mouvoir contre les ennemis de l'État, réservant cette confidence pour Sa Majesté seule )> {Atiecdoles du minislère du cardinal de Richelieu [tirées de V. Siri], 1717, t. H, p. 258).
2. Avenel, dans Journal des Savants, 1858, p. 497.
3. Archives des Affaires étrangères, France 50, fol. 47 v°.
4. Ibid., fol. 48 r°, fol. 159 V : « Mont de Machau » pour Mont-de- Marsan; « il se trouva chez la reine régnante et se plante devant elle »
RAPPORTS ET NOTICES. 53
Et il se trouve que c'est h ces quatre ou cinq inconnus inintelligents, médiocres, que Richelieu aurait abandonné, livré sans contrôle, sans surveillance, afin d'écrire les Mémoires, tons les documents les plus secrets de l'Etat, les dépêches déchiffrées, les traités avec les étrangers, les correspondances intimes du roi, de la reine, du duc d'Or- léans, des ministres, les mémoires personnels, les confi- dences que le cardinal a jetées par écrit! Le compilateur a travaillé sur ces papiers comme sur des archives mortes : il les a maniés à sa guise; il les a déclassés, raturés, inter- lignés; il a surchargé les pièces originales les plus pré- cieuses, modifié des actes diplomatiques essentiels, ajouté ou supprimé des phrases, dénaturé des minutes, des ins- tructions, des rapports, sans que Richelieu intervînt ni fît la moindre objection! Puis le compilateur passant le tout à des copistes vulgaires, ceux-ci ont eu la faculté de lire à loisir ce que des secrétaires d'Etat eux-mêmes ne pou- vaient pas connaître: après cpioi, sans doute, tous ces papiers ont été rendus à Richelieu pour que le cardinal tâchât de continuer à diriger les affaires du royaume avec des documents politiques et des pièces diplomatiques mises dans l'état que l'on devine. La force de l'objection s'impose de tout son poids'.
pour « et se plaint devant elle )> {Mémoires, éd. S. H. F., t. III, p. 21i);au lieu de « leur pr«^tèrenl l'oreille », « leur prêtèrent caresse » [IbicL. l. IV, p. 163); « la paix bublicque » pour « i>ublique « {Ibid., t. I, p. 187) : ce copiste est probablement du pays où est né le baron de Fœneste.
1. Il n'y a pas de doute que le compilateur a eu tous les pai)iers quelconques de Richelieu à sa disposition. Quand les pièces chitl'rées ne sont pas expliquées en interlignes, on trouve des mentions telles que celle-ci : « Le déchitlrement est dans le papier suivant » ('21 avril 1637, Archives des Allaires étrangères, France 826, fol. '283 r" ; 8'27, fol. 11 r"). On voit le compilateur annoter, corriger des lettres très importantes cbitîrées de Bouthillicr à Richelieu (Ibid., France 815, fol. 274 et suiv.) ou de Chavigny au même sur les crises entre Louis .XIII et le cardinal, comportant des conlidcnces « secrétissimes » au sujet des sentiments, des mots, des gestes du roi relatifs à son ministre (Ibid., fol. 308 r", 309 r°, etc.). Quand il ne corrige et ue rature pas, nous savons que le compilateur a connu le document parce qu'il met au dos, de son
54 MEMOIRES DE UlCHELIEl'.
En définitive, nous savons qu'à partirai! moins de 1631, Richelieu a renoncé à écrire ses Mémoires et qu'il se pro- posait de désigner quel({u'un pour « faire V Histoire », peut-être un secrétaire. Nous n'avons constaté nulle part que ce secrétaire ait été désigné. Le coni[)ilateur n'a pas pu être ce secrétaire : tout s'y oppose. Donc, Richelieu n'aurait pas écrit les Mémoires et n'aurait eu personne qui les aurait écrits près de lui. De cette conclusion, nous avons une confirmation directe sous la plume d'un con- temporain dont le témoignage n'a pas été utilisé jusqu'ici. Ce témoignage est contenu dans une lettre de Costar à Colbert de 1G58.
Costar, archidiacre, érudit, a été très mêlé h la société du temps. Il se trouvait en relations avec Ménage, Con- rart, Balzac, Voiture; il fréquentait l'hôtel de Rambouillet. Il a connu Richelieu qui l'a fait prêcher h Rueil. Il colla bora même avec Hay du Chastellet h des réponses aux pamphlets de Mathieu de Morgues contre le cardinale La lettre dont je parle est écrite bien après la mort de Riche- lieu, à un moment où personne n'était plus tenu au secret, si secret il y avait eu. Il va s'adresser h Colbert, lequel
écriture si reconnaissable : « Veu » (Ibid., France 245, fol. 286 r"; France 831, fol. 214 v°). Le fait que le compilateur a préparé l'année 16J9 et qu'il a eu entre les mains les papiers les plus secrets de l'État sur les rapports avec la Savoie, les relations de la cour de France avec la duchesse, les intrigues, les négociations engagées, oblige à supposer, — s'il a travaillé du vivant du cardinal, les faits se passant trois ans avant la mort de celui-ci, — que Richelieu lui livrait à lui et à ses copistes ces pa|)iers si essentiels presque au fur et à mesure des événe- ments, ce qui est invraisemblable (Bibl. nat.. ms. fr. 17554. Cf. Rap- porls et notices, t. I, p. 107 et suiv.).
1. Voir la vie de Costar à la suite des Historiettes de Tallemant des Réaux, éd. P. Paris, l. IX, p. 1 et suiv., et l'historiette consacrée par le même au personnage, t. V, p. 150 et suiv. Voir aussi, Lettres choisies du sieur de Balzac. Paris, 1647, in-8°, t. II, p. 288, 446 et suiv.; R. Kerviler, Valentin Conrart, p. 14; du même, la Bretagne à l'Acadé- mie au XVII' siècle, p. 28. Le chevalier de Méré écrivait à Costar {Lettres de M. le chevalier de Méré. Paris, 1689, in-12, t. I, p. 132) : « Vous tirez un grand avantage de vous être informé parmi les meilleurs critiques de lout ce que vous lisez et d'en connoîfre la juste valeur. »
RAPPORTS ET NOTICES. 55
l'appréciait et lui fit donner une pension, Colbert, qui connaissait bien les affaires de Richelieu et qui avait, ou allait avoir, dans ses collections de manuscrits une copie des Mémoires de Richelieu, donc, aurait pu démentir l'affirmation de Costar, si elle était fausse ^ et que cepen- dant celui-ci publiera 2. Or, que dit Costar?
Parlant h Colbert d'un projet qu'a Silhon d'écrire l'his- toire de Mazarin, il ajoute : a Plût h Dieu, Monsieur, qu'il prît envie h Son Éminence (Mazarin) d'imiter le premier des Césars, dont elle porte le nom, qui prit la peine de dresser lui-même de fidèles mémoires de ses actions pour servir de matière à un juste corps d'histoire... En vérité, Monsieur, je ne pense jamais qu'avec douleur que le grand cardinal de Richelieu, l'homme du monde le plus amou- reux de la gloire, n'ait pas été si heureux en cela que M. le connétable d'Esdiguières et feu M. le duc d'Eperiion, qui ont eu des secrétaires assez zélés et assez habiles pour les consacrer à l'éternité -^ »
Ainsi, Richelieu, pour Costar, n'a même pas eu de secré- taire qui ait écrit ses Mémoires ; a fortiori ne les a-t-il pas écrits lui-même. Le compilateur n'a donc pas été le « secré- taire des Mémoires ». L'entourage du cardinal, dont l'ar- chidiacre est l'écho, ne le connaissait pas comme tel. Et ceci nous amène à nous demander ce qu'ont su lesconlem-
1. Colbert fit donnera Costar une pension de 3,600 livres avec le titre d'historiographe du roi (Bibl. nal., nouv. acq. fr. 22216, fol. 216 r°, année 1657). Costar s'était rendu célèbre dans le monde des lettres par une Défense des ouvrages de Voilure (Paris, 1653, in-i"), qui faisait dire qu'il écrivait mieux que Balzac et Voilure. Il a publié aussi des EnlreUens de M. de Voilure el de M. CosUir. Paris, 165 i, in-4°. Maza- rin l'eslimail beaucoup el ses relations avec Colbert parais.senl avoir élé assez suivies. Pour sa Défense des onrrages de Voilure, Mazarin lui donna 500 écus de pension (Tallemant, Historielles, t. V, p. 162).
2. Dans Lellres de M. Costar. Paris, A. Courbe. 1658, in-4°, |i. 171.
3. Les œuvres auxquelles Costar fait allusion sont celles de Louis Videl, Histoire du conné.lnble de Lesdigui'eres. Paris, Rocolet, 1638, in-fol., et de Girard, Histoire de la vie du duc d'Épernon, divisée en trois parties. Paris. A. Courbe, 1655, in-fol.
56 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
poraîns, et ceux qui ont suivi, de ces Mémoires, de la rédaction desquels il est impossible de trouver la moindre trace dans les papiers de Richelieu.
IV.
Personne, au XVII^ et au XVIII^ siècle, ne paraît savoir que Richelieu ait écrit ses Mémoires.
De quelque secret que Richelieu entourât les affaires de l'État, il est difficile de croire qu'il rangeât la compo- sition de VHistoire qu'il méditait dans le nombre. Nous avons vu que beaucoup de personnes étaient au courant de ses projets sur ce point : ministres, commis, ambassa- deurs, prélats et même gens h peu près disgraciés comme Déageant. Si des témoins ont connu son dessein, nul, nous le répétons, ne paraît avoir su qu'il le réalisât. Les contemporains semblaient même si bien savoir qu'il ne le réalisait pas qu'à maintes reprises des historiens bénévoles ont offert à Richelieu d'écrire son histoire et que non seu- lement Richelieu ne leur objecte pas qu'il l'écrit lui-même et ne les décourage pas, mais les aide et leur communique des renseignements.
Dès 1624, Sébastien Bouthillier, évêque d'Aire, l'entre- tient de l'idée qu'il a d'écrire sa vie^ En 1628, Charles Sorel de Souvigny lui avoue que, composant une histoire de France, il aurait le projet de la poursuivre jusqu'à son ministère, et, sous le litre de « Propositions pour l'his- toire », il expose au cardinal ses idées sur ce qu'il veut
1. Lettre de Sébastien Bouthillier à Riclielieu, du '26 mai 1024 (BibL de l'Institut, Godefroy 269, fol. 205 r°) : « Vous ayant dit il y a long- temps que j'avois dessein d'escrire votre vie, ce m'est encore un conten- tement tout particulier que celte grande charge vous donne sujet de faire les excellentes actions auxquelles vos inclinations vous portent. . Je sais que cet ouvrage mériteroit une beaucoup meilleure plume que la mienne. » Bouthillier mourut le 17 janvier de l'année suivante 1025.
RAPPORTS ET NOTICES. ',7
faire'. En 1630, Silhon, le collaborateur de Richelieu pour ses pamphlets, qui a des rapports étroits avec le cardinal à propos de ses libelles, le voit, cause avec lui, lui fait part du dessein qu'il a d'écrire l'histoire de son temps depuis la mort de Henri IV, exactement le programme des Mémoires ; et lui, non plus, ne paraît pas se douter que Richelieu écrive la même histoire, car il ajoute, d'une façon au moins imprudente, si Richelieu est historien : « Peu de personnes ont l'idée de la bonne histoire et des conditions nécessaires pour l'accomplir'^. » En 1634, Charles de Saint-Paul, plus connu sous le nom de Vialart, qui rédige son histoire des années 1624 à 1630, laquelle il publiera plus tard, écrit à Richelieu pour lui demander des entretiens, afin que le cardinal l'instruise de certains événements : Richelieu lui confie des documents, lit une
1. Bibl. nal., ins. fr. 23342, fol. 64 r" et 47 r" et suiv. Cf. C. Sorel, Histoire de In monarchie françoise, où sont, décrits les faits mémo- rahles et les vertus héroïques de nos anciens rois. Paris, 1632, in-S", .\verfissernenl. Voir E. Roy, la Vie et les œuvres de Charles Sorel de Souvigny. Paris, 1891, et L. Delavaiid, Rapports et notices, [. II, p. 166 et 283-286.
2. Bibl. nat.. nis. fr. ^3200, fol. 322 r°. Lettre de Silhon à Richelieu, du 25 juin. Voir son Discours des conditions de l'histoire, 1632, à la suite de ses Histoires remarquables, tirées de lu deuxième partie du Ministre d Estât. Paris, 16."'.2, in-8°. Il a écrit aussi dans la préface du Parfait capitaine du duc de Rohan (Paris, J. Honze, 16't0, in-4"l : « Je me suis laissé emporter à quelques restes qui me sont demeurés d'une violente ardeur d'écrire l'histoire de ce temps dont j'ai été autrefois possédé. El bien rjue j'aie (juilté ce dessein, dont l'exécution a été com- mise à des [lersonncs plus capables que moi, je n'ai pu néanmoins m'em- pescher d'essayer mes forces sur un sujet qui s'étoit j)résenté fort plau- sible. » On le voit, dans une lettre de mars 1636, travaillant pour Richelieu sur les indications de Roisrobert (.Vrchives des AlTaires étran- gères, France 823, fol. 17 r°). Il a dû subir quelque disgrâce (Mémoire « en faveur de M. de Silhon. La vérité au roi. Sire, vous estes juste... », Ibid., France 783, fol. 9 r" à 17 V). En février 1644, il était secrétaire de Mazarin [Lettres clioisies du sieur de Bahar. Paris, 1647, in-8°, t. Il, p. 489), qui lui donnait, le 2.j juillet, 2,000 livres de pension (Archives des .Pilaires élraniiéres, France 8.')3, fol. 38 r"). Voir, sur ce personnafïe, R. Kerviler, Jcaii de .Silhon, l'un des quarante fondateurs de l'.icadtmie. Paris, Dumoulin, 1876, jj,r. in-8°.
.'iS MEMOIKKS DE RICHELIEC,
partie de son manuscrit. Vialarl ignore que le cardinal traite le môme sujet ^ May du (]hastellet, le plus impor- tant des collaborateurs du cardinal dans les libelles offi- cieux, sait bien que Richelieu a l'intention d'écrire V His- toire, et lui, au moins, se défend de marcher sur les brisées du cardinal; mais, s'cxpliquant dans la préface du recueil de ses pamphlets de 1635, il dit : « Je ne m'obligerai pas à faire des relations de sa vie (de Richelieu), un autre que lui ne peut pas en être capable. » Il ne dit rien qui fasse supposer que le cardinal rédige ces relations'^.
vScipion Dupleix est un magistrat de Condom devenu « historiographe de France » et conseiller d'État, que Richelieu a fait travailler sous ses yeux à des sujets histo- riques et politiques^. Dupleix publie en 1635 une Flistoire de Louis le Juste, treizième du nom, et tout le monde en ce temps sait qu'il l'a composée avec des documents que lui a fournis Richelieu. Gui Patin et Mathieu de iMorgues le disent. Retenons l'expression dont ils se servent tous deux : « Cette histoire (de Dupleix) a été faite par M. Dupleix sur les mémoires de M. le cardinal », c'est-
1. Cf. deux lettres de lui à Richelieu, de 1634 ; Archives des Afiaires étrangères, France 811, fol. 355 r° et 356 r°.
2. Recueil de diverses pièces pour servir à i/risloire, 16'i5. in-fol. La préface a été publiée à part : Préface dv « Kenieil de diverses pièces pour servir à l'histoire » (s. I.), 1634, in-fol.
3. Il donne des renseignements biographiques sur sa personne dans sa Réponse à Saint-Germain [Mathieu de Morgues]. Condom, Manas, 1645, in-i", p. 19, 180. Il se dit né en 1570. « Un petit assesseur de Condom », déclare l'auteur de l'apologie d'Ornano dans Bois d'Annemels, Mémoires d'un favori de M. le duc d'Orléans. Leyde, 1668, in-1'2, p 187; « lieu- tenant particulier à Condom «, rectifie un plumitif de la Chambre des comptes (Bibl. de l'Institut, Godefroy 185, fol. 537 r"). Comine historio- gra|>he du roi, Dupleix touchait 1,200 livres de pension (Archives des Alfaires étrangères, France 806, foi. 197 v°), portées à 3,600 à jiarlir de 1635 (Bibl. de l'Institut, Godefroy 186, fol. 63 r") à cause sans doute de sa collaboration avec Richelieu.
4. Lettres de Gui Patin, éd. Réveillé-Parise, t. 1, p. 30, lettre du 17 novembre lO'Vi. Morgues de Saint-Germain écrit [Diverses pièces, p. 598) : M Sci|)iou Dupleix a dressé son Histoire de France sur les mémoires du cardinal. i> Nicéron dit {Mémoires pour servir à. l'histoire
RAPPORTS ET NOTICES. T.O
à-dire sur ses papiers, les papiers que le cardinal a bien voulu lui confier, à savoir, Dupleix l'explique lui-même, des notes écrites, des informations. Pour plus de sûreté, Richelieu a voulu se faire lire le manuscrit et revoir les épreuves. Or, Dupleix ig^nore totalement et ignorera que Richelieu ait écrit ou fasse écrire ses Mémoires^ .
Après Dupleix, un autre historien a reçu aussi des infor- mations et des notes de Richelieu, c'est G.-B. Gramond. Gramond parle, dans une lettre à Chavigny du 31 décembre 1642, de l'histoire de France sous Louis Xïll commen- çant à la mort de Henri IV, — encore exactement le sujet
des fionmies illustres, 1727, t. Il, p. 308) : « Il a écrit comme l'a voulu le cardinal de Richelieu et souvent sur ses mémoires. » Morjçucs de Saint-Germain prétend <]uc Richelieu donna à Du[)leix 12,000 livres pour écrire son histoire, suivant ses idées, outre la jiension d'historiographe augmentée {Diverses pièces pour hi défense de la royne mère, 1637, in-fol., p. 629).
1. S. Dupleix s'explique dans sa Response à Saint-Germain ou les lumières de Mathieu de Morgues par l'histoire éteintes. Condora, 1645, in-4°, p. 16-17. Il a écrit son histoire à l'instigation de Richelieu et avec des mémoires fournis par lui, sans rélrihuiion aucune, et n)èine sa pen- sion d'historiographe a été très mal payée (p. 19). il a donné lecture de son manu.scrit au fur et à mesure au cardinal à l'abhaye de Beaumont, assis à coté de lui. On a relu les épreuves à Richelieu pendant la nuit; le médecin Citois et le chirurgien Le Roy sont là pour l'attester. Le car- dinal a fourni à Dupleix des informations, des notes écrites ou bien (p. 30) l'a renvoyé à d'autres afin d'avoir des détails. « Je le reconnus, dit-il de Richelieu, passionné contre certaines |)ersonnes, que le traite- ment qu'elles en ont reçu marque assez sans que je les nomme. » A pro- pos de cette a passion », Dupleix conle (p. 275) une assez vive scène que lui fait Richelieu parce qu'il y a quelque quinze ans il a rappelé, dans un traité historiciuo, certains faits <|ue rapporte Ilincmar, dont on a fait élat ensuite à Rome contre une thèse de Louis XIII relative au mariage de Monsieur. Mathieu de Morgues est convaincu (jue Richelieu eût pu en dire bien davantage à Dupleix {Diverses pièces, p. 729) : «L'historien eût fait un volume bien épais si le cardinal de Richelieu et le P. Josejih ou leurs secrétaires l'eussent aidé de ce qu'ils savent. » Nous avons une lettre de Dujdeix à Mazarin, du 2 mars 1616 (Archives des Aflaires étrangères, France 8'>i. fol. 15 r"), fai.sant allusion à deux travaux d'iiistoire (|ue lui a commandés Richelieu à Rueil, en 16i0, devant Mazarin. Quand Dupleix parle de « Mémoires il'Estal » de Riche- lieu, c'est le Testament poHli(jiie qu'il désigne (S. Dupleix, Continua- tio/i de l'histoire du règne de Louis le Juste, 16'i8, in-fol., p. 3G5i. Il ne .soupçonne pas l'existence des Mémoires.
fin MEMOIRES DE RICHELIEU.
des Mémoires, — que le cardinal, dit-il, lui « a comman- dée ». Il ajoute avoir reçu de Richelieu, h cet effet, des indications, grâce auxquelles il a pu écrire la période de 1610 à 1630. Comme Vialart, comme Dupleix, il lui a fallu faire lire au cardinal, h Rueil, dans sa chambre, ce qu'il avait composé. Richelieu aurait-il « commandé » h Gramond ce travail, s'il eût été en train de rédiger ou de faire rédiger exactement le même*.'
D'autres ont encore eu des projets d'écrire l'histoire de Louis XIII, comme Nicolas Faret, membre de l'Académie française, grand ami de Boisrobert^. A lui, comme à tous,
1. L'ouvrage de G.-l>. Grainontl a pour titre : Ludovicun sive Annales GaUix ob excessu Uenrici IV... Parisiis, T. Pepingue, 1041, in-fol. Voici sa lettre à Chavigny (Archives des Affaires étrangères, France 84'j, fol. 195 r°) : « Monsieur, je me disposois à partir pour aller présenter à ?Jonseigneur le cardinal le [)remier volume de l'histoire qu'il in'avoif coinriiandé de donner au public lorsque j'ai appris la nouvelle de sa mort. Puisque dans cette grande i)erte nous sommes encore si heureux que ce grand ministère subsiste sous votre conduite, j'ai prié Monsieur de Sen- iieterre de savoir ce qu'il vous plail que je fasse en cette rencontre, .l'ai reçu de feu Son ÉTninence quelques avis suivant lesquels j'ai écrit cette histoire depuis IGIO jusqu'en 1G30. Je sais. Monsieur, que je vous suis obligé de l'estime que ce grand homme faisoit de moi, ayant eu assez de bonté pour lui lire dans sa chambre à Ruel le commencement de mon ouvrage avec les circonstances toutes telles que je pouvois dési- rer. J'attendrai sur ce sujet l'honneur de vos commandements pour publier cette pièce... ^ Le document porte d'une écriture du temps cette note en tête après le nom de Gramond : « Pour la publication de l'his- toire qu'il avoit entreprise par l'ordre de feu M. le cardinal. )> Cette his- toire provoqua des réclamations, entre autres d'Arnauld d'Andilly {Mchnoires d'Animiltl d'Àndillii, éd. Michaud, p. 467, et lettres de lui au premier jjrésident de Toulouse, Montrabe, dans Leilres de Monsieur Arnauld d'Andilly. Paris, J. Bobin, 1G88, in-12, p. 366, 373, 375).
1. Voir Guicheuon, Histoire de Bresse. Lyon, 1640, in-fol., t. I, p. 38. Nicolas Faret avait publié un recueil de lettres dédié à Richelieu [Recueil de lettres novvellps. Paris, M. Rlageart, in-S°. La première édition est de 16'27). « Il avoit aussi projeté d'écrire la vie de Monsieur le cardinal de Richelieu. » Il n'est pas impossible que Richelieu ait égale- ment pensé à Mézeray. L'auteur du discours préliminaire mis en télé des Mémoires historiques et critiques de Mézeray (.\insterdam, 1753, in-12, t I, p. xxx!v) dit : « Il y a bien de l'apparence que ce grand ministre (Richelieu) avoit des vues sur Mézeray. » Nicéron écrit [Mémoires pour srrrir à l'histoire des hommes illustres. 1727, t. V, ji. 298) que Riche- lieu lit donner à Mézeray une gralilicatioii de 200 écus. « à laquelle il
RAPPORTS ET NOTICES. G1
Richelieu a fait bon accueil, donné des encouragements, fourni des indications, et tous encore ignorent que Riche- lieu favorisait ainsi autant de concurrences à une œuvre qu'il poursuivait ou faisait poursuivre de son côté.
Si les écrivains amis ou collaborateurs du cardinal n'ont rien su de la rédaction des Mémoires, ses ennemis, les pamphlétaires, n'en ont pas su davantage, et Dieu sait cependant s'ils étaient bien informés ! Us ont tout reproché à Richelieu : ses œuvres, les vers qu'il composait, son Aca- démie, la moindre de ses faiblesses, de ses infirmités ou de ses manies ; jamais ils ne lui parlent de ses Mémoires. Quel prétexte cependant ces 7ye//^o^/•e6' eussent-ils pu foui- nir à leurs sarcasmes et à leurs railleries sur la fatuité du cardinal prétendant régenter l'histoire elle-même et impo- ser aux siècles futurs ce qu'ils devaient croire ! Mathieu de Morgues, le plus enflammé de tous, le mieux averti [)eut- ôtre des contemporains, tellement sa haine est clairvoyante, n'a rien connu de l'existence des Mémoires^ .
Etendons le cercle. On sait ce qu'a été à cette époque la vie de ce qu'on appelait « la république des lettres ».
joignit la promesse de se souvenir de lui à l'avenir. Quelques-uns ont dit que celte libéralité éloil intéressée et l'ont regardée comme un avis secret à l'hislorien futur de mettre dans tout son jour la gloire du ministre. »
1. Les pamphlets de Mathieu de Morgues de Saint-Germain contre Richelieu ont été réunis par lui, en 1637, dans un recueil intitulé : Diverses pièces pour In défense de la royne mère. Anvers, in-fol. Morgues a reçu les confidences de Marie de Médicis; il a fréquenté Richelieu et son entourage avant de devenir l'ennemi implacable du car- dinal. Ses œuvres contiennent les renseignements les plus intéressants sur Richelieu et les jikis précis. Un des plus violents pamphlets écrits contre le cardinal, celui, au moins, savons-nous, qui l'a davantage affecté, est ce qu on apiieile lu MiUmle (parce qu'il est composé de mille vers); il a i)Our titre : le Tableau du gouvernement présent ou doge de Son Éminence, Paris, s. d., in-4°. œuvre, croit-on, de de Raye. E. Gri- selle a publié, dans les Documents d'histoire (1910, p. 53), une vive satire contre Richelieu, où l'auteur, qui est bien informé (p. 221) et qui parait appartenir à la cour (p. 222), se moque des occupations littéraires du car- dinal, qu'il énuinére. Pas plus cet auteur que les pamphlétaires précé- dents, personne ne jiarle des Mémoires.
6=? MÉMOIRES DE RICHELIEU.
Les écrivains et les érudits du temps de Louis XIII et de la régence d'Anne d'Autriche ont eu entre eux un commerce étroit : assemblées, conversations, correspondances, tout a servi à une union des plus suivies et des plus intéres- santes. Ils se passionnaient pour les moindres nouvelles littéraires; ils se les communi(]uaient avec empressement. Les lettres abondent à ce moment qu'on publiait, car tous se piquaient de bien écrire. Or, Richelieu était en contact avec ce monde des u beaux esprits » par son entourage immédiat, entre autres l'abbé de Boisrobcrt'. Boisrobert faisait partie de ce qu'on appelait « la petite faveur de Son Kminence' » ; il voyait le cardinal tous les jours, causait avec lui, le divertissait des nouvelles de la ville^. Boisro- bert assurait la liaison entre Richelieu et les gens de lettres^. Il était l'ami du groupe dont a été constituée l'i^ca-
1. Sur Boisrobert, voir Hippeaii, Notice sur François Le Mélel de Boisrobert. Caen, 1852, in-8° (extrait des Mémoires de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen, 1852); Livet, Notice sur Bois- robert, 1851, iii-S"; E. Magne, le Plaisant abbé de Boisrobert. Paris, 1909, in-12.
2. Lettre de Stella à d'Avaux, du 9 juin 1639 (Correspondance inédite du comte d'Avaux avec son père, éd. Bopfie, p. 147) : « MM. Citois, Boisrobert (qui est maintenant l'abbé de Cliastillon), Rossignol et l'abbé de Beaumont, caniérier [ou maître de chaniljre] de Monseigneur, sont de la petite faveur de Son Éminence, l'entretiennent tous les jours à ses repas, levées et couchées, et font par eux et leurs amis tout ce qu'ils veulent. »
3. Menagiana. Paris, 1715, t. I, p. 22 et suiv. « M. l'abbé de Boisro- bert est auprès de Son Éminence et gouverne celui qui nous gouverne » {Lettres de Chapelain, éd. Tamizey de Larroque, t. I, p 678; lettre de Chapelain à Balzac, du 2 septembre l'^40). Boisrobert écrivait lui-même à M"" des Loges : « J'ai reçu des caresses de Monsieur le cardinal de Richelieu, accompagnées des plus solides assurances (|ui sortirent jamais de sa bouche véritable » (Faret, Recueil de lettres nouvelles. Paris, 1642, in-12, p. 225). Richelieu avait fait donner à Boisrobert une abbaye de mille écus, nommée Longuay (Arch. des Atiaires étrangères, France 245, fol. 267 r°, en lévrier 1638), et une pension de 1,200 livres (Bibl. de l'Ins- titut, coll. Godefroy 186, fol. 45 r°), que Louis XUI raya en 1641 (Archives des Affaires étrangères, France 841, fol. 202 v). Pour juger des sentiments d'admiration et de dévouement que Boisrobert éprouve pour Richelieu, voir la lettre qu'il écrit à Chavigny le 10 juin 1642, au moment de la trahison de Cinq-Mars (Ibid., France 8'44, fol. 239 r").
4. « Que vous dirai-je, écrit Gombauld à Boisrobert, sinon que, depuis
RAPPORTS ET NOTICES. 63
demie française : Conrart, Balzac, Vaugelas, Cliapelaiu, Desmarets'. Il a fait mettre à l'Académie les collabora- teurs théologiques ou politiques de Richelieu : Hay du Chastellet, Silhon, de Bourzeis, Desmarets. Desmarets était aussi avec Boisrobert un des familiers collaborateurs de Richelieu. Il était encore plus mêlé que Boisrobert au monde des lettres : il fut le premier chancelier de l'Aca- démie; c'est dans sa demeure de la rue Clocheperce que s'élaborèrent les projets d'établissement de la célèbre compagnie. Richelieu le combla de faveurs^.
Or, tout ce monde des lettres n'a jamais su que Riche- lieu ait écrit ses Mémoires. Il n'en parle jamais, ou, s'il en parle, comme Costar, c'est pour nier (jue le cardinal les ait écrits ou fait écrire par un secrétaire. Est-il à supposer que l'entourag-e de Richelieu n'eût pas été informé et que, l'étant, il n'eût rien dit, même et surtout après la mort du cardinal, s'il y avait eu un secret à garder.' Quelle nouvelle littéraire eût été plus importante que celle du grand ministre laissant à la postérité, comme César, le récit de son œuvre politique? Justement, Chapelain a une discus- sion avec Richelieu sur la méthode historique. On sait
voire éloignemenl, elle [l'Académiej croit avoir perdu son bon ange qui ne lui annonroil jamais que de bonnes nouvelles... La joie de nos cœurs se lisoit dans nos visages et le vôtre nous senibloit encore tout é<latant de cette lumière (|ui venoit de vous éclairer [RichelieuJ. C'est })ar vous ([u'ellc nous étoit communiquée et que nous avions quelque sorte de commerce avec ce qu'il y a de plus grand au monde. » « Il (Boisrobert) lui ac(iuéroit (à Richelieu) autant de serviteurs qu'il entretcnoit do per- sonnes » [Lellrcx de Gombauld. Paris, A. Courbe, 1647, in-S°, j). 271 et 246). Il rendait aux hommes de lettres auprès du cardinal tous les services qu'il pouvait {Lettres choisies du sieur de Balzae. Paris, 1047, in-8% t. II, p. 667).
1. « Les plus fameux amis de Conrart ont été : messieurs d'Ablan- court, Godeau, Balzac, Vaugelas, Sarazin, Boisrobert et Chapelain » (P. Richeleî, les Plus belles lettres des meilleurs auteurs français. Paris, IbS'J, in-12, préface). Cf. Pellisson, ///.s7. de l'Acudémie française, éd. C. Livet, 1R.>.S, t. 1, p. 106.
2. et. R. Kerviler, Jean Desmaretz de Saint-Sorlin. Paris, 187.', in-S"; Pellisson, dans Cimber et Danjou, Archives curieuses de l'hisloire de France, 1' série, t. VI. p. 80 et suiv.
64 MEMOIRES DE KICHELIEU.
l'imporlance de Chapelain au xvii« siècle dans la « répu- blique des lettres* ». l'amizev de Larroque a publié le volumineux recueil de ses lettres qui attestent à quel point il était au courant des moindres bruits de son temps et les propageait'. Le 9 mai 1633, dans une lettre à Boisrobert, il discute des qualités nécessaires a l'historien, de la haute conception que celui-ci doit avoir de son rôle. Il parle d'une controverse qu'il a, à ce sujet, avec Richelieu. Cha- pelain veut que riiistorlen juge, le cardinal ne le veut pas. Chapelain, regrette ce dissentiment. Il n'y a pas un mot dans cette, lettre, ni dans aucune des autres lettres de Chapelain qui implique que celui-ci sache l'intérêt per- sonnel que pouvait avoir le cardinal dans la discussion et qu'il fût historien. Extrêmement craintif, comme il l'était devant le terrible « grand homme », Chapelain n'aurait certainement pas engagé pareille polémique et d'un ton aussi tranchant s'il avait su quel terrain il abordait-^'. Dans une lettre du 6 juin 1635, il ajoute : « Le cardinal aimera beaucoup mieux que ses serviteurs, en décrivant ses rares actions et chantant ses qualités admirables, apprennent
1. Voir G. Collas, U7i poète protecteur des lettres au XVW siècle, Jean Chapelain, 1595-107^. Paris, Perriii, 1912, in-8°. On voit par la coirespoiulance de Chapelain qu'il a connu tout ce qui comptait en lit- térature de son temps; il était apprécié de Richelieu et en relation avec son entourage. Il fut introduit à l'hôtel de Rambouillet, en 1627, dit Talleinant (Historiettes, éd. V. Paris, t. 111, p. 263), qui le représente sous les traits d'un homme petit, laid, sale et crachotant.
2. Lettres de Chapelain, éd. Tamizey de Larroque. Paris, Impr. nat., 1880, 2 vol. in-4».
3. Ibid., t. I, p. 35-36. Voici comment il s'exprime : « Je ne veux pas qu'il soit |>ermis à toutes personnes d'écrire l'histoire ni de juger...; il n'y a point de profession plus sacrée que celle-là et à laquelle il faille se donner avec plus de révérence et de retenue. Celui qui s'en charge doit être absolument homme de bien, sans parti et sans intérêt quelconque, d'une habitude naturelle au bon jugement..., les auteurs téméraires ou préoccupés causant plus de préjudice à la république que ceux qui y mettent le trouble et la désolation... » Il n'est que de comparer avec les passages où Chai>elain (p. 39, 59), écrivant à Boisrobert, prend les soins les plus obséquieux pour s'assurer la bienveillance de Richelieu, la con- server, la ménager.
RAPPORTS ET NOTICES. 65
tout, seuls aux siècles à venir la vérité de son histoire'. » Evidemment, il ne connaît pas Y Histoire qu'écrit Richelieu, ou plutôt il sait très bien que le cardinal ne l'écrit pas. Le 26 novembre 1638, il repousse l'idée que lui suggère Balzac d'écrire l'histoire de son temps et lui conseille, au contraire, de l'entreprendre lui-même 2. ]Ni l'un ni l'autre ne se doutent que Richelieu soit l'ouvrier le mieux quali- fié possible qui travaille à cette œuvre.
Du groupe de l'Académie, passons à l'important cabinet des Dupuy, autre centre d'informations réputé à cette époque : même ignorance, même silence^. Les Dupuy, Pierre et Jacques, ont été des collaborateurs assidus de Richelieu, en relations étroites avec lui et ses secrétaires ou les secrétaires d'Etat. Ils fournissaient au gouvernement les éléments juridiques et historiques dont avaient besoin les ministres pour les mémoires destinés aux affaires. Gardes de la Bibliothèque du roi, gardes des chartes de France, curieux de tous documents relatifs à l'histoire, recueillant avec soin les pièces utiles à la politique, les- quelles ont formé un fonds célèbre que nous avons con- servé, ils étaient mieux en mesure que personne de savoir si on écrivait au cabinet de Richelieu une œuvre aussi importante que les Mémoires. Nous avons nombre de lettres échangées par eux avec le cardinal et ses secrétaires rela- tives h des pièces historiques qu'on leur demande ou qu'on leur confie, h des recherches qu'ils font, à des mémoires qu'ils dressent. Le cardinal les estime beaucoup. Ils ne savent rien des Mémoires'^. Leur cabinet à la Bibliothèque
1. IMlrex de. Chapelain, l. I, p. 97.
2. Ibid., t. I, p. 320. Il faut rapprocher une lettre de Chapelain il Coi- bert, (lu 18 novembre 1GG2 {/Mires de Colbert, éd. Clément, t. V, p. 5S8j, dans laquelle l'auteur de la Pucelle explique quelles sont les qualités que doit avoir un bon historien.
3. Sur les Dupuy et leur caractère, voiries Mémoirex de Daniel Huet, évêque d'Àvranches, traduits par C. Nisard. Paris, 1853, in-8% p. 42; Rigault, Viri exiniii Pelii Puleani vila. Lutetiae, 1652, in-i*.
6. Les lettres relatives aux travaux des Dupuy pour le roi sont : de
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66 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
du roi est le rendez-vous de tout ce que le temps compte d'érudils et de curieux de travaux d'histoire ou de philo- logie : ils échangent avec tous les moindres nouvelles lit- téraires. Les hommes de lettres viennent les voir^ Si Richelieu avait écrit des Mémoires, en quel endroit l'eût-on mieux su? Or, le plus étrange est que Jacques Dupuy a eu les Mémoires de Richelieu entre les mains; il les a analy- sés, copiés, il en a fait des extraits, et il ignore qu'ils soient de Richelieu! Au moins, il n'a pas l'air de s'en douter'^.
Richelieu (Bibl. nat., Dupuy 881, fol. 2 r% 3 r°, 4 i"), de Séguier (Ibid., fol. 8 r" et suiv.), de BuUion (A. Baschet, Hist. du dépôt des Affaires étrangères. Paris, 1875, in-8°, p. 28), du P. Joseph (Bibl. nat.. Dupuy 881, fol. 36 r°), qui écrit : « Monseigneur le cardinal m'a témoigné qu'il sera bien aise de vous voir el qu'il vous aime chèrement, comme aussi M. Gotiefroy. Au premier jour, je prendrai occasion de vous mander l'heure commode pour le saluer. » Des lettres patentes du 4 mai 1632 nous renseignent sur les occupations des Dupuy (Ibid., Dupuy 881, fol. 46 r") et leurs genres de recherches historiques pour le roi. J. Dupuy touchait, comme garde des chartes de France, une pension de 3,600 livres (Archives des Atlaires étrangères, France 832, fol. 162 r°); il avait du roi 7,200 livres de pension (Ibid., France 845, foi. 285 v°).
1. Voir les Mémoires de Michel de Marolles. Paris, 1656, in-fol., p. 190; Nicolas Rigault, op. cit., p. 25; les Lettres de Chopehim, éd. Tamizey de Larroque, t. I, p. 708, qui, parlant d'une œuvre, ajoute : « Notre ami M. L'Huillier m'a dit qu'elle avoit été lue en plein cabinet des frères Puteans, magiiis comitiis, et tous les confrères assemblés. » Patru dit de d'Ablancourt : « Il ne se passoit guère de journée qu'il n'allât chez messieurs Dupuy, à ce célèbre réduit où tous les curieux et tous les savants abordoient » (Patru, Œurres diverses, 1714, in-4°, p. 588). « La maison de messieurs Dupuy éloit le rendez-vous des savants » (Nicéron, op. cit., t. VI, p. 323). Les Dupuy avaii nt organisé à la Bibliothèque du roi des conversations suivies et des conférences [Mémoires de G. Her- mant, éd. Gazier, t. II, p. 163), dont on vantait la sûreté d'information et l'indépendance de jugement. Ces rendez-vous du cabinet des Dupuy avaienl pris une telle importance qu'on disait couramment, même après leur mort, « aller au cabinet » (L.-G. Pélissier, Lettres inédites de Claude Nicaisc à Huet. Dijon, 1889, in-8°, p. 8).
2. Nous verrons plus loin qu'il a eu en main une coi)ie provenant du fonds Harlay. Il était des mieux avec la famille Harlay : dans son tes- tament, daté du 18 juillet 1656, il nomme comme exécuteur testamentaire un de Thou et un Harlay (Bibl. de l'Institut, coll. Godefroy 307, fol. 198 v°). Comment aurait-il pu se tromper, lorsque nous le voyons identifier parfaitement les auteurs de tels é( rits comme « l'Histoire de tout ce qui s'est passé en Italie pour le regard des duchés de Mantoue et
RAPPORTS ET NOTICES. 67
Même observation pour leurs collaborateurs les Gode- froy, autres érucHts éminents du temps, utilisés également par Richelieu pour des travaux du même genre. Nous avons leurs papiers, les lettres qu'ils échangent avec Richelieu, les Dupuy, leurs amis; ils ont connu des documents con- servés dans les dossiers de Richelieu. Ils ne font jamais allusion aux Mémoires^.
Arrivons h l'hôtel de Rambouillet, « le rendez-vous, comme dit Pellisson, de tout ce qu'il y avait de plus beaux esprits et de plus honnêtes gens à la cour^ », le centre de la société de Paris du temps, là où se rencontraient les personnalités les plus variées : ministres, courtisans, écri- vains, l'Académie française presque entière, entre autres Conrart, collectionneur lui aussi de documents parmi les- quels ou trouve des pièces copiées ultérieurement par lui dans les papiers de Richelieu^. La marquise était au mieux
du Montferral depuis l'an 1628 jusques en l'année 1630 », de Particelli d'Émery, ou les « Mémoires des guerres de Savoie et de Piémont », de La Hoguette (Bibl. nat.. Dupuy 27, fol. 53 v el 56 r")?
1. Sur les Godefroy, voir marquis de Godefroy-Ménilglaise, les Savants Godefroy. Paris, 1873, in-8°. Th. Godefroy procédait à des travaux sem- blables à ceux des Dupuy pour le roi, ce qui le mettait en rapports étroits avec le cabinet de Richelieu (voir une lettre de lui du 13 octobre 1629, Bibi. nat., ms. fr. .3944, fol. 3 r% 5 r"; la collection Godefroy de la Bibliothèque de l'Institut contient de nombreux documents analogues. Voir aussi Avenel, Lettres, t. V, p. 705; Bibl. nat., Clairambaull 521, fol. 194 v°; Archives des Affaires étrangères, France 794, fol. 225 r"). Nous avons des lettres qu'échangent Dupuy et Godefroy à propos de tra- vaux en cours et où ils .se donnent des nouvelles littéraires ou aulres. Je n'ai pu y rencontrer la moindre allusion à la rédaction des Mémoires de Richelieu (Bibl. de l'Institut, coll. Godefroy 548, n" 91 et suiv., année 1635). Or, les Godefroy ont certainement pénétré dans les archives de Richelieu, au moins après la mort du cardinal, puisqu ils citent des docu- ments conservés dans ces archives, comme le mémoire d'Aniier sur les affaires de la Valteline (Cérémonial françois. Paris, Cramoisy, 1649, in-fol., t. II, p. 835).
2. Pellisson, Hisl. de V Académie française, éd. C Livet, 1858, in-S", t. I, p. 216 « Mademoiselle de Scudéry a fait dans son Cyrus une jolie description de la petite cour de Rambouillet » {Menagiana. Paris, 1715, in-12, t. II, p. 8). Cf. C.-L. Livet, Précieux et précieuses. Paris, 1859, in-8°.
3. Tout ce monde des « beaux esprits », comme ils s'appelaient eux-
68 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
avec Richelieu; elle allait le voir; elle faisait beaucoup de cas du cardinal', « le grand et grand cardinal de Riche- lieu », ainsi que répétait Voiture-. Elle voyait surtout la duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu^. Or, nous avons l'écho des conversations de l'hôtel de Rambouillet et de ce qu'on y savait dans l'œuvre de Tallemant des Réaux, cousin et confident de la marquise, chroniqueur un peu inquiétant, peut-être au premier abord, qu'il faut lire sans doute avec précaution, mais que les critiques sont d'accord pour reconnaître si curieusement exact quand on peut véri- fier le détail de ses assertions. Tallemant a su beaucoup de choses, confirmées ensuite, relativement à l'existence de mémoires manuscrits du temps, par exemple l'existence des Mémoires Ae Charles de Valois, duc d'Angoulème, publiés postérieurement^, celle du manuscrit du Jouinal àe Jean Héroard^. Il a connu particulièrement des personnes du cabinet de Richelieu, comme de Loynes^. Et que dit-il des
mêmes (leltre de Voiture à Costar, dans Œuvres^ 1691, in-12, t. I, p. 259 : u Nous autres beaux esprits «l, formait ce qu'ils appelaient t la république des lettres, qui s'appelle ainsi parce que chacun y a sa voix et que le gouvernement y est populaire » {Entretiens de Voiture et de Monsieur Costar. Paris, 1654, in-4°, p. 179).
1. Chapelain, Lettres, éd. Tarnizey de Larroque, t. I, p. 592.
2. D'après un mol, d'ailleurs, de Malherbe {Entretiens de Voiture, p. 62). Ce n'était pas, du reste, qu'au fond tous ces hommes de lettres n'éprouvassent une certaine appréhension du terrible ministre et en fait ne l'aimassent que médiocrement, pour ne pas dire plus. Conrart, qui a été un oracle de cette société (voir R. Kerviler et E. de Barthélémy, Valentin Conrart, sa vie et sa correspondance. Paris, Didier, 1881, in-8°), recueillait complaisainment dans ses papiers toutes les pièces et chansons hostiles a Richelieu (Louis Paris, Catalogue du recueil Con- rart de r.\rsenal, dans le Cabinet historique, t. V, p. 138, 335, 347; t. VIII, p. 1, etc.).
3. Cf. comte de Bonneau-Avenant, (a Duchesse d'Aiguillon. Paris, 1882, in- 12.
4. Tallemant, Historiettes, éd. P. Paris, t. I, p. 241. Charles de Valois « a écrit assez de choses, mais on ne sait ce que tout cela est devenu : c'étoient des Mémoires ». Et il a ajouté après coup : « Ils ont été impri- més depuis » (en 1662).
5. Ibid., t. H, p. 242.
C. Ibid., p. 339 : « Loynes m'a dit... »
RAPPORTS ET NOTICES. 69
Mémoires de Richelieu? Nous l'avons vu : le cardinal, déclare-l-il, a laissé des documents pour écrire V Histoire, c'est-à-dire, le cardinal n'a pas écrit avant sa mort ses Mémoires ; il a laissé seulement de quoi les écrire, ce qui est exactement la conclusion à laquelle nous a amené l'exa- men des papiers de Richelieu'. RtTallemant ajoute d'autres renseignements complémentaires, très instructifs, prove- nant de M™® de Rambouillet et de M™^ d'Aiguillon, sur les- quels nous reviendrons. Voilà ce qu'on sait à l'hôtel de Rambouillet.
Poursuivons l'enquête. Demandons maintenant à ceux qui, après la mort de Richelieu, ont eu, à un titre quel- conque, l'occasion de parler des Mémoires du cardinal, ce qu'ils en disent et même s'ils en parlent.
Le lendemain de la mort du cardinal, Raconis, évêque de Lavaur, rédige son oraison funèbre. Raconis a été un des intimes de Richelieu ; il raconte longuement ses conversations familières avec lui et nous révèle des traits de caractère fort curieux du cardinal^. Or, que dit-il du sujet qui nous occupe? « Pour les actions publiques qu'il (le cardinal) a faites durant le temps de son ministère..., nul n'est capable de les décrire que lui-même, comme il a fait avec sa netteté accoutumée dans cet ouvrage incom-
1. Tallemant ne cite de Richelieu que ce qu'on a publié sous le titre de Journal du grand orage (t. I, p. 227).
2. Nous avons le texte de cette oraison funèbre à la Bibl. nat., ms. fr. 24445, fol. 179 r" et suiv. Ce discours contient trop de détails parti- culiers pour qu'il ait été peut-être prononcé de la sorte. Raconis a dii s'étendre davantage sur le papier, co dont il n'y a pas lieu de se plaindre, puisque, à côté d'éloges pour lescjuels il faut faire la |>arl du genre, nous trouvons dans ce document beaucoup de renscij;neinents fort jirécieux, en raison de l'intimité du jirélat avec Richelieu. II dit en effet, fol. 198 r° : « Durant trois ou quatre ans, peu de jours se passoient qu'il (Richelieu) ne me fit l'honneur de nradincllre dans ses plus familiers et |iarliculiers entretiens. » Et il cite des discussions (|ui fournissent sur le caractère du cardinal des données un peu différentes de celles que nous ont impcsées la légende, le théâtre et le roman, ajirés un peu, d'ailleurs, il faut le dire, les pampldélaires du temfis.
70 MEMOIRES DE RICHELIEU.
parahle... » Qu'altendons-nous à ces termes qui s'ap- pliquent si exactement aux Mémoires^ sinon la mention des Mémoires eux-mêmes? Mais Raconis continue : «... Cet ouvrage incomparable qu'il intitule le Testament politique, digne d'immortaliser sa mémoire. » Ainsi, au dire de l'évéque de Lavaur, Richelieu a écrit une histoire de sou ministère, mais cette histoire, ce ne sont pas les Mémoires, c'est le Testament politique, la succincte narration qui le précède; il n'y en a pas d'autre. Raconis ne connaît pas les Mémoires et, ajoutant qu'il laisse aux historiens futurs le soin de s'étendre plus longuement sur les actions de Richelieu, qu'il y faudrait des volumes entiers, il répète : « Lui-même (Richelieu), comme je viens de dire, nous a voulu relever de ce soin par le récit poli et véritable qu'il a fait dans son Testament politique. » Raconis, qui a vécu dans l'intimité de Richelieu, sait l'existence du Testament politique; il ignore celle des Mémoires. Ce témoignage, non utilisé jusqu'ici, est « considérable' ».
1. Bibl. nat., ms. fr. 24445, fol. 179 V, 181 i°. Il faut rapprocher de ce que dit Raconis un autre texte qui s'explique par lui. L. Ranke, dans sa franzosische Geschichte (1861, t. V, p. 154), dit avoir trouvé au Bri- tish Muséum un manuscrit (n"> 1515) contenant un éloge de Richelieu anonyme dans lequel il voit un discours de Habert de Monlmort, abbé de Cérisy, membre de l'Académie française, prononcé le lendemain de la mort du cardinal Voici ce que dirait Habert de Montmort : il parlerait de « cette incomparable histoire dont il [Richelieu] est auteur à toutes façons, ce Testament politique qu'il a dressé pour le service de son prince, le plus noble de tous les riches présents qu'il a faits. Bien- tôt, ces chefs-d'œuvre, exposés au jour, feront l'admiration de tous les peuples si les advis importans et rares dont ils sont remplis n'obligent à les réserver pour les délices du roi ». Ranke et, après lui, Bruel [Rapports et notices, l. I, p. 263) ont vu les Mémoires désignés dans « cette incomparable histoire d. Malheureusement, ay-ant voulu vérifier le document signalé par Ranke, j'ai constaté que la cote que l'historien allemand nous donne est inexistante au British Muséum, et des recherches qu'a bien voulu faire pour moi M. Wood, assistant, sur l'obligeante intervention de M. G. 'W. Prothero, il résulte qu'il n'existe pas au British Muséum de manuscrit pouvant correspondre à celui que mentionne Ranke. « The only conclusion, veut-on bien m'écrire, thatwe could come to was that Ranke's référence is incorrect and that Ihe ms. is not in the Muséum al ail. «En admettant même l'authenticité du pas-
RAPPORTS ET NOTICES. 71
Aubéry a entrepris V Histoire du cardinal de Richelieu, qu'il a publiée en 1660 avec deux volumes in-folio de pièces justificatives sous le titre, h remarquer, de Mémoires pour servir à l'Histoire du cardinal de Richelieu^. Beau- coup de pièces qu'il a eues proviennent des archives du cardinal. Aubéry a travaillé à Rueil sur les papiers de Richelieu que lui a confiés la duchesse d'Aiguillon^. Si les Mémoires du cardinal étaient écrits de telle sorte que l'œuvre de Richelieu fût ce que nous supposons qu'elle
sage cité par Ranke, — et recueilli peut-élre ailleurs, — en acceptant comme exacte lattribulion tlu document à Habcrt de Montmort de Cérisy (nous savons en effet que cet académicien a été charrié de faire l'oraison funèbre de Ricbelieu qu'il a prononcée en séance ordinaire de l'Académie peu après la mort du cardinal. Cf. Pellisson, Hist. de l'Aca- démie française, dans Cimber et Danjou, Archives curieuses, 2° série, t. VF, |i. 188), je crois que dans ce texte, comme dans celui de Raconis, l'histoire dont il est parlé est le Testament politique et la succincte narration qui l'accompagne. On notera le même emploi de l'épithète « incomparable » dans les deux documents. Peut-être l'auteur de l'éloge dont parle Ranke s'est-il servi de l'oraison funèbre de Raconis. Il y a lieu de remarquer que le passage de Raconis, — non utilisé jusqu'ici, je le répète, — apporte un témoignage de plus en faveur de l'authenticité du Testament politique.
1. Il est à noter que, lorsqu'au xvii" siècle on parle des Mémoires de Richelieu, c'est de la publication d'Aubéry qu'il est (|uestion : voir, par exemple, Pierre Richelet, les Plus belles lettres des meilleurs auteurs français. Paris, 168'J. in-12, p. 31.5. Dans ses analyses des papiers de Richelieu, l'abbé Le Grand appelle les deux volumes d'.\ubéry : « Les Mémoires de la vie du cardinal de Richelieu » (Archives des Affaires étrangères, France 252, fol. 1.52 r"). Parlant des lettres écrites de Com- piègne par le maréchal d Estrées en 16.il, au moment de la fuite en Flandre de Marie de Médicis, il dit : « Pres(|ue toutes se trouvent impri- mées dans les Mémoires de la vie du cardinal de Richelieu. »
2. 11 a travaillé « sur les mémoires et instructions de la dame duchesse d'Aiguillon » (« Portrait du cardinal de Richelieu », ms. du comte Begouen, fol. x). « Madame la duchesse d'Aiguillon fait imprimer l'his- toire de son oncle le cardinal de Richelieu, écrite sur les mémoires qu'elle a fournis, par M. Aubéry » (lettre de Patin à Spon, citée par le P. Lelong, Bibliothèque historique, 1714. in-fol., p. 714). L'auteur du Discours préliminaire, mis en tète des Mémoires historiques et cri- tiques de Mézeray (1753, in-12, t. I, p. ()2), signale les analogies (]u'il y a entre des passages d'Aubéry et des narrations de l'exil de Richilieu à Avignon contenues dans Vifisl. de la mère et du fils. Aubéry, comme le compilateur de \' Hisi.de la mère et du /ils, avait eu en main les mêmes sources conservées dans les papiers de Richelieu.
7? MEMOIRES DE RICHELIEU.
est, pourquoi M™^ d'Aiguillon laisserait-elle Aubéry entre- prendre une œuvre qui était déjà virtuellement faite par son oncle et constituait une concurrence à celle-ci? Aubéry, travaillant à Rueil, y rencontre les anciens secré- taires de Richelieu : Charpentier, Cherré. Ce dernier lui confie même des documents particuliers qu'il a utilisés^. Il a utilisé aussi le fonds des manuscrits de Dupuy où se conserve une copie des Mémoires de Richelieu. Il est familier des Dupuy, du monde des lettres'^. Il est très répandu. Or, consacrant un chapitre, dans son Histoire de Richelieu, aux œuvres du cardinal, il cite ses livres de théologie, ses discours, les libelles qu'on peut lui attri- buer; il va jusqu'à invoquer le témoignage de Naudéetdu médecin Citois pour parler d'un « Traité des métaux » en latin, disparu, qu'aurait écrit Richelieu, et, lui (|ui tra- vaille dans les papiers de Rueil avec M™** d'Aiguillon et les secrétaires du cardinal, lui qui va chez les Dupuv où l'on a une copie des Mémoires, il ignore que Richelieu ait écrit ses Mémoires''^ ! Il n'y fait pas la moindre allusion. Ce silence est surprenant.
Il est aussi surprenant que, dans tous les éloges faits de Richelieu après sa mort à l'Académie française, dans toutes les harangues prononcées les années suivantes en l'honneur du fondateur de la compagnie, où on énumère souvent ses œuvres littéraires, jamais il ne soit fait mention des Mémoires^. La Bruyère est certainement l'académicien qui
1. Voir Aubéry, Mémoires, l. II, p. 775 el suiv.
2. Ancillon, Mémoires concernant les vies et les ouvra(ies de plusieurs modernes. Amsterdam, 1709, in-12, p. 358. Cf. Avenel, Lettres, t. I, p. XXXVII. Aubéry a cité parmi ses sources fré(iuemmenl des manuscrits du cabinet Dupuy, comme ceux de la bibliothèque de Mazarin, des cabi- nets de Boucherai, Talon, de Wicquefort, Bodin, du Fresne, de Choisy.
3. Aubéry, Hisl. de Richelieu, p. 608-600. Dans son Hist du cardinal Mazarin (Paris, 1688, in-12, l. II, |). 582), le même Aubéry -va même jusqu'à s'étonner qu'on puisse « reprocher à un si fameux ministre [Richelieu] l'ambition et la honte d'avoir vouhi s'ériger en auteur »!
•i. On en a imprimé un certain nombre dans le Recneil des harangues prononcées par messieurs de l'Académie françoise. Paris, 1698, in-4".
RAPPORTS ET NOTICES. 73
a le plus excellemment parlé de Richelieu dans son dis- cours de réception du 15 juin 1693'. Il s'étend sur les œuvres écrites par Richelieu : (c Ouvrez son Testament politique, dit-il, digérez cet ouvrage, c'est la peinture de son esprit; son à me tout entière s'y développe. L'on y découvre le secret de sa conduite et de ses actions; l'on y trouve la source et les vraisemblances de tant et de si grands événements qui ont paru sous son administration. . . » Que n'eût il pas dit des Mémoires, auxquels les dernières lignes se seraient appliquées bien plus justement, s'il les avait c(mnus? Il en ignore complètement l'existence.
Suivons l'ordre chronologique. Nous avons dit qu'en 1648 on publia un Journal de Monsieur le cardinal-duc de Richelieu quil a fait durant le g-rand orai^e de la cour en l'année 1630 et 1631, tiré de ses mémoires qu'il a écrits de sa main, œuvre de polémique contre Anne d'Autriche, sur des éléments pris dans les papiers du cardinal conser- vés à Rueil-. Ce Journal publié ne figurant pas sous cette forme dans les Mémoires de Richelieu, et le mot de mémoires voulant dire ici « documents », j'ai déjà indiqué que nous avions là une preuve que les Mémoires âe Riche- lieu tels que nous les entendons aujourd'hui étaient, h cette date, inconnus, puisqu'on avait détourné le mot pour l'appliquer à autre chose que ce que nous appelons les Mémoires^\ Deux ans après, nous avons confirmation du fait de façon plus éclatante encore. Les héritiers de Riche-
1. Recueil des hdvaiKjiies prononcées pur messieurs de l'Académie française, p. 6.38 et suiv., et dans Œuvres, éd. G. Servoi'^ de la collec- tion des Grands Écrirains, t. II, j). 457 et suiv.
2. S. 1., 1648, in-12. Voir G. Hanolanx, ^fnximes d'i'lal du cardinal de Richelieu, p. iv, xiii.
3. Ce Journal contit'nr à la siiito les unes des autres des pièces lelles que : « Plainte de la reine mère contre Monsieur le Cardinal » (p. 3), « Plaintes de la nnne uière contre Madame de Conihalet » (p. 11), M Accoininodemenl prétendu de la royiie mère et de Monsieur le Cardi- nal » (p. 13), ■< Entrée de la royne mère au Conseil depuis la disf^râce de Monsieur le Cardinal » (p. 20), « Cha|»itre des Marillac » (p. 37), « Cha- pitre du cfudinal de Bérulle » (p. 47), etc.
74 MEMOIRES DE RICHELIEU.
Heu croient devoir, en 1650, extraire des papiers du car- dinal un certain nombre de documents disparates qu'ils publient : plaintes de Marie de Médicis contre Richelieu, réconciliation de Alarie de Médicis et de Gaston d'Orléans avec le cardinal, disgrâce de Marillac, lettres de M™® du Fargis, facturas, procès criminels : et quel titre donnent-ils à ce recueil de pièces détachées? Celui-ci : Mémoires du cardinal de RicJielieu contenant tout ce qui s'est passé à la cour pendant son administration^. Les éditeurs de ce recueil, puisé cependant par eux dans les archives de Rueil, ne connaissent donc pas ce que nous appelons les Mémoires de Richelieu, puisque eux aussi donnent ce titre à une œuvre toute diflFérente.
Cette même année 1650, ou l'année précédente 1649, Mazarin fait communiquer à un historien italien venu en France pour écrire l'histoire, Vittorio Siri, divers docu- ments, dont une copie des Mémoires de Richelieu que Siri va plusieurs fois citer dans ses Memorie recondite. ÏN'i Siri ni Mazarin ne savent que ce texte soit de Richelieu : mieux même, ils savent bien quel en est l'auteur; ce n'est pas le cardinal'.
En 1666, le P. Le Movne publie les Mémoires du maré- chal d' Estrées^ . Dans sa lettre-préface, il dit : « M. le car- dinal pensait à tracer un plan de V Histoire de son temps. » Ainsi, le i^yo']p\ à' Histoire de Louis XIII de Richelieu n'est plus, pour le P. Le Movne, « qu'un plan à tracer » de l'histoire du temps, auquel Richelieu seulement pen- sait, et, h la façon dont il en parle, il semble bien que ce plan soit demeuré inexécuté. Au P. Le Moyne, l'exis-
1. Paris, Goude, 1650, in- 12.
'2. Nous allons revenir sur ce fait important.
3. Sous le titre : Mémoires de la régence de la reine Marie de Médi- cis et anonyme. J'en ai déjà parlé. Voir la nouvelle édition donnée dans la collection des mémoires de la Sociéié de l'Histoire de France sous le litre de Mémoires du maréchal d'Eslrées sur la régence de Marie de Médicis. Paris, 1910, in-S", par P. Bonnefon.
RAPPORTS ET NOTICES. 75
tence des Mémoires de Richelieu paraît aussi inconnue ' .
J'ai interrogé successivement tous ceux qui, au xvii® siècle, parlant de Richelieu, de ses œuvres : historiens, chroni- queurs, critiques, auraient pu être amenés à mentionner les Mémoires du cardinal. Cette recherche n'a abouti qu'il des résultats entièrement négatifs^. Sans entrer dans le détail des longues investigations poursuivies, il sera au moins utile de fournir certains points de repère principaux.
C. Sorel, dans sa Bibliothèque françoise de 1667, énu- mère les sources de l'histoire du règne de Louis XIII : il ne cite pas les Mémoires^. Brienne le jeune, en 1682, donne la liste des « meilleurs mémoires que nous avons, et, je crois, ajoute-t-il, n'en avoir oublié aucun » ; or, il ne connaît sous le nom de Mémoires de Richelieu que les deux volumes de documents donnés par Aubéry'^.
En 1688 paraît pour la première fois le Testament poli-
1. Dans son livre de l'Hisloire (Paris, lfi70, iii-12, p. 19), le P. Le Moyne, parlant de ceux de son temps qui ont écrit l'histoire et notam- raenl des grands personnages qui ont laissé des Mémoires ou sous le nom desquels on a mis des Mémoires, « ducs et pairs, maréchaux de France, généraux d'armée », ne fait aucune allusion à Richelieu, qui aurait pu au moins figurer dans le nombre comme « duc et pair ». Or, nous verrons plus loin qu'il a eu entre les mains les papiers do Riche- lieu et notamment le manuscrit des Mémoires. Dans le même livre (p. 23), le I'. Le Moyne discute la question de savoir « s'il est néces- saire que l'historien soit homme d'État et homme do guerre » ; il conclut pour la négative et ne prononce toujours pas le nom de Richelieu, pas plus que lorsque ensuite (p. 32) il discute la question de Bentivoglio, auteur de relations historiques et qu'il appelle « l'hislorien-cardinal ».
2. L. Delavaud constate, de son côté, parlant de Richelieu : i De ses projets et de ses écrits historiques, ni ses héritiers, dépositaires de ses papiers, ni ses collaborateurs ne parlaient, et, après sa mort, personne ne parut plus se souvenir des indiscrétions qui, verbales ou écrites, avaient révélé ses ambitions d'historien » {Rapports et iiolices, i. Il, p. 263). Il ne tire pas de conclusion de ce silence.
3. Paris, 1007, in-12, p. .353 et suiv., « des histoires du régne de Louis XIII ». Sorel parle pourtant de « l'abondance des écrivains ».
4. Cf. l'édition de P. Bonnefon citée plus haut (S. H. F.). Paris, in-8°, 1916 et suiv., t. I, p. 35. Brienne parle des Mémoires de La Rochefou- cauld, Montrésor, Fontrailles, Fonlenay-Mareuil vP- 40, qu'il sait exister manuscrits), Bassompierre, le duc de Rohan, Pontis, etc.; comme histo- rien do Richelieu, il ne connaît (ju'Aubéry (p. 2031. Il est à remarquer
7f. MEMOIRES DE RICHELIEU.
tique (lu cfinlinal 1. On sait les nombreuses et ardentes polémiques auxquelles a donné lieu ce document au xvii« et au xviii® siècle. Comment s'expliquer qu'au cours de ces discussions indéfinies personne n'ait jamais fait allusion aux Mémoires et n'ait discuté le problème, autrement grave, fie l'authenticité de ces Mémoires, sinon parce que per- sonne n'en connaissait l'existence^? Les critiques modernes admettent l'authenticité du Testament politique^ ; '\\s ajoutent que Richelieu , renonçant à écrire V Histoire, aurait commencé la rédaction du Testament vers 1627-
qii'en 1686 J. Deckher pensait devoir attribuer à Richelieu les Mémoires du viaréchal rfEstrées {De Scripiis a despntis, psendepigraplm el sup- posititiis conjecturx. Amstelodami, 1086, in-lî, p. 265).
1. Teslament polUique d'Armand Du Plessis, cardinal-duc de Richelieu. Amsterdam, H. Desbordes, 1688, 2 part, en 1 vol. in-12. La publication eut un grand succès. Il y eut cinq éditions cette année 1688, el on trouve, jusqu'en 1740, dix-sept tirages différents. 11 existe à la Bibliothèque nationale un exemplaire de la première édition portant de précieuses notes manuscrites de Huet, évêque dAvranches.
2. Voir un résumé de la polémique et la liste des auteurs qui se sont prononcés pour ou contre l'authenticité dans P.-L. Joly, Ëlogex de quelques auteurs français, 1742, in-12, p. 315 et suiv. Huet s'est pro- noncé pour l'authenticité dans une note manuscrite de l'exemplaire que je viens de citer, où il signale tenir ses renseignements de la famille de Richelieu qu'il a interrogée à ce sujet. Voltaire est celui qui a discuté le Teslamenl politique avec le plus d'âprelé et le plus d'insistance; il revient sur la question constamment dans ses œuvres (voir Œuvres complètes. Paris, Garnier frères, in-8°;à la table les nombreux renvois); il reprend perpétuellement, pour les alBrmer, tous les arguments dont il se sert, dont quelques-uns nous |)araissent aujourd'hui un peu superfi- ciels, mais dont quelques autres sont à retenir (comme le fait, exact certainement, que Richelieu n'a pas tout rédigé de sa main et qu'il a compilé des mémoires demandés par lui à diverses personnes, lesquelles d'ailleurs n'ont fait sans doute (lu'exi)rimer ses idées, qu'il a au surplus contresignées; comme le fait encore que les trois fameuses phrases du début, rendues célèbres par tous nos inanuels, où Richelieu ]iaraîl dire au roi, dès 1624, qu'il se propose de « ruiner le parti huguenot, rabais- ser l'orgueil des grands, relever .son nom dans les nations étrangères », sont suspectes en tant qu'écrites par Richelieu, auquel ces sortes de généralisations sont assez étrangères, el qui d'ailleurs n'aurait pu les articuler en 1624, sa situation étant trop précaire encore el secondaire à ce moment, etc.). Or, jamais Vollaire ne mêle à la discussion de l'au- thenticité du Testament la moindre allusion aux Mémoires.
3. Cf. L. Deiavaud, Rapports et notices, t. il, p. 259.
RAPPORTS ET NOTICBS, 77
1630^; mais ils sont aussi d'avis que le cardinal a com- mencé les Mémoires vers 1632- l63o-. Or, comment Richelieu a-t-il pu commencer en 1627-1630 une œuvre qu'il entreprenait parce qu'il renonçait à en écrire une autre, laquelle n'aurait été commencée qu'en 1632-1633? On voit à quel réseau de contradictions inextricables entraîne l'obscurité de la question des Mémoires. L'édi- teur du Testament politique déclare en 1688 qu'un docu- ment aussi important, œuvre du grand ministre, ne pou- vait pas « demeurer caché longtemps », La réflexion s'imposerait bien plus justement encore pour les Mé- moires"^.
On sait l'intérêt de l'ouvrage de Vigneul-Marville paru en 1699 sous le titre de Mélanges d'histoire et de littéra- ture. L'auteur, parlant de Richelieu, dit tenir ses rensei- gnements de personnes ayant connu le cardinal. Or, qu'é- crit-il? « On a su de ceux qui ont approché de plus près cette Éminence qu'après sa mort on ne trouva parmi ses papiers que ses traités de controverse et de piété, qui turent revus et portés au point que nous voyons par l'ordre de M'"* la duchesse d'Aiguillon qui aimoil la gloire de son oncle. D'ailleurs, il est constant que le cardinal n'ai'oit rien écrit touchant sa politique qu'il tenoit très secrète'*. » Voilà, en 1699, ce qu'un écrivain de Mélanges d'histoire et de littérature, instruit, se renseignant h des sources
1. Cf. llanotaiix, Maximes d'Étal, p. xin.
2. /{apports et notices, t. II, p. 350 et 252-253.
3. Testament polUviue, KJSS, iii-12, t. I, Avertissement, t Comme les mystères ne vivent ordinairement qu'un certain Age, qu'il n'osf pas pos- sible que (les «'crits de cette nature ne se contient à des gens peu dis- crets, il n'y a pas lieu de s'étonner s'ils tombent cnlin en des mains libé- rales qui sont bien aises d'en faire part à tout le monde. » Le mystère des Mémoires a duré autrement longtemps, et les indi.scrétions étaient cependant d'autant plus faciles (piil exislail une douzaine de copies du document (lisi)ersées un peu partout!
4. Vigneul-Marville, Mélanges d'histoire et de littérature, 1(399, t. 1, p. 166. 'Vigneul-Marville est le pseudonyme du P. Bonaventure d'Ar- gonne, ancien avocat devenu chartreux.
78 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
directes, sait de l'existence des Mémoires de Richelieu. Comme tous ses devanciers, il Tig^nore.
Ses successeurs ne seront pas mieux informés. L'abbé René Richard publie en 1702 une Histoire de la vie du R. P. Joseph Le Clerc du Tremblât/^. Il a eu des docu- ments précieux entre les mains, des relations manuscrites, des « journaux bruts », dit-il, une histoire manuscrite du P. Joseph par dom Daniien Lherminier, voire même V His- toire manuscrite de Richelieu du P. Le Moyne, et nous verrons plus tard ce qu'est cette histoire par rapport aux Mémoires. Mais, en fait de Afémoires de Richelieu, il ne connaît que le recueil d'Aubéry.
Les historiens du règne de Louis XIII au xvii" et au xviii® siècle, Michel Le Vassor, Le Clerc, ne soupçonnent pas l'existence des Mémoires^ .
En 1710, le marquis de Torcy classe au ministère des Affaires étrangères les archives du cardinal de Richelieu transmises par la famille, ef parmi lesquelles se trouve le manuscrit des Mémoires du cardinal, lesquels ne portent ni titre ni nom d'auteur. Il fait relier les /Mémoires et met sim- plement au dos : a Histoire du cardinal de Richelieu 3. » Il ne paraît pas savoir que c'est là une œuvre personnelle de Richelieu, parconséquent combien importante ! Et la famille ne le lui a pas dit! Il le sait si peu, ou plutôt il sait si bien le contraire, qu'il écrit dans un « projet d'estude » des docu-
1. Paris, j vol. in-12. Cf. G. Fagniez, le P. Joseph et Richelieu. Paris, Hachette, 1894, in-8°, t. I, p. 25, et le Véritable Père Joseph, capxicin, dans Ciniber et Danjou, Arcliives curieuses, 2° série, t. IV, p. 115 et suiv.
2. Michel Le Vassor, Hisl. fin règne de Louis XIII. Amsterdam, 1700- 1711, 19 vol. in-12; Le Clerc, ta Vie du cardinal-duc de Richelieu. Cologne, 1695, 2 vol. in-12.
3. Foncemagne le constate : Lettre sur le Testament politique, p. 134. Sur le travail de Torcy organisant en 1710 le déjjôt des Affaires étran- gères, voir L. Delisle, Orirjiae des Archives du ministère des Affaires étra7igères, dans Bibliothèque de l'Kcole des chartes, 1874, p. 356 et suiv.; Baschet, Hisl. du dépôt des Archives des Affaires étrangères, p. 124.
RAPPORTS ET NOTICES. 79
ments diplomatiques les lignes suivantes : « Ce qui a été ramassé par le cardinal de Richelieu est uniquement dans la vue de faire l'histoire ou plutôt le panégyrique de cet ambitieux ministre. » Donc, cette Histoire, le cardinal ne l'a pas écrite, 11 Ta seulement préparée. C'est ce qu'a ditTalle- mant; c'est ce que l'étude des papiers de Richelieu nous a précisément révélé. Quel intérêt, sans cela, le document, s'il existait, n'aurait-il pas pour Torcy? Torcy tient le travail au dos duquel il a mis : « Histoire du cardinal de Riche- lieu », pour si peu l'œuvre du ministre, et d'ailleurs pour une œuvre si médiocre, qu'il ajoute : « Je crois qu'une bonne histoire du ministère du cardinal de Richelieu..., où l'on s'appliqueroit moins à raconter des faits et décrire des batailles qu'à découvrir la source et la cause des mou- vements et des guerres dont l'Europe a été agitée pendant le dernier siècle, pourroit donner une grande connaissance decequeje souhaiteroissur cela '. » Écrirait-il pareille pro- position s'il savait qu'il a sous la main celte histoire rédi- gée par le plus qualifié des historiens, l'auteur même des événements dont il veut savoir « la source et les causes » ^ Dans sa Méthode pour étudier l'histoire, Lenglel du Fresnoy, eu 1713, parle de ceux qui, au xvii*' siècle, ont écrit des mémoires. Il ignore que Richelieu doive figurer dans le nombre : il ne connaît sous le titre de Mémoires de Richelieu toujours que le recueil d'Aubéry^. En 1716. Amelot de la Houssaye rédige une épitaphe en latin où il énumère les œuvres du cardinal : il ne parle pas des Mémoires^. En 1718, l'abbé Louis Legendre consacre aux
1. Bibl. nat., ins. Clairainbaull 519, fol. 327 r" et suiv.
2. Lenglel du Fresnoy, Méthode pour éladier Phisloire Paris, 1713, in-12, t. I, p. 91 et 312. t Le réj^ne suivant (celui de Louis .Mil) ne con- siste guère que dans la vie du cardinal de Itichelieu; mais ceux qui vou- dront connaître ce ministre devront lire les Mémoires de son ministère, qui ont été publiés par Auhéry en jilusieurs volumes. » Il n'y a que deu\ volumes.
3. « Scripsil et ipse (Richelieu), licel innumeris principalium onerum
80 MÉMOIRES DE lUCHELIEU.
œuvres de Richelieu une notice : même ignorance de noire document^. Nous arrivons au témoignage du P. Lelong dans la première édition de sa Bihlioihèque historique en 1719. Le P. Lelong connaît un manuscrit des Mémoires, il le cite, et non seulement il ne sait pas que l'œuvre soit de Richelieu, mais il sait justement le contraire, car il donne un nom d'auteur, et ce nom n'est pas celui du car- dinal. Nous reviendrons sur ce point^.
En 1722, le cardinal Dubois fait copier des extraits des Mémoires de Richelieu en vue d'une thèse particulière : son copiste ignore que l'œuvre soit de Richelieu; il l'ap- pelle : « Histoire manuscrite du cardinal de Richelieu. » Le cardinal Dubois, évidemment, l'ignore aussi^.
On soupçonne encore si peu, dans la suite, l'existence des Mémoires écrits par Richelieu que, lorsqu'en 1730 quelqu'un trouve dans les papiers de Mézeray les débuts des Mémoires sous le titre : l'Histoire de la mère et du fils, au commencement desquels, cependant, la marque per- sonnelle de la rédaction du cardinal est si manifestement visible, on n'ose pas l'attribuer à Richelieu et on publie le
curis distractus, TestoinetUnm polilicum : non disfiar huic libelle, (lominationis arcana continent!, queni sua manu prcescripserat Augustus, quo t]ui(li'ni teslaniento niliil utilius lani iirincipibus, tani eoruin adju- toribus, ad rempuhlicain bene adininislrandain », dans Richard, Paral- lèle du cardinal de Richelieu et du cardinal Mazarin. Paris, 1716, in-12, p. 304. L'abbé Richard {Ibid., p. 272) dit que Richelieu a laissé des documents d'où on a extrait le Testament politique. II ne connaît pas les Mémoires.
1. Louis Legendre, Noiirelle histoire de France. Paris, 1718, in-fol., t. I, p. 11.
2. Le P. Lelong, Bibliothèque historique. Paris, 1719, in-fol., p. 459, n° 8894. Sous le litre de Mémoires du. cardinal de Richelieu, le P. Lelong ne connaît (p. 466, n° 9089) que la publication de 1650, dons nous a\ons parlé plus haut. Et il cite des histoires manuscrites de Louis XIII, telles que celle de Mathieu de Morgues (p. 467, n° 9107), qui n'a pas été retrouvée.
3. Bibl. de l'Arsenal, ms. 2026, fol. 85 r°. L'extrait se réfère à un pas- sage des Mémoires de Richelieu, de 1629, que l'on retrouve dans l'édition Petitot, t. V, p. 188. Cf. Delavaud, dans Rapports et notices, t. II, p. 266.
RAPPORTS ET NOTICES. 81
document sous le nom de Mézerav, tellement on est loin de toute idée que le cardinal ait écrit ses Mémoires^.
Que Richelieu n'eût pas même été en mesure de pou- voir écrire ce document, ni à plus forte raison un autre beaucoup plus étendu, c'est ce qu'à la même date de 1730 l'éditeur de la correspondance de Richard Simon laissait affirmer à son auteur dans une lettre où celui-ci disait tenir d'un ancien collaborateur du cardinal, Louis du Laurens, prêtre de l'Oratoire, que « ce puissant génie était sujet à de certaines faiblesses qui no lui permettaient pas de s'ap- pliquer beaucoup à l'étude, outre que les grandes affaires dont il était chargé l'occupaient entièrement^ ».
Douze ans après, en 1742, Ph.-L. Joly, sous le titre d'Eloges de quelques auteurs françois, publie une nomen- clature des œuvres de Richelieu dont il donne un cata- logue comprenant quarante-trois numéros, avec des notices, travail critique abondamment informé^. L'auteur signale des lettres de Richelieu, les pièces de théâtre qu'on lui attribue, discute la part de collaboration du cardinal à ces œuvres, dégage ce qui peut être de lui, avec des citations à l'appui et des renvois aux sources. Ensuite, il aborde les œuvres historiques et se livre à une très longue discussion
1. Les critiques pensent que Mézeray tenait le document de la duchesse d'Aiguillon, qui le lui avait confié après la mort de Richelieu \lbid., p. 156). Les Dupuy avaient aussi fourni à Mézeray des mémoires (Méze- ray, Mémoires historiques et critiques. Amsterdam, 1753, in-12, t. I, p. VII, discours préliminaire).
2. Richard Simon, Lettres choisies, éd. Rruzen de la Martinière. Amsterdam, 173U, in-r2, t. I, p. 2. En 1733, Legendre de Saint-Aubin, parlant des œuvres de Richelieu, dit seulement que le cardinal « a com- mencé une histoire de Louis XHl », ce qu'il sait par le Testament poli- tique (Legendre de Saint-Aubin, Traité de l'opinion ou mémoires pour servir à l'histoire de l'esprit humain. Paris, 1733, in- 12, t. I, p. 30).
3. Ph.-L. Joly, Éloges de quelques auteurs françois. Dijon, P. Mar- leret, 1742, in-12, p. 260 et ^uiv. : « Plusieurs auteurs ont écrit l'his- toire du cardinal de Richelieu et personne n'a entrepris celle de ses ouvrages; c'est le but que je me propose pres(|ue uniquement. « L'auteur grossit facilement la bihliograi)hie de Richelieu on citant des lettres du cardinal publiées isolément de son vivant.
6
82 MEMOIRES DE RICHELIEU.
au sujet (lu Testament politique, qu'il croit authentique, et à V Histoire de la mère et du fils, qu'il attribue éga- lement à Richelieu i. Enfin, sous le numéro 39 de son cata- logue, il hasarde de donner le titre du manuscrit des Mé- moires conservé dans la collection Dupuy : « Extraits fort amples tirés de V Histoire (\ehonhli\\\ », attiré visiblement par la mention suivante qu'a ajoutée Dupuy et sur le sens de ' laquelle nous reviendrons : « composée par le commande- ment du cardinal de Richelieu », et, disant qu'il ne sait si c'est le même document que certain recueil conservé au ministère des Affaires étrangères : « Histoire de France sous Louis XIII », qui n'est autre chose, en effet, que le manuscrit original des Mémoires, il ajoute l'indication de deux autres copies des Mémoires conservées dans les col- lections de Colbert et de Séguier^. En rangeant ainsi des manuscrits des Mémoires dans une bibliographie de Riche- lieu, Joly a-t-il voulu dire que le contenu de ces manus- crits était l'œuvre du cardinal? Il semblerait. Il ne discute pas cependant l'attribution comme il a longuement discuté celle du Testament politique. Il se borne à ces mentions un peu incertaines et énigmatiques. L'insinuation a passé d'ailleurs inaperçue.
Elle passe si inaperçue que lorsque Voltaire, en 1752, rédige pour son Siècle de Louis XIV nn Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, il consacre, lui aussi, une notice aux œuvres de Richelieu, met en doute l'authenticité du Testament, de V Histoire de la mère et du fils et ne soupçonne même pas l'existence des Mémoires'"^. Ainsi que les philosophes de son temps. Voltaire a, toute sa vie, poursuivi Richelieu d'une haine vivace parce qu'il tenait le cardinal, sans
1. Éloges de quelques auteurs françois, p. 315 et suiv., 322 et suiv.
2. Ihid., p. 332-333.
3. Voir Œuvres complètes de Voltaire. Paris, Garnier, 1878, in-8°, t. XIV, p. 122-123.
RAPPORTS ET NOTICES. 83
doute, pour le fondateur du despotisme. Chaque fols que le nom de Richelieu peut venir sous sa plume, c'est l'oc- casion pour lui de prendre à partie Richelieu avec une violence passionnée. Il incrimine de Richelieu la moralité, les idées, les œuvres théologiques ou historiques, tout. Jamais il ne parle des Mémoires. 11 en ignore l'existence^.
L'auteur du Discours préliminaire placé en tête des Mémoires historiques et critiques de Mézeray, paru en 17532, l'ignore également, bien qu'il parle du projet de Richelieu d'écrire V Histoire de Louis XIII, et pense que V Histoire de la mère et du fils soit une partie de cette œuvre dont le reste lui est inconnu.
Pour l'abbé de Longuerue, en 1754, « le cardinal avait le goût des vers et du théâtre et non celui de l'histoire ». Lui, non plus, ne connaît pas les Mémoires^ .
Mais, témoignage enfin beaucoup plus important, le P. Griffet, l'auteur de la meilleure histoire que nous ayons du règne de Louis XIII, parue en 1758, les ignore aussi^. Nul historien n'a plus consciencieusement étudié le xvii^ siècle que le P. GrifiFet. Il a consulté beaucoup de fonds d'archives : celles de la famille de Richelieu, les manuscrits de Béthune et de Colbert où se trouvait une copie des Mémoires, de Coislin, où il y en avait une autre ^.
1. La |)olémique de Voltaire avec Foncemagne, à i)roposilu Testament poHti(/U(', a duré quinze ans (voir la bibliographie de celte poiémiijue dans G. Ilanotaux, Maximes d'État, notice préliminaire, p. xxi, note 1).
2. In-12, 1. I, loc. cit.
3. Longuernana. Berlin, 1754, in-S", p. 63.
4. Le P. H. Grillét, Hist. du règne de Louis Xlll. Paris, 1758, 3 vol. in-4°.
5. Il énumère ses sources dans sa i)réfare et les indique sommairement en marge de son œuvre. Lorstju'il mentionne (l. II, p. 766) ; « Mémoires du cardinal de Ricbelieu », on n'a pas de peine à constater qu'il s'agit d'un « mémoire » jjarliculier de Ricbelieu au roi, ici contre Saint-Simon, à propos de l'atlaire de Saint-Léger, et dont le texte est conservé aux Archives des A Ha ires étrangères, et nullenient des Mémoires. Le P. Grif- fai ayant consulté les archives de Richelieu, que lui a libéralement
84 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
Il publie en appendice des documents rédigés par Riche- lieu ou pour Richelieu en vue des Mémoires et utilisés en effet pour ceux-ci. Dans l'énuméralion de ses sources, il ne fait aucune allusion aux Mémoires du cardinal. Il dit simplement s'être servi d'une « Histoire manuscrite de Louis XIII », composée par le P. Le Moyne sur les papiers de Richelieu, que lui a confiée M™® d'Aiguillon. Nous ver- rons plus loin, encore une fois, le rapport de celle His- toire avec la question qui nous occupe.
Arrêtons-nous à la date à laquelle nous sommes arrivés. La preuve est donc faite que, jusque vers 1760, personne ne sait que Richelieu ait écrit ses Mémoires. Historiens, critiques, écrivains, nul n'est au courant de l'existence d'une œuvre aussi capitale que devrait être pour tous le récit fait par Richelieu des événements de son temps.
C'est en 116^ que Foncemagne hasarde, sur une erreur d'écriture, d'attribuer à Richelieu la rédaction d'une histoire manuscrite de Louis XIII qu'il rencontre. Suc- cès de cette attribution qui, acceptée sans contrôle par Fes>ret de Fontette et Petitot, est aujourd'hui tenue pour une vérité constante.
En 1764, l'érudit Foncemagne, discutant avec Voltaire la question de l'authenlicité du Testament politique de Richelieu, fait paraître une Lettre sur le Testament poli- tique dans laquelle il parle de l'idée qu'a eue Richelieu d'écrire l'histoire de Louis XIII ^. Il mentionne h cette
ouvertes le maiéchal-duc, petit-neveu du cardinal (préface, p. ix), il n'est guère admissible que personne ne lui ait dit ou qu'il ne soit pas arrivé à savoir que Richelieu avait écrit ses Mémoires et que des copies du texte de ces Mémoires existaient dans une douzaine de collections de manuscrits. 1. Paris, iinpr. de Le Breton, 17G4, in-8°, p. 133.
RAPPORTS ET NOTICES. 85
occasion le fait, fortuit pour lui, de s'être trouvé en pré- sence d'un manuscrit, en huit volumes in-folio, conservé au ministère des Affaires élrang^ères, — c'est le manuscrit tenu pour original des Mémoires^, — portant au dos le titre donné par Torcy : « Histoire du cardinal de Riche- lieu »; il écrit : « Un heureux hasard m'a fait tomber sur un manuscrit que f oserais presque vous annoncer comme l'original complet de cette histoire (de Louis XIII par Richelieu). L'écriture est d'un copiste, mais dans les cor- rections marginales et interlinéaires, qui sont en assez grand nombre, j'ai cru reconnaître celle du cardinal. Je dis original complet, parce que l'histoire v est continuée jusque vers la fin de 1638, au lieu que les deux volumes imprimés (de VHistoire de la mère et du fils) finissent en l'an 1619. ^j Et voilà la première mention, j'ajoute, le titre unique, sur lequel est fondée l'affirmation que Richelieu soit l'auteur des Mémoires publiés sous son nom !
Reprenons les détails de ce passage. Foncemagne dit « qu'un heureux hasard l'a fait tomber sur le manuscrit ». Il ne se doutait donc de rien auparavant, semble-t-il; il ignorait que Richelieu eût écrit ses Mémoires. Dans les corrections marginales, il croit reconnaître l'écriture de Richelieu; douteuse supposition. Mais, nous savons aujourd'hui que Foncemagne se trompe : il n'y a pas trace de l'écriture de Richelieu dans le manuscrit des Mémoires'^; ce que Foncemagne prend pour l'écriture de Richelieu est celle du compilateur : la base de son hypo- thèse est donc inexistante. Il ajoute : « J'oserois presque vous annoncer (ce manuscrit) comme l'original complet de cette histoire. » Il n'est pas sur; il hésite; il tente cette attribution avec circonspection. Mais un peu plus loin il s'enhardira et écrira : « Je crois pouvoir, sans témérité,
1. Dénommé aujourd'hui ms. K, Archives des Aflaires étrangères, France 4'J ;\ 56.
2. Voir plus haut, p. 44.
86 MÉMOIRES DE RICHELIEU.
VOUS assurer qu'elle (cette histoire) existe. « On voit dans quelles conditions incertaines, dubitatives et erronées a été émise l'hypothèse que Richelieu fut l'auteur des Mémoires^ sans preuve, sur une donnée fausse, relative h l'écriture, plus d'un siècle après la mort de l'auteur et par l'effet de l'imagination d'un critique se hasardant, quoi qu'il en dise, avec quelque « témérité » !
Bien que Foncemagne laisse entendre avoir découvert seul et comme par hasard l'identité du manuscrit des Affaires étrangères qu'il avait sous les yeux, il ne serait pas impossible que l'idée lui eût été suggérée par quelque commis du dépôt des Affaires étrangères. Avant lui, cer- tainement, on avait dû se demander si l'écriture qui se vovait sur le manuscrit des Mémoires ne serait pas celle de Richelieu. J'infère cette opinion des quelques indices suivants.
Le Dran, qui a été garde du dépôt des Archives des Affaires étrangères depuis 1720 et est mort en 1763, par- lant du manuscrit B, qui est le nom sous lequel on désigne le second manuscrit considéré comme original des Mé- moires, l'appelle : « Histoire manuscrite du cardinal de Richelieu corrigée de sa main. » Lui aussi croit voir l'écri- ture de Richelieu sur ce même manuscrit B'. On a mis en tête de ce manuscrit B, au xviii" siècle, ce titre rapporté : « Mémoires historiques sur le ministère du cardinal de Richelieu, avec des corrections de la main de Son Emi-
1. Dans un travail de lui sur les diiïërends entre Louis XIII et le Par- lement de Paris, étant amené à emprunter un passage aux Mémoires, il l'intitule : t Extrait de l'Histoire du cardinal de Richelieu faite par son ordre et corrigée de sa main » (Archives des Affaires étrangères, France 151)0, fol. 66 r°). Il a pris le litre mis au dos des volumes par Torcy : « Histoire du cardinal de Richelieu. » Instruit, par la lettre du Teslomenl polUiqne, il met ensuite « faite par son ordre ». Voilà poindre la thèse des Mémoires. Pour Le Dran, cependant, Richelieu n'est pas l'auteur du document; il n'a fait que le corriger; un autre a rédigé; cet autre sera plus tard « le secrétaire des Mémoires ». Dans un autre travail sur l'histoire des rapports de la France avec la Turquie, Le Dran
RAPPORTS ET NOTICES. 87
nence. » C'est l'écho de l'opinion de Le Dran^. Je trouve même cette opinion de Le Dran imprimée en 1730 dans une publication où elle a passé à peu près inaperçue et qui est une lettre anonyme écrite à un certain M. des Mai- zeaux. L'auteur, allant plus loin que Le Dran, dit en pas- sant, h propos d'autre chose, parlant des huit volumes in-folio que verra Foncemagne : « J'ai lu quelques volumes des Mémoires manuscrits du cardinal de Richelieu, com- posés par