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LES DERNIÈRES ANNÉES

DE

LA FAYETTE

CALMANX LÉVY, ÉDITEUR

DU IIEME AUTEUR

Format in-8°

LE COMTE DE MONTLOSIER ET LE GALLICANISME

LA COMTESSE PALLINE DE liEAUMONT.

LA BOURGEOISIE FRANÇAISE.

MADAME DE CUSTINE.

ETUDES D UN AUTRE TEMPS

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE

vol.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

IMPRIJIEUIF. CllAI.X, f.UE BEHGEHE, 20, PARIS. ~ 17870-9-92. (Eucre lorilleui)

ÉTUDES SOCIALES ET POLITIQUES

LES DERNIÈRES ANNÉES

DE

LA FAYETTE

1792-1834

PAR

A. BARDOUX

DE LINSTITUT

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

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AVANT-PROPOS

Ce second volume comprend toute la vie de La Fayette, depuis le jour il sortit de France pour éviter l'échafaud, le 20 août 1792, jusqu'à sa mort, le 9 mai 4834.

Des documents, récemment publiés à Vienne et tirés des archives autrichiennes, nous ont permis d'éclairer d'un jour nouveau l'empri- sonnement à Olmûtz de La Fayette, de sa femme, de ses filles et de ses deux compa- gnons, MM. de Latour-Maubourg et Bureaux de Pusy.

.AVANT-PROPOS.

Nous nous sommes attaché, dans le récit des faits qui suivent sa libération, à mettre en relief, d'après les correspondances, la véritable pensée de La Fayette, pendant les événements si dramatiques et si variés auxquels il a participé, et que nous apprécions (telle est, du moins, notre intention) avec une entière liberté d'esprit.

Nous ne dissimulons pas combien madame de La Fayette lui était nécessaire, et nous fai- sons une distinction dans le rôle politique du mari, entre l'époque sa femme ne vivait plus et le temps où, tout en restant elle-même et gardant ses propres opinions, son affection passionnée et clairvoyante ne cessait de le conseiller.

Nous n'avons pas cru devoir, sur certains points historiques répétés dans tous les livres, reprendre les détails d'événements connus. Nous n'écrivons pas l'histoire de la Restauration et celle de la révolution de Juillet ; mais, en

AVANï-PROPOS. m

relatant les faits essentiels qui se rattachent à La Fayette, nous les avons contrôlés et com- mentés par des lettres qui les expliquent et qui aident à mieux motiver le jugement déti- nitif de l'histoire.

A. B.

1" octobre 1892.

LES DERNIÈRES ANNÉES

DE LA FAYETTE

CHAPITRE PREMIER

LA FAYETTE A OLMUTZ I

La Fayette a passé la frontière. va-t-il? Il avait d'abord songé à la Hollande. Il aurait gagné La Haye et réclamé la protection du ministre d'Amérique. Il songeait ensuite à s'installer à Rotterdam chez un de ses amis, Pierre Paulus. Mais l'influence orangiste do- minait alors et toute sécurité disparaissait. L'Angleterre étant le seul pays oii l'on n'eût pas le pouvoir de le faire arrêter, il penchait vers l'Angleterre ^

Livrés à ces diverses pensées, ses amis et lui

1. Voir Mémoires de La Fayelte, t. III, p. 408.

Z LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE.

arrivèrent auprès du bourg de Bouillon, à sept lieues de la France. C'était à l'entrée de la nuit. Le feu d'une garde avancée leur apprit qu'ils étaient en présence des Autrichiens. Les chevaux étaient épuisés de fatigue et de soif et tout autour, le paj's n'était pas sûr. Bureaux de Pusy fut détaché pour se mettre en rapport avec le commandant du poste et demander la permission de traverser le bourg pour conti- nuer la route vers la Hollande. Le comman- dant, M. d'Harnoncourt, y donna son consen- tement; malheureusement, dans une rue, La Fayette fut reconnu. Il chargea alors Bureaux de Pusy de déclarer la vérité, en promettant de partir avant le jour. M, d'Harnoncourt exigea un passeport du général Moitelle, qui commandait à Namur. Bureaux de Pusy partit avec un officier autrichien, chargé de remettre les lettres du commandant.

Dès que le général eut ouvert le paquet, il poussa des cris de joie : « La Fayette ! La Fayette ! s'écriait-il ! Gourez sur-le-champ pour en avertir monseigneur le duc de Bourbon. »

LES DERNIEFIES ANNEES DE LA FAYETTE. S

On juge bien que le passeport fut refusé et l'ordre expédié de transférer les officiers fran- çais à Namur, sous bonne escorte.

Il n'y eut que Rivarol qui fut plus joyeux que le général autrichien. Dans un pamphlet publié à Liège (1792), il insulte La Faj^ette, le calomnie et compte sur la vengeance des Princes .

Avant de partir pour Namur, les officiers arrêtés, voulant se distinguer nettement des émigrés, signaient une déclaration collective, par laquelle ils déclaraient : qu'ils ne pouvaient être considérés comme des militaires ennemis, puisqu'ils avaient renoncé à leur place dans l'armée française, et moins encore, comme cette portion de leurs compatriotes, que des intérêts, des sentiments ou des opinions, absolument opposés aux leurs, avaient portés à se lier avec les puissances en guerre avec la France ; mais comme des étrangers qui réclamaient un libre passage que le droit des gens leur assurait.

La Fayette adressait ensuite à sa femme ses

4 l.ES DKUNI 1:;R1:s ANNKES de la FAYETTE.

adieux et lui apprenait son arrestation (Roche- fort, 21 août).

« Quelle que soit, disait-il, la vicissitude de la fortune, vous savez, mon cher cœur, que mon âme n'est pas de trempe à se laisser abattre ; mais vous la connaissez trop bien, pour n'avoir pas pitié du déchirement que j'ai éprouvé en quittant ma patrie, à laquelle j'avais consacré mes efforts, et qui eût été libre et digne de l'être, si les intérêts personnels n'avaient pas concouru à corrompre l'esprit public, à désorganiser les moyens de résis- tance au dehors, de liberté et de sûreté au dedans. C'est moi qui, proscrit de mon pays pour l'avoir servi avec courage, ai été forcé de traverser un territoire soumis à un gou- vernement ennemi, pour fuir la France qu'il m'eût été si doux de défendre. Un parti au- trichien était sur la route. Le commandant a cru devoir nous arrêter ; de nous allons être conduits à Namur. Mais je ne puis penser qu'on y ait la mauvaise foi de retenir plus

LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. o

longtemps les étrangers qui, par une déclara- tion patriotique et intentionnelle, ont eu soin de se séparer des Français émigrés pour des «^inions si opposées aux nôtres, et qui an- nonçaient l'intention de se rendre dans un pays neutre, la Hollande ou l'Angleterre... Vous connaissez mieux que moi la liste de tous les patriotes qui ont été massacrés soit par les Marseillais, soit par les ordres de MM. Pétion, Santerre et Danton. Il semble qu'ils se soient attachés aux hommes qui ont servi la liberté. Quant à moi, ma perte est ju- rée depuis longtemps; j'aurais pu, avec plus d'ambition que de morale, avoir une existence fort différente de celle-ci; mais il n'y aura jamais rien de commun entre le crime et moi. J'ai, le dernier, maintenu la Constitution que j'avais jurée.

» Vous savez que mon cœur eût été répu- blicain, si ma raison ne m'avait pas donné cette nuance de royalisme, et si ma fidélité à mes serments et à la volonté nationale ne m'avait pas rendu le défenseur des droits

6 LES DERNIEUES ANNEES DE LA FAYETTE.

constitutionnels du roi ; mais moins on a osé résister, plus ma voix s'est élevée, et je suis devenu le but de toutes les attaques.

» La démonstration mathématique de ne pouvoir plus m'opposer utilement au crime et d'être l'objet d'un crime de plus, m'a forcé de soustraire ma tête à une lutte il était évi- dent que j'allais mourir sans fruit.

» J'ignore à quel point ma marche pourrait être retardée ; mais je vais me rendre en An- gleterre, où je désire que toute ma famille vienne me joindre. Puisse ma tante accepter aussi le voj^age! Je sais qu'on retient les fa- milles des émigrés, mais ce sont celles des émi- grés armés contre leur pays ; et moi, grands dieux ! quel monstre oserait croire que je suis dans ce cas?...

» Je ne fais point d'excuse ni à mes enfants, ni à vous, d'avoir ruiné ma famille. 11 n'y a personne parmi vous qui voulût devoir sa for- tune à une conduite contraire à ma conduite. Venez me joindre en Angleterre ! Établissons- nous en Amérique ! nous y trouverons la liberté

LES DERNIERES ANXEESJ)E LA FAYETTE. 7

qui n'existe plus en France ; et ma tendresse cherchera à vous dédommager tous des jouis- sances que vous aurez perdues. » Adieu, mon cher cœur. »

Le caractère, les sentiments, les idées poli- tiques que La Fayette avait manifestés depuis son entrée à la Constitution, se retrouvent dans cette lettre si différente des envolées de la première heure, mais éloquente par la sim- plicité du cœur et toute vibrante encore des répugnances invincibles qui séparent en deux camps les amis de la Révolution. Il était loin de prévoir alors la suite d'infortunes qui l'at- tendaient et qui auraient accablé une âme moins forte que la sienne.

Les prisonniers furent conduits de Namur à Nivelle ; et là, gardés avec soin.

La Fayette put écrire à sa tante madame de Chavaniac et à M. de La Rochefoucauld. Mais cette dernière lettre ne parvint pas à son vertueux ami. L'amour de la liberté, si constant et si pur chez La Rochefoucauld,

8 LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE.

n'avait pu à Gisors sauver sa tête des mains des assassins*.

Pendant le séjour à Nivelle, le gouverne- ment autrichien donna l'ordre de s'emparer du trésor de guerre qu'on supposait emporté par La Fayette. Il fit observer froidement « que sans doute leurs Altesses Royales sen- taient qu'elles l'eussent emporté à sa place ». Pendant qu'il riait avec ses compagnons de cette injure, les commissaires, un peu confus, reconnaissaient qu'en défalquant le prix des chevaux vendus depuis leur arrestation, les prisonniers possédaient, entre eux tous, la va- leur de deux mois d'appointements. On sépara les captifs en trois parties : ceux qui n'avaient pas servi dans la garde nationale furent relâ- chés, avec défense de rester dans le pays ; les aides de camp de La Fayette furent enfermés dans la citadelle d'Anvers et n'en sortirent qu'au bout de deux mois ; La Fayette et ses trois anciens collègues à l'Assemblée natio-

1. Voir Mémoires de La Fayette, t. III, p. 411.

LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. 9

nale, Bureaux de Pusy, de Latour-Maubourg et Alexandre de Lameth, furent conduits à Luxembourg. Au moment du départ, le géné- ral ne put embrasser que son aide de camp Romeuf. Il le chargea de publier, après sa mort, cet écrit, témoignage de ses inébran- lables convictions politiques :

« J'avais bien prévu que si je tombais entre les mains des gouvernements arbitraires, ils se vengeraient de tout le mal que je leur ai fait ; mais, après avoir défendu contre les fac- tieux, jusqu'au dernier instant, la Constitution libre et nationale de mon pays, je me suis abandonné à mon sort, pensant qu'il valait mieux périr par la main des tyrans que par les mains égarées de mes concitoyens. Il fal- lait surtout éviter qu'un grand exemple d'in- gratitude nuisît à la cause du peuple, auprès de ceux qui ignorent qu'il y a plus de jouis- sances dans ur^ seul service rendu à cette cause, que toutes les vicissitudes personnelles ne peu- vent causer de peines. »

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rées des archives de Vienne rit que La Fayette avait con- hies à Berlin, g^ràce à la le et au prince Henri de . ijiiiencement de rann4>e 1704, jue le gouvernement dérlarât pas supporter plus longtemps lents de l'arrestation de La -Guillaume II commençait t -ment de la haine de l'Autri- inier. Le lo février 1794, t présente un rapport à -. dans hj^uel il rappelle.

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10 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

Huit jours après, les quatre prisonniers fu- rent conduits à Wezel. Il avait été tenu, rela- tivement à leur sort, un conseil de guerre auquel assistait le baron de Breteuil, repré- sentant des princes émigrés. On y convint que l'existence de La Fayette était incompatible avec la sûreté des gouvernements de l'Eu- rope.

Pendant trois mois, les prisonniers, gardés à vue, furent privés de toutes nouvelles et à ce point séparés les uns des autres que, Latour- Maubourg, ayant été informé, par l'indis- crétion de l'un des geôliers, d'une sérieuse indisposition de La Fayette, demanda qu'il fût permis au plus intime ami qu'il eût au monde, de recueillir son dernier soupir. On lui répondit que cela ne se pouvait pas. Peu de temps après, le commandant de la forte- resse et un commissaire auditeur se transpor- tèrent auprès de La Fayette, et l'invitèrent, au nom du roi de Prusse, à donner des con- seils contre la France, s'il voulait améliorer son sort. « Le roi de Prusse est bien im-

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. Il

pertinent, » répondit le prisonnier en haussant les épaules.

On le conduisit, avec Latour-Maubourg et Pusy, de Wezel à Magdebourg, ils furent détenus pendant un an jusqu'à la fin de jan- vier 1794. Quant à Alexandre de Lameth, il passa graduellement à l'état de liberté, qui lui fut accordé au bout de peu de mois ^ .

Les dépêches tirées des archives de Vienne établissent cependant que La Fayette avait con- servé quelques sympathies à Berlin, grâce à la princesse Wilhelmine et au prince Henri de Prusse. Dès le commencement de l'année 1794, ils obtinrent que le gouvernement déclarât qu'il ne voulait pas supporter plus longtemps les « désagréments de l'arrestation de La Fayette ». Frédéric-Guillaume II commençait à parler ouvertement de la haine de l'Autri- che contre le prisonnier. Le 13 février 1794, le ministre Thugut présente un rapport à l'empereur François, dans lequel il rappelle,

1. La Fayette en Autriche, par Max liùdinger, Wien 1878.

12 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

en termes formels, le désir maintes fois ma- nifesté par la cour de Prusse, de se débarras- ser de la surveillance de La Fayette et de ses compagnons.

Pendant que les négociations pour le trans- fert des prisonniers en Autriche traînent en longueur, revenons à madame de La Fayette que nous avons laissée en France.

Elle était restée à Chavaniac, auprès de sa tante; sa mère, la duchesse d'Ayen, et sa sœur, la vicomtesse de Noailles, étaient venues parta- ger sa solitude. Ce repos d'esprit n'avait pas duré longtemps. Il avait fallu se séparer, et Adrienne avait dit adieu (c'était le dernier) à sa mère et à sa sœur, obligées de retourner à Paris. Sa fdle aînée, bien qu'elle n'eût que quatorze ans, lui procurait quelques consola- tions. La lettre de son mari à l'Assemblée, son apparition courageuse à la barre, lui avaient apporté « toutes les jouissances qu'elle était accoutumée à trouver dans sa conduite».

Bientôt après, il l'avait engagée à venir le joindre à l'armée. Elle craignit que, dans l'ef-

LES DERNÎÈRES ANNÉES UE LA FAYETTE. IS

fervescence des esprits, son déplacement ne servît de prétexte aux calomnies, ou ne gênùt l'action de son mari. Elle se sacrifia encore une fois.

C'est à Chavaniac qu'elle apprit tous les évé- nements qui suivirent, et d'abord le 10 Août, et comment son père, le duc d'Ayen, et son beau-frère, le duc de Gramont, qui étaient aux Tuileries pour défendre le roi, avaient échappé aux dangers de cette journée, et enfin la ré- sistance de son mari à Sedan. Le 24 août, elle recevait de sa sœur, madame de Noailles, un billet qui lui apprenait que La Fayette élait hors de 'France.

L'ivresse de sa joie fut égale à son désespoir des jours précédents. Par un pressentiment qui tenait à sa perspicacité, elle brûla ou cacha les papiers compromettants; le 10 septembre 17912, le château fut investi à huit heures du matin. Un commissaire nommé Aulagnier, juge de paix au Puy, lui présenta un arrêté du Comité de sûreté générale, et une lettre de Roland, ministre de l'intérieur, qui ordon-

14 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

naient de la conduire à Paris avec ses en- fants \

Madame de La Fayette ne montra aucun ef- froi ; elle donna immédiatement les ordres du départ ; et, comme Aulagnier ouvrait son se- crétaire et s'emparait des lettres du général :

« Vous y verrez, monsieur, dit-elle, que s'il y avait eu des tribunaux en France, M. de La Fayette y eiit apporté sa tête, bien sûr qu'il ne se trouverait pas une action de sa vie qui pût le compromettre aux yeux des vrais pa- triotes.

» Les tribunaux, aujourd'hui, madame, dit Aulagnier, sont l'opinion publique. »

Madame de Chavaniac, quoique âgée de soixante-treize ans, déclara qu'elle ne se sépa- rerait pas de sa nièce. On arriva sans accident au Puy, malgré des cris furieux et des pierres lancées dans la voiture. Les membres du Di-

1. Voir procès-verbal du commissaire Aulagnier.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. lo

rectoire du département furent immédiatement convoqués. Madame de La Fayette déclara qu'elle se plaçait avec confiance sous leur pro- tection, parce qu'elle voyait en eux l'autorité du peuple et qu'elle la respectait. Elle de- manda ensuite que les lettres de son mari fus- sent copiées avant d'être envoyées à Paris et qu'une copie lui fût remise. Elle sollicita même la permission de lire tout haut ces lettres, et quelqu'un ayant manifesté la crainte que cette lecture ne lui fût pénible : ^c Au contraire, monsieur, reprit-elle, les sentiments qu'elles expriment me soutiennent et sont ma conso- lation. »

Cette lecture achevée et les copies terminées, elle démontra l'injustice de sa détention, et conclut en disant que si l'on persistait à la rete- nir comme un otage, le Directoire lui rendrait un grand service en obtenant qu'on lui laissât Chavaniac pour prison, et elle offrait sa pa- role de n'en point sortir. M. de Montfleury, président du Directoire du département, pré- senta cette requête à Roland, ministre de l'in-

16 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

térieur. Madame de La Fayette joignit à cette dépêche une lettre qu'elle écrivit à Brissot^ qu'elle connaissait, lettre tout empreinte de la courageuse fierté de son âme ^ :

« Au Puy, 12 septembre 1792.

» Monsieur, je vous crois réellement fana- tique de liberté; c'est un honneur que je fais en ce moment à bien peu de personnes. Je n'examine pas si ce fanatisme, comme celui de la religion, agit ordinairement contre son ob- jet, mais je ne saurais me persuader qu'un ami zélé de l'affranchissement des noirs puisse être un suppôt de la tyrannie ; je pense que si le but de votre parti vous passionne, du moins ses moyens vous répugnent. Je suis sûre que vous estimez, je dirais presque que vous respectez M. de La Fayette, comme un ami courageux et fidèle de la liberté ; lors même que vous le persécutez, parce qu'il a des opi-

1. Vie de madame de La Fayette, par madame de Lasteyrie, p. 243.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 17

nions contraires aux vôtres sur la manière dont elle peut être affirmée en France, soute- nue par un courage tel que le sien et par une fidélité inébranlable, ses serments peuvent s'opposer au parti que vous avez embrassé et à votre nouvelle Révolution. Je crois tout cela, et c'est pourquoi je m'adresse à vous, dédai- gnant de m'adressera d'autres. Si je me trompe, mandez-le-moi, ce sera la dernière fois que je vous importunerai. »

Après avoir raconté son arrestation et ce qui s'est passé devant le Directoire du dépar- tement, madame de La Fayette ajoute :

« J'ignore quelle sera la réponse de M. Roland. Il est aisé de voir que si elle est dictée par la justice, elle me rendra ma liberté indéfinie. Si elle est selon le vœu de mon cœur, elle me permettra de me réunir à mon mari, qui me demande en Angleterre, dès qu'il sera délivré de sa captivité, afin que nous allions ensemble nous établir en Amé-

48 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

rique, aussitôt que le voyage sera praticable. Mais si on veut absolument me retenir en otage, on adoucirait ma prison en me per- mettant de la choisir à Chavaniac, sur ma parole et sous la responsabilité de la munici- palité de mon village. Si vous voulez me servir, vous aurez la satisfaction d'avoir fait une bonne action, en adoucissant le sort d'une personne injustement persécutée, et qui, vous le savez, n'a pas plus de moyens que d'envie de nuire.

» Je consens à vous devoir ce service.

» NOAILLES-LA FAYETTE. »

Nous ne voulons pas refaire, après madame de Lasteyrie, le récit des souffrances de sa mère pendant la Terreur; nous ne pouvons que renvoyer à un livre touchant par sa sim- plicité et son éloquence sans apprêt. Nous ne citerons que quelques-uns des traits qui font le mieux connaître l'âme héroïque et profon- dément religieuse de madame de La Fayette.

Le Directoire du département avait décidé

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 19

que la commune d'Aurat fournirait chaque jour six hommes pour monter la garde à Ghavaniac. « Je déclare, dit-elle, que je ne donne plus la parole que j'ai offerte, si l'on met des gardes à ma porte. Choisissez entre les deux sûretés, je ne cumule pas ma parole avec des baïonnettes. » La garde fut supprimée, et la municipalité d'Aurat dut rendre compte tous les quinze jours, de la présence de madame de La Fayette.

Avant de se rendre à la prison volontaire de Ghavaniac, elle écrivait encore à Brissot :

« Après tout ce que votre crédit a fait, après tout ce que vous osez depuis quelque temps avec courage contre une faction meurtrière, je ne puis croire que vous ne puissiez et que vous ne vouliez obtenir du Gomité la révocation entière de son arrêté. 11 fut pris à une époque il craignait que l'opinion de M. de La Fayette ne pût soutenir quelques citoyens dans la fidélité à la constitution; je ne puis croire que vous n'obteniez pas que

20 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

l'ordre de M. Roland, qui ne s'appuie que sur cet arrêté, soit aussi révoqué et que ma liberté me soit rendue tout entière. Il est impossible qu'un certificat de résidence dans les fers des ennemis, pour s'être dévoué à la cause de la liberté, ne vaille pas à la femme de La Fayette les avantages que vaudrait à la femme d'un artiste le certificat qui répondrait qu'il voyage pour s'instruire de son art... Laissez les enne- mis étrangers assouvir leur haine contre un sincère ami de la liberté, ne vous unissez pas à eux pour le persécuter dans ce qui lui est cher. »

Le mari d'une de ses anciennes femmes de chambre, M. Beauchet, commis à la liquidation de la dette, allait et venait de Chavaniac à Paris, portant les lettres de madame de La Fayette. Il avait même communiqué aux mi- nistres une lettre d'elle au duc de Brunswick, le suppliant, comme chef des armées coalisées, d'ordonner la mise en liberté de son mari.

Elle alla plus loin, sur le conseil de

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 21

M. Morris, ministre des États-Unis à Paris, elle s'adressa au roi de Prusse : « Sire, lui disait-elle, dans l'ignorance affreuse je suis depuis cinq mois, des nouvelles de M. de La Fayette, je ne puis plaider sa cause; mais il me semble que ses ennemis et moi, parlons éloquemment en sa faveur, les uns par leurs crimes, l'autre par l'excès de sa douleur. Les uns prouvent sa vertu et combien il est redouté des méchants; moi, je montre combien il est digne d'être aimé. »

A3ant lu dans un journal une lettre de Klopstock le nom de La Fa3'ette était pro- noncé avec bienveillance, elle s'empressa de lui écrire. Elle profita du départ de deux plâtriers italiens qui retournaient chez eux, pour faire parvenir quelques lettres. Ainsi, d'après le conseil de Gouverneur Morris qui ne cessa pas d'être bon, elle lit appel au cœur de la prin- cesse d'Orange, sœur du roi de Prusse j madame de La Fayette reçut une réponse polie qui mit du baume sur ses blessures.

A la fin de mars 179;^, la trahison de

22 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

Dumouriez amena une recrudescence dans les persécutions. Les papiers de Ghavaniac furent de nouveau visités, sans qu'on y pût trouver rien de suspect. La mission du représentant du peuple Lacoste donna lieu à de nouvelles inquiétudes. Il avait dit, en passant à Aurat, qu'il fallait arrêter la citoyenne La Fayette. Elle crut utile d'aller le trouver à Brioude.

a J'ai appris, monsieur, lui dit-elle, qu'il est question d'emprisonner tous les ci-devant nobles, à l'occasion de la trahison de M. Du- mouriez; je viens vous déclarer que si, en toute circonstance, je serais charmée d'être la caution de M. de La Fayette, je ne puis l'être en aucune manière, de ses ennemis. D'ailleurs, ma vie et ma mort sont fort indifférentes à M. Dumouriez. On ferait mieux de me laisser dans ma retraite.

Citoyenne, répondit Lacoste, ces senti- ments sont dignes de vous.

Je ne m'embarrasse pas, monsieur, répliqua-t-elle, de savoir s'ils sont dignes de

LES DERNIÈRES ANNÉFS DE LA FAYETTE. 23

moi, je désire seulement qu'ils soient dignes de M. de La Fayette. »

Les nouvelles de Paris la tenaient dans une agitation continuelle. La journée du 31 mai, en assurant le triomphe des jacobins, aggrava sa situation. Il y eut cependant un rayon de soleil dans ses nuits de douleur et d'angoisses mortelles. Elle reçut, par l'entremise du mi- nistre des États-Unis, des nouvelles. Son mari lui écrivait de Magdebourg :

« Les cinq objets de ma tendresse sont donc toujours réunis à Ghavaniac, mon cher cœur, et dans un état de tranquillité qu'ils méritent trop bien, pour que j'osasse l'espérer! J'étais sûr que, d'un autre côté, le désir même d'ob- tenir ma liberté ne vous arracherait aucune démarche, ni aucune expression qui ne fût pas digne de vous; mais la manière dont vous m'en parlez répond tellement à mon cœur, que j'ai besoin de vous en remercier. Je vous ai associée à des destinées fort agitées et

24 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

actuellement fort tristes; mais je sais que vous trouvez quelque douceur à penser que votre tendresse et votre estime sont au premier rang des souvenirs de ma vie, des consolations de ma captivité solitaire et des épreuves d'un avenir qui, s'il me rend à ma famille, m'en laissera jouir plus que jamais.

» Je continue à être content de ma santé et particulièrement de ma poitrine, malgré le régime inverse de ce qu'il lui faudrait. Pen- dant une heure chaque jour, on me tire de mon trou pour avaler un peu d'air extérieur; j'ai des livres

» Adieu, mon cher cœur, je vous conjure tous de ne pas vous abandonner à des idées trop affligeantes, de vous occuper de l'espé- rance de nous revoir. 11 m'est impossible de croire que mon étoile soit tout à fait éteinte, puisque ma Dauvre tante, par un miracle de tendresse, a eu la force de résister à ce nouveau choc. Je l'embrasse de tout mon cœur, ainsi qu'Anastasie, Georges, Virginie et M. Frestel, qui est bien aussi de la famille.

LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. ^2d

» Adieu, adieu, je vous embrasse et je vous chéris de toute mon âme. »

Le désir d'aller le rejoindre fut plus violent que jamais dans Tâme de madame de La Fayette. Elle ne voulait cependant tenter de se séparer de madame de Ghavaniac que lors- qu'elle aurait assuré son sort et payé quelques dettes urgentes. Elle s'adressa à M. Morris, qui répondit de la manière la plus généreuse, lui offrant avec délicatesse l'argent nécessaire, et ajoutant que, si les circonstances lui faisaient perdre ce qu'il avançait, les Américains en répondraient. Les créanciers de La Fa^'ette furent ainsi payés. Tandis qu'à ce moment de la Révolution, beaucoup de femmes d'émigrés crurent nécessaire à la conservation de la for- tune de leurs enfants et à leur sûreté person- nelle, de faire acte de divorce ; chez madame de La Fayette, la conscience fut supérieure à toute autre considération. Elle n'adressait pas une demande, ne présentait pas une pétition, sans éprouver de la fierté à commencer tout

26 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

ce qu'elle écrivait par ces mots : La femme La Fayette.

Les biens de son mari furent mis en vente; elle alla protester « au district, contre l'injus- tice que l'on commettait en appliquant les lois sur l'émigration à celui qui, dans ce moment, était prisonnier des ennemis de la France ». Sa foi religieuse, très sincère, ne l'abandon- nait pas, au milieu des épreuves ; malgré les dénonciations, elle rassemblait, chaque di- manche, les femmes pieuses du village, et leur parlait de la vie future ; indifférente à ses droits seigneuriaux, elle se prêta « au triage des papiers entachés de féodalité ». Ces pa- piers furent emportés avec les bustes du roi et de Mirabeau, et anéantis. C'étaient les pré- liminaires de son arrestation. Le Comité ré- volutionnaire l'avait décidée.

Madame de La Fayette fut enfermée à la maison d'arrêt de Brioude. Sa tante, décrétée comme elle d'arrestation (janvier 1794), fut, à cause de son grand âge, laissée à Chavaniac. M. Frestel réussit à gagner le geôlier, et put,

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une ou deux fois, amener à la prisonnière ses enfants. Son courage était la ressource de tous ceux qui l'environnaient. Une seule pensée la plongeait dans une profonde affliction : elle venait d'apprendre que sa mère, la duchesse d'Ayen, sa sœur, la vicomtesse de Noailles, et sa grand'mère la maréchale, avaient été en- fermées à la prison du Luxembourg.

On était à la fin de mai 1793, lorsque l'ordre de la conduire à la prison de La Force, à Paris, parvint à Brioude. M. Frestel, l'ancien précepteur de La Fayette, emporta les petits bijoux des servantes de la maison, qui les of- fraient, afin de les vendre, pour éviter à ma- dame de La Fayette le transport en charrette, de brigade en brigade. Elle put dire adieu à ses plus jeunes enfants, leur faire ses dernières recommandations ; elle leur fit promettre, si elle mourait, de chercher tous les moyens possibles pour retrouver leur père. Sa fille aînée, Anastasie, était allée au Puy pour ob- tenir du représentant Guyardin la permission d'accompagner sa mère. Il refusa, en mêlant

28 LES DEUNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

des plaisanteries grossières à son refus. M. Fres- tel suivait la voiture, la plupart du temps à pied.

Madame de La Fayette arriva à Paris le 19 prairial, la veille de la fête de l'Être su- prême. Elle fut déposée à la Petite-Force. Madame Beauchet, son ancienne femme de chambre, prévenue par le conducteur, venait tous les deux jours à la porte de la prison. Elle s'assurait au guichet que son ancienne maî- tresse vivait encore, et elle l'écrivait à ses en- fants. L'histoire de la Révolution est pleine de ces dévouements obscurs qui relèvent la nature humaine et qui, à travers les crimes, n'ont jamais fait désespérer de sa grandeur. C'étaient les paysans de Chavaniac qui nourrissaient les jeunes enfants de La Fayette et leur vieille tante. On avait fait vendre le château et les meubles ; madame de Chavaniac ne put rache- ter que son lit; elle n'eut même pas la con- solation de garder le portrait de son père, uspendu à son chevet depuis la bataille de Minden.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETIK. 29

Au bout de quinze jours, madame de La Fa^'ette fut transférée au Plessis, l'ancien col- lège où son mari avait été élevé, et qui avait été transformé en prison. Elle y trouva sa cou- sine, la duchesse de Duras, et fut accueillie par elle de la manière la plus touchante*.

Depuis la loi da 22 prairial, le Tribunal révolutionnaire faisait exécuter soixante per- sonnes par jour; madame de La Fayette voyait chaque matin partir du Plessis quinze prison- niers pour l'échafaud. « L'idée qu'on sera bientôt de ce nombre, disait-elle, rend plus ferme pour un pareil spectacle. » Elle fit alors son testament. Nous y lisons ces lignes, l'image de son mari est toujours présente et la ligueur de son âme puritaine s'est gra- vée en traits ineffaçables : « Je pardonne de tout mon cœur à mes ennemis, si j'en ai, à mes persécuteurs, quels qu'ils soient, et même aux persécuteurs de ceux que j'aime, je prie Dieu de les combler de biens et de leur par- ie Voir Mes Prisons, par la duchesse de Duras.

30 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

donner, comme je leur pardonne. Seigneur, en . vous priant pour nos persécuteurs aussi sincèrement que votre grâce me l'inspire, vous ne rejeterez pas mes prières pour ce qui m'est cher, et vous nous traiterez selon la grandeur de vos miséricordes. Ayez pitié de moi, ô mon Dieu ! Je déclare que je n'ai cessé d'être fidèle à ma patrie, que je n'ai jamais pris part à aucune intrigue qui pût la troubler, que mes vœux les plus sincères sont pour son bon- heur, que les principes de mon attachement pour elle sont inébranlables, et qu'aucune per- sécution, de quelque part qu'elle vienne, ne peut les altérer. Un modèle bien cher à mon cœur me donne l'exemple de ces sentiments. Je remets, mes chers enfants, je remets mon âme entre vos mains!... Ayez pitié de moi, ô mon Dieu ! '■>

Madame de La Fayette passa ainsi cinquante jours, attendant la mort. On parvint à lui ca- cher que sa mère, sa sœur et sa grand'mère, la maréchale de Noailles, trois générations, avaient été immolées le 4 thermidor. Quelques

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 31

jours après, Robespierre tombait enfin. Le nou- veau Comité de sûreté générale, composé des Thermidoriens, chargea vers la fin de fructidor (septembre 1794), les représentants Bourdon de l'Oise et Legendre de visiter les prisons du Plessis et de décider du sort des prévenus. Tous furent délivrés, même madame de Duras.

Madame de La Fayette comparut la der- nière. On n'osa pas l'annoncer tout haut, comme on avait fait pour les autres. Ce fut à elle à dire un nom dont elle était accoutumée à se glorifier. Les représentants du peuple dé- cidèrent que son mari avait trop évidemment trahi pour qu'ils prissent sur eux de statuer, et qu'elle n'avait qu'à envoyer ses papiers au comité. Elle pria les commissaires de les pré- senter eux-mêmes. « Vous ne parliez pas ainsi, lui répondit Legendre, quand vous étiez si in- solente avec vos aides de camp. »

M. Monroë, qui avait remplacé Gouverneur Morris comme ministre des États-Unis, s'em- pressa d'aller la visiter, et de solliciter, mais sans succès, sa délivrance. La prisonnière fut

32 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

transférée rue Notre-Dame-des-Ghamps. Le Père Garrichon, le digne prêtre qui avait ac- compagné jusqu'au pied de l'échafaud ma- dame de Noailles, s'introduisit, comme me- nuisier, dans la maison de détention. Il vint apporter à madame de La Fayette des conso- lations et lui faire le récit des derniers mo- ments de sa mère, de sa grand'mère et de sa sœur.

Qui n'a lu dans la vie de madame d'Ayen la relation du Père Garrichon, ce violent orage qui éclate au passage des charrettes et qui faisait chanceler, sur sa misérable planche sans dossier, la vieille maréchale, dont le bon- net, soulevé par le vent, laissait passer les cheveux gris? Qui ne suit des yeux, sous ce ciel noir, traversé d'éclairs, madame d'Ayen et sa fille, s'inclinant sous la prière du courageux prêtre qui les accompagnait, sous un déguise- ment ? Et qui ne voit monter à l'échafaud madame la maréchale, dont il fallut échancrer le haut de la robe pour lui découvrir le cou ; et la duchesse d'Ayen, dont le bourreau arra-

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 33

cha le bonnet retenu par une épingle et une poignée de cheveux ; enfin Louise, sa fille, en robe blanche, dont la chevelure fut aussi pro- fanée, et disant à un jeune homme montant avant elle les degrés du supplice, et qui blas- phémait : « De grâce, monsieur, prononcez le mot de pardon ? »

Cette journée du 22 juillet 1794 avait enlevé à madame de La Fayette tout désir de vivre. Que lui importaient les souffrances physiques, dans sa chambre sans feu durant le rude hi- ver de 1795? Enfin, grâce au zèle persévérant de M. Monroë, grâce au dévouement de ma- dame de Duras, qui arracha l'adhésion de Le- gendre en allant le voir à sa toilette, l'élargis- sement de la prisonnière fut signé le 2 pluviôse (22 janvier).

Son premier soin en sortant de prison fut d'aller remercier M. Monroë et le prier de compléter son ouvrage en obtenant un passeport pour elle et sa famille. Elle n'avait qu'un but, rejoindre son mari, dont elle ne recevait plus de lettres et régler le sort de son fils. Son bon

3

34 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

sens la détermina à envoyer Georges en Amé- rique. Elle était sûre que c'était la pensée de M. de La Fayette. M. de Ségur procura à cet enfant, par l'intermédiaire de Boissy d'Anglas, un passeport sous le nom de Motier M. Frestel en obtint un autre sous le nom de Russe!; madame de La Fayette lui remit une lettre pour Washington.

a Monsieur, disait-elle, je vous envoie mon fils .. Celui qui vous remettra cette lettre a été depuis nos malheurs notre a[)pui, notre ressource, notre consolation, le guide de mon fils... C'est aux soins généreux de cet ami que mes enfants doivent la conservation de la vie de leur mère... Mon vœu est que mon fils mène une vie très obscure en Amérique; qu'il y reprenne des études que trois ans de mal- heurs ont interrompues, et qu'éloigné des lieux qui pourraient ou abattre ou indigner trop fortement son âme, il puisse travailler à se rendre capable de remplir les devoirs d'un citoyen des États-Unis, dont les sentiments et

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 3o

les principes seront toujours d'accord avec ceux d'un citoyen français... Je supplie M.Washing- ton d'agréer avec bonté l'hommage de ma confiance, de mon respect et de mon dévoue- ment. »

Au moment oij elle se séparait de Georges, elle trouva des forces dans la conviction que c'eût été l'avis de son mari. Pour se refaire le cœur, elle passa avec ses filles quelques jours à Chavaniac, racheté par sa tante, grâce à la vente des diamants que madame de Gramont avait mis à sa disposition. Cette sœur adorée était venue avec son mari à pied de Franche- Comté, en passant par Paris, pour revoir en Auvergne madame de La Fajette. C'est à peine croyable. Ils évitaient ainsi de rencontrer les Terroristes dans les voitures publiques ; et, comme ils n'avaient pas assez d'argent pour aller en poste, ils amenaient leurs trois petits enfants qu'on avait placés dans des paniers, suspendus aux flancs d'un cheval.

Madame de La Fayette repartit bientôt pour

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36 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

Paris, afin de prendre le passeport si désiré, que le crédit de son oncle, M. de Ségur, lui faisait obtenir. En attendant, elle prit posses- sion des biens que sa mère possédait en Brie et qu'un décret venait de restituer aux héri- tiers des condamnés. Elle pourvut au sort de toutes les personnes dont elle était la res- source.

Enfin ce passeport fut délivré. Ses deux filles et elle partirent sur-le-champ pour Dun- kerque et s'embarquèrent le 5 septembre pour Hambourg sur un bâtiment américain. Après huit jours de navigation, madame de La Fayette arrivait à Altona, habitait sa sœur, madame de Montaigu, et leur tante, madame de Tessé. Les Mémoires de madame de Mon- taigu qu'a rédigés M. Callet donnent sur cette réunion douloureuse des détails émouvants*. « Ses malheurs avaient beaucoup changé ma- dame de La Fayette, mais on voyait encore dans ses traits, sous la marque de ses souf-

1. A nne-Paule- Dominique de Noailles, marquise de Mon- taigu, par Auguste Callet, Rouen, 1859, 1 volume.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 37

frances, un calme surprenant, et avec cela un air de résolution qui avait quelque chose d'étrange et de tout à fait imposant. » Les deux sœurs étaient si émues qu'elles furent longtemps sans pouvoir se parler; elles con- naissaient l'une et l'autre la journée du 22 juillet, et dans leur silence, coupé de larmes, elles ne pouvaient en détacher leurs pensées.

II

Depuis son arrestation, La Fayette avait trouvé dans la princesse d'Hénin une admi- rable amie. Elle s'était réfugiée en Angleterre. La plupart des lettres que le général put écrire, pendant la première partie de sa cap- tivité, lui furent adressées, et c'était elle qui s'efforçait de faire parvenir à tous des nou- velles et des consolations. Remplir une pa-

38 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

reille mission, dans des temps si troublés, était plus que difficile et compromettant.

Sa correspondance avec la princesse d'Hé- nin montre bien l'état d'âme du prisonnier, son énergie morale et sa tendresse pour ceux qui l'aimaient. Ce qu'était la prison de Magde- bourg est indescriptible. Imaginez une ca- verne pratiquée sous le rempart de la citadelle, et entourée d'une haute et forte palissade. Après avoir ouvert quatre portes armées de chaînes, cadenas, barres de fer, on parvenait, non sans peine et sans bruit, à un cachot large de trois pas et long de cinq et -demi. Le mur du côté du fossé était moisi par l'humidité ; celui du devant laissait voir un peu de jour par une fenêtre grillée. Le prisonnier avait quelques livres, dont on avait déchiré les feuillets blancs. Ni encre, ni plume, ni papier. Il avait pu cacher une feuille et il écrivait avec un cure-dent et du noir délayé dans du vinaigre. La fièvre et l'insomnie le rongeaient^

1. Correspondance, t. IV, pp. 220 et suivantes.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 39

Quelques soins que missent les geôliers à le priver de toutes nouvelles, il avait appris l'abominable meurtre de La Rochefoucauld, et ce qu'il appelle ïassassinat du roi : « Vous sentez, disait-il, avec quelle ardeur j'attends les nouvelles de ma famille et les vôtres. Je vous recommande surtout une discrétion invio- lable 1 II y va de la fortune et de la vie de quiconque, soumis à ce gouvernement, se se- rait dévoué pour nous être utile. » Mais les sentiments politiques de La Fayette, en ces douloureux moments, sont plus nettement ex- primés, dans une éloquente lettre écrite de ce cachot de Magdebourg le 27 mars 1793, à M. d'Archinholz, rédacteur à Hambourg, d'un journal intitulé la Minerve, et auteur distin- gué d'un ouvrage sur la guerre de Sept ans. M. d'Archinholz avait rendu justice à la con- duite politique de La Fayette et lui avait donné une publique approbation.

Après l'avoir remercié, après avoir rappelé qu'il avait déplu aux Jacobins, en blâmant leur usurpation des pouvoirs, La Fayette ajoute:

40 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

« Quant à mes rapports avec le roi, j'eus toujours son estime, jamais sa confiance, sur- veillant incommode pour lui, haï de ses en- tours, je cherchais à lui inspirer des senti- ments et des démarches utiles à la Révolution, à garantir ses jours et sa tranquillité. Lorsque après son évasion, l'Assemblée constituante lui offrit de nouveau la royauté, je crus devoir unir ma voix à la presque unanimité des vo- tants de ce décret, j'ai depuis réclamé contre la licence qui menaçait sa personne et arrê- tait l'exécution des lois ; je proposais enfin, mais bien inutilement, qu'avec l'aveu de l'As- semblée et une garde patriote, il allât à Com- piègne mettre ses jours en sûreté, manifester sa bonne foi, et par peut-être assurer la paix 1 La dernière fois que je le vis, il me dit en présence de la reine et de sa famille, que la constitution était leur salut, que lui seul la suivait. Il se plaignit de deux décrets incons- titutionnels, de la conduite du ministère jaco- bin relativement à l'armée et souhaita que les ennemis fussent battus. Vous parlez, monsieur,

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 41

de sa correspondance avec eux ; je l'ignore encore; mais d'après ce que j'ai pu apprendre de son horrible procès, je pense que jamais le droit naturel et civil, la foi nationale, l'inté- rêt public, ne furent violés avec tant d impu- deur. »

Et, après s'être ainsi exprimé en toute liberté d'esprit sur ses rapports avec Louis XVI, il terminait cette précieuse lettre par ces mots qui aident à connaître son caractère!

« Dans la sincérité de mon cœur, je vous lègue, monsieur, cette consolante vérité : il y a plus de jouissance dans un seul service rendu à la cause de l'humanité, que la réunion de tous ses ennemis et l'ingratitude même des peuples ne peuvent jamais causer de tour- ments. »

C'est dans ses lettres à madame d'Hénin que nous suivons les combats qui se livraient dans l'âme de La Fayette au fur et à mesure

42 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

que les crimes de la Terreur lui étaient ré- vélés.

La jouissance que lui donnait un rayon de soleil qu'il put savourer une heure par jour, d'après l'ordre du médecin, le bonheur qu'il éprouva en revoyant l'écriture de sa femme, en apprenant des nouvelles de sa famille, de ses amis, ne pouvaient distraire sa pensée des échafauds qui restèrent dressés dans cette lugubre année 1793 ^ Mais de tous les meurtres, il en était un qui revenait sans cesse à son esprit : « le nom de mon malheu- reux ami La Rochefoucauld, s'écriait- il, se présente toujours à moi... Ah! voilà le crime qui a profondément ulcéré mon cœur ! » Et nous trouvons pour la première fois en lui, la trace de ce désenchantement qui saisit toujours à certaines heures les hommes publics qui ont le plus donné aux autres leur pensée et leur âme. La Fayette écrit, en se rappelant l'assas- sinat de Gisors, ces mots mélancoliques : « La

1. Lettres à la princesse d'Hénin, correspondance, t. IV, juin et juillet 1793.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 43

cause du peuple ne m'est pas moins sacrée ; je donnerais mon sang goutte à goutte pour elle ; mais le charme est détruit. » Et dans une autre lettre à la princesse d'Hénin, nous lisons sous une forme différente l'expression du même sentiment : « L'injustice du peuple, sans diminuer mon dévouement à celte cause, a détruit pour moi cette délicieuse sensation du sourire de la multitude. » Il ne faut pas tou- jours croire sur parole ces adorateurs de popularité. Ce sont des amoureux. Le charme renaît à la première occasion, et La Fayette septuagénaire, se retrouvant en face de l'objet de sa passion, se remettra à croire à ses caresses avec la même crédulité qu'autrefois.

S'il avait reçu dans sa prison des nouvelles de sa femme et de ses enfants, c'était grâce à l'intervention du gouvernement des États-Unis. Washington entreprit pour la délivrance de son ami, auprès du roi de Prusse et de l'em- pereur d'Autriche, plusieurs démarches qui furent inutiles; mais du moins les représen- tants du gouvernement américain, soit à Paris,

44 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

soit à Londres, par des avances d'argent, continuèrent de venir en aide à la famille de La Fayette et à lui. Dans une lettre à M. Pinkney, ambassadeur en Angleterre, il le remercie d'avoir déposé à une banque deux mille florins, qu'il employait au fur et à mesure de ses besoins, et en même temps, il bénit Charles Fox et ses amis, qui, sans se laisser ébranler par les impressions du moment, soutenaient dans le Parlement que l'Angleterre ne devait pas entrer dans la coalition .

Les longs mois d'automne s'écoulent sans modifications dans le sort du prisonnier. Vai- nement il avait écrit au duc de Saxe et au nouveau roi de Prusse ; l'un avait répondu par des injures, l'autre n'avait rien répondu du tout.

Il avait appris l'arrestation de madame de La Fayette à Brioude, sa , dignité, son cou- rage ^

1. Correspondance de prison, p. 252 et 256.

LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. 4o

« Je connais trop l'élévation de son âme, disait-il à la princesse d'Hénin, pour que sa conduite angélique ne fût pas prévue par moi; mais je sens combien elle a augmenter la vénération et l'attachement de ceux qui avaient été moins à portée de l'apprécier. »

Mais les moyens de correspondance avec son amie cessèrent. Il apprit qu'il allait quitter la prison de Magdebourg pour être transporté à Neisse, plus près des frontières du royaume de Pologne. C'était au moment de nouvelles anxiétés sur le sort de sa femme et de ses enfants déchiraient son cœur, qu'il voyait sa solitude devenir plus complète et son tombeau plus muré. Il fait ses adieux à la princesse d'Hénin et à ceux qu'il aime :

« Adieu donc, ma chère femme, mes en- fants, ma tante, vous aussi, mon excellente amie, plus excellente que jamais dans le malheur et que je chérirai jusqu'à mon der- nier sou{)ir. »

46 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

Il eut cependant une lueur d'espoir. Il crut qu'il pourrait compter sur la sympathie du roi de Pologne. Il lui écrivit avant de quitter la prison de Magdebourg le 3 janvier 1794 et lui envoya M. de la Colombe, un de ses fidèles aides de camp.

L'insurrection de Kosciusko empêcha cet ami de franchir la frontière.

L'Europe se taisait sur cet inique emprison- nement, et, d'autre part, Stanislas Auguste était à la veille de sa déchéance : « Me voici, écrivait La Fayette, arrivé à la forteresse de Neisse, me voici au fond de l'infortune. »

Son compagnon, M. de Latour-Maubourg, avait été transféré à Gratz; madame de Mai- sonneuve, sa sœur, obtint la permission de l'y rejoindre. Elle l'accompagna ensuite dans la prison de Neisse, et ne le quitta que lorsqu'il fut conduit en Autriche. « Je n'ai été favorisé dans mes cachots d'aucune apparition, disait La Fayette à Latour-Maubourg, le 6 mai 1794; mais j'imagine que les anges consolateurs doivent avoir la même physionomie que celle

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 47

de votre sœur. » Il ne pressentait pas que les anges allaient bientôt aussi venir le consoler dans sa prison sous les traits de madame de La Fayette et de ses fdles, mais, en attendant, ce bonheur, les nouvelles, qui lui parvenaient si difficilement, n'étaient relatives qu'à de continuelles exécutions. Celle de M. de Males- herbes l'avait profondément ému.

Il était plongé dans une infinie tristesse, quand il apprit que Bureaux de Pusy, Latour- Maubourg et lui, allaient être remis par la Prusse entre les mains de l'empereur d'Au- triche.

C'est ce qui eut lieu le 17 mai 1794. Les négociations entre les deux cours avaient été longues. Enfin une note du 22 avril, signée d'AvensIeben, informait Leherbach de la con- clusion de l'affaire. Le commandant autrichien de Mahren avait été désigné pour prendre livraison des prisonniers à Troppau. Ils furent de conduits à la prison d'Olmûtz. Séparés, dès le premier jour, sans qu'il fût permis à l'un de savoir la moindre nouvelle de l'exis-

48 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

lence des deux autres, ils devaient, après une tentative d'évasion, éprouver, de la part du gouvernement autrichien, les raffinements de vengeance que Charles Fox a flétris de son éloquence à la tribune du Parlement britan- nique et que Silvio Pellico devait plus tard retrouver, pour les stigmatiser à son tour dans ses mie pngio7iiK

Depuis son entrée dans ce cachot jusqu'au mois de juillet 1797, il ne fut pas permis à La Faj^ette d'écrire un seul mot; mais au mois d'octobre 1794, le docteur Bollmann, médecin hanovrien, qui, de concert avec des amis réfugiés en Angleterre, avait déjà tenté de le servir, se rendit à Olmûtz et parvint à lui faire remettre un billet il lui apprenait l'existence de madame de La Fayette. En même temps Bollmann annonçait au prison- nier l'intention de travailler à son évasion. La Fayette lui écrivit à l'encre de Chine sur la marge d'un roman :

1. Bûdinger, La Fayette in Ocsterreich.

LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. 49

« Que ne puis-je, mon sensible et généreux ami, vous exprimer toute la reconnaissance dont mon cœur est pénétré. La nouvelle de votre passage avait ranimé mon espoir; celle qui m'annonce votre retour, en me rassurant sur le sort de ma famille et de plusieurs de mes amis, m'a fait éprouver une joie bien vive. Ma femme et mes enfants se portent bien. C'est beaucoup pour mon cœur de le savoir; mais ce n'est pas encore assez. Ma famille est-elle toujours à Chavaniac et doit- elle y rester jusqu'à ce que je sois hors des griffes coalUionnaires? J'ai dans le même lieu ma tante dont vous avez peut-être entendu parler. sont et comment se portent les fa- milles de mes deux compagnons? La mère et la femme de mon malheureux ami La Roche- foucauld sont-elles hors de prison*.

1. Statement of Ihe attempted rescuc of gênerai La Fayette, from Olmutz.

The fullowing account is proposée! from thc personal nar- rative and conversation of colonel Huger by one of this family.

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50 LES DERNIÈRKS ANNÉES DE LA lAYETTE.

» Quoiqu'on m'ait ôté avec une singulière affectation, quelques-uns des moyens de me tuer, je ne compte pas profiter de ceux qui me restent et je défendrai ma propre constitution aussi constamment, mais vraisemblablement avec aussi peu de succès que la Constitution nationale. Mes forces sont encore bonnes et si l'on m'obtenait mon passeport, je rejoindrais lestement mes amis; mais ma poitrine souffre beaucoup, je regarde ma promenade tous les deux jours, comme le plus efficace remède... je sors, tous les jours impairs, en redingote unie, avec un chapeau rond, et je ne suis point avec un officier, mais avec le prévôt- geôlier, qui a l'uniforme de caporal. C'est après demain dimanche que je me promène. »

(Sur la marge du livre, l'avis suivant était écrit avec du jus de citron) :

« Je n'ai pas le temps, mon cher ami, d'en- trer dans aucun détail*. Je le ferai si le doc-

1. Il s'agit du médecin de la prison, avec qui s'était lié M. Bollmann.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 51

leur de la prison consent à me porter un autre livre; je dirai seulement que toutes les précautions sont prises contre les moyens ordi- naires d'évasion et qu'il ne nous reste à tenter qu'une entreprise tout à fait imprévue. Mes amis Latour-Maubourg et Pusy en sont con- vaincus. C'est pour cela que j'ai demandé la permission de me promener et qu'ils n'ont pas voulu la solliciter pour eux-mêmes, afin que j'aie plus de chance pour m'évader. Plus l'entreprise semble téméraire, plus elle sera inattendue et pourra réussir. »

C'est tout un roman que l'histoire de la tentative d'évasion de La Fayette.

On se souvient que lors de son premier voyage en Amérique, il avait débarqué à North-Island, sur les terres du major Huger. Son fils, après avoir fait ses études de chirurgien à Londres, s'était rendu à Vienne. Dans un café qu'il fréquentait, il rencontra le docteur Bollmann, de Hanovre. C'était en octobre 1794; ils causèrent des États-Unis, des services

52 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

rendus par La Fayette. Le docteur Bollmann confia à M. Iluger, qu'il avait connu en An- gleterre, des amis du général, Lally-ToUendal, M. et madame Church, de New-York, le major Pinkne}^ ministre plénipotentiaire, et qu'il avait reçu d'eux la mission affectueuse de découvrir la prison La Fayette était enfermé, afin de tenter tous les moyens pour le délivrer. Bollmann ajoutait qu'après avoir visité plusieurs places fortes, il s'était rendu à Olmiitz, que il s'était lié avec le chirurgien, avait su par lui la prison de La Fayette, avait fait parvenir aussi au général des nouvelles de ses amis et un plan d'évasion. Bollmann demanda à Huger de l'aider dans son entreprise. L'offre fut immédiatement acceptée.

La Fayette fut informé de leur arrivée à Olmiitz, et il fut convenu qu'ils se rencontre- raient le jour de sa promenade, et qu'au mo- ment où ils se croiseraient et se salueraient, le général passerait un mouchoir blanc sur son front. Ce serait le signal.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 53

Les deux amis envoyèrent leur voiture en avant jusqu'à un village appelé Hoff, à quelques milles d'Olmiitz. Le jour de la pro- menade étant arrivé, Huger et Bollmann montèrent à cheval. La Fayette agita son mou- choir en les apercevant. Les deux jeunes gens donnèrent de l'éperon et s'élancèrent en avant. Le général était descendu de son phaéton, entendant le pas rapide des chevaux, il saisit par la poignée l'épée de son gardien et essaya de la tirer; une lutte était engagée, quand les deux cavaliers arrivèrent. Le gardien avait saisi La Fayette par la gorge; Bollmann vint à son secours, il mit sa main dans la bouche du prévôt qui criait de toutes ses forces au secours, et fut cruellement mordu. Huger remit à La Fayette son cheval et deux pistolets de poche, et lui dit en anglais : Go to Hoff, allez à Hoff, l'un de nous vous suivra immé- diatement. Le village de Hoff était inconnu du général, il prit ce nom pour la préposition an- glaise off, et il crut qu'on lui disait simplement d'aller en avant. Bollmann put retrouver

54 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

l'autre cheval et prit en croupe Huger. Ils espéraient suivre La Fayette ; mais le cheval ruant avec violence renversa les deux cavaliers et s'évada. Avant qu'il fût rattrapé, l'alarme était donnée. On tirait des coups de fusil sur les remparts ; Huger décida BoUmann à re- monter à cheval et à fuir. Il resta seul.

Bientôt entouré de soldats, il fut conduit à la forteresse. Cependant La Fayette ignorait dans quelle direction il marchait. Il prit un peu au hasard la route qui lui parut devoir le rap- procher de la frontière. Il se trompa. Après avoir parcouru rapidement une distance d'à peu près trente milles, il se trouva aux abords de Sterneberg. Son cheval était épuisé de fatigue. Il s'adressa à un paysan dont la figure lui inspirait confiance et lui dit qu'il avait besoin d'un guide et d'un cheval pour continuer son voyage. Le paysan répondit qu'il allait s'en occuper. Mais il se hâta d'aller avertir la police, et, peu d'instants après, le général était saisi et conduit devant un ma- gistrat. Il se défendait avec calme et présence

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 55

d'esprit, quand un jeune homme s'écria : « crois que c'est le général La Fayette. » Tout espoir étant perdu, le général avoua son iden- tité et fut le lendemain ramené à Olmiitz.

De son côté, le docteur Bollmann était ar- rivé seul à Hoff. Il attendit jusqu'à la nuit. II reprit alors avec sa voiture la route que Huger et lui avaient eu l'intention de faire suivre à La Fayette. Il entra en Silésie, erra quelque temps sur la frontière; mais il fut arrêté au village de Waldenburgh, remis entre les mains du gouvernement autrichien et con- duit à Olmiitz. 11 occupa dans la forteresse une cellule proche de celle de Huger, qui y était détenu déjà depuis trois semaines, et fut traité avec la même dureté que son compagnon. La police autrichienne était convaincue qu'un grand complot existait et que les deux amis avaient des complices. Huger fut menacé de la torture pour lui arracher des aveux. Au bout de quatre mois, il fut clairement prouvé qu'il ne s'agissait pas d'un complot politique. Le régime de la prison fut alors adouci. Enfin,

50 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

après huit mois de prévention, les deux amis furent condamnés à un mois de travaux forcés et, après l'exécution de leur peine, con- duits à la frontière.

La solitude se fit plus complète autour de La Fayette. Plus de promenade, plus de livres; aucune lettre ne lui parvint.

Cependant madame de La Fayette ne perdait pas de vue un seul instant le but qu'elle voulait atteindre; un certain nombre d'émigrés qui habitaient Hambourg, près d'Altona, venaient lui rendre visite. Leur conduite vis-à-vis du général aurait pu lui inspirer de l'amertume; il n'y en avait pas trace en elle. « Elle ap- préciait la conduite de ceux dont elle avait le plus à se plaindre avec une justice indulgente*. »

Malgré l'inexprimable douceur de se réunir à madame de Montaigu, elle ne resta à Altona que le temps nécessaire pour obtenir de M. Parish, consul des États-Unis, un passe- port. Gomme il était défendu à tout Français

1 . Vie de madame de La Fayette.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 57

d'entrer en Autriche, elle descendit à Vienne, sous le nom de Motier, citoyenne de Hartford, dans le Gonnecticut, un des États le général et sa famille étaient naturalisés. Elle était recom- mandée à la comtesse de Rumberck, sœur de M. de Cobentzel, qui fut charmante.

D'après son conseil, madame de La Fayette s'adressa au vieux prince de Rosenberg, grand chambellan, qui avait eu quelques rapports avec la famille de Noailles. Elle ne lui coniia son nom qu'après avoir été reçue par lui. Le prince, touché de sa demande, lui obtint une audience de l'empereur, à l'insu des ministres.

Ses h lies l'accompagnaient. Reçue avec po- litesse, elle demanda uniquement la permission de partager la prison de son mari.

« Je vous l'accorde, répondit l'empereur; quant à la liberté, cela me serait impossible, mes mains sont liées. »

Après lui avoir exprimé sa reconnaissance, madame de La Fayette le pria de lui permettre de s'adresser directement à lui pour les de- mandes qu'elle aurait à faire. « J'y consens.

58 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

reprit l'empereur, ignorant le régime d'Olmûtz; mais vous trouverez M. de La Fayette bien nourri, bien traité. J'espère que vous me ren- drez justice, votre présence sera un agrément de plus. Au reste, vous serez contente du com- mandant. Dans les prisons, on ne connaît les prisonniers que par leurs numéros; mais pour votre mari, on sait bien son nom. »

Elle sortit heureuse de cette audience; mais elle fut forcée de passer encore huit jours à Vienne, pour y presser l'expédition du permis d'entrée dans la prison. Durant cet intervalle, elle vit mesdames d'Ursel et de Windisch- graëtz, parentes de madame Auguste d'Aren- berg, son amie la plus chère. Elle crut même nécessaire, avant de quitter Vienne, de faire une visite au principal ministre, M. de Thugut. Elle fut reçue par lui, avec une politesse con- trainte. Chacune des expressions dont il se servit laissait percer un sentiment de haine contre La Fayette. Il ne dissimula pas que sa liberté ne pouvait de longtemps s'obtenir.

Enfin, après bien des lenteurs, la permission

LES DERMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 59

de partager l'emprisonnement de son mari lui fut remise par M. de Ferrari, ministre de la guerre.

« Je me crois obligé, lui dit-il, de vous en- gager à réfléchir sur le parti que vous prenez. Je dois vous prévenir que vous serez fort mal, et que le régime que vous allez subir pourra avoir de graves inconvénients pour vos filles et pour vous. »

Madame de La Fayette nel'écouta même pas et elle se mit sur-le-champ en route pour Olmûtz.

Elle y arriva le surlendemain avec ses filles, bien jeunes encore, mais aussi résolues que leur mère.

C'était le P' octobre 1795, onze heures du matin; madame de Lasteyrie raconte qu'au moment le postillon montra de loin les clochers de la ville, l'émotion de sa mère fut profonde. Elle resta quelque temps suffoquée par les larmes, et lorsqu'elle eut recouvré la possibilité de parler, elle bénit Dieu en récitant le cantique de Tobie : « Seigneur, vous êtes

60 LES DI-r.iMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

grand dans l'éternité et voire règne s'étend dans la suite de tous les siècles. »

Le général n'était pas prévenu. Il n'avait reçu aucune lettre de sa femme. Trois années de captivité, la dernière passée dans une solitude complète, l'inquiétude, les souffrances de tout genre, avaient gravement altéré sa santé. Après le premier moment de bonheur de cette subite réunion, La Fayette n'osa faire aucune question. Ce ne fut que le soir, lorsque ses filles eurent été enfermées dans la chambre voisine, que madame de La Fayette apprit à son mari qu'elle avait perdu sur l'échafaud sa grand'mère, sa mère et sa sœur^

M. de Ferrari avait dit vrai. Elle partagea toutes les rigueurs de la prison. Dans une lettre à madame de Tessé (6 mai 1796; elle donne les détails des rigueurs de la police au- trichienne.

«Le premier compliment de réception, pen- dant que nous embrassions M. de La Fayette,

1. Correspondance, t. IV, pp. 279 et suivantes.

LES DERMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. Gl

fut de nous demander nos bourses et de sauter sur trois fourchettes d'argent qu'on trouva dans notre paquet. On me passa de quoi écrire au commandant. Il ne me répondit pas; je demandai d'écrire à l'empereur, qui me l'a- vait permis, on ne le voulut pas ; mais on me dit que ma demande au commandant était partie pour Vienne. C'était : d'aller le di- manche à la messe avec mes filles, d'avoir une femme de soldat pour faire leur chambre, d'être servie par le domestique de M. de La Fayette; à tout cela point de réponse. Ayant eu, six semaines après, une lettre de mon père et la permission d'y répondre ainsi qu'à la vôtre, j'en profitai pour renouveler mes de- mandes au ministre de la guerre, M. de Fer- rari, en ajoutant celle de voir nos deux amis, MM. de Latour-Maubourg et de Pusy. »

Madame de La Fayette reçut, un mois après, un refus formel avec l'observation qu'elle et ses filles s'étaient soumises à être traitées comme M. de La Favette.

62 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

Elle répliqua à ces communications par cette lettre touchante au ministre :

« Je conviens avec grand plaisir, monsieur le comte, que nous nous sommes soumises à partager toutes les rigueurs de la prison de M. de La Fayette, et que c'est uniquement cette grâce que nous avons sollicitée. Nos sentiments sont les mêmes, et vous répétons toutes les trois, de tout notre cœur, que nous sommes beaucoup^plus heureuses avec M. de La Fayette, même dans cette prison, que partout ailleurs sans lui; mais pour justifier la liberté que j'ai prise avec vous, je vous rappellerai, mon- sieur le comte, que Sa Majesté Impériale, dans l'audience qu'elle nous a accordée, a eu la bonté de me dire que je trouverais que M. de La Fa3^ette était fort bien traité; mais que s'il y avait quelque chose à demander, je serais fort contente du commandant. »

Cette lettre lui valut la permission d'écrire à l'empereur. Elle sollicitait de sa bonté l'auto-

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 63

risation de passer huit jours à Vienne pour consulter sur le mauvais état de sa santé, al- térée par le séjour de la prison. Deux mois après, madame de La Fayette vit arriver le commandant. Il lui signifiait, verbalement, de la part de son maître, qu'il ne lui serait per- mis de sortir d'Olmùtz qu'à la condition de n'y plus rentrer. Il exigea une réponse, et madame de La Fayette lui écrivit ces quelques lignes qu'on ne peut lire sans émotion :

« J'ai à ma famille et à mes amis de demander les secours nécessaires à ma santé, mais ils savent bien que le prix qu'on y met n'est pas acceptable pour moi. Je ne puis ou- blier que, tandis que nous étions prêts à périr, moi, par la tyrannie de Robespierre, M. de La Fayette, par les souffrances morales et phy- siques de sa captivité, il n'était permis ni d'obtenir aucune nouvelle de lui, ni de lui ap- prendre que nous existions encore, ses enfants et moi, et je ne m'exposerai pas à l'horreur d'une autre séparation.

64 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

•> Quels que soient donc l'état de ma santé et les inconvénients de ce séjour pour mes filles, nous profiterons toutes trois, avec re- connaissance, de la bonté qu'a eue Sa Majesté, en nous permettant de partager cette captivité dans tous ses détails.

» Je prie le commandant de vouloir bien agréer mes compliments. »

Elle continua donc à manger avec ses doigts et à faire le ménage dans ses détails les plus sordides. On lui permettait de temps à autre" d'écrire, sous les yeux de l'officier de garde, des billets ouverts à sa sœur madame de Mon- tagu, et au banquier qui avançait l'argent de leur nourriture.

Pendant vingt-trois mois de captivité, sa plus grande affliction fut de ne pouvoir donner de ses nouvelles à son fils. On lui renvoya la lettre qu'elle avait tenté de lui écrire. Bien que la privation du culte religieux lui lut pé- nible, elle sentait que l'accomplissement du plus cher devoir tenait lieu de tout.

LES DEUNIÈIÎES ANNÉES DE LA FAYETTE. 65

Elle finit par tomber malade. Cette vie sé- dentaire, ce régime malsain, sans air, ni exer- cice, contribuèrent à aggraver sa maladie. Elle eut, avec la fièvre, une violente éruption aux bras et aux jambes. Cet état dura onze mois, d'octobre 1796 à septembre 1797. On n'obtint aucun adoucissement au régime de la prison. La malade n'avait pas même un fauteuil, mais ses souffrances n'altéraient pas sa sérénité. « En la voyant toujours égale, dit madame de Laste^'rie, toujours jouissant du bien qu'elle avait retrouvé et des consolations qu'elle avait apportées, nous étions tous moins inquiets que nous eussions l'être. »

Pendant que ses filles suppléaient, par leur travail, au manque d'ouvriers du dehors, fai- sant même des souliers à leur père, madame de La Fa^^ette, avec un cure-dent et un mor- ceau d'encre de Chine, écrivait la vie de sa mère, la duchesse d'Ayen, sur les marges des gravures d'un volume de Bulïon. Elle y met- tait toute son àme, composée de modestie et de tendresse, de piété et d'élévation. On croi-

G6 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

rait, à lire aujourd'hui ces pages si délicates et dans lesquelles se montre avec la résigna- tion la plus humble la pureté morale la plus haute, une vie de sainte écrite par une survi- vante de Port-Royal. Il est peu de lectures mieux faites pour éclairer sur la forte édu- cation domestique que recevaient certaines femmes de la grande aristocratie française. Si les plus légères elles-mêmes retrouvaient dans l'exil, au milieu d'une gêne qui allait jusqu'à la pauvreté, des qualités de fierté et de vi- gueur d'esprit incomparable, le tout joint à une absence complète de morosité, au-dessus de toutes, il faut placer ces jeunes filles de la maison de Noailles, sans en excepter une seule; d'abord avec Adrienne, son aînée Louise qui aurait pu quitter Paris, appelée qu'elle était en Angleterre par son mari, le vicomte de Noailles.

La fin lugubre de ses proches était l'objet constant des conversations de madame de La Fayette. Elle employait l'autre partie de son tiemps à l'instruction de ses filles, et le soir

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA. FAYETTE. 67

le général lisait à haute voix quelques pages d'histoire.

Des patriotes allemands s'étaient efforcés, malgré les difficultés et les périls, de nouer des relations avec La Fayette. L'un d'eux, rec- teur de l'Université d'Olmùtz, lui fit parvenir quelques nouvelles publiques. Il organisa même une correspondance secrète qui permit à ma- dame de La Fayette d'écrire des billets qu'un ami portait au delà de la frontière autri- chienne ^

C'est ainsi qu'elle put remercier le docteur Bollmann, le 22 mai 1796.

« Je puis donc enfin vous écrire, monsieur. Je puis vous parler de tous les sentiments dont nous sommes pénétrés, et le premier be- soin de mon cœur est de vous offrir l'expres- sion de ma reconnaissance. Je suis aussi bien pressée de vous témoigner mes regrets de ne l'avoir pas fait plus tôt... Pour retrouver quel-

1. Souvenirs sur la vie privée de La Fayette, par le docteur Cloque t. V. 354.

68 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

ques facultés de mon âme, il fallait que je vinsse ici reprendre des forces K »

Parlant ensuite de son mari, elle dit :

« Tout ce qu'il a fait pour la justice et l'hu- manité, pour la souveraineté nationale et les autorités constituées, ne sont-ce pas autant de torts de plus envers ceux qui souhaitaient que la France fût désorganisée, la cause du peuple

souillée, la liberté méconnue? Ce serait un

grand service de plus à nous rendre, mon- sieur, que de faire parvenir à l'excellent et généreux M. Huger l'expression de notre re- connaissance, de notre admiration et de notre tendresse à tous les quatre, et tous les senti- ments qu'inspire à M. de La Fayette l'idée d'avoir une telle obligation au fils du premier homme qui l'ait reçu et du premier ami qu'il ait eu en Amérique. »

Les succès des armées françaises pouvaient seuls ouvrir les portes de la prison d'Olmùtz.

1. Corrcspoiulance, t. IV, p. 292.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 69

Ces succès se multiplièrent jusqu'au prodige, en même temps que les témoignages de sym- pathie pour les prisonniers s'éveillaient dans toute l'Europe.

III

Le premier qui osa proclamer en face du monde l'injustice de l'incarcération de La Fayette fut un de ses collègues à l'Assemblée constituante, celui que Chateaubriand appelait « le plus gros des hommes sensibles », M. de Lally-ToUendal. Après une brouille passagère, il s'était rapproché du général et lui avait servi d'intermédiaire auprès de Louis XVI, pour l'exécution de deux projets, dont nous avons parlé. L'un avait pour but de transpor- ter la famille royale à Compiègne, sous la protection de quelques escadrons de cavalerie; l'autre voulait amener le roi à se rendre au

70 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

milieu de l'Assemblée législative, au lende- main de la fête de la fédération, escorté de La Fayette et de Luckner pour affirmer solen- nellement son attachement à la constitution. Du fond de l'exil, Lally-Tollendal éleva la voix. Dans un mémoire au roi de Prusse (1795), il répond aux accusations lancées contre le général et le justifie courageusement en face des émigrés.

« Sire, on vous a dit que la prison de M. Qe La Fayette, que ses supplices, quels qu'ils fussent, étaient légitimés par la prison et le supplice de Louis XVI; on a trompé le roi. C'est pour avoir voulu sauver Louis XVI que M. de La Faj^ette s'est perdu... Le premier rang dans la République lui était offert ! Il l'a rejeté...

» Toutes ces vérités sont mathématiquement démontrées. « Il est à nous, disait madame » Elisabeth à madame de Tonnerre, au mois » de juin 1792. Il faut tout oublier. » « Il » faut lui répondre, écrivait le roi, au com-

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 71

» mencement de juillet, que je suis infiniment » sensible à l'attachement pour moi, qui le » porte ainsi à se mettre en avant. » Cette lettre a été dans mes mains et j'en envoie la copie à Votre Majesté ; je lui envoie aussi la copie de celle de M. de La Fayette que j'avais fait passer à Louis XVL..

» Je ne suis pas suspect ; car, pendant deux années entières, j'ai rompu tout commerce avec celui pour lequel j'intercède aujourd'hui. Pendant cet espace de temps, je l'accusais bien moins de ce qu'il faisait contre, que de ce qu'il ne faisait pas pour son roi. Je vais peut-être étonner Votre Majesté : Ceux-là ont de bien fausses notions qui établissent dans leur esprit M. de La Fayette comme cause, même comme une des causes de la Révolution française. Il y a joué un grand rôle; mais ce n'est pas lui qui a fait la pièce ; et peut-être ce qu'il y a de mieux à dire, c'est qu'il n'a participé à aucun mal qui ne se fût fait sans lui, tandis que le bien, qu'il a fait. Ta été par lui seul...

72 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

» Voici deux faits que ni moi ni personne au monde ne peuvent nier. Le dimanche qui suivit la rentrée du roi à Paris, les principaux chefs de l'Assemblée nationale se réunirent en comité pour délibérer si le procès serait fait au roi et la république établie. Tous pérorè- rent longtemps ; on s'aigrissait par la contra- diction et cette aigreur allait amener le triom- phe de l'opinion la plus violente. M. de La Fayette proféra cette seule phrase : « Si vous » tuez le roi, je vous préviens que le lende- » main la garde nationale et moi nous pro- » clamerons le prince ro^al. » Il n'y eut plus ni chaleur, ni procès, ni république. Second fait : le 17 juillet 1791, pendant que M. de La Fayette paraissait si dur et si coupable envers le roi dans l'enceinte des Tuileries, il se bat- tait pour lui au Champ de Mars. Voilà ce que la justice ne peut méconnaître...

» Pendant les quatre derniers mois je lui écrivais sans cesse et Louis XVI le savait. Sa proclamation à son armée, sa fameuse lettre au Corps législatif, son arrivée imprévue à la

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 73

barre, après l'horrible journée du 20 juin, rien de tout cela ne m'a été étranger. J'encou- rageais M. de La Fayette à ne pas perdre un instant. Le lendemain de son arrivée à Paris, je passais avec lui une partie de la nuit. 11 fut question entre nous de déclarer la guerre aux Jacobins dans Paris même, d'appeler tous les amis de la royauté et de la vraie liberté qu'il ne séparait plus, tous les propriétaires qui étaient inquiets, tous les opprimés qui étaient nombreux, d'arborer au milieu d'eux sur la place publique, un étendard monarchique, portant ces mots : Point de Jacobins, point de Cobkntz! de haranguer le peuple, de l'entraîner à nous suivre aux Jacobins, d'arrêter leurs chefs. M. de La Fayette le voulait de toute sa force. Il avait dit au roi : « Il faut détruire » les Jacobins physiquement et moralement. « » Ses timides amis s'y opposèrent, notam- ment ceux qu'il avait dans le Directoire du département et dans le Corps législatif. Il me jura du moins que, de retour à son armée, il travaillerait sur-le-champ aux moyens de venir

dâhmerlniL Dieax amîs de Louis XVi, dont rao anini «ne amOeoce particnlière arec la leîne f:t pot faotre eot josqa'à la fio la ooo- fiaoee iMimliii» ÉlisabeCh, fureot témoins de iiiilnfculÎMi Ils me nrent Tembrasser en lui di^nf* Je pois doneeocDfe être votre ami ; » et ik frj^t aoflsi safisÊûts que moi de ses sentir

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74 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

délivrer le roi. Deux amis de Louis XVI, dont l'un avait eu une audience particulière avec la reine et dont l'autre eut jusqu'à la fin la con- fiance de madame Elisabeth, furent témoins de notre entretien. Ils me virent l'embrasser en lui disant : « Je puis donc encore être votre ami ; » et ils furent aussi satisfaits que moi de ses sentiments.

» Rendu à son armée, il ne différa pas d'un instant à remplir sa promesse. Le reste est connu...

» Sire, en terminant cette lettre, j'éprouve une hésitation involontaire, je me demande ce qu'elle va paraître à Votre Majesté, qui va la lire, et si je dois oser la lui envoyer. Une pensée vient me raffermir! j'ai plaidé la cause d'un infortuné; j'ai servi d'organe à une femme qui demande son mari, à des enfants qui demandent leur père; j'ai défendu celui que j'avais exposé; j'ai dit ce que je sais vrai, ce que je trouve juste, et ce que je crois salu- taire. C'est au neveu du grand Frédéric que je l'ai dit. L'égal de son oncle pour la valeur

LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. iO

et l'héroïsme militaire, il doit l'être aussi pour la sagesse et la générosité ; ma lettre va partir. »

Tel est ce curieux et courageux mémoire qui honore Lally-Tollendal. Nous connaissons les deux pièces justificatives qui y sont an- nexées. L'une est la lettre de La Fayette du 8 juillet 1792, dans laquelle il exposait ses projets pour sauver le roi ; l'autre est la ré- ponse de Louis XVL

Cette ardente apologie du général n'était pas faite pour plaire au roi de Prusse. Plus le rôle de La Fayette était relevé, plus sa conduite libérale et son cri ni Jacobins ni Coblentz étaient soulignés, plus les instincts du gouvernement absolu étaient froissés.

Un plus grand éclat devait être donné à l'injustice de l'emprisonnement du général et de ses amis dans un débat qui eut lieu à la Chambre des communes le 16 décembre 1796. Ce fut un des adversaires de La Fayette, pen- dant la guerre d'Amérique, un ami de lord

7b

IKS DliUNIÈRIÎS ANNKES D C l.A I-AVITIK.

Corinvallis, lo général Filz-Patrirk. qui ^o lit son champion'.

Déjà et pro^^quo au Icndcniain do l'arrcsla- tion, il avait présonti^ au Parlomcnl britiin- niquo une motion pour obtenir un adoucisse- ment à l'inique et cruel traitement que subissaient La Fayette et ses deux compa- gnons; mais Burke s'était levé et son éloquence aN-ait un tel empire et son art tant de séduc- tion, qu'il avait entraîné irrésistiblement la Chambre et fait écarter la motion 2.

En 170G, Burke n'était plus à son banc. La mort d'un tils l'avait à jamais éciirlé du Par- lement et il allait mourir. Mais ses grands ri\'aux étaient debout. C'étaient Fox, Sheri- dam, Wilberforce, William Pitt; et tous ces puissants orateurs prirent part à cette émou- vante discussion. « La Révolution française, dit Fitz-Patrick, est un événement si grand, si prodigieux, qu'aucune circonstance, ayant avec elle une connexion immédiate, n'est sans

^

OUI

tOBi

1. Voir motion faite par Filz-Patrick, Hambourg 1797.

2. Voir Hanilsanl, 1796.

LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. 77

influence à un degré quelconque sur les in- térêts et la politique des autres nations. »

Après avoir rappelé la première motion qu'il avait faite dans la précédente Chambre des communes, il continue en ces termes :

« On me dira peut-être qu'aujourd'hui que les circonstances sont changées dans l'intérieur de la France, la raison politique se trouve bien faible. S'il était vrai, ce que je suis loin d'admettre, qu'elle fût atténuée à ce point; au moins ce qu'aurait pu perdre le premier de mes motifs serait-il plus que compensé par tout ce qu'ont ajouter au second et le laps de temps et l'aggravation des cruautés sur ces illustres patients...

» Jamais on n'a répondu et jamais on ne trouvera rien à répondre à cette question répétée sans cesse par les amis et les familles de ces infortunés : De quel droit, tenez-vous ensevelis dans vos cachots des hommes que leur naissance n'a pas constitués vos sujets, que la guerre n'a pas faits vos prisonniers,

iU LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE.

Cornwallis, le général Fitz-Patrick, qui se fit son champion*.

Déjà et presque au lendemain de l'arresta- tion, il avait présenté au Parlement britan- nique une motion pour obtenir un adoucisse- ment à l'inique et cruel traitement que subissaient La Fayette et ses deux compa- gnons ; mais Burke s'était levé et son éloquence avait un tel empire et son art tant de séduc- tion, qu'il avait entraîné irrésistiblement la Chambre et fait écarter la motion 2.

En 179(3, Burke n'était plus à son banc. La mort d'un fils l'avait à jamais écarté du Par- lement et il allait mourir. Mais ses grands rivaux étaient debout. C'étaient Fox, Sheri- dam, Wilberforce, William Pitt; et tous ces puissants orateurs prirent part à cette émou- vante discussion. (( La Révolution française, dit Fitz-Patrick, est un événement si grand, si prodigieux, qu'aucune circonstance, ayant avec elle une connexion immédiate, n'est sans

1. Voir motion faite par Filz-Patrick, Hambourg 1797.

2. Voir Handsard, 1796.

LES DEENIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 77

influence à un degré quelconque sur les in- térêts et la politique des autres nations. »

Après avoir rappelé la première motion qu'il avait faite dans la précédente Chambre des communes, il continue en ces termes :

« On me dira peut-être qu'aujourd'hui que les circonstances sont changées dans l'intérieur de la France, la raison politique se trouve bien faible. S'il était vrai, ce que je suis loin d'admettre, qu'elle fût atténuée à ce point; au moins ce qu'aurait pu perdre le premier de mes motifs serait-il plus que compensé par tout ce qu'ont ajouter au second et le laps de temps et l'aggravation des cruautés sur ces illustres patients...

» Jamais on n'a répondu et jamais on ne trouvera rien à répondre à cette question répétée sans cesse par les amis et les familles de ces infortunés : De quel droit, tenez-vous ensevelis dans vos cachots des hommes que leur naissance n'a pas constitués vos sujets, que la guerre n'a pas faits vos prisonniers,

/b LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE.

qu'aucun délit commis sur votre territoire n'a rendus vos justiciables?...

» Sûrement aussi, celui-là doit avoir un cœur singulièrement composé, qui peut dé- plorer avec tant de sensibilité les souffrances injustes de la malheureuse reine de France et cependant contempler sans pitié les afflictions, certes non moins injustes, de la malheureuse épouse de La Fayette, modèle d'héroïsme, mais modèle aussi de toutes les vertus de son sexe. Arrachée par la Providence des serres de l'implacable Robespierre, cette femme, aussi malheureuse qu'admirable, avait vu son aïeule, sa sœur, sa mère, tous ses plus proches et ses plus chers parents traînés à une mort misé- rable sur un échafaud, au pied duquel on peut dire qu'elle a passé une année entière, s'atten- dant de jour en jour à y déposer elle-même sa malheureuse existence. Délivrée inopiné- ment par la chute de son persécuteur, elle a couru des prisons de la tyrannie anarchique au secours de son mari...

» Quant aux traitements personnels qu'elle

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 79

avait attendre, sous le rapport des cruautés, elle s'était résignée; mais sous les rapports de la bienséance, de la décence, quelles ont être ses sensations, lorsqu'on lui a refusé péremptoirement de laisser approcher d'elle et de ses filles une personne de leur sexe, lorsqu'elle a su que pour les services les plus indispensables, pour les soins nécessaires en cas de maladie, ces deux jeunes et innocentes créatures ne verraient entrer dans leur cachot qu'un geôlier brutal ou un soldat ivre?

» Avec un chagrin qui sera partagé, j'en suis sûr, par tous ceux qui m'écoutent, j'ai à instruire la Chambre que jusqu'à ce moment on a laissé madame de La Fayette languir, dans un état de santé alarmant, au fond d'un cachot, qui, si la liberté n'est promptement rendue à cette famille infortunée, deviendra trop vraisemblablement le tombeau précoce de tant de vertus.

» Je ne supposerai jamais qu'auprès d'hom- mes gouvernant un pays libre, une remon- trance contre l'oppression puisse produire

80 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

l'unique effet de l'aggraver. Loin d'adopter une telle opinion, je ne crois pas faire tort à la cause de La Fayette dans ce pays, en disant que, quels que soient les divers jugements qu'on y porte sur les principes de ses croyances et de sa conduite politiques, je sais qu'il ne voudrait pas acheter demain sa délivrance par la rétractation honteuse d'un seul de ses prin- cipes.

» Je fais la motion qu'il soit présenté au roi une humble adresse disant qu'il paraît à cette Chambre que la détention du général La Fayette et celle de MM. Latour-Maubourg et Bureaux de Pusy dans la prison de l'empe- reur d'Allemagne, allié de Sa Majesté, sont extrêmement injurieuses et préjudiciables à Sa Majesté Lupériale et à la cause commune des alliés. »

Un membre du cabinet, M. Wyndham, s'é- tait levé avec vivacité ; mais le chancelier de l'Échiquier, WiUiam Pitl, demanda à être en- tendu le premier.

LES DERMÈUES ANNÉES DE LA FAYETTE. 81

Il commença par cette déclaration : « que, ce n'est ni avec le cœur, quelque tendrement qu'il soit ému, ni avec leur âme, quelque no- blement qu'elle soit indignée, mais unique- ment avec leur intelligence et leur jugement, que les hommes d'État doivent apprécier les circonstances sur lesquelles ils ont à pronon- cer. » Puis avec son argumentation vigoureuse, il posa ainsi la question : « Est-il prouvé à la Chambre que l'emprisonnement de M. de La Fayette, de sa famille et de ses amis, dépende en rien du gouvernement de ce pays? »

Et il conclut en ces termes :

« Je demande la permission de déclarer de la manière la plus solennelle et la moins équi- voque, que je ne connais aucun fondement, sur lequel, directement ou indirectement, le roi d'Angleterre ait jamais pu prétendre le plus léger droit d'intervenir soit dans l'emprison- nement, soit dans le traitement de M. de La Fayette, ou d'aucune partie de sa famille ; je déclare aussi solennellement: que je n'ai jamais

80

1 > -> liMIIÈRES AJiHiES DE LA FAYETTE.

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El il conclut en ces termes ;

« Je demande la permission t- àéciÊftt ^ la manière la plus solennelle et rv'*'9^ *•»" que je ne connais a' ^I, directement ou

I'

82 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA !• AYETTE.

connu aucune communication, d'aucune es- pèce, entre les deux cours au sujet de ce pri- sonnier, ni que l'opinion de Sa Majesté ait été demandée à cet égard. »

Ce fut Fox qui dans un admirable discours releva les droits de la justice méconnue.

a Lorsqu'après avoir entendu, s'écria-t-il, retentir d'un côté le cri de l'humanité, la voix de la sagesse, les préceptes de la morale et de la religion, je vois déployer de l'autre en op- position les efforts laborieux d'une froide et sophistique argumentation, il n'est pas en mon pouvoir de retenir un seul instant l'effusion de tous les sentiments qui viennent s'emparer de mon âme.

» Déjà un grand bien a résulté de la discus- sion. Enfin lenormité des délits, que mon. honorable ami a peints avec une éloquence si vraie et si entraînante, ne rencontre plus de contradictions. On se contente d'insinuer quel- ques doutes. Eh bien ! c'est encore trop de ces

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 83

doutes, de ces insinuations, je ne les suppose- rai pas. Les paroles sorties de la bouche de l'empereur sont claires, elles sont intelligibles ; mes mains sont liées, a-t-il dit. On a vainement cherché à nous donner une étrange explication de ces mots: Liées par quoi? Parla loi? Par ses sentiments privés? Non. Cette question n'a aucun rapport avec l'économie politique de l'Autriche.

» Peut-on imputer à La Fayette une seule, je dis une seule des horreurs qui ont désho- noré la Révolution française? On a pu avoir des partis différents du sien; mais aujourd'hui tout le monde a reconnu la pureté de ses in- tentions. »

Wilberforce se leva alors pour proposer un amendement à la motion de Fitz-Patrick ; il demanda que l'adresse projetée eût pour objet simplement de soumettre à Sa Majesté la convenance et la manière d'employer son intervention, auprès de la cour de Vienne, pour la délivrance du marquis de La

84 LES DERNMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

Fayette, de ses compagnons et de sa famille.

Fitz-Patrick s'était empressé de se rallier à cet amendement et Sheridan l'avait appuyé en ajoutant : « qu'il professait pour le carac- tère de La Fayette la plus haute vénération, unissant au courage de Hampden la loyauté de Falkland, ayant eu la force d'arriver et la sagesse de s'arrêter au but légitime. »

Le plus fougueux des tories, Wyndham, ne put se contenter de cette modification, toute de forme ; il osa dire qu'il était satisfait de l'emprisonnement de La Fayette et de ses com- pagnons, et il termina par ces paroles mémo- rables :

« Ceux qui commencent les révolutions se- ront toujours à mes yeux l'objet d'une répro- bation irrésistible; je me délecte en les voyant boire jusqu'à la lie le calice d'amertume qu'ils ont préparé pour les lèvres des autres. »

Une réplique virulente de Fox qui ne put contenir son indignation en écoutant un

LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 8o

pareil langage, cloua M. "Wyndham sur son banc. On alla aux voix : cent soixante-quatorze membres seulement prirent part au vote. L'a- mendement de M. Wilberforce fut repoussé par cent trente-deux voix contre cinquante-deux.

Le débat n'en eut pas moins un grand re- tentissement en Europe. Un Français, exilé en Angleterre, et qui cependant n'était pas lié avec La Fayette, contribua puissamment par sa plume à prolonger dans le monde l'écho de cette éclatante discussion. Il se nommait Mas- clet. à Douai, il avait fait les plus bril- lantes études au collège Louis-le-Grand ; il connaissait presque toutes les langues anciennes et modernes. Savant helléniste et ardent pa- triote, il abandonna les lettres et devint aide de camp du comte de Valence. Ses camarades l'avaient surnommé le plus chaud des modérés. Il était à Strasbourg avec son général, pendant la Terreur.

Un de ses amis lui écrivit qu'il était décrété d'accusation. Pour sauver sa tête, Masclet passa en Angleterre et s'y maria. C'est

86 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

alors qu'il entreprit la délivrance des prison- niers d'Ûlmùtz'.

n n'avait jamais vu La Faj-ette ; mais il partageait ses principes politiques et admirait sa générosité. Retiré à la campagne près de Londres, il écrivait des articles contre la dé- tention inique du général, les faisait insérer dans le Morning Chronicle, et dans les journaux de Hollande et de Hambourg. Masclet avait adopté le pseudonyme d'Eleuthère et signait de ce nom ses écrits ; il s'était adjoint des agents actifs et intelligents, et avait fini par établir avec les prisonniers d'Olmùtz une cor- respondance, qui, sans être suivie, le mettait au fait de leur situation.

Son entreprise était périlleuse. Le gouverne- ment autrichien, irrité de se voir démasqué aux yeux de l'Europe, avait envoyé à Londres de nombreux émissaires pour découvrir cet Éleuthère, mais toutes les recherches de la po- lice furent inutiles. Éleuthère lui échappa.

1. Jules QcKjuel, Souvenirs sur la Vk privée de La Fayette.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 87

Thugut, chef du cabinet de Vienne, voulut faire croire à la bonté des procédés dont il usait envers les victimes et fit paraître un ma- nifeste justificatif. Masclet publia une vigou- reuse réfutation et pour mieux faire connaître la vérité, il publia dans le Morning Chroniclc, sous ce titre : Lettre d'un officier autrichien à son frère, une lettre de Latour-Maubourg dans laquelle tous les mauvais traitements des pri- sonniers d'Olmiitz étaient énumérés*.

Nous rétablissons les parties qui avaient été tronquées :

« Les eaux qui nous entourent fournissent, outre une multitude de moustiques fort in- commodes, des brouillards fréquents qui oc- casionnent des fièvres dangereuses. De plus, le bras de rivière le plus près de nous a paru par son enfoncement si favorable pour recevoir et emporter les immondices de la ville, que tous les égouts viennent s'y réunir

1. A Paris, chez Huet, libraire. Bibliothèque nationale, L" lO.WiS.

88 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

en passant sous nos fenêtres, avec des regards de distance en distance qui, recouverts négli- gemment avec une planche de sapin, donnent toujours une odeur insupportable.

» J'ajouterai que nos plus proches voisins sont l'hôpital militaire et l'hôpital bourgeois.

» Mesdemoiselles de La Fayette sont ren- fermées à part, un quart d'heure après l'ar- rivée du souper, ce qui les force ou à ne pas manger ou à manger précipitamment, et les jours qui raccourcissent les obligent de quitter leurs parents, chaque jour plus tôt, en sorte que bientôt elles paieront de dix-huit heures de solitude le bonheur de soigner leur père pendant cinq ou six heures.

» Dans la rigueur de la saison, le feu est allumé deux fois dans les vingt-quatre heures, à cinq heures du matin et à quatre heures du soir ; s'il brûle mal, on l'éteint tout à fait, ce qui n'est pas sans exemple ; tant pis pour le prisonnier.

» Les repas sont préparés par une vivcin- dière, dans une gargotte les soldats de la

LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. «y

caserne entrent à volonté et fument conti- nuellement. Aussi tout ce que nous mangeons est-il imprégné d'une forte odeur de tabac ; bien heureux quand nous n'en trouvons pas en nature dans ce qu'on nous donne.

» Le dîner est servi dans des écuelles de faïence, toutes de même forme et de même grandeur. Pour combler la mesure, viande, soupe, fricassée, tout doit être mangé avec une cuiller d'étain, sans fourchette, ni cou- teau. Dans le principe, nous buvions dans un verre; on y a substitué deux espèces de bo- caux de forme cylindrique, tenant chacun à peu près une demi-boutedie. On les apporte pleins, l'un d'un gros vin rouge fort plat, l'autre d'eau sale, et il faut boire dans l'un et dans l'autre. Vous concevrez le dégoût qu'ins- pirent ces vases, quand je vous aurai dit qu'en les retirant de nos chambres on les place sur les fenêtres du corridor ils sont exposés aux insectes, à la poussière, à la fumée de tabac, et, ce qui est pis que tout, à la disposition des soldats, qui y boivent, s'en servent pour

90 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

leurs ablutions, et qu'on ne les nettoie qu'à des époques fixées, au commencement et au milieu de chaque mois, avec un bouchon de paille.

» Vous avez su que nous fûmes dépouillés de nos montres, de nos rasoirs, de nos cou- verts d'argent et de tous les petits meubles de propreté, jusqu'au couteau pour ôter la poudre. Ce fut un grand objet de scandale pour nos geôliers qui se répandaient en lazzis mépri- sants sur le peu d'intelligence des Prussiens à tourmenter leurs victimes.

» On nous ôta jusqu'aux lettres que nous avions reçues de nos parents et de nos amis et on nous prévint que nous étions séquestrés du reste du monde, que nous devions oublier nos propres noms pour ne nous souvenir que de nos numéros et que nous n'entendrions plus parler les uns des autres.

» Cette première opération achevée, on pro- céda à la visite de nos livres. Tout ce qui était imprimé depuis 1789 était proscrit de droit, eùt-ce été V Imitation de Jésus-Christ.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 91

» Vous demandez comment nous sommes vêtus? Gomme des mendiants, c'est-à-dire en guenilles, puisqu'on n'a pas remplacé nos ha- billements usés. La Fayette cependant a eu besoin de culottes; j'ai su qu'on lui a fait faire, sans prendre mesure, un pantalon large et un gilet de serge grossière, en lui disant que le drap était trop cher pour lui. Il est étrangement chaussé, car c'est mademoiselle Anastasie qui de sa belle main lui a fait, avec l'étoffe d'un vieil habit, la chaussure qu'il porte.

» Pour moi, je suis en gilet et en pantalon de nankin faits à Nivelle, vous jugez de la maturité ; si l'on me voyait dans la rue, il n'y a pas une bonne âme qui ne me donnât une aumône ; j'ai pourtant eu des souliers neufs, il y a trois mois; ceux qu'ils ont remplacés avaient été ressemelés treize fois et je n'ai les neufs qu'à l'opiniâtreté du savetier, qui a trouvé impossible de les ressemeler une qua- torzième fois. Pendant qu'on y travaillait, il fallait rester dans mon lit. »

92 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

C'est flans ces termes l'esprit le dispute à la fermeté de l'àme et à la simplicité, que M. de Latour-Maubourg bravait la mauvaise fortune.

Ainsi s'écoula l'année 1796.

IV

A mesure que le calme se rétablissait en France, l'opinion publique se manifestait avec énergie en faveur des prisonniers d'Olmiitz. Les généraux de nos armées sur le Rhin, et surtout Hoche, qui commandait l'armée de Sambre-et-Meuse, avaient, dans plusieurs occa- sions, fait des réclamations en faveur de La Fayette et de ses amis *.

Le cabinet autrichien était fort embarrassé.

1. Jules Cloquet, Souvenirs sur la Vie privée de La Fayette.

LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. 9o

Les archives de Vienne ont fait complètement la lumière à ce sujet*.

Depuis le rapport du premier ministre Thu- gut à l'empereur François, du 15 février 1794, rapport qui rappelait le désir maintes fois exprimé par la cour de Berlin de se débarras- ser à l'avenir de la surveillance de La Fayette •et de ses compagnons, l'empereur non seule- ment n'avait eu aucun scrupule à en accepter la garde, mais il l'avait désirée ; il la croyait justifiée.

Dans une dépêche adressée au comte Ler- bach, ambassadeur d'Autriche à Berlin (24 fé- vrier 1794), il était dit :

« M. le marquis Luchesini nous a plusieurs fois exprimé le désir du roi de Prusse de voir Sa Majesté Impériale prendre dans ses États M. le marquis de La Fayette et ceux qui furent ■arrêtés avec lui et qui furent détenus à Wezel d'abord, en Silésie ensuite. Comme Sa Majesté,

1. Documents publiés par Max Bùdinger dans son Élude ■historique. W'ien, 1878.

94 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

dans ce cas, veut montrer son bon vouloir et sa cordiale considération pour le roi de Prusse et est favorable spontanément à cette demande, je ne veux pas manquer d'en informer Votre Excellence, avec cette remarque que vous ferez connaître cette favorable résolution au minis- tère royal prussien et que vous discuterez avec lui tout ce qui sera relatif à la reddition, au transport et à la prise de possession, »

Cette prise de possession avait été retardée jusqu'au départ de Niesse, le 17 mai 1794, jour les prisonniers avaient été remis à la garde d'une escorte autrichienne et le lendemain soir amenés à Olmûtz.

De l'aveu de l'homme d'Etat qui dirigeait le cabinet de Vienne, M. de Thugut, la situa- tion du gouvernement impérial était étrange, en face du droit européen. Après la motion de Fitz-Patrick, il exprimait, de la façon la plus formelle, dans une dépêche confidentielle, le regret que l'Autriche eût accepté la posses- sion de La Fayette. Thugut désirait que l'An-

LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. do

gleterre en prît la charge et qu'après sa remise, le général fût laissé libre à Londres. Les mi- nistres anglais n'ayant pas voulu prendre cette responsabilité, le gouvernement autrichien resta chargé de la garde des prisonniers K

Dès ce moment, des embarras de plus en plus nombreux assaillirent l'empereur et son ministre. Les émigrés, en effet, se considé- raient comme maîtres du sort de La Fayette. L'un d'eux, M. de la Vaupillière, le 26 octo- bre 1796, à Vienne, dans le salon de madame d'Audenard, en présence de Gouverneur Mor- ris, exprimait le vœu que La Fayette fût pendu. M. de la Vaupillière l'accusait, non seulement d'avoir manqué d'habileté, mais encore d'avoir été ingrat envers le roi et la reine. Morris prit la défense de La Fayette et voulut savoir sur quoi était fondée l'inculpation :

« Sur deux causes, repartit son interlocu- teur, sur deux faveurs qu'il a reçues de la

1. Mémorial de Gouverneur Morris, p. 414.

9G LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

Cour : premièrement, son pardon pour avoir été en Amérique, malgré la défense qui lui en avait été faite, et ensuite sa promotion au grade de maréchal de camp, au préjudice de plusieurs autres officiers d'une noble fa- mille. »

Enfin, La Vaupillière accusa le général de manquer de courage. Morris donna à ces calom- nies le démenti le plus énergique, et il faut croire que l'attitude et le langage des émigrés l'avaient exaspéré, puisqu'il ajoute dans son Mémorial ces mots historiques :

« En vérité, le ton tranchant et les préten- tions ridicules de ces messieurs, dont le plus grand nombre n'a de titres à l'estime publique que le nom et la gloire de leurs ancêtres, me porterait presque à oublier les crimes de la Révolution française. Souvent leur caractère intolérant et leurs vœux sanguinaires m'ont fait croire à la vérité de cette assertion des ennemis de la Révolution, que le succès seul

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 97

déterminerait de quel côté auraient été les criminels et de quel côté les victimes. »

Aussi, Thugut ne désirait rien moins que de n'avoir plus affaire aux émigrés. L'arrivée à Vienne de madame de La Fayette et de ses filles, patronnées par le prince de Rosenberg, son ennemi acharné, avait créé, on le sait aujourd'hui, des soucis encore plus pénibles au gouvernement impérial. La haute société autrichienne restait sympathique à la femme du prisonnier et à ses enfants. La compassion allait grandissant. Aussi Thugut ne dissimu- lait pas le soulagement qu'il éprouvait d'une libération définitive. Il écrivait à un ami : « Je serais très heureux d'être débarrassé de toute la caravane. »

C'était au milieu de cette situation difficile qu'était arrivé à Vienne, dans l'automne de 4796, Gouverneur Morris. Le vif intérêt qu'il portait aux malheurs du prisonnier et de sa famille, la considération qu'il avait pour la France et pour tous les amis de la liberté,

7

■98 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

le déterminèrent à entreprendre de nouvelles démarches. Il recevait du reste, de madame de Staël, deux lettres qui étaient bien propres à réveiller l'enthousiasme dans le cœur le plus glacé :

a Coppet, le 21 novembre 1796.

» Monsieur, je n'ai aucun droit de m'a- dresser à vous; je vous estime beaucoup, mais qui ne vous estimerait point? J'admire vos talents, car je vous ai entendu parler; et de cela, je ne suis pas la seule. Mais, ce que j'ai à vous demander est tellement d'accord avec vos propres sentiments, que ma lettre ne fera que répéter les conseils de votre cœur, seulement en termes plus faibles. Vous voya- gez en Allemagne, et, que ce soit en vertu d'une mission publique ou non, vous avez de l'influence, car les hommes d'État de ce pays ne sont pas assez maladroits pour ne pas consulter un homme tel que vous : Ouvrez la prison de M. de La Fayette 1 Vous avez déjà

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 90

sauvé la vie de sa femme, sauvez toute sa fa- mille 1 Payez la dette de votre pays ! Quel plus grand service peut-on rendre à sa patrie, que d'acquitter les dettes de la reconnaissance? Ya- t-il une calamité plus rigoureuse que celle qui a frappé La Fayette? Jamais plus éclatante injustice a-t-elle attiré l'attention de l'Eu- rope?...

» Je suis plus affligée que personne du sort de M. de La Fayette, je n'ai pas la présomption de croire que mes prières puissent vous in- fluencer en sa faveur; mais vous ne pouvez m'empêcher de vous admirer, ni de me sentir aussi reconnaissante envers vous que si vous m'accordiez à moi seule ce que l'humanité, votre propre gloire et les deux mondes at- tendent de vous. »

Morris répondit à cette lettre, mais sans donner à sa généreuse correspondante l'espoir que ses désirs pussent être réalisés. Il gémis- sait des infortunes de leur ami commun, mais il craignait que le mal ne fût sans remède.

iOO LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

Madame de Slaël lui écrivit de nouveau :

« Coppet, 2 novembre 1795.

» Monsieur, le nom du lieu d'où vous datez votre lettre, suffît pour me donner de l'espoir. Il est impossible que vous ne réussissiez pas. Cette gloire vous est réservée... Il est possible que l'opposition (au Parlement britannique) ait été indiscrète, mais l'infortuné dont elle parlait peut-il en être responsable? Il paraît certain que l'empereur a reçu madame de La Fayette avec bonté, qu'il lui a permis de lui écrire et qu'il n'a jamais reçu ses lettres. Hu- main et juste comme il l'est, à ce qu'on as- sure, aurait-il permis que la femme et les enfants fussent traités comme le mari? La femme et les enfants! Quelle récompense pour tant de dévouement!...

j> Qu'espèrent les ministres? Attendent-ils que les plus grands ennemis de cet infortuné se lèvent pour demander qu'on mette un terme à ses malheurs?

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 101

» Il me semble que si vous parliez, pen- dant une heure seulement, à ceux de qui dépend son sort, tout serait décidé. . .

» L'idée que cette calamité peut avoir un terme, et que ce terme peut être à vos efforts, cette idée excite en moi, une émotion telle, que, sans me cacher l'indiscrétion d'une seconde lettre, je n'ai pu renoncer à vous ex- primer ma conviction. Elle provient autant de l'admiration que j'ai pour vous, que de la compassion que j'ai pour lui *. »

L'âme passionnée et grande de madame de Staël allait toujours vers les nobles causes.

Ce n'étaient pas les seules lettres qu'avait reçues Morris. Madame de Montagu, sœur de madame de La Fayette, avait écrit à Gouver- neur Morris, le 27 novembre 1796, de Ploën (Holstein) elle s'était réfugiée :

« Ma sœur, lui disait-elle, est à la veille de

1. Mrmorial de Gouverneur Morris, pp. 417 ei suivaules.

102 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

perdre cette vie que vous avez ari'achée aux prisons de Paris. Sa tendresse et son devoir l'ont conduite avec ses filles dans les prisons d'Olmùtz, l'entière privation d'air salubre a compromis ses jours. Son époux atteint d'une maladie de poitrine succombera peut- être bientôt à la fièvre lente qui le consume; et leurs enfants chéris verront les auteurs de leur existence, qu'ils étaient venus servir et consoler, périr sous leurs yeux.

» Madame de La Fayette a demandé la permission d'aller passer quelques jours à Vienne pour y consulter un médecin ; non seulement cela lui a été refusé, mais on lui a déclaré positivement que si elle quittait un instant la prison de son mari, elle n'y rentre- rait plus. La seule alternative qu'elle ait eue, a été de l'abandonner ou de partager toutes les rigueurs de sa captivité. Son choix n'a pas été douteux...

» J'ai pris la liberté d'adresser une lettre à l'empereur pour lui dénoncer des cruautés qu'il ignore. Ma demande est restée sans ré-

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 103

ponse. Celui que l'Europe compte parmi ses citoyens, dont l'Amérique du Nord doit être si fîère, n'a-t-il pas le droit d'élever la voix en faveur d'un citoyen des États-Unis? Oui, sans doute, et c'est dans cette pensée que je sollicite votre appui auprès de l'empereur et du gouvernement autrichien. »

Gouverneur Morris n'avait pas attendu celte lettre pour agir, mais elle lui fut cependant utile.

Le 18 décembre, dans l'entrevue qu'il eut avec le baron de Thugut, après lui avoir donné sur la politique des diverses puissances des renseignements précis, Morris montra au ministre la lettre de la marquise de Montagu, et demanda la mise en liberté de La Fayette. Thugut répondit qu'il serait probablement délivré à la paix. A cela, Morris répliqua qu'il n'en avait jamais douté, mais qu'il aurait voulu hâter la délivrance, ajoutant que cette mesure ferait un bon effet en Angleterre. Le ministre répliqua à son tour que si l'Angle-

104 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

terre voulait réclamer La Fayette, on serait bien aise de s'en débarrasser de cette manière.

Le lendemain de cette conversation, Morris voulant renseigner madame de La Fayette, lui écrivit une lettre qu'il confia au baron de Thugut, mais cette lettre ne sortit pas du cabi- net du ministre, et tous les efforts de l'amitié furent stériles.

Heureusement, les démarches du Directoire commencèrent dans les premiers jours de 1797. Dans une dépêche du général Glarke, du 14 thermidor an X (le'" avril 1797), il est en effet parlé de démarches particulières, entre- prises par lui depuis près de huit mois. Dans le texte des préliminaires de Léoben (15 avril) il n'était pas question des prisonniers d'Olmiitz. L'article 9, qui mentionne la reddition des prisonniers de guerre des deux partis, pour- rait seul y faire allusion.

C'est après la conclusion des préliminaires de paix qu'arrivait à Vienne le général Glarke. Il était porteur de cette lettre de Carnot, alors président du Directoire, lettre datée du

LES DERNIÈRES AiXNÉES DE LA FAYETTE. 105

l^' août et adressée au glorieux chef des armées d'Italie :

« Sur de nouvelles réclamations que l'on adresse au Directoire, citoyen général, concer- nant les prisonniers d'Olmûtz, le Directoire vous rappelle le désir qu'il vous a manifesté de voir cesser leur captivité le plus tôt possible. Il ne doute pas que vous ne partagiez l'intérêt que leur malheur lui inspire. »

Thugut, ainsi mis en demeure, eût désiré que l'empereur, sans y être contraint, prononçât la libération.

« J'y consens, dit l'empereur, mais vu l'in- compatibilité des principes bien connus de La Fayette avec ceux qui constituent la tranquillité de mes États, il faut exiger des prisonniers l'engagement écrit qu'ils ne remettront plus les pieds en Autriche, sans une autorisation spéciale. »

L'officier, qui fut chargé de leur soumettre cette proposition, était l'ancien commandant de

106 LES DERNIÈRES ANNÉES DE l,A FAYETTE.

Namur, le major général marquis de Ghas- teler. C'était un parfait gentilhomme, fort ins- truit et d'une éducation accomplie ^

Le jour même de son arrivée à Olmùtz (25 juillet 1797), La Fayette et ses deux amis avaient été prévenus qu'une note remise au marquis de Gallo, ministre plénipotentiaire de l'empereur, par les généraux Bonaparte et Clarke, au nom du Directoire, renfermait cette phrase :

« Les soussignés ont déjà eu l'honneur d'entretenir M. le marquis de Gallo à Léoben de l'intérêt que prend la République au sort des prisonniers d'Olmùtz; ils espèrent que M. de Gallo voudra bien interposer ses bons offices auprès de Sa Majesté Impériale pour que lesdits prisonniers soient mis en liberté et aient la faculté de se rendre en Amérique ou dans tout autre endroit, sans pourtant qu'ils puissent actuellement se rendre en France. »

1. Correspondance, t. IV. p. 294.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 107

Nous possédons deux récits de la mission du marquis de Ghasteler : l'un est contenu dans une dépêche adressée par lui au baron de Thugut, du 26 juillet; l'autre a été dicté à madame de La Fayette par son mari. Ces deux récits se complètent.

L'empereur avait été très alîectô des bruits répandus à l'étranger sur les mauvais traite- ments subis par les prisonniers, et il avait chargé M. de Ghasteler de les interroger spé- cialement sur ce points

Sommé de s'expliquer, La Fayette répondit avec feu que pour des traitements personnels il n'en avait pas souffert, mais que pour le reste il était on ne peut plus mal; que si ses amis avaient publié des plaintes, ils ne pou- vaient point avoir exagéré; que dans aucun cas il ne voulait les démentir. Il entra alors dans le détail de petites incommodités. Il ajouta :

« On a eu la barbarie de me laisser deux ans sans nouvelles de ma femme et de mes

1. Bùdinger, Staals archiv. Auhang E., pp. 50 et suivantes.

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filles, pendant qu'elles étaient sous les couteaux des Jacobins ; Latour-Maubourg et Bureaux de Pusy sont à trente toises de moi et voilà trois ans que je n'ai pu les voir. » « Il m'objecta différentes autres choses trop longues à rap- porter. »

L'enquête se poursuivit vis-à-vis de madame de La Fayette.

« Elle me dit qu'elle n'avait jamais pu ob- tenir deux lits pour ses lilles, quoique l'une eût une maladie contagieuse ; qu'il était bien dur pour une mère d'être privée des nou- velles de son fils ; qu'elle avait écrit à Vienne pour se plaindre de ce procédé, mais qu'elle n'avait pas reçu de réponse. »

Après avoir énuméré les autres griefs que nous connaissons, madame de La Fayette ajoutait :

« Qu'enfin les médecins ayant dit que le seul moyen de la guérir d'une maladie scorbutique

LES DERNIÈRES AXNÉKS DE LA FAYETTE. 109

gagnée dans sa prison était d'en sortir, la Cour de Vienne n'avait voulu lui accorder sa sortie qu'à condition qu'elle n'y rentrerait plus ; que c'avait été demander sa mort, puisqu'elle était décidée à rester près de son mari. »

MM. de Latour-Maubourg et Bureaux de Pusy déposèrent avec la même énergie.

Le second point de la mission de M. de Chasteler était plus important.

L'empereur exigeait du prisonnier qu'il passât en Amérique. La Fayette répondit avec chaleur :

« L'empereur m'a fait arrêter en terre neutre contre le droit des gens; je n'ai aucun compte à lui rendre de ma conduite, ni de mes projets ultérieurs ; je ne veux prendre aucun enga- gement avec lui, qui semble lui donner des droits sur ma personne. »

Alors l'envoyé impérial lui dit très nettement qu'il était regardé en Europe comme le chef de la doctrine nouvelle, et les principes qu'il

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professait étant incompatibles avec la tranquil- lité de la monarchie autrichienne, Sa Majesté devait à la raison d'État de ne pas lui rendre la liberté avant qu'il eût promis de ne pas rentrer sur le territoire autrichien, sans une permission spéciale. La Fayette commença par plaisanter sur l'honneur que lui faisait l'em- pereur de traiter avec lui de puissance à puis- sance et de croire qu'un simple individu fût redoutable pour une aussi vaste monarchie. Le marquis de Chasteler le ramena à la question. Alors La Fayette lui déclara qu'il n'avait au- cune envie de remettre les pieds ni à la cour de l'empereur, ni en Autriche, non seulement sans sa permission, mais même quand il re- cevrait de lui une invitation spéciale ; que ce- pendant il devait à ses principes de ne recon- naître au gouvernement autrichien aucun droit; que ce que lui, M. de Chasteler, croyait de- voir à son souverain, M. La Fayette le devait à la souveraineté du peuple français. M. de Chasteler répondit qu'il ne lui était pas per- mis d'admettre de pareilles explications et qu'il

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 111

allait mander le soir par un courrier que cela ne pouvait pas s'arranger comme on l'avait cru '.

La Fayette demanda froidement à quelle heure partait le courrier. M. de Chasteler trouva un prétexte pour ne l'envoj^er qu'après leur conversation, qui devait recommencer le soir à sept heures.

A l'heure dite, le prisonnier manifesta le désir de se concerter avec ses compagnons d'infortune pour décider ce qu'ils devaient aux circonstances et à eux-mêmes. « Cela, ajoutait- il, avancera plus les affaires que huit jours de conférences isolées. » Ce fut alors que les trois prisonniers furent réunis pour délibérer en commun. Ils se voyaient pour la première fois depuis leur entrée dans la prison d'Ol- mûtz.

Après quelques instants laissés aux épan- chements de la joie de se retrouver, ils se mirent immédiatement d'accord sur la décla- ration suivante que rédigea La Fayette.

1. Mémoires de La Fayette, t. IV.

112 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

« La commission dont M. le marquis de Chasteler est chargé me paraît se réduire à trois points :

» lo Sa Majesté Impériale souhaite faire constater notre situation ; je suis disposé à ne lui porter aucune plainte. On trouvera plu- sieurs détails dans les lettres de ma femme, et s'il ne suffit pas à Sa Majesté Impériale de relire les instructions envoyées de Vienne en son nom, je donnerai volontiers au marquis de Chasteler les renseignements qu'il peut désirer ;

» Sa Majesté l'empereur et roi voudrait être assurée qu'immédiatement après ma dé- livrance je partirai pour l'Amérique; c'est une intention que j'ai souvent manifestée, mais comme dans le moment actuel ma réponse semblerait reconnaître le droit de m'imposer cette condition, je ne crois pas qu'il me con- vienne de satisfaire à cette demande ;

» Sa Majesté me fait l'honneur de me signifier que les principes que je professe étant incompatibles avec la sûreté du gouver-

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nement autrichien, elle ne veut pas que je puisse rentrer dans ses États sans sa permis- sion spéciale. Il est des devoirs auxquels je ne puis me soustraire; j'en ai envers les États- Unis, j'en ai surtout envers la France, et je ne dois m'engager à quoi que ce soit de con- traire aux droits de ma patrie sur ma per- sonne. A ces exceptions près, je puis assurer monsieur le général marquis de Chasteler que ma détermination invariable est de ne mettre le pied sur aucune terre, soumise à l'obéissance de Sa Majesté le roi de Bohême et de Hongrie*. »

Chacun des prisonniers signa cette déclara- tion et remit un engagement par lequel il promettait sur l'honneur de n'entrer, dans aucun temps, dans les provinces héréditaires de l'empereur d'Autriche, sans en avoir obtenu la permission spéciale, sauf les droits de la France sur leur personne.

1. Vie de madame de La Fayette.

114 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

M. de Chasteler partit pour Vienne porteur de la déclaration. Sa forme ne plut pas à l'empereur, et il se refusa à la mise en liberté des prisonniers. Thugut fut profondément découragé.

C'est le dévouement absolu d'un homme jusqu'alors peu connu qui aida à aplanir toutes les difficultés. Nous voulons parler de Louis Romeuf.

Compatriote de La Fayette, près de Cha- vaniac, il avait été son aide de camp. Depuis six mois, le général Clarke l'avait attaché à sa mission diplomatique, et connaissant son ardent désir de coopérer à la délivrance des prisonniers d'Olmùtz, il lui fournit l'occasion de se rendre à Vienne afin d'obtenir le concours puissant de Thugut. Clarke, d'accord ayec Bonaparte, avait en effet adressé au gouver- nement autrichien une demande officielle et il n'avait pas encore reçu de réponse décisive. Le voyage de Romeuf à Vienne était ainsi motivé. Il y arriva le 1^^ août IT'JT.

Muni d'une lettre quasi-officielle de Clarke,

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE- 115

Romeuf ne perd pas un instant, se met en rapport avec le secrétaire d'État, M. de Gallo, et dans une dépêche importante, datée de Vienne, 9 août 1797, il explique à La Fayette, qu'après un séjour à l'armée d'Italie, il lui a été permis de venir presser les démarches qui devaient conduire à sa délivrance. Il parle de l'intérêt que Bonaparte et Clarke ont mis à cette cause et il continue en ces termes :

« M. de Gallo, dont il m'est impossible de trop louer les procédés, m'a instruit, en arrivant ici, des propositions qui vous ont été faites et de la manière dont elles ont été reje- tées par vous. J'ai admiré votre inébranlable caractère; mais je vous avoue que de la façon dont il m'a parlé de la détermination de l'empereur, j'ai tremblé que cette circons- tance ne retardât encore le jour que nous attendons avec une si grande impatience... J'ai vivement sollicité, par l'intermédiaire de M. de Gallo, qu'il me fût accordé d'aller embrasser les trois martyrs de la belle cause

116 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

à laquelle je suis attaché. Cette faveur m'a été constamment refusée. »

Mais la partie la plus intéressante de cette dépêche est la relation de l'entrevue de Romeuf avec Thugut :

« Il m'a paru fort aigri par la façon dont a été repoussée par vous la parole exigée, et sans m'arrêter aux détails d'un assez long entretien qu'il a bien voulu m'accorder, voici quel en a été le résultat : l'empereur renonce à l'arrangement qu'il vous avait présenté. Il n'est plus question d'aucune parole écrite ou verbale de votre part.

» Voici les nouveaux arrangements proposés : » Le gouvernement autrichien désire que le consul américain à Hambourg, chez qui vous serez déposé, promette, avant de vous recevoir, de vous engager à quitter celte ville avant seize jours... Comme il n'est question d'aucun engagement qui compromette votre indépen- dance, j'espère que vous ne me désapprouverez

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 117

pas pour celui que j'ai pris d'aller communi- quer tout cela moi-même à M. Parish et de m'entendre avec lui et le ministre de l'empe- reur dans la même ville... M. de Thugut m'a engagé lui-même à vous écrire et m'a donné la certitude que ma lettre vous serait exacte- ment remise. Si chaque instant que je perds pesait moins sur mon cœur, j'attendrais votre réponse à Ratisbonne je joindrai, en allant à Hambourg, madame de Maubourg et ses deux filles aînées, madame de Pusy et sa fille. Je désire bien qu'il leur soit permis ainsi qu'à moi de venir vous recevoir aux portes de votre citadelle; mais il ne faut pas s'en flatter. Ce sera à Hambourg que nous aurons le bonheur de vous revoir. Je m'enivre de l'espoir que le moment n'en est pas éloigné. »

Les documents publiés à Vienne achèvent le récit de M. Romeuf *. Dans un entretien du baron de Thugut avec

1. Voir Max Bùdinger : Annexe; dépèche de Thugut à Buol- Schauenstein, 9 août 1797; dépêche de Romeuf, 17 août 1797.

118 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

un secrétaire de Glarke, M. Perret, l'idée avait été pour la première fois mise en avant de remettre La Fayette à John Parish, consul des États-Unis, afin de l'embarquer pour l'Amé- rique ou pour la Hollande. C'est dans ce but qu'un passeport fut donné à Romeuf. Il partit pour Hambourg ; un mois s'étant écoulé sans que la question fût résolue, il écrivit à Thugut :

« Je ne puis attribuer le retard de la déli- vrance des prisonniers d'Olmiitz qu'à celui des postes, dont Votre Excellence a eu la bonté de m'entretenir... Dans le cas Votre Excel- lence ne jugerait pas à propos d'accorder cette demande, je la prie de vouloir bien me faire expédier un passeport, pour que je puisse me rendre auprès de mon général en Italie par la voie la plus prompte. »

Romeuf n'ignorait pas, en effet, que depuis son départ de Vienne, la Russie avait notifié la décision de ne plus faire partie de la coalition

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 119

et que l'empereur d'Autriche avait ordonné à son représentant à Hambourg, le baron de Buol-Schauenstein, de s'occuper spécialement de l'affaire d'Olmiitz, Par une dépêche à Thugut (27 septembre), il lui faisait connaître que Parish avait promis d'engager les prisonniers à quitter Hambourg dix jours après leur arrivée, en même temps qu'il mettait à la disposition de Romeuf tout l'argent nécessaire pour le voyage. Romeuf ne recevant aucune réponse, partait pour Dresde afin d'y attendre l'arrivée des libérés ^

Ce fut seulement le 9 septembre 4797 que Thugut notifia l'ordre impérial de mise en liberté; chose singulière, dans une lettre à Parish, postérieure de quelques jours, il ne mentionne aucun engagement positif envers la France; mais il parle de la déférence parti- culière de Sa Majesté pour l'intérêt que les États-Unis d'Amérique avaient paru attacher à la libération des prisonniers.

1. La Fayetle in Oeslerreich. Dépêche, page 69.

420 LES DERNIÈRES ANNÉES E LA FAYETTE.

Le 18 septembre, cinq ans et un mois après Farrestation de La Fayette, de Latour-Mau- bourg et de Pusy, et vingt-trois mois après l'arrivée de madame La Fayette et de ses fdles, les portes de la prison s'ouvrirent. Le départ d'Olmùtz s'effectua sous la conduite du major d'Annerliammer ; les prisonniers purent sur la route apercevoir un instant Louis Romeuf qui venait au-devant d'eux. De temps en temps ils cherchaient à se rapprocher de lui, mais c'était avec de grandes précautions, jus- qu'à ce qu'on fut hors des États héréditaires d'Autriche. Ils se rejoignirent seulement à Dresde. Le voyage à partir de Leipsick fut un triomphe continuel. On se pressait pour voir La Fayette et ses compagnons. Les prisonniers, qui d'abord n'avaient pu supporter l'impres- sion de Tair extérieur, reprenaient chaque jour des forces. Mais la santé de madame de La Fayette les empêchait de se livrer à la joie. (( La fatigue du voyage, dit madame de Las- teyrie, était trop grande dans l'état d'épuise- ment et de maladie elle se trouvait. Elle

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 121

faisait effort pour répondre aux nombreux hommages dont elle était l'objet. » Au milieu de souffrances sans nom, elle avait vaillam- ment payé, de plusieurs mois de captivité de plus, la satisfaction que lui avait causée la déclaration de son mari en réponse à la de- mande du gouvernement autrichien; mais elle était à bout de forces ^

Le 4 octobre on arriva enfin à Hambourg. D'après des témoins oculaires, la réception faite à La Fayette fut celle d'un libérateur ou d'un conquérant. Gouverneur Morris dînait avec M. de Buol, lorsque le consul américain, M. Parish, leur envoya dire que La Fayette et ses compagnons étaient arrivés. Morris prit le baron dans sa voiture pour aller accomplir la formalité de la mise en liberté. « La mission fut accomplie avec dignité^. »

D'après les notes de Gouverneur Morris, con- firmant la dépêche de Thugut, La Fayette fut

1. Vie de madame do La Fayette, p. 385.

2. Mémorial de Gouverneur Morris.

122 LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE.

libéré par égard pour les Étals-Unis; c'était un acte d'habileté du cabinet autrichien que de le faire croire. Mais La Fayette et l'opinion publique ne s'y laissèrent pas prendre. En réalité, c'étaient les victoires des armées françaises qui avaient tranché la question. La condition des prisonniers d'Olmiitz avait été discutée à Léoben, Leurs sentiments ne se méprirent pas et leur reconnaissance alla droit à la France et au jeune vainqueur des cam- pagnes d'Italie.

Dès le lendemain de leur arrivée à Ham- bourg, ils faisaient remercier M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures, et ils écri- vaient cette lettre à Bonaparte :

« Le 6 octobre 1797.

» Citoyen général,

» Les prisonniers d'Olmiitz, heureux de devoir leur délivrance à nos irrésistibles armes, avaient joui dans leur captivité de la pensée que leur liberté et leur vie étaient

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 123

attachées aux triomphes de la République et à votre gloire personnelle. Ils jouissent aujour- d'hui de l'hommage qu'ils aiment à rendre à leur libérateur. Il nous eût été bien doux, Citoyen général, d'aller vous offrir nous- mêmes l'expression de ces sentiments, de voir de près le théâtre de tant de victoires, l'armée qui les remporta et le héros qui a mis notre résurrection au nombre de ses miracles. Mais vous savez que le voyage de Hambourg n'a pas été laissé à notre choix ; c'est du lieu que nous avons dit adieu à nos geôliers que nous adressons nos remerciements à leur vain- queur...

« Salut et respect.

» LA FAYETTE,

» LATOUK-MAUBOURG,

» BUREAUX DE PUSY. »

CHAPITRE II

LA FAYETTE SOUS LE CONSULAT ET l'empire

1

L'Europe entière s'était émue en apprenant la délivrance des prisonniers d'Olmûtz. La Fayette, à peine arrivé à Hambourg, recevait la visite de ses anciens aides de camp accourus de Paris. Klopstock, le noble poète, venait l'embrasser; Archinoltz, un de ses fidèles cor- respondants, ne le quittait plus. Les Améri- cains présents lui votaient une adresse. C'était à qui lui écrirait. Mais, parmi tant de lettres affectueuses, aucune ne lui remua plus le cœur que celle envoyée par madame de Slaël dès la première nouvelle de sa prochaine déli- vrance.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 125

1 20 juin 1797.

» J'espère que cette lettre vous parviendra. Je voudrais être une des premières personnes qui vous parlât de tous les sentiments d'indi- gnation, de douleur, d'espérance, de crainte, d'inquiétude, de découragement, dont votre sort, pendant ces cinq années, a rempli l'âme de ce qui vous aime. Je ne sais pas s'il est pos- sible de vous rendre. supportables vos cruels souvenirs. J'ose cependant vous dire que pen- dant que la calomnie a défait toutes les répu- tations, que les factions se sont attachées aux individus, ne pouvant triompher de la cause, votre malheur a préservé votre gloire, et si votre santé peut se remettre, vous sortez tout entier de ce tombeau, votre nom a acquis un nouveau lustre.

» Venez directement en France! Il n'y a pas d'autre patrie pour vous. Vous y trouverez la république que votre opinion appelait lorsque votre conscience vous liait à la royauté; vous la trouverez illustrée par la victoire et

126 1,ES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

délivrée des crimes qui ont souillé son ori- gine; vous la soutiendrez, parce qu'il ne peut plus exister en France de liberté que par elle, et que vous êtes, comme héros et comme mar- tyr, tellement uni à la liberté, qu'indifférem- ment je prononce votre nom et le sien pour exprimer ce que je désire pour l'honneur et la prospérité de la France.

» Venez en France! vous y trouverez des amis qui vous sont dévoués, et laissez- moi espérer que mon occupation constante de vous, mes inu- tiles efforts pour vous servir, me donneront quel- ques droits à un peu d'intérêt de votre part. »

Cette lettre si éloquente et qui marque une date dans les divers états d'esprit de madame de Staël, était suivie de quelques lignes affec- tueuses et aimables de Mathieu de Montmo- rency, alors à Coppet : « La constante occupation de vos malheurs et de votre courage a survécu en moi et survivra toujours à mon éloignement de toute activité, mais je crois que je retrou- verais tout mon ancien enthousiasme pour fêter

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 127

celui à qui j'en ai vu un si constant pour la liberté. » Cette unanimité de toutes les âmes libérales à fêter La Fayette est le jugement le plus favorable de sa conduite pendant la Ré- volution.

Les deux ou trois jours qu'il passa à Ham- bourg furent employés à remercier Huger, Fitz-Patrick , Masclet '. Ses lettres sont vi- brantes de reconnaissance et d'affection; elles honorent son cœur qui resta toujours droit et bon. Il s'acquittait le mieux qu'il pouvait de cette dette la plus sacrée dès le premier jour de sa mise en liberté.

M. Parish avait fini par représenter à M. de Buol que la saison avancée, la mauvaise santé de madame de La Fayette ne rendaient plus possible le départ de la famille pour l'Amé- rique; que, d'autre part, les événements qui s'accomplissaient à Paris ne permettaient pas une installation en Hollande. Un troisième

1. Correspondance, t. IV, p. 375 et suiv. Mémoires d'Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu, par M. Callet, Rouen, 1859, t. I, p. 172.

128 LES DEftMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

parti s'imposait : le séjour dans le Holstein; c'est celui qui fut adopté. L'installation de La Fayette à Hambourg était surtout ce que le gouvernement autrichien voulait éviter'.

Le 10 octobre, le général et sa famille par- tirent en effet pour Witmold, la sœur de madame de La Fayette, la marquise de Mon- lagu, et leur tante, la comtesse de Tessé, s'é- taient fixées pendant l'émigration. Ce fut un grand événement. « Le son des trompettes du jugement dernier ne les eût pas autrement émues que la fanfare du postillon annonçant, suivant l'usage allemand, l'entrée dans la ville. » Les prisonniers d'Olmùtz arrivaient. Madame de Montagu courut, éperdue, aux bords du lac et se jeta dans un petit bateau à voiles qui n'avait pour pilote que le vieux M. de Mun. Elle se fit conduire à Ploën et se trouva bientôt dans les bras de sa sœur. Il lui semblait, en la voyant, « qu'elle retrouvait en elle plus qu'elle-même, c'est-à-dire sa mère,

1. Voir Dépêches de Buol à Thugut et de Thugut à Parish, 4 et 14 novembre 1797.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 129

sa sœur de Noailles et tout ce qu'elle avait perdu ».

Le général, bienveillant, doux et calme, comme à l'ordinaire, présenta à sa belle-sœur, ses fidèles Bureaux de Puzy et Latour-Mau- bourg, puis Théodore de Lameth, son ancien aide de camp, et Pellet, un de ses officiers d'ordonnance, qui étaient venus le rejoindre en route. Madame de Tessé attendait sa nièce sur la rive; elle la reçut avec tendresse, et ce fut, ce jour-là et les suivants, fête à Witmold. Toute la parenté y fut logée. Les amis s'ins- tallèrent à Ploën, mais ils passaient le lac deux ou trois fois par jour. « Les eaux de ce pauvre petit lac, ordinairement si tranquille, n'étaient pas plus troublées par ce va-et-vient continuel que ne l'était, au fond de l'âme, madame de Montagu par le bruit et la véhémence inaccou- tumés des entretiens de la table et du salon. Il ne faut pas demander de quoi l'on y par- lait. De quoi y eût-on parlé, sinon de poli- tique? »

Le champ était vaste et on le parcourait en

9

430 LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE.

tous sens, du matin au soir. Madame de Tessé, qui était dans son élément, ranimait la con- versation quand elle languissait. Nous connais- sons madame de Tessé, un des t3'pes les plus accomplis de la femme du xviii^ siècle, avec ses yeux perçants, sa bouche fine, mais tirail- lée par un tic nerveux qui la faisait grimacer en parlant, avec infiniment de grâce et encore plus d'esprit. Incrédule et charitable, « on la voyait plus souvent sur le chemin des pauvres que sur le chemin de l'église ». C'était elle qui, tour à tour mordante et sentencieuse, discourait le plus au milieu du silence de l'au- ditoire attentif. Les aides de camp du général apportaient dans la discussion un peu moins d'esprit et plus de passion; ils avaient moins d'aigreur contre la Révolution qui les avait proscrits que contre les émigrés qui avaient applaudi à leur chute, et contre les princes qui avaient refusé de s'appuyer sur eux. On pouvait pressentir leur opposition sous la Res- tauration. Quant à La FaA^ette « il était si peu changé

LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 131

qu'on rajeunissait en l'écoutant. On était tou- jours avec lui à la déclaration des droits de l'homme et à l'aurore de la Révolution. Le reste n'était qu'un accident, déplorable sans doute, mais qui n'était pas à son avis plus décourageant que l'histoire des naufrages ne l'est pour les bons marins >■>. Tel il fut jus- qu'à la dernière heure de sa vie, conservant toujours la même intrépidité et la même foi dans les destinées de la France. Il était homme, si l'occasion s'en présentait, comme disait madame de Montagu, à se rembarquer au premier jour sur les quatre planches mal jointes du radeau de 1791 et à risquer de nou- veau sa fortune, et non pas seulement la sienne, dans l'entreprise.

Il avait le tempérament des chevaliers d'au- trefois et le même calme dans l'ardeur. « Gil- bert, écrivait à madame de G rammont madame de Montaigu, est tout aussi bon, tout aussi simple dans ses manières, tout aussi affectueux dans ses caresses, tout aussi doux dans la dis- pute que vous l'avez connu. 11 aime tendre-

132 LES DEKMÈIIES ANNÉES DE LA FAYETTE.

ment ses enfants, et, malgré son extérieur froid, est affable pour sa femme. Il a des formes aimables, un flegme dont je ne suis pas la dupe, un désir secret d'être à portée d'agir. J'évite de traiter directement avec lui tout ce qui touche à la Révolution, aux choses qu'il défend, comme à celles qu'il condamne. »

Après cinq semaines passées à AYitmold, La Fayette loua un château à Lhemkulen, tout près de madame de Tessé qu'il aimait et qui avait avec lui une parfaite communauté d'opi- nions. M. de Mun vint le voir, et aussi tous les Maubourg, y compris leur sœur, madame de Maisonneuve. Mais une visite inattendue le charma, celle de madame de Simiane. Munie d'un faux passeport, elle s'était échappée de France tout exprès pour retrouver La Fayette ; les tristesses et les malheurs de la Révolution avaient amaigri son beau visage sans lui ôter son attrait. Elle s'établit chez madame de Tessé et fut étonnée en arrivant de n'entendre parler que de projets de mariage.

Charles de Latour-Maubourg, frère de l'aide

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 133

de camp du général, venait de demander la main de mademoiselle Anastasie de La Fayette. Elle ne lui apportait en dot que sa jeunesse et ses vertus ; et lui, sauf l'espérance d'une somme de trente mille francs, rien de plus que son courage et sa droiture. Ni l'un ni l'autre ne craignaient la pauvreté. Madame de La Fayette trouvait le parti avantageux ; son mari y donnait son entière adhésion ; mais à Witmold, on jeta les hauts cris. M. de Mun prétendait qu'on ne se mariait pas ainsi, hor- mis chez les sauvages d'Amérique et madame de Tessé soutenait qu'on n'avait rien vu de pareil depuis Adam et Eve. Les sarcasmes n'y firent rien ; le mécontentement de madame de Tessé se fondit bientôt en une tendre et aimable sollicitude ; on revint s'installer à "Witmold pour célébrer le mariage (9 mai 1798). Madame de La Fayette fut assez gravement malade par suite des infirmités qu'elle avait contractées, durant sa longue captivité. Elle ne souffrit pas qu'on ralentît d'un jour les apprêts de la noce; elle était aussi calme, aussi ferme d'esprit qu'on

134 LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE.

ne l'avait jamais vue ; ses enfants la trans- portaient sur un canapé de sa chambre au salon. Madame de Montaigu, près d'accoucher, les aidait à panser « les glorieuses plaies de leur mère ».

Stéphanie de Montaigu vint au monde, en effet, dix jours après le mariage d'Anastasie de La Faj^ette. Elle fut ondo^ée par madame de Tessé, mais il fallut recommencer la céré- monie. Madame de Tessé, qui n'en faisait jamais d'autres, avait, dans son trouble, répandu sur la tète du nouveau-né, au lieu d'eau pure, un flacon d'eau de Cologne ; elle assurait pourtant qu'elle avait fait sur la tête de l'en- fant un grand signe de croix.

Pour ajouter aux joies de cette union que le malheur avait préparée, en cimentant l'affec- tion entre les deux familles, Georges La Fayette était arrivé de Mount-Vernon. Il apportait à son père une lettre de Washington. Ce grand homme lui disait toute la part qu'il avait prise à ses souffrances, ses efforts pour le secou- rir, les mesures qu'il avait adoptées, quoique

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 13o

sans succès, pour faciliter sa délivrance, sa joie enfin de voir le terme des injustices : « A aucune époque, ajoutait-il, vous n'avez eu une plus haute part dans l'affection de ce pays; je n'emploierai pas votre temps à vous parler de ce qui me regarde personnellement, si ce n'est pour vous dire que je suis encore une fois rentré dans mes foyers, je resterai en formant des vœux pour la prospérité des États- Unis, après avoir travaillé bien des années à l'établissement de leur indépendance, de leur constitution, de leurs lois ^..» Cette lettre se terminait par ces mots plus affectueux encore que de coutume. « Si vos souvenirs, ou les circonstances vous portaient à visiter l'Amé- rique, accompagné de votre femme et de vos filles, aucun de ses habitants ne vous rece- vrait avec plus de cordialité et de tendresse que madame Washington et moi ; nos cœurs sont pleins d'affection et d'admiration pour vous et pour elles. »

1. Correspondance, t. IV, p. 372.

136 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

I] n'y avait pas que du sentiment dans ces lignes; elles cacriaicnt un regret : depuis que La Fayette avait disparu de la scène politique, des dissensions affligeantes étaient survenues entre nous et les États-Unis. La France et la Grande-Bretagne essayaient depuis longtemps d'entraîner dans leurs hostilités réciproques le gouvernement américain et de lui imposer des résolutions contraires à ses principes de neu- tralité, comme à la liberté du commerce.

Par représailles contre l'Angleterre, la Con- vention avait autorisé le 9 mai 1793 les bâti- ments de guerre et les corsaires français à amener dans nos ports les navires neutres, chargés, soit de marchandises appartenant à une nation ennemie, soit de subsistances qui lui seraient destinées, et à vendre les cargai- sons au profit des preneurs. Ces dispositions, dont on avait d'abord excepté les Américains, les atteignirent ensuite avec beaucoup de rigueur, lorsque le 19 novembre 1794, ils se furent alliés, par un traité de commerce, avec les Anglais. Le Directoire déclara que ce traité

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 137

violait le traité antérieur du 6 février 1778 entre la France et les États-Unis. M. Adet, notre ministre plénipotentiaire à Washington, signifia le 12 novembre 1796 au secrétaire d'État de l'Union que les vaisseaux américains seraient soumis de la part des Français aux mêmes traitements qu'ils se laisseraient impo- ser par la marine anglaise. M. Monroë, ministre à Paris, fut alors rappelé; M. Pinckney étant venu pour le remplacer, le Directoire refusa ses lettres de créance. Bientôt tous rapports cessèrent entre les deux gouvernements.

Cette situation politique entre deux pays faits pour s'aimer et se soutenir, resta long- temps ignorée de La Fayette. Quand il la connut, il écrivit à Washington* :

« D'après les nouvelles que je reçois, je suis tout à fait persuadé que le Directoire désire être en paix avec les États-Unis. Le parti aristocrate dont la haine pour l'Amérique date du commen- cement de la révolution européenne, et le gou-

1. Correspondance, t. IV, pp. 431 et suivantes.

138 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

vernement anglais, qui, depuis la déclaration d'indépendance, n'a rien oublié, ni pardonné, se réjouissent, je le sais, de la perspective d'une rupture entre deux nations, autrefois unies pour la cause de la liberté, et ils s'efforcent par tous les moyens en leur pouvoir de nous précipiter dans la guerre ; mais vous êtes là, mon cher général, indépendant des partis, vénéré de tous ; et si, comme je l'espère, vos renseignements vous portent à juger favora- blement les dispositions du gouvernement fran- çais, votre influence doit empêcher que la brèche soit agrandie et assurer une noble et durable réconciliation. »

Le temps n'était plus dans les relations avec les États-Unis, La Fayette exerçait une influence souveraine sur le gouvernement de son pays. Les portes de la patrie ne s'ouvraient pas encore pour lui et il ressentait toutes les douleurs de l'exil ; il était impossible que sa pensée ne se reportât pas vers les événements prodigieux auxquels il avait été mêlé trois ans.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 139

Sous le titre de Souvenirs en sortant de prison, il a recueilli ses jugements sur les personnes et les choses de la Révolution. Le nouveau coup d'État du 18 fructidor venait d'ajouter aux crimes déjà commis et avait eu à l'étran- ger un grand retentissement; des intrigants essayaient de réveiller l'ambition dans l'âme de l'ancien commandant des gardes nationales. Cet écrit nous montre un La Fayette mûri et il nous semble intéressant d'en parler ^ Il n'abdique aucune de ses convictions libérales; il n'est pas de ceux que le spectacle des évé- nements ait absolument découragés ; son rêve était trop haut pour que les malheurs et les mécomptes aient pu l'atteindre. A ses yeux, c'est le 10 Août qui a tout perdu, parce qu'il a consacré la violation des serments constitu- tionnels. « Un nouveau bouleversement dans les hommes, dans les opinions, dans les me- sures, portiint partout la terreur et le déver- gondage, corrompt jusqu'au fond, le cours des

1. Souvenirs en sortant de prison, pp. 30'», 306, 309.

140 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

idées libérales qui avait pu quelquefois être partiellement troublé, mais qui toujours avait été maintenu par la doctrine de l'Assemblée constituante et par le dévouement sans bornes des premiers chefs de la capitale. » Il condamne la politique des Girondins, mais il reconnaît que dans les derniers temps, ils prirent une attitude toujours honorable, que leurs discours et leurs journaux, seules armes à leur usage, devinrent de courageux plaidoyers contre les progrès du terrorisme. Quant au roi, La Fayette ne cesse d'en parler avec respect et un certain attendrissement; jamais son procès n'a été jugé avec plus de sévérité : « Le malheureux Louis XYI dont ses prétendus amis avaient mieux aimé la perte que de le voir sauvé par moi, ne tarda guère à être assassiné par la plus monstrueuse procédure. Tout ce qui de- vait le protéger comme roi et comme citoyen, l'acte constitutionnel, l'inviolabilité jurée, la nécessité des lois préalables et des formes établies, les amnisties passées, les incapacités légales, les motifs de récusation, la proportion

LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 141

des voix en matière judiciaire, tout fut foulé aux pieds. La Convention, exerçant rétroacti- vement contre lui les fonctions constituantes et législatives, osa cumuler encore les rôles de dénonciateurs, témoins, jurés d'accusation, jurés de jugement, ministère public, juges et pouvoir exécutif ». Et La Fayette raconte que lorsque ses deux amis et lui furent conduits en janvier 1793, de la prison de Wezel à celle de Magdebourg, se trouvant avec un négociant de Francfort et le maire de Lepstadt, ces mes- sieurs, qui étaient connus du général Scholler commandant l'escorte, obtinrent la permission de causer avec les prisonniers. A propos des premières procédures contre le roi, ils leur dirent : « Nous venons du quartier général des émigrés ; vous êtes les seuls patriotes que nous ayons vus et les premiers Français qui nous aient parlé décemment de ce malheureux procès. »

11 n'y a pas de paroles plus humaines que celles qui tombent des lèvres de La Fayette, lorsqu'il parle de la mort de l'infortunée reine

142 LES DEHNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

et de l'angélique madame Elisabeth ; et il cite le mot de la duchesse d'Angoulême, mot peu connu : « Si ma mère eût pu vaincre ses pré- ventions contre M. de La Fayette, si on lui eût accordé plus de confiance, mes malheureux parents vivraient encore. » Mais c'est quand il arrive à juger les Jacobins que La Fayette sent la colère lui monter au cœur. Il se souvient du meurtre de son ami, le vertueux Laroche- foucauld, de l'exécution du maire de Stras- bourg, le brave Dietrich, du martyre de Baill}^ de l'immolation de Barnave, tous accusés de fayettisme ; aussi, peu de pages sont plus vi- brantes d'émotion que celles sont marquées au fer rouge, toutes les violences et toutes les folies sanguinaires de la Terreur. Il accuse nettement Danton d'avoir, après le 6 octobre, reçu de l'argent d'abord de M. de Montmorin * <^ qu'il fit en conséquence, assassiner au 2 septembre », et plus tard, de la cour, quelque temps avant le 10 Août « pour tour-

1. Souvenirs en sortant de prison, p. 329.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 143

ner en faveur du roi, l'émeute annoncée ».

La Fayette, dans ce même écrit, reconnaît que la Convention a créé des institutions utiles et fait la meilleure constitution qui ait existé en Europe, la constitution de l'an III. Il ex- prime un regret et ce regret est lout patrio- tique et inspiré par son tempérament militaire ; il parle de la journée de Valmy et il ajoute : « Si je n'avais pas été proscrit, les fautes des ennemis et les hasards du temps auraient mis dans mes mains un succès infiniment plus marquant et beaucoup moins méritoire que ma campagne contre lord Cornwallis. Aussi, dès ce moment, sais-je devenu indifférent à toute ambition militaire ».

Voilà le cri qui lui échappe! Il n'a jamais regretté que cela, ne s'être pas en 1792 illustré par une victoire. Il parle avec enthousiasme des armées de la Révolution ; il admire leur obéissance sous les armes ', leur désintéresse- ment, leur caractère généreux « qui ]3endant

1. Souvenirs en sortant de prison, pp. 344 et 360.

144 LES DEI'.MtRtS ANNÉES DE LA FAYETTE.

que la France était souillée par la férocité ou dégradée par la résignation, distinguèrent au dehors ses troupes victorieuses. Elles furent longtemps le refuge de l'honneur national ». Avec quelle chaleur et quelle sympathie, il cite le nom de Hoche qu'il avait connu simple sergent !

Quand, au contraire, il fait un retour sur lui-même, la modestie qui accompagnait son honnêteté lui dicte ces paroles : « J'ai su quelquefois saisir pour le succès de mes vues de grandes circonstances et même les créer ; j'ai souvent produit beaucoup d'effet sur des auditoires tumultueux ou prévenus. Je ne suis pourtant ni homme d'État, ni orateur. »

C'est dans ces pages peu lues que nous saisissons La Fayette sur le vif. Il importait de ne pas les laisser dans l'ombre.

11 conformait du reste ses actes à ses doc- trines. Ainsi, dès leur arrivée dans le Holstein, ses amis et lui avaient arboré la cocarde na- tionale, afin d'établir une distinction tranchante avec les émigrés. Il s'était rendu ensuite chez

LES DERMKRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 143

le ministre de France, M. Reinhart, pour lui porter son adhésion à la constitution de l'an III ' ; et lorsque le lendemain il reçut la visite du représentant du gouvernement du Directoire, il lui exprima fermement « ses inaltérables sentiments sur le 10 Août et son horreur du 18 fructidor ». M. Reinhart, dans sa dépêche à M. de Talleyrand, dut constater les divers sentiments de La Fayette, car le Directoire fut mécontent. Par son ordre, le peu de biens, que La Fayette possédait encore en Bretagne, fut vendu aux enchères et sa rentrée en France fut compromise. « Notre ami, écrivait Masclet, le 31 novembre 1797, vient de jeter le gantelet contre le 18 fructidor, c'est-à-dire qu'il vient de prononcer son arrêt d'ostracisme contre lui-même; j*ai montré tout cela à M. de Talleyrand ; il pense comme moi que de pareilles indiscrétions ne peuvent man- quer de tout perdre. »

En attendant des jours meilleurs, madame

1. Souvenirs en sortant de prison, p. 362.

10

146 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

de La Fayette à peine convalescente fut dans l'obligation de retourner en France, les affaires de la famille l'appelaient impérieuse- ment. La détresse s'était assise à son foyer ; la guerre d'Amérique, la Révolution, la prison, l'exil, avaient dévoré une fortune considérable. Madame de La Fayette seule pouvait pour- suivre le règlement des partages et des comptes, car seule elle n'était portée sur aucune liste de proscription ou de suspicion. Elle partit donc pour Paris avec sa seconde fille ; elle n'3^ fit qu'un court séjour et s'empressa d'aller em- brasser en Auvergne, sa vieille tante, madame de Ghavaniac.

Pendant son absence, La Faj-ette et son fils George avaient quitté le Holstein, la famille s'installait plus près de la France, à Vianen, aux portes d'Utrecht. « En exil, dit mélanco- liquement madame de LastejTie, nul lien n'attache; on espère toujours abandonner l'é- tablissement qu'on se fait. »

Avant de reprendre le chemin de l'exil, ma- dame de La Fayette avait remis à l'un des

LES DERNIÈRES ANNKES DE LA FAYETTE. 147

directeurs, La Reveillère-Lépeaux, une lettre dans laquelle le généra*! demandait la rentrée de ses compagnons :

« En offrant de loin, mes vœux pour la liberté, la gloire et le bonheur de mon pays, je viens solliciter la rentrée du petit nombre d'ofilciers qui, dans une occasion dont la res- ponsabilité appartient à moi seul, ne pouvant pas prévoir les conduisait l'obligation d'ac- compagner leur général, tombèrent avec lui dans les mains des ennemis. Leur patriotisme éprouvé dès les premiers temps de la Révo- lution, s'est conservé dans toute son ardeur, comme dans toute sa pureté, et la République ne peut pas avoir de plus fidèles défenseurs. »

La Reveillère lut cette lettre en présence de ma- dame de La Fayette et lui dit qu'il en ferait part au Directoire. Aucune résolution ne fut prise.

L'exil fut moins dur en Hollande. Depuis que Pichegru en avait chassé les Anglais, le statlioudérat avait été aboli, et les sept pro-

148 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

vinces, sous le nom de République batave étaient gouvernées par une assemblée législa- tive directement nommée par le peuple. Un traité d'alliance entre la France et les Pro- vinces-Unies avait été signé depuis le mois de mai 1795. La Fayette et son fils étaient les amis du général Van Ryssel et ils avaient été reçus par ce grand patriote de la façon la plus touchante ^ Le général Brune commandait les troupes auxiliaires françaises ; la présence de La Fayette dans la République batave n'était pas sans réveiller les haines de ses ennemis et leurs accusations.

« Il serait facile à mes amis d'y répondre, écrivait-il le 4 avril 1799, si l'apathie générale ne trouvait plus commode de répéter des mots en l'air sur les prétendues fautes du temps passé, que d'encourir le malheur d'avoir une volonté en cherchant à tirer parti du temps présent. J'ai fait des fautes sans doute et je les connais bien ; mais les accusateurs ne sont

1. Correspondance. I. V, pages 6 et 16.

LES DEUMKUrs A.N.NKES U K LA FAYETTE. 14*J

pas heureux dans leur choix. Dois-je ajouter un manifeste de plus à tous ceux qui ont inondé le public? Je ne le crois pas. Atten- dons pour que je prenne la parole une occa- sion; la situation actuelle ne peut pas durer. »

Le général Brune se plaignit au gouverne- ment du séjour de La Fayette dans la Répu- blique Ijalave. On le gênait dans le choix d'un asile ; il songea à chercher un refuge en Amérique, mais Washington y voyait des inconvénients politiques pour son ami.

Il se donna, pour tout oublier, aux joies de la famille, laissant madame de La Fayette, essayer de réunir les débris de leur fortune. Madame de Montagu et madame de Grammont, au printemps de 1799, arrivèrent à Vianen. L'entrevue des trois sœurs fut pleine d'éTnotion. Il s'agissait de partager la succession encore indivise de la duchesse d'Ayen. Il y avait des mineurs, M. de Thésan vivait en Allemagne, le vicomte de Noailles en Amérique. Les Mé- moires de madame de Montagu indiquent

loO LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

qu'on faisait très mauvaise chère chez le gé- néral. Tout y manquait*. Les trois sœurs, dès le premier jour, avaient mettre en com- mun leur génie et leur bourse pour se procurer à peu de frais quelques-uns des objets les plus indispensables. « La seule ressource de la maîtresse du logis était de faire des œufs à la neige, lorsqu'il s'agissait d'ajouter un plat de résistance à l'ordinaire de quinze ou seize con- vives, mourant de faim. » Mais, au sein de cette détresse, que de bonheur ! Il faudrait copier toute la correspondance de ce temps-là pour en donner une idée.

Après un mois de vie commune, on se sé- para de nouveau. Madame de La Fayette retourna en France. Jamais son esprit cultivé et juste ne montra autant de ressources qu'à cette époque, en même temps que ses qualités de résolution trouvèrent leur emploi. Toutes les lettres de La Fayette à sa femme, pendant cette longue absence, avec les années de plus,

1. Mémoires de madame de Monlagu, par M. Callet, p. 184.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 151

rappellent par leur tendresse, le temps de la guerre en Amérique.

« 16 mai 1799.

» Je suis revenu bien tristement tout seul, ma chère Adrienne, et quoique je ne puisse regarder cette séparation comme celle de l'an- née dernière, il y en a plus qu'il ne faut pour me faire bien de la peine. Déjà je com- mence à éprouver l'impatience de vous revoir ; c'est m'y prendre de bonne heure.

» Nous attendons de vos nouvelles. J'ai trop de confiance en vous pour craindre que vous ayez oublié les soins de votre santé, que vous m'avez solennellement et tendrement promis. Notre jardin a tous les jours de nouveaux charmes ; mais une fouine a mangé ma pauvre femelle ramier et ses œufs. J'ai rencontré avant-hier chez la nourrice trois charbonniers du Cantal; ce sont des hommes de fort bon sens, et dont le jugement pour les questions que je leur faisais est très supérieur à celui

lo2 LES DERNIKriES ANNÉES DE LA FAYETTE.

des salons. Il en résulte évidemment que la Révolution, malgré les crimes et les violences qui en ont souillé le cours et arrêté les effets, a cependant déjà beaucoup amélioré le sort des paysans de ce département. Je vous fais part de cette consolation que j'ai attrapée en passant et qui m'a fait grand plaisir.

» Adieu, ma chère Adrienne, mon cœur vous suit, vous regrette, vous prêche et vous aime bien tendrement. »

Madame de La Fayette avait pu aplanir les difficultés des règlements de famille. Le châ- teau de La Grange-Bléneau lui était échu en partage, à la satisfaction de son mari qui rêvait d'agriculture. « Ma lettre, lui écrivait-il (29 mai 1799), vous trouvera vraisemblablement à La Grange, mon cher cœur, dans cette retraite nous sommes destinés, j'espère, à nous reposer ensemble des vicissitudes de notre vie. » Et il lui demande des détails sur la maison, surtout sur la ferme et les bois. Il s'enfonce dans l'étude des questions agricoles.

LES DERNIÈRES ANNKF.S 1) K LA FAYETTE. lo3

Il ne peut s'habituer maintenant à la pensée d aller s'installer dans TÉtat de Virginie, ou bien aux portes de la ville de Boston. « D'ail- leurs, il ne nous manque que le premier dollar pour acheter notre ferme. Cette incertitude, dit-il à son admirable femme, doit être ajoutée à bien d'aulres, sans que vous deviez vous en tourmenter. » Il apportait dans ces années de gêne une sérénité et une force morale sans égales'.

Pendant ce temps, Pilt avait reformé la coa- lition, l'armée anolaise envahissait la Hollande, George La Fayette et Victor Latour-Maubourg, le frère du prisonnier d'Olmiilz, s'étaient en- gagés comme grenadiers dans les troupes hollandaises. Le général ne savait reposer sa tète. Dans une lettre du 19 septembre 1799 il écrivait à sa femme :

« Il y a aujourd'hui deux ans, chère Adrienne, que nous sortîmes de cette prison vous êtes venue me porter la consolation

1. Correspondance, l. V, pp. 70 cl 8\.

154 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

et la vie. Que ne puis-je, après deux ans d'exil ajoutés à cinq ans de captivité, vous porter dans une paisible retraite, l'assurance d'être réunis pour toujours !... Gomment nous arrangerons- nous, en attendant, pour passer ensemble une partie de l'hiver ? Voilà, mon cher cœur, la question que je me fais à moi-même, sans trop savoir comment y répondre. J'ignore si la Hollande sera suffisamment défendue par le général Brune et son armée gallo-batave. »

C'est alors que madame de La Fayette, effrayée aussi de ce qu'elle entendait dire à Paris, tremblant de voir de nouvelles barrières s'élever entre son mari et elle, si la coalition parvenait à amener en Hollande une contre- révolution, prit la résolution de s'adresser à Siéyès, un des nouveaux directeurs.

La Fayette a tracé de Siéyès un portrait ressemblant ' : « H est peureux, prend de l'humeur, ne sait pas plaire; il ne peut ni

1 Lettre à M. de Mauboui-g. Correspondance, t. V,

LES DERMÈUES AX.NÉES DE I, A FAYETTE. lo3

parler d'abondance, ni monter à cheval; c'est un abbé dans toute la force du terme, de ma- nière qu'avec beaucoup d'esprit, de grandes fa- cultés pour l'intrigue, et d'excellentes intentions à présent, il est resté au-dessous de sa besogne et de l'attente publique, surtout de celle de l'Europe sa réputation en bien et en mal a été fort exagérée. Il est dans la Révolution, ce que l'archevêque de Toulouse a été dans l'an- cien régime. Tout le monde l'attendait sur le piédestal, et on s'étonne de le voir si petit. » Siéyès reçut madame de La Fayette. Elle lui parla des dangers que courait son mari * et le prévint que si les armées étaient victo- rieuses en Hollande, il viendrait chercher un asile sur le territoire français. Siéyès se dis- culpa d'être l'ennemi du général, l'assura de son désir de le voir rentrer, mais il ajouta qu'actuellement ce serait imprudent et que La Fayette serait plus en sûreté dans les États du roi de Prusse. « Gomment ! du roi de Prusse

1. Vie de madame de La Fayette, p. 401.

lo6 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

qui l'a retenu prisonnier! répondit madame de La Fayette; mon mari préférerait, s'il le faut, une prison dans sa patrie, mais il a en elle plus de confiance. » Et sur ce mot, ils se séparèrent. Heureusement le duc d'York, commandant de l'armée anglaise, fut réduit, le 18 octobre, à accepter une capitulation qui l'obligeait rem- barquer sans délai son armée, à relever les bat- teries détruites et à rendre à l'armée batave huit mille prisonniers, sans conditions, ni échanges.

Un autre événement, dont La Fayette voy^ait avec perspicacité les conséquences, venait mo- difier du tout au tout la situation, Bonaparte revenait d'Egypte. « Il peut devenir le maître de la France, écrivait La Fayette à Latour- Maubourg; quant à ses dispositions à notre égard, elles dépendent essentiellement de son intérêt et de ses projets actuels. Vous savez que son premier mot en Italie fut que je ne devrais jamais rentrer en France. »

Madame de La Fayette savait tout cela. Sur ses conseils, son mari adressa cependant une lettre nouvelle de remerciements à Bonaparte;

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. lo7

elle resta sans réponse. Bonaparte avait autre chose à faire. Il préparait le 18 brumaire. Quand la partie fut gagnée, madame de La Fayette, avec cette appréciation juste des choses, qui ne lui faisait jamais défaut, jugea sur-le-champ que son mari, sans hésitation et sans rien demander à personne, devait rentrer en France, au moment même l'on procla- mait le retour à la justice. Elle obtint un pas- seport sous un nom supposé, Alexandre Ro- meuf le porta à La Fayette. Sans aucune autre information, il partit et débarqua à Paris chez M. Adrien de Mun. Dans une dernière lettre à sa femme, du 30 octobre 1799, La Fayette lui montrait le fond de son àme :

« Terminer la Révolution à l'avantage de l'humanité, influer sur des mesures utiles à mes contemporains, rétablir la doctrine de la liberté, fermer des blessures, rendre hommage aux martyrs de la bonne cause, seraient pour moi des jouissances qui dilateraient mon cœur ! Mais je suis plus dégoûté que jamais, je le suis

1!j8 les dernières années de la FAYETTE.

invinciblement de prendre racine dans les affaires publiques; je n'y entrerais que pour un coup de collier, comme on dit; et rien au monde, je vous le jure sur mon lionneur, par ma tendresse pour vous et par les mânes de ce que nous pleurons, ne me persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis formé et dans lequel nous passerons tranquil- lement le reste de notre vie. »

C'est dans ces sentiments que dans les pre- miers jours de novembre, La Fa^^ette revenait de l'exil. 11 y avait plus de sept ans qu'il avait quitté la France et pendant de longues années de souffrance, son âme ne s'était pas aigrie, son enthousiasme libéral ne s'était pas éteint. Mais s'il restait toujours le représen- tant le plus vrai de 1789, la nation, dégoûtée de troubles civils et folle de batailles, avait oublié son idole du 14 juillet. Elle était aux pieds du jeune capitaine qui allait fonder la société issue de la Révolution et lasser la for- tune et la gloire.

LES DKRMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. lo9

II

Le premier acte de La Fayette à Paris fut d'écrire à Bonaparte :

« Citoyen consul, depuis l'époque les prisonniers d'Olmùtz vous durent leur liberté, jusqu'à celle la liberté de ma patrie va m'imposer de plus grandes obligations envers vous, j'ai pensé que la continuation de ma proscription ne convenait ni au gouvernement ni à moi-même; aujourd'hui j'arrive à Paris. Avant de partir pour la campagne éloignée je vais réunir ma famille, avant même de voir ici mes amis, je ne diffère pas un instant de m'adresser à vous, non que je doute d'être à ma place partout la République sera fondée sur des bases dignes d'elle, mais parce que mes devoirs et mes sentiments me

IGO LES DEUNIKRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

pressent de vous porter moi-môme l'expres- sion de ma reconnaissance. »

Le général Clarke voulut bien se charger de remettre cette lettre à Bonaparte. Il s'était mis en colère à la nouvelle de l'arrivée de La Fayette. Talleyrand s'était empressé de don- ner rendez-vous à l'ancien prisonnier*. Re- gnault de Saint-Jean-d'Angély s'y trouvait. Tous deux lui peignirent la fougue du Premier Consul et pressèrent leur interlocuteur, dans la crainte de mesures violentes, de retourner en Hollande. La Fayette était résolu à ne plus quitter la France. Il était prêt à se laisser ar- rêter, comme il le déclara à Louis Romeuf. Il chargea madame de La Fayette de revoir Bonaparte; elle fut gracieusement accueillie par lui. « L'arrivée de M. de La Fayette, dit- il, entrave ma marche pour le rétablissement de mes principes et me force à serrer le vent. Je le conjure donc d'éviter tout éclat ; je m'en

1. Mes rapports avec le Premier Consul, pp. 154 et suiv.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. IGl

rapporte à son patriotisme. » Elle répondit que telle avait toujours été l'intention de son mari.

Rœderer et Volney vinrent le voir et lui ré- péter un propos semblable de Bonaparte. La Fayette quitta Paris et se rendit à La Grange. Le Premier Consul adopta un système de si- lence à son égard, à ce point que lorsque le l^"" février 1800, Fontanes prononça aux In- valides l'éloge de Washington, Bonaparte lui demanda de ne pas nommer La Fayette ; il parut même contrarié d'apprendre que son fils George assistait à la cérémonie.

Retiré à la campagne, le prisonnier d'Ol- mùtz ne cherchait que l'occasion de servir ses anciens compagnons. Cette occasion se présenta bientôt : un arrêté des consuls du 11 ventôse an VIII (1*^' mars 1800) avait décidé qu'on effacerait de la liste des émigrés ceux des membres de l'Assemblée constituante qui pré- senternient au ministre de la police des attes- tations constatant « qu'ils avaient voté pour l'établissement de l'égalité et pour la sup-

11

162 LES DERMÈr.ES ANNÉES DE LA FAYETTE.

pression de la noblesse ». La Fayette, après avoir rempli les formalités, écrivit à Fouché en réclamant les mêmes avantages pour les officiers qui avaient signé avec lui, le 19 août 1792, la déclaration faite à Rochefort. Elle témoi- gnait que les signataires, ne pouvant plus servir la liberté de leur pays et défendre sa constitution, demandaient, non comme mili- taires en activité, et moins encore comme émi- grés, mais en qualité d'étrangers, un libre passage sur territoire neutre. La Fayette eut le bonheur de voir ses camarades, rayés en même temps que lui, de la liste de proscrip- tion.

Son fils George souhaitait passionnément d'entrer dans l'armée. Il fut proposé pour une sous-lieutenance ; le Premier Consul le plaça dans un régiment de hussards dont Horace Sébastiani était colonel. Enfin La Fayette fut présenté à Bonaparte aux Tuileries, en même temps que Latour-Maubourg par le consul Lebrun.

« Je me rappelai, écrit La Fayette, le pre-

4

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 163

mier accueil que j'avais reçu autrefois du Grand Frédéric. » Après les compliments réci- proques, Bonaparte, répondant aux félicitations sur les succès de l'armée d'Italie : « Les Au- trichiens, dit-il, en veulent pourtant encore ; c'est Moreau qui fera la paix ; je ne sais ce que diable vous leur avez fait, générai La Fayette, ajouta-t-il avec grâce, en parlant des puissances, mais ils ont eu bien de la peine à vous lâcher. » Et, comme, à leurs remercie- ments, La Fa^'ette et Maubourg joignaient ceux de Bureaux de Puzy, alors aux États- Unis, avec Dupont de Nemours dont il était le beau-fils : o. Il reviendra, dit Bonaparte, et Dupont de Nemours aussi, on en revient tou- jours à l'eau de la Seine. »

Peu de temps après, comme La Fayette allait rendre visite à Talleyrand, il le vit sortir de son cabinet avec quelqu'un qui ressemblait au Premier Consul, c'était Joseph Bonaparte. Après quelques mots de politesse, il invita La Fayette à une fête qu'il donnait à Morfontaine

164 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

pour célébrer le traité d'amitié et de com- merce, signé le 30 septembre 1800 avec les États-Unis. La Fayette rencontra les ministres américains, plusieurs généraux, et toute la fa- mille Bonaparte. Ce fut une bonne fortune pour lui, durant les deux jours que dura la fête d'avoir plus d'une occasion de causer avec le Premier Consul ; les lambeaux de conversa- tion que La Faj'ette a transcrits sont pleins d'intérêt et font connaître le héros des cam- pagnes d'Italie, dans ses premiers mois d'éclat et de grandeur incontestés.

« Vous avez trouver les Français bien re- froidis sur la liberté? Oui, mais ils sont en état de la recevoir. Ils sont bien dégoûtés, vos Parisiens, par exemple ! oh ! les boutiquiers n'en veulent plus. Je n'ignore pas l'effet des crimes et des folies qui ont profané le nom de la liberté ! mais, je le répète, les Français sont plus que jamais peut-être en état de la recevoir ; c'est à vous à la donner ; c'est de vous qu'on l'attend. »

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Bonaparte parla sans affectation des intrigues royalistes et de la coopération des partis ex- trêmes ; puis, comme La Fayette, tout en ne le croyant pas l'inspirateur de la constitution de l'an VIII, le rendait cependant responsable de la part trop grande faite au pouvoir exécu- tif : « Que voulez-vous, répondit-il, vous savez que Siéyès n'avait mis partout que des ombres : ombre de pouvoir législatif, ombre de pouvoir judiciaire, ombre de gouvernement; il fallait bien de la substance quelque part... ma foi, je l'ai mise là. » Revenant à La Fayette, il le questionna sur ses campagnes d'Amérique, mais, avec sa modestie de bon goût, l'ami de Washington se contenta de lui dire : « Ce furent les plus grands intérêts de l'univers décidés par des rencontres de patrouilles. » Et, lui parlant à son tour de l'idée, qu'avaient eue quelques membres de la Convention fédérale, de faire en Amérique une présidence à vie, il vit les yeux de Bonaparte s'animer; et, comme il lui donnait quelques détails sur cette prési- dence américaine, sans faste et sans garde :

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« Vous conviendrez, répliqua-t-il vivement, qu'en France cela ne pourrait pas aller. »

Il joignait alors à la simplicité du génie, la profondeur de l'esprit et la sagacité du juge- ment. La Fa^^ette dut à cette rencontre à Mor- fontaine un des grands plaisirs de sa vie : il obtint que M. et madame de Tessé fussent rayés de la liste des émigrés.

Du reste, dans ces premiers mois du Consu- lat, il eût pu obtenir pour lui-môme de grandes fonctions publiques, il s'y refusa. « J'ai souhaité la gloire et non la puissance, écri- vait-il ; la fortune m'a fait manquer l'année 1792. D'ailleurs tant d'amis n'étaient plus; on avait à me pardonner tant de torts envers moi ; je suis si peu enclin aux liaisons et aux mesures jugées nécessaires, que je préférais sincèrement ma retraite sous la magistrature de Bonaparte

La première proposition qu'il reçut fut ho- norable et séduisante. Elle vint de Cabanis

1. Mes rapports avec le Premier Consul.

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qui, après avoir appartenu au Conseil des Cinq-Cents, était entré au Sénat, après le 18 brumaire. Talleyrand lui renouvela de son côté l'offre d'être sénateur. Enfin le général Mathieu Dumas vint s'expliquer avec lui sur son attitude, au nom du Premier Consul.

« Personne n'aime passer pour un tyran, avait dit Bonaparte; le général La Fayette semble me désigner comme tel. Le silence de ma retraite, répondit-il, est le maximum de ma déférence; si Bonaparte veut servir la liberté, je lui suis dévoué; mais je ne veux ni ap- prouver un gouvernement arbitraire, ni m'y associer. » Il n'accepta que le titre d'électeur départemental, quoiqu'il fût à vie, et il pro- fita d'une élection au Corps législatif pour motiver son refus de candidature auprès des électeurs de la Haute-Loire, en quelques mots, publiés au Puy (19 juillet 1800) :

« C'est dans la retraite, et me consacrant enfin au repos de la vie privée que je forme des vœux ardents pour que la paix intérieure soit bientôt

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le fruit des miracles de gloire qui viennent de surpasser les prodiges des campagnes précé- dentes, et pour que la paix extérieure se con- solide sur les bases essentielles et invariables de la vraie liberté. Heureux que vingt-trois années de vicissitudes dans ma fortune, et de constance dans mes principes, m'autorisent à répéter, comme le 11 juillet 1790 : si pour recouvrer ses droits, il suffit toujours à une nation de le vouloir, elle ne les conserve que par une austère fidélité à ses obligations ci- viques et morales. »

11 ne fut donc pas ébloui par le génie et la fortune, il eut néanmoins jusqu'au consulal à vie des rapports avec Bonaparte ; l'explosion de la machine infernale, le 3 nivôse, fut pour La Fayette une occasion d'aller lui rendre vi- site. En recevant ses compliments, le Premier Consul lui rappela leur conversation à Morfon- taine sur la constante coopération des partis extrêmes dans les temps révolutionnaires. Comme La Fayette l'engageait à publier les

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preuves du complot, il lui fit observer qu'elles n'étaient pas susceptibles de publicité, il ajouta que Louis XVIII lui avait écrit pour désavouer ce crime. « Sa lettre est bien, dit-il, la mienne aussi, mais il fmit par me de- mander une chose que je ne puis faire, c'est de le mettre sur le trône. « Alors il lui conta gaiement les propositions dont on chargeait sa femme Joséphine. « Ils me promettent une statue qui me représentera tendant la cou- ronne au roi. J'ai répondu que je craindrais d'être enfermé dans le piédestal. . . Leur rendre le pouvoir serait de ma part une infâme lâcheté! Vous pouvez désapprouver mon gouvernement, me trouver despote; on verra, vous verrez un jour si je travaille pour moi ou pour la posté- rité!... Mais enfin, je suis maître du mouve- ment, moi que la Révolution, que vous et tous les patriotes ont porté je suis, et si je rappe- lais ces gens-là, ce serait nous livrer tous à leur vengeance. » Il parla si éloquemment de la gloire et de la France que La Fayette lui prit la main.

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Ses visites furent en ce temps-là assez nom- breuses ; elles avaient pour objet des radiations de parents ou d'amis ou quelque autre service à rendre. Bonaparte et lui restaient deux ou trois heures lète-à-tête, causant de tout avec une liberté mutuelle; et le Bonaparte de ce temps-là était singulièrement intéressant.

Il étalait un jour ses projets de concordat: « Vous ne vous plaindrez pas , disait-il , je replace les prêtres au-dessous de ce que vous les avez laissés; un évêque se croira très honoré de dîner chez le préfet. » La Faj^ette l'interrompit pour dire en riant : « Avouez que cela n'a d'autre objet que de casserlsi petite fiole? Vous vous moquez de la petite fiole, et moi aussi, répondit-il, mais croyez qu'il nous importe au dehors et au dedans de faire déclarer le pape et tous ces gens-là contre la légitimité des Bourbons ; je trouve tous les jours cette sottise dans les négociations. Les diocèses de France sont encore régis par des évoques à la solde des ennemis. »

Jamais il ne parlait à La Fayette des grands

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seigneurs et des rois de l'Europe, sans lui témoigner combien il avait été frappé de leur malveillance envers lui. « Je suis bien haï, disait-il un jour, et d'autres aussi, par ces princes et leurs entours, mais, bah ! tout cela n'est rien auprès de leur haine pour vous... J'ai été à portée de le voir, je n'aurais jamais cru que la haine humaine pût aller si loinl Comment diable les républicains ont-ils eu la sottise de croire un instant leur cause séparée de la vôtre? Mais à présent ils vous rendent bien justice, mais justice complète. » Et ce mot fut appuyé d'un regard très significatif. Les entretiens se continuèrent encore une année. Un jour que La Fayette était venu l'entretenir de Lally-Tollendal, pour lequel il avait témoigné la plus bienveillante considéra- tion. « J'ai reçu une lettre de lui, répondit-il, celui-là a le sang rouge. » Il fut ensuite question d'un autre député à la Constituante qui avait eu des rapports avec le cabinet bri- tannique : « Pourquoi, dit Bonaparte, ne pas faire comme un avocat du Dauphiné, Mounier,

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qui préféra être maître d'école? Tenez, mon cher, une belle conduite, c'est la vôtre ! Mener les affaires de son pays, et, en cas de naufrage, n'avoir rien de commun avec ses ennemis, voilà ce qu'il faut! »

« A-t-il porté les armes? » répondait-il à toutes les demandes de radiation d'émigrés.

Il était dans un moment d'épanchement, lorsqu'il dit à La Fayette en riant : « Vous vous sentez encore trop d'activité pour être sénateur? Ce n'est pas cela, répondis-je, mais je crois que la retraite est ce qui me convient le mieux. Adieu, général La Faj^ette, reprit-il avec un dépit concentré, fort aise d'avoir passé ce temps avec vous. » La Fayette, en lui disant adieu, le remerciait de l'intérêt qu'il avait pris à la radiation d'une personne qui l'intéressait, Bonaparte saisit le mot pour reprendre la conversation : « Per- mettez-moi, lui dit La Fayette, de reparler d'un point sur lequel je ne veux pas vous laisser d'injustes impressions; j'ai besoin de vous répéter que, d'après les circonstances de

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ma vie orageuse, vous devez trouver naturel et convenable que je vive en simple citoyen, au sein de ma famille. Déjà même, je vous aurais demandé ma retraite militaire, si je ne voulais pas que tous mes compagnons aient passé avant moi. Votre retraite militaire aussi ! répondit-il, mais si vous y êtes décidé, il ne faut pas que la considération de vos com- pagnons vous arrête. Parlez à Berthier pour qu'il presse votre demande. »

L'affaire fut terminée aussitôt et La Fayette eut la pension de retraite au maximum de son grade.

Au moment du traité d'Amiens (27 mars 1802) ses discussions avec le Premier Consul devinrent plus vives. La Fayette avait fait une visite à lord Cornwallis, de passage à Paris et il avait été invité avec lui chez Joseph Bonaparte; le Premier Consul dit en ricanant à La Fayette, la première fois qu'il le revit : « Je vous préviens que lord Cornwallis pré- tend que vous n'êtes pas corrigé. De quoi? reprit La Fayette assez vivement. Est-ce

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d'aimer la liberté? Qui m'en aurait dégoûté? Les extravagances et les crimes de la tyrannie terroriste? Je n'ai pu qu'en haïr davantage tout régime arbitraire et m'attacher de plus en plus à mes principes. Voilà pourtant, continua Bonaparte, ce que prétend lordCorn- wallis; vous lui avez parlé de nos affaires, et voilà ce qu'il dit. Je ne me rappelle rien ; personne n'est pins loin que moi d'al- ler chercher un ambassadeur anglais pour dénigrer ce qui se passe dans mon pays; mais s'il m'a demandé si j'appelais cela de la li- berté, je lui aurais dit non, quoique plutôt à tout autre qu'à lui. « Bonaparte reprit d'un ton sérieux : « Je dois vous dire, général La Fayette, que je vois avec peine que, par votre manière de vous exprimer sur les actes du gouvernement, vous donnez à ses ennemis le poids de votre nom. Que puis-je faire de mieux? reprit La Fayette, j'habite la cam- pagne, je vis dans la retraite, j'évite les occa- sions de parler; mais toutes les fois qu'on viendra me demander si votre régime est

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conforme à mes idées de liberté, je répondrai que non, car enfin, général, je veux bien être prudent, mais je ne veux pas être renégat. Qu'entendez-vous, répliqua-t-il, avec votre régime arbitraire? Le vôtre ne l'était pas, j'en conviens; mais vous aviez contre vos adver- saires la ressource des émeutes. Je n'étais encore qu'au parterre, lorsque vous étiez sur le théâtre, mais je regardais bien. Oui, pour mettre à la raison ces gueux, vous aviez be- soin de faire des émeutes. Si vous appelez émeute, reprit son interlocuteur, l'insurrec- tion nationale de juillet 1789, je réclame celle-là, mais, passé cette époque, je n'en ai plus voulu. J'en ai réprimé beaucoup. La plu- part se faisaient contre moi, et, puisque vous en appelez à mon expérience, je vous dirai que je n'ai vu dans la Révolution aucune in- justice, aucune déviation de la liberté qui n'ait nui à la Révolution elle-même, et finale- ment aux auteurs de ces mesures. Mais ne conviendrez-vous pas vous-même, dit Bona- parte, que, dans l'état j'ai trouvé la

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France, j'étais forcé à des mesures irrégu- lières? — Ce n'est pas la question, répondit La Fayette; je ne parle ni du moment, ni de tel ou tel acte; c'est la direction, oui, général, c'est la direction dont je me plains et m'afïlige. Au reste, reprit le Premier Consul, je vous ai parlé comme chef du gou- vernement, et, en cette qualité, j'ai à me plaindre de vous; mais, comme particulier, je dois être content; car, dan?< tout ce qui m'est revenu de vous, j'ai reconnu que, malgré votre sévérité sur les actes du gouvernement, il y a toujours eu de votre part, de la bienveillance personnelle pour moi. »

Il avait raison : un gouvernement libre et Bonaparte à sa tète, voilà ce qu'il fallait à La Fayette; et, au contraire, on tournait de plus en plus le dos à la liberté. Le consulat à vie, au lieu d'être entouré de barrières cons- titutionnelles, était présenté à la sanction des électeurs, comme une consécration du despo- tisme; La Fayette crut devoir motiver son vote. Il écrivit sur le registre de sa commune :

LES DERXIKRKS A.NXKJ-.S DE LA FAYETTE. 177

« Je ne puis voter pour une telle magistra- ture, jusqu'à ce que la liberté publique soit suffisamment garantie; alors je donnerai ma voix à Napoléon Bonaparte. »

Et, pour ne laisser aucune incertitude planer sur son opinion, il lui fit remettre la lettre suivante :

" La Grange, 20 mai 1802.

)) Général,

» Lorsqu'un homme pénétré de la recon- naissance qu'il vous doit, et trop sensible à la gloire pour ne pas aimer la vôtre, a mis des restrictions à son suffrage, elles sont d'au- tant moins suspectes que personne ne jouira plus que lui de vous voir premier magistrat à vie d'une république libre.

» Le 18 brumaire sauva la France, et je me sentis rappelé par les professions libérales aux- quelles vous avez attaché votre honneur. On vit depuis dans le pouvoir consulaire cette dic- tature réparatrice, qui, sous les auspices de

12

178 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

votre génie, a fait de si grandes choses, moins grandes cependant que ne le sera la restaura- tion de la liberté.

» Il est impossible que vous, général, le premier dans cet ordre d'hommes qui, pour se comparer et se placer, embrassent tous les siècles, vouliez, qu'une telle révolution, tant de victoires et de sang, de douleurs et de pro- diges, n'aient pour le monde et pour vous d'autre résultat qu'un régime arbitraire. Le peuple français a trop connu ses droits pour les avoir oubliés sans retour; mais peut-être est-il plus en état aujourd'hui que dans son effervescence de les recouvrer utilement; et vous, par la force de votre caractère et de la confiance publique, par la supériorité de vos talents, de votre existence, de votre fortune, vous pouvez, en rétablissant la liberté, maî- triser tous les dangers, rassurer toutes les inquiétudes; je n'ai donc que des motifs pa- triotiques et personnels pour vous souhaiter, dans ce complément de votre gloire, une ma- gistrature permanente; mais il convient aux

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 179

principes, aux engagements, aux actions de ma vie entière, d'attendre pour lui donner ma voix, qu'elle ait été fondée sur des bases dignes de la nation et de vous.

» J'espère que vous reconnaîtrez ici, général, comme vous l'avez déjà fait, qu'à la persévé- rance de mes opinions politiques se joignent des vœux sincères pour votre personne.

» Salut et respect. »

Personne alors en France n'aurait osé écrire cette lettre. Elle honore un homme autant qu'une victoire. Une femme seule en eût été capable et cette femme envoyait de Rome à La Fayette ces lignes éloquentes : « J'espérerai toujours de la race humaine, tant que vous existerez. Je vous adresse ce sentiment du haut du Capitole et les bénédictions des ombres vous arrivent par ma voix. » On a reconnu madame de Staël.

180 LES DERNIÈRES ANNÉES DE lA FAYETTE.

III

L'établissement de l'empire ne fit que main- tenir La Fayette dans sa ligne de conduite.

La retraite lui était de plus en plus com- mandée par l'honneur. Jamais madame de La Fayette ne fut plus heureuse; il lui fut enfin permis dans ses dernières années, de goûter un bonheur dont elle n'avait jamais conçu l'espérance; sa félicité ne fut troublée que par les inquiétudes que lui donnait son fils George qui faisait vaillamment son devoir sur le champ de bataille et qui fut blessé au combat du Mincio.

Pendant le voyage qu'il fit en France pour guérir sa blessure, il s'était marié à made- moiselle Emilie de Tracy dont le père, M. Destutt de Tracy, un des plus fermes esprits, une des rares intelligences philosophiques de son temps,

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 181

député de la noblesse du Bourbonnais à la Constituante, avait été l'ami de La Fayette, un des confidents de ses idées, et, comme maré- chal de camp, commandait sous ses ordres la cavalerie, à la frontière en 1792. Il y avait har- monie de sentiments et d'éducation entre les deux époux; toute la famille était venue à Cha- vaniac partager cette nouvelle joie avec la vieille tante * octogénaire « qui conservait toutes ses facultés dans un cœur aimant ». C'est pen- dant ce séjour en Auvergne que madame de Montagu présenta au général le marquis de Lasteyrie du Saillant qui bientôt épousa made- moiselle Virginie, celle qui a écrit ce l^au livre, digne d'être mis entre les mains de loutes les femmes et qu'elle avait modestement intitulé : Notice sur madame de La Fayette far sa fille.

Le mariage allait se célébrer, lorsque M. de La Fayette, en tombant sur la glace, se cassa le col du fémur ; avec l'imperfection de la science chirurgicale d'alors, il souffrit cruel-

1. Vie de madame de La Fayette, par madame de Lasteyrie.

182 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

lement pendant quarante jours et quarante nuits. Il éprouva le maximum de douleurs que le corps humain peut supporter avec un courage et un stoïcisme au-dessus de tout éloge. « Nous sommes sur la roue », disait madame de Lasteyrie, au milieu de si atroces douleurs. Le mariage de Virginie de La Fayette et de Louis de Lasteyrie put se célébrer; et dans une chambre voisine de celle le général était encore étendu, le Père Carrichon, qui avait as- sisté madame d'Ayen dans son martyre, bénit le jeune couple. Madame de Tessé toujours généreuse avait envoyé le trousseau, le reste de la famille s'était cotisé pour offrir à la ma- riée ', au lieu de diamants et de bijoux, un portefeuille contenant deux mille francs. La fortune des Noailles et celle des La Fayette étaient loin d'être refaites.

Quelque réduites que fussent ses ressources, madame de La Fayette ne prit pas moins la résolution avec sa sœur, madame de Montagu,

1. Mémoires de madame de Monlugu.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 183

d'élever un monument, au lieu même ma- dame d'Ayen et madame de Noailles avaient été ensevelies. Grâce au dévouement obscur d'une pauvre ouvrière, mademoiselle Paris, les deux sœurs apprirent que les guillotinés de la barrière du Trône, dans les dernières se- maines de la Terreur, avaient été entassés dans un puits, creusé dans un terrain presque désert, sur le chemin de Saint-Mandé, et voisin d'un monastère en ruine. Treize cents personnes suppliciées en quarante-trois jours avaient été jetées dans le trou de Picpus. Un an après l'installation du Directoire, madame la princesse de Hohenzolldrn, dont le frère avait été enfoui dans ce champ des morts, l'acheta et le fit sans bruit clore de murs pour le mettre à l'abri des profanations.

Quand madame de Montagu et madame de La Fayette, guidées par mademoiselle Pa- ris, allèrent pour la première fois à Picpus, et qu'elles virent ce cimetière inconnu, elles furent saisies de tristesse. Le projet, qu'elles avaient conçu dans l'exil, d'élever une tombe

18i LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

à leur mère, à leur aïeule, à leur sœur, se transforma. Une souscription fut ouverte parmi les parents des victimes; avec le temps, l'œuvre se développa, la chapelle fut agrandie, les ter- rains contigus furent achetés, une partie du vieux monastère fut restaurée. Des religieuses vouées à l'adoration perpétuelle y furent ins- tallées ; des plaques de métal furent scellées aux murs, et l'on y gra^a les noms des treize cents victimes de la barrière du Trône, dans l'ordre on les avait trouvées inscrites sur les registres de la Conciergerie. Cette œuvre de Picpus fut une consolation pour madame de La Fayette.

Sa santé était sérieusement atteinte, mais son courage simple était comme un charme qui trompait ceux qui l'approchaient, et elle recevait de la plus noble façon les visiteurs. La Grange eut, après la paix d'Amiens, des hôtes illustres : Charles Fox et sa femme, Fitz Patrick, les amis des mauvais jours y passèrent deux semaines, apportant avec eux leur grand souffle libéral et jugeant avec sagesse les évé-

LES DEUNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 185

nements extraordinaires qui se déroulaient. Madame de La Fayette se prêtait à tout. Elle supportait avec douceur les inquiétudes que lui causaient les batailles auxquelles son fils assistait. Napoléon gardait rancune à George de l'attitude de son père. Bien qu'il eût sauvé à Eylau la vie du général Grouchy dont il était l'aide de camp, bien qu'il eût été pré- senté deux fois pour le grade de capitaine, deux fois il avait été rayé de la main même de l'empereur. George attendait la paix pour donner sa démission.

Les années de ce tranquille séjour à La Grange s'écoulèrent rapides comme la joie; La Fayette était tout entier à ses travaux agricoles; même dans ses lettres à Jefferson, avec lequel il avait un commerce épistolaire suivi, il par- lait avec réserve des événements, tout en les jugeant avec hauteur. Il ne se désintéressait jamais des affaires do l'Amérique, se réjouissant avec Jefferson du développement des institu- tions républicaines.

Le 20 févrierl807, il écrivait à cet ami fidèle

186 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

qui l'avait invité à venir le voir avec la fa- mille :

« George a renoncer à l'espoir d'obtenir de l'empereur aucun avancement; mais son zèle dans l'armée active déplaît assez pour qu'il ait à craindre d'être envoyé avec son grade de lieutenant dans quelque régiment éloigné. C'est pourquoi il est décidé à revenir près de nous, aussitôt que les circonstances lui per- mettront de quitter la division à laquelle il est attaché, à moins qu'il ne survienne quelque explication à ce sujet. Ma situation personnelle est toujours la môme, ma femme éprouve dans ce moment une crise de souffrance; vrai- ment, mon cher ami, je ne sais comment elle aurait pu traverser l'Atlantique, ni comment dans la situation actuelle des affaires, nous pourrions espérer de vous rejoindre. »

George La Fayette découragé avait en effet quitté l'armée et était revenu à La Grange ; sa mère était entrée dans un état de souffrance dont elle ne sortit plus. On profita d'une

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 187

trêve dans ses douleurs pour la transporter à Aulnay, chez madame de Tessé, à trois lieues de Paris. Puis le mal faisant des progrès, la malade s'établit à Paris, toujours chez sa tante dévouée. Dans son délire, madame de La Fayette reconnaissait ses enfants. Elle appela un jour sa fille aînée, madame de Latour-Maubourg pour lui dire : « Avez-vous l'idée de ce que c'est que le sentiment maternel? En jouissez-vous comme moi? Y a-t-il quelque chose de plus doux, de plus intime, de plus fort? Sentez-vous comme moi le besoin d'aimer et d'être aimée *? » Dieu et son mari furent l'occupation de ses derniers moments ; au milieu de la fièvre, elle répétait le cantique de Tobie, qu'elle avait dit en apercevant la ville d'Olmùtz, et s'éteignit la nuit de Noël 1807. Ses dernières paroles à ses enfants furent : « Je vous souhaite la paix du Seigneur! » et à M. de La Fayette : « Je suis toute à vous! » Elle fut inhumée à Pic- pus dans le funèbre asile que sa sœur, madame de Montagu et elle avaient fondé.

1. Vie de madame de La Fayette, par madame de Lasteyrie.

188 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.

Quelques jours après cette mort, M. de La Fayette écrivait à M. de Latour-Maubourg cette lettre admirable qui mérite d'être conservée, tant par sa sincérité, son élévation, elle honore deux âmes ; c'était la seule oraison funèbre que rêva madame de La Fayette. Dans ce livre, elle lient presque autant de place que son mari, ce cri de douleur, ces larmes doivent être recueillis.

« Je ne vous ai pas encore écrit, mon cher ami, du fond de l'abîme de malheur je suis plongé. J'en élais bien près, lorsque je vous ai transmis les derniers témoignages de son amitié pour vous, de sa confiance dans vos sentiments pour elle. Ma douleur aime à s'épancher dans le sein du plus constant et cher confident de toutes mes pensées, au milieu de toutes les vicissitudes souvent je me suis cru malheureux ; mais jusqu'à présent, vous m'avez trouvé plus fort que les circonstances. Aujourd'hui la circonstance est plus forte que moi. Je ne m'en relèverai jamais.

LES DERNlÈrn;s années de la FAYETTE. 189

« Pendant les trente-quatre années d'une union sa tendresse, sa bonté, l'élévation, la délicatesse, la générosité de son âme char- maient, embellissaient, honoraient ma vie, je me sentais si habitué à tout ce qu'elle était pour moi, que je ne la distinguais pas de ma propre existence. Elle avait quatorze ans et moi seize, lorsque son cœur l'amalgama à tout ce qui pouvait m'intéresser. Je croyais bien l'aimer, avoir besoin d'elle, mais ce n'est qu'en la perdant que j'ai pu démêler ce qui reste de moi pour la suite d'une vie qui m'avait paru livrée à tant de distractions et pour laquelle, néanmoins, il n'y a plus ni bonheur, ni bien-être possible...

» Le jour elle reçut les sacrements, elle mit du prix à voir que j'y assistais. Elle tomba ensuite dans un délire constant, le plus extra- ordinaire et le plus touchant qui ait été jamais vu. Iinaginez-vous, mon cher ami, une cer- velle tout à fait dérangée, se croyant en Egypte, en Syrie, au milieu des événements du règne d'Athalie que les leçons de Célestine avaient

190 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA EAYETTE.

laissés dans son imagination, brouillant presque toutes les idées qui ne tenaient pas à son cœur; enfin le délire le plus constant, et en même temps une douceur inaltérable et cette obligeance qui cherchait toujours à dire quel- que chose d'agréable; cette reconnaissance pour tous les soins qu'on prenait d'elle, cette crainte de fatiguer les autres, ce besoin de leur être utile, tels qu'on aurait trouvé tous ces senti- ments, toute cette bonté en elle, dans l'état de parfaite raison. Il y avait aussi une défini- tion de pensées, une finesse dans ses défini- tions, une justesse, une élégance d'expressions qui faisaient l'étonnement de tous les témoins ou de ceux à qui on transmettait les paroles admirables ou charmantes qui sortaient de cette tête en délire.

» Ne croyez pas que ce cher ange eût des terreurs pour la vie future, sa religion était ■tout amour et confiance...

» La crainte de l'enfer n'avait jamais appro- ché d'elle. Elle n'y croyait même pas pour les êtres bons, sincères et vertueux, d'aucune