V^P^ ^ V ^'f k J' ^» ^" i kt \ ^^n^^h '" * c *4» '9^ p^ -«-«.I . >'"* m^l i^^^H^KT%>^B^HiL^7^' i^ ^^^É&^^^BB^^^^^^I ♦ **•' ? vfljP^ ç**"'-?» ^'^ T- J>Yv ^ 4 >V^ .A. * - . -iflL 3«» Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/journaldesjeunes12pari y Scu^<À ÂsLâ ^^Vâu^tie-^ 7 JOURNAL DES JEUNES PERSONNES c n-én.-t.L ^>:t-: (-' ^r-i't fMt- } >i F R 1.M ERIC r,"i:. IJ G V L R '', E R , RUK DK VBR>ELIL. >^ i ^CPûf^i TARIS- vu BUREAU DU JOUR^AL, RCB FÉROIJ, ,V> 15. •I 8 -'« 7 PRÉFACE. ES Recueils périodiques se distinguent des livres proprement dits par la variété des sujets, celle de la forme, du style, et ipar V actualité; mais lorsqu'ils s'adressent à la jeunesse, le fond reste unique, et ce fond c'est l'éducation. L'éducation est aux facultés morales ce que l'instruction est aux facultés intellectuelles ; elle les développe, les cultive et les dirige-, l'instruction vient plus tard lui prêter son appui; sous leur commune influence, l'être humain grandit en force, et le sentiment religieux, cet éternel pivot de ce qui est vrai, de ce qui est bien, acquiert une noblesse qui le rend plus digne de la majesté divine. En effet, soit que la science explique, autant qu'elle peut les expliquer, les phénomènes de la Création ; soit que, par ses découvertes, elle montre la puissance intellectuelle renfermée dans la boite osseuse qui contient le cerveau de l'homme, l'âme se trouve sans cesse ramenée à la sublime pensée de l'Auteur de l'univers, ot cette âme s'élève. II* SÉBIR, Tome I. ., N" I , — JANVIFR 1S47. i 2 L"é(.iucalioi] est donc le point de dépari el le point d'arrivée que nousavons en vue dans la publication du Journal des Jeunes PersOiNnes; ce journal est donc important comme œuvre de moralisation , et cette importance sera avouée de tous; car, chacun le proclame aujourd'hui, la religion est notre appui, notre guide, notre boussole ici-bas; le sentiment religieux, agrandi, épuré par l'éducation et l'instruction, est la source première du courage, de la force d'âme, des consolations les plus puissantes, des joies les plus pures, et la connaissance acquise de soi-même conduit, avec la dernière sûreté, à la véritable justice et à l'exercice de la vraie charité. Ces immuables vérités doivent ressortir de tous nos enseignements; elles doivent se faire jour de chaque point de notre œuvre et en jaillir comme le rayon lumineux qui vient soudain remplacer les ténèbres. Le monde rkel, dans le temps présent et dans le temps passé , chez les nations civilisées et chez les peuples barbares, voilà le vaste champ où nous puiserons nos leçons; leçons embellies pour nos jeunes lectrices par l'attrait de la nouveauté et animées par cet intérêt de curiosité qui entraîne et captive à la fois l'esprit et le cœur. Rien de plus varié que les scènes du monde rkel^ rien de plus dramatique souvent, et rien de plus fertile en enseignements utiles et de tous les instants. La seconde partie du Journal des Jeunes Personnes est consacrée à l'instruction. Pour les femmes, le savoir se trouvera longtemps encore renfermé dans des bornes étroites. Depuis quelques années cependant, ces bornes ont été reculées : on a compris que la femme, si souvent appelée à partager les travaux de l'homme, devait ne pas rester en dehors du grand mouvement intellectuel qui se fait sentir chez tous les peuples de la terre; nous détache- rons donc, pour le Journaldes Jeunes Personnes, quelques brillantes parcelles de ces monuments de la pensée humaine érigés à la gloire présente et future des nations par le poète, le littérateur, l'historien, l'artiste, le savant, le 3 voyageur, l'inventeur : car nous n'irons pas demander aux livrés élémentaires leurs détails techniques, leurs résumés arides; remontant aux travaux d'un ordre élevé, nous nous efforcerons d'agrandir le champ de la pensée par ces idées générales et par ces vues d'ensemble que Yècole seule ne donne point. Mais la femme, pieuse et instruite avant tout, doit pourtant rester femme; et comme femme elle est appelée à des occupations qui concourent à la fois au bien-être de la famille et à l'amusement de ses loisirs. L'économie do- mestique, les travaux à l'aiguille réclament une grande part dans la distribu- tion de son temps. Comme femme encore, elle a besoin de connaître les prescriptions de la mode, non pour les suivre aveuglément, mais pour ne pas s'exposer au ridicule en blessant, par ignorance, les usages reçus. Un article spécial, conçu dans des vues utiles, sera donc consacré aux tra- vaux à l'aiguille, à l'exposé des modes, de celles qui conviennent le mieux aux jeunes personnes, et à l'économie domestique. A cet article se rattacheront de jolis dessins de broderie, de tapisserie, et d'autres dessins explicatifs pour les travaux qui exigent ce genre de démonstration; ceux-ci, dus au crayon habile d'une femme qui sait manier l'aiguille aussi bien que le pinceau et la plume, imprimeront un cachet tout particulier au Journal des Jecnes Per- sonnes, déjà si à part entre tous. Une Revue des modes, dont les renseignements seront puisés aux sources les meilleures, paraîtra à chacune des époques où la mode varie la forme des vêtements et change les ameublements; pendant le reste de l'année nos jeunes lectrices seront tenues au courant de ce qui se fait de plus nouveau dans tous les genres. Ces Revues seront accompagnées de figures charmantes, bien dessinées (le nom de Jules David le dit assez), bien gravées, coloriées avec goût, et dignes de servir en tout de modèle. Enfin la Revue du mois apportera quelques échos des bruits du monde, 4 de ce monde vers lequel lendent tous les vœux, tous les sonlinits de la jeu- nesse, et qui tient si rarement les promesses qu'il fait! En faveur de la variété répandue dans leur journal, nos jeunes leclriees voudront bien accepter et lire, nous l'espérons, quelques articles sérieux. Ces articles sont destinés à éveiller en elles des réflexions salutaires et à leur rappeler que si la pratique de la vertu est toujours difficile, il n'est pas un progrès vers le bien qui ne porte avec lui sa récompense, pas un effort géné- reux qui ne soit suivi d'une joie profonde, pas une bonne action qui ne monte, comme la prière la plus fervente, jusqu'au trône de Dieu. S. Ulliac Trémadeure. JOURNAL DES JEUNES PERSONNES XV^ ANNÉE EDUCATION LE LEGS D'l!\ PÈRE. IMKODLCTION. Mes filles chérieS; a l'époque où voire mère nous fut enlevée, vous étiez trop jeu - nesencore pour sentir l'immensilé de cette perte irréparable ! Et aujourd'liui vous ne pouvez comprendre ce que vous senti- rez, ce que vous reconnaîtrez plus tard, combien les conseils, les exemples de ce guide éclairé et tendre ont manqué a votre éducation et a votre instruction!... Pau- vres enfants! lorsque ces lignes parvien- dront entre vos mains, vous serez seules au monde, car alors vous aurez perdu aussi votre père ! Les réflexions les plus tristes, les crain- tes les plusamères sont venues bien des fois m'assaillira la seule pensée de l'isole- ment et de l'ubandoii où vous vous trou- verez, si Dieu m'appelle à lui avant le temps où vous serez en état de vous con- duire vous-mêmes! Je connais les hommes ; je sais quelle N. U. Aucun des arlicles coiileiius dans re journal ne pculélre reproduit, sous peine de p'iursuiies en con- •refur-on, sans le consenlnnienl formel des auteurs. froideur ils apportent dans l'accomplisse- ment des devoirs imposés par la religion et par l'humanité! Dans le monde, mes pauvres enfants, l'orphelin ne trouve trop souvent qu'indifférence. A peine aurez- vous a compter sur un ami assez désinté- resse pour vous tendre une main secou- rable alors que vous ne pourrez, eu retour, servir son intérêt, contribuer à ses plai- sirs ouapporter quelques jouissances a sa vanité ! La vue de votre détresse, bien prochaine peut être, a fuit naître en mon cœur une douleur profonde et qui ne trouve de sou- lagement que dans ma confiance en la bonté de Dieu. Grâce a cette bonté, dont je le bénis chaque jour, vous êtes douées d'inclinations heureuses, de bonnes et louables dispositions, et j'ose espérer que les vertus de votre mère revivront en vous. Inquiet (le votre avenir, désireux d'as- surer, autant qu'il dépend de moi, votre bonheur, j'ai pensé a vous laisser un sou- venir de ma tendresse; un souvenir qui 6 dût vous éclairer, vous guider daus la con- duite à tenir pour vivre en paix avec tous et avec vous-mêmes. Mon existence, sans cesse menacée par une maladie grave, comme médecin je le sais trop, peut cependant se prolonger quelques années encore! Que Dieu daigne m'accorder ce temps si nécessaire pour approprier mes conseils au caractère, à l'âge de chacune de vous! Si je dois suc- comber bientôt, cette dernière preuve de mon amour paternel, ces pages écrites pour vous, mes filles chéries, ce legs sacré fait par un père, sera accueilli, je le sais, avec reconnaissance et respect. Vos lar- mes couleront en le recevant, et eu lisant ces lignes dans lesquelles je voudrais faire passer toute la tendresse qui remplit mon cœur, teudresse que désormais vous cher- cherez vainement sur la terre, mes pau- vres enfants, vous bénirez ma prévoyance! Et ce ne sera pas seulement ma voix que vous entendrez, ce sera encore la voix de votre mère; dans ces enseignements vous retrouverez les pensées, les sentiments de celle que le bon sens le plus rare, le ju- gement le plus sain, l'àme la plus délicate et la meilleure rendaient si supérieure à votre père lui-même. Mais votre mère seule aurait pu entrer dans ces mille détails sans nom et d'une délicatesse toute féminine qui n'appar- tiennent qu'a votre sexe. Votre père a du se bornera vous dire comment, nous au- tres hommes, nous jugeons lesjeunes filles et les femmes. Ce sera peut-être la seule fois où la voix de la vérité, dépouillée de tout déguisement, de toute flatterie, vien- dra frapper votre oreille. Mes enfants, ne croyez pas trouver ici un traité de morale. J'écris a mesure que les pensées viennent, et je me borne a les réunir sous des titres généraux afin de fa- ciliter le désir que vous éprouverez peut- être de relire tel ou tel passage. Il est des moments oii l'âme a besoin de retrouver une pensée amie, de revenir pour ainsi dire sur ses pas, et d'approfondir une ré- flexion dont la portée ne l'avait pas frap- pée d'abord. Vous remarquerez le point de vue sous lequel je considère les femmes. La femme est, a mes yeux, non l'esclave, mais la compagne de l'homme. Dieu l'a voulu ainsi, puisque c'est à elle qu'il a remis le soin de former l'âme et l'intelligence de l'homme enfant; d'adoucir la rudesse de l'adolescent; de développer le bon sens et de polir les mœurs du jeune homme; de consoler, dans le malheur, l'homme fait en l'encourageant dans la voie de l'honneur; enfin, de soutenir la faiblesse du vieillard, d'alléger ses souffrances, et de lui rendre supportables ses infirmités par une patience, une douceur, une ten- dresse inépuisables! Telle est, en effet, la mission de la fem- me chrétienne; mission noble et sainte! L'attention de ceux qui se consacrent à l'éducation des jeunes filles doit donc se porter tout entière sur les moyens à pren- dre pour les rendre capables et digues de la remplir. La destination de la femme étant toute différente de la destination de Thomme, que ses travaux appellent sans cesse au dehors et qui doit vivre de sa propre exis- tence, taudis que la vie de la femme par- ticipe de l'existence de tous, l'éducation n'est pas et ne peut pas être la même pour chacun d'eux; non-seulement elle n'est pas la même, mais elle diffère essentielle- ment. Laissant de côté les points dans les- quels les règles de conduite sont uniques pour tous, je m'attacherai a vous faire re- marquer et apprécier ces différences. Mais le premier point sur lequel je fixe- rai votre pensée, mes filles chéries, c'est la source d'où émanent, pour l'Iiomnie comme pour la femme, la force d'âme, le courage, ja patience, la résignation. Sans la religion point de hautes vertus ni do félicité durable. Cliez l'homme, les prin- cipes religieux empruntent souvent, de sa rudesse native, un caractère d'austérité qu'on trouve rarement chez la femme. La femme, née pour plaire, apporte dans l'exercice des plus nobles vertus cette dou- ceur et ces dehors aimables qui sont le plus beau de ses apanages. Oui, la femme est née pour plaire. Sou- vent, trop souvent elle se trompe sur les moyens d'y parvenir; et, de cette erreur, en découlent d'autres bien graves, car celles-ci peuvent compromettre à la fois son repos, sa réputation, et la réputation, le repos des familles! Mes tilles chéries, puissent ces pages, dictées par la plus vive sollicitude, être lues par vous avec fruit, et puisse la bé- nédiction divine sanctifier la bénédiction d'un père! D. G. ( La suite à un numéro prochain.) VALERIE ou LES PREMIERS CHRÉTIENS, Nouvelle historique. Son crime élail son nom : Tertdllien. L'empire romain, comme un monu- ment superbe ruiné par l'effort des siè- cles, penchait vers sa ruine, et, sous des dehors imposants encore, cachait le prin- cipe de mort qui était en son sein. Sa majestueuse unité, établie, agrandie au prix de tant de génie et de tant de sang, n'existait plus; ces espaces immenses, ces royaumes divers, fondus en un seul em- pire, que la république ne trouvait pas Iropgrandspoury faire camper ses armées, qu'Auguste et ses premiers successeurs gou- vernaient d'un geste, faisaient obéir d'un regard, avaient désormais trois maîtres différents. Constantin, fils de Constance- Chlore et d'Hélène, gouvernait les Gaules et portait le titre de César; le reste de l'em- pire appartenait a Licinius et a Maximin- Daïa, fils adoptif de l'empereur Galérius. Affaibli par ses divisions intestines, l'em- pire chancelait aux pas menaçants des bar- bares qui, sortis des déserts de l'Asie ou des step|)es glacées du Nord, étreignaient chaque jour plus étroitement les fron- tières, défendues par des légions merce- naires; le polythéisme mourant venait de rallumer contre les chrétiens une persé- cution implacable ; le vice et l'impiété ré- gnaient dans les palais; la vertu régnait aussi, mais au fond des cachots; enfin, comme l'a dit depuis un illustre écrivain : « il fallait que toutes les passions et tous « les vices passassent sur le trône., afin « que les hommes consentissent à y pla- « cer la religion qui condamne tous les « vices et toutes les passions *. » Vers ce temps-la, dans une des cham- bres les plus reculées du palais qu'à Rome habitait Maxirain, une femme, seule, a genoux, semblait plongée dans une cruelle angoisse, et ses'yeux, levés au ciel, tra- hissaient une douleur profonde, navrante et presque sans espérance. Quoique les premières grâces de la jeunesse l'eussent déjà abandonnée, et que ses vétemenis de (l)M. de Chaic;iiibriand,.A;7i«/f,s liisloriques. 8 deuil, de la simplicité la plus stricte, De pussent rien ajouter a sa beauté, les traits de cette femme conservaient un caractère majestueux et doux qui inspirait le res- pect et l'amour; mais elle paraissait aussi insensible à ces rares largesses de la na- ture qu'a la magnificence asiatique dont elle était environnée. Tout respirait autour d'elle le luxe raffiné de ce siècle qui fai- sait concourir les dépouilles du monde a la satisfaction de ses jouissances maté- rielles. Le marbre, la pourpre et l'or dé- coraient les murs de la chambre ; des pla- ques d'albâtre transparent fermaient les fenêtres, tournées vers Vatrium, et tami- saient une lueur adoucie, pareille à un léger crépuscule; le plafond, aux pré- cieuses sculptures, était encadré d'or; tous les meubles se faisaient remarquer par le travail ou la matière, et l'éclatante mosaïque qui couvrait le parvis représen- tait une immense corbeille de tleurs riantes et diaprées. Au milieu de cette pompe royale, au sein de ces recherches délicates et splendides, il existait plus d'une étrange dissonance, plus d'un sé- vère contraste. Celui qui d'une main cu- rieuse aurait soulevé les rideaux de la profonde alcôve aurait vu que le lit de cilre incrusté d'écaillé ne contenait qu'une botte de paille de maïs et un oreiller de bois.... La niche réservée aux dieux pé- nates était vide ; mais dans un coin, sur une table de porphyre, se trouvait un vase d'une grossière argile qui renfermait des ossements blanchis et des sédiments de sang desséché. Un des côtés de ce vase portait l'effigie d'un agneau, et l'autre ces mots : Vincent, martyr'. Un livre était placé sur celte table; il était ouvert a ces (1) Saint Vincent naquit à Sai;isosse; Valoie, évéque de cette ville, l'ordonna diorre. Iiascien, gou- verneur de la province, voulut le faire sacrilier aux idoles; mais les plus cruelles tortures ne purent affaiblir le courage du martyr. H succomba à ses blr^sures, au moment ou Dasden Ci^ayait de le vaincre par ses carcsH-'s. paroles : « Vous serez bienheureux lors- que les hommes vous haïront, qu'ils vous sépareront, qu'ils vous traiteront injus- tement, qu'ils rejetteront votre nom à cause du Fils de V Homme *. » A la mu- raille était attachée une croix de bois, in- strument de supplice abhorré des Romains et qui semblait dominer cependant, éten- dard glorieux et modeste, le luxe orgueil- leux de cette chambre impériale. C'était devant cette croix que Valérie, la fille de Dioclétien, la veuve de Galérius, se tenait prosternée et qu'elle exhalait sa prière et ses larmes ; enfin elle leva jusqu'aux pieds ensanglantés du Christ ses mains jointes et tremblantes, et dit : «0 Dieu! mon Dieu! vous le savez, quelque dures qu'aient été les épreuves de ma vie, je les ai acceptées pour vous avec amour; malheureuse fille, plus mal- heureuse épouse, au milieu de mes angois- ses je vous ai béni et adoré, et dans les jours de mon pèlerinage je n'ai aimé, je n'ai cherché que vous. Mais maintenant, Seigneur, je crie miséricorde ; mon àme, du fond de l'abîme, demande grâce et pi- tié! Je suis à vous, disposez de ma vie; mais épargnez ces amies fidèles, ces sœurs dans la foi, ces compagnes de mes dou- leurs, qui vont être immolées pour moi ! 0 Dieu juste! arrachez-les des mains de l'impie! dérobez l'innocence aux fureurs du méchant ! S'il vous faut un holocauste, prenez mon sang, ce sang, le même hélas! que celui des persécuteurs de vos saints; mais épargnez Marcie et Juuie, et qu'ainsi les larmes de mon cœur soient taries ! »» Au mémo instant la porte s'ouvrit et donna passage "a une jeune et belle es- clave dont les cheveux dorés, le teint d'al- bâtre et les yeux bleus trahissaient l'ori- gine septentrionale. Valérie se tourna vers elle avec anxiété. « Eh bien? dit-elle. >) tv. M Luc, VI. 9 — Madame, répondit la jeune fille, j'ai pu sortir du palais, et j'ai recueilli des nouvelles; mais hélas!... — Parle, ma fille, je saurai tout enten- Jre... La digne Marcie, qui m'a servi de mère, où est-elle? — Elle a paru devant le tribunal du juge Kuslratius, et accusée d'un crime in- fâme ainsi que l'épouse du noble sénateur Albinus, toutes deux ont été condamnées à mort. — Oli ! mon Dieu! s'écria Valérie, pâle d'angoisse ; et qui a osé faire un pareil outrage à la vertu ? — Un misérable Juif, suborné par le confident de Maximin, a déposé contre elles ; eu vain le noble Albinus a-t-il voulu défendre son épouse, son témoignage n"a pas été admis.... — Marcie! la bienfaitrice des pauvres ! . . . Junie! si noble épouse, si tendre mère.' — Toutes deux sont condamnées... Ah! ma maîtresse, les sauvages forêts de Teutscli valent mieux que les palais de Rome! — Il n'y a pas de temps à perdre, dit Valérie, eu ramenant son voile devant son visage; je vais aller trouver Maximin. — Oh! madame, ne craignez -vous pas?... — Qu'ai-je a craindre, jeune fille ? Quel est le malheur qui maintenant pourrait m 'élira ver? » En disant ces mots, Valérie sortit de sa chambre, suivie de la jeune barbare. Elles traversèrent de somptueuses galeries où les statues, dérobées aux vallons de l'E- lide, faisaient revivre l'image des héros et des dieux, et arrivèrent, après de longs détours, à une porte de cèdre que gar- dait un jeune légionnaire. Sa hache sur l'épaule, il sp promenait a pas lents. En reconnaissant la veuve de Galérius, il s'inclina. Elle ouvrit la porte; mais l'es- clave, se penchant "a l'oreille de la senti- nelle, lui dit rapiilonicnl: «»Ebroïu, si tu entends ma voix, crie au secours! entre dans cette chambre, frappe de ta francisque, frappe César lui- même ; je t'en adjure, aunom d'Herman! » Le soldat n'eut pas le temps de répon- dre; Tesclave suivit sa maîtresse dans la salle où Maximin se trouvait seul en ce moment. Cet empereur, autrefois berger, élevé à la souveraine puissance par un ca- price de Galérius, portait sur ses traits toute la bassesse de son origine. Orgueil- leux sans dignité, dur sans vaillance, sa vue pouvait inspirer la terreur, mais ja- mais le respect. H était assis devant une table d'argent, surchargée de lettres et de dépêches qu'il parcourait d'un œil sou- cieux. Lorsque Valérie entra, il vint au- devant d'elle en la regardant avec un sou- rire triomphant et cruel, et lui dit : « Que dois-je augurer de votre vi- site, madame? Vous ne nous avez pas ha- bitué à de pareilles faveurs. — Ah ! vous eu connaissez le motif; en me frappant dans mes plus chères affec- tions, vous saviez bien me forcer à vous implorer ! Si vous voulez jouir de votre triomphe, Maximin, soyez satisfait; voyez à vos genoux la veuve de votre bienfai- teur, de celui qui vous nommait son fils. Grâce! Maximin, grâce! non pour moi, mais pour celles que vous avez traînées sous la hache du bourreau, et qui n'ont commis d'autre crime que de m'avoir trop fidèlement aimée. — Madame, vous savez mes conditions, répondit l'empereur, en jetant un sombre regard sur Valérie prosternée; abjurez le culte du Nazaréen et devenez mon épouse. Vos amies vous seront rendues, je les comblerai de biens et d'honneurs; leur sort est entre vos mains, sinon, avant que lo sable de l'horloge soit écoulé, elles au- ront vécu. " Valérie se tordit les mains avec an- goisse. •• Voyez, reprit IVIaxiniiu, le sable s'c- 10 coule, l'heure fuit.... il est temps encore; je puis envoyer un messager de grâce qui arrêtera la hache du licteur. ..Une parole, madame, et ma clémence sauve leur vie; si vous vous taisez, eh bien ! que leur sang retombe sur vous ! » Valérie s'était levée, et, dans un trans- port de douleur, elle s'écria : « Je puis tout vous sacrifier, ma for- tune, ma liberté, ma vie, tout, hormis mon honneur en ce monde et mon salut dans l'autre. Jamais la veuve de César n'a donné sa foi à un second époux ; encore moins le puis-je, moi que si longtemps vous avez nommée votre mère , moi la veuve de vo- tre père adoptif. Celle qui fut votre mère ne peut vous appartenir à un autre titre, et celle qui appartient au Dieu vivant ne peut plus encenser des idoles qui s'écrou- lent. Plutôt mille morts qu'un tel par- jure! S'il vous faut des victimes, frappez, Maximin, frappez la fille et la veuve de vos maîtres ; je bénirai le coup mortel si ma vie peut racheter celle de mes sœurs! — Votre obstination les immole, ma- dame Voyez! bientôt le sable sera écoulé; les heures, filles du soleil, tou- chent la terre d'un pas léger... » Valérie jeta les yeux sur le sablier pres- que vide. « Oh! s'écria-t-elle avec délire, que les chevalets et les bûchers me semble- raient doux auprès de ce que j'endure ! — Nous préservent les dieux d'attenter a votre personne sacrée! repartit Maximin d'un ton railleur; vous vivrez, madame, mais vous vous souviendrez de mon amour dédaigné ! » Ln long silence succéda a ces paroles; Valérie, presque insensible à force de souffrance, restait immobile, les mains jointes, et ne trouvant pas même dans son cœur l'expression d'une prière. La jeune barbare, frémissante d'indignation, jetait des regards hardis et courroucés sur l'em- pereur qui, affectant l'iudifiérence, s'é- tait assis devant la table et parcourait les lettres amoncelées devant lui ; plus d'une fois la jeune fille conçut le désir d'appe- ler a son aide le soldat franc, afin de met- tre à cette scène un terme sanglant; mais la crainte de précipiter le sort de sa maî- tresse arrêta la parole sur ses lèvres. Le sablier était vide ; Maximin le retourna en regardant Valérie. Elle poussa un gémis- sement, et au même instant un jeune homme, vêtu d'un costume militaire, en- tra brusquement : c'était Faustus, comte des écuries et favori de l'empereur. «Ami, lui demanda Maximin, mes ordres sont-ils exécutés? — Éternité , la loi a eu son cours, et ces femmes, dont la vie outrageait les dieux , ont vécu. Marcie n'a rien répondu a ses accusateurs ; elle portait à son cou l'image du crucifié qu'elle a embrassée , en disant : Dieu juste , vous connaissez la vérité ! Elle s'est livrée aux bourreaux en silence et d'un air plein de joie; une troupe de misérables la suivait en pleu- rant; on dit qu'elle nourrissait ces gens- la de sou bien et qu'elle les secourait dans leurs maladies... Pour mettre fin a leurs clameurs , on les a renfermés aux prisons Mamertines. — C'est bien : et Juuie? — Elle pleurait et protestait de son in- nocence ; elle appelait son mari et ses enfants... Toutes deux, du reste, avant de mourir, ont prié leur Dieu pour Va- lérie.»» La veuve de Galérius semblait mou- rante ; appuyée sur le sein de son es- clave, elle poussait de longs soupirs, et murmurait les noms de Marcie et de Ju- nie. Maximin s'approcha d'elle et lui dit : « Madame , vous voyez comment je sais punir ! Celles qui vous soutenaient dans votre opposition a mes volontés, celles qui vous encourageaient dans la vile croyance que vous avez embrassée, ont péri ; pour vous, votre tête est en sûreté, H mais dès ce moment vos biens appartien- nent à Faustus. Demain , vous quitterez Rome pour vous retirer eu Syrie, au vil- lage de Bethléem , si cher k vos chrétiens. Vous n'emmènerez avec vous qu'une seule esclave, et vous ne sortirez du lieu de vo- tre exil qu'avec ma permission. Tels sont mes ordres; allez. »> Valérie, rappelée à elle-même, leva lièrement la tête, et jetant sur Maximin un regard assuré , elle lui répondit : « La misère, l'exil ! Voilà des bien- faits dignes de toi, et les seuls pour- tant que je veuille recevoir de ta main !.. Adieu , Maximin , persécuteur des justes ; la trame de ta vie est usée , et nous nous retrouverons bieutôt au tribunal de Dieu!» Elle sortit, suivie de son esclave. Faus- tus, resté seul avec l'empereur, lui dit a demi voix : " Eternité , voici ce que je n'ai pas voulu vous dire en présence de l'impératrice : le Juif Eliphaz, qui avait suivi mes instructions en déposant contre Marcie et Junie , s'est rétracté a la vue de leur supplice , et l'on dit qu'accablé de remords il s'est frappé d'un coup de poignard.» Maximin , en proie à une sombre préoc- cupation, ne répondit pas. Il regarda la porte par où venait de sortir Valérie, et se dit à demi voix : «Je l'aimais pour- tant* ! » BETHLÉEM. La nuit était tombée, nuit d'Orient, belle, sereine, étoilée, pleine encore de douces harmonies et de fraîches senteurs, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au village des Bergers, que les Arabes (IJ Tous ces détails sont purement historiques et l'on peut, pour les vérifier, consulter Laclance, De la mort des perséatleurs. Deux femmes nobles furent trainé(;s au tribunal, sous un prétexte odieux, et li- vrées au supplice, et le témoin suborné, dont la dé- |)Osilion avait contenté la conscience vénale des ju^es, se frappa d«; ses propres mains. Ces Icmnics n'étaient coupables que d'une fidélité inviolable à leur religion et à la fille inforlimeidu puissant Diorlétien. appellent de nos jours Dta-el-Natour^ dans une petite cabane bâtie de troncs d'arbres et couverte en paille , deux fem- mes veillaient à la pâle clarté d'une lampe d'argile, qui projetait ses rayons dans une chambre étroite et pauvre. L'une d'elles, assise sur un siège rustique, couvert de peaux de brebis , lisait à haute voix , et une jeune fille , agenouillée à ses côlés, semblait écouter ses paroles avec un vc- cueilleraent attendri. C'était l'impératrice Valérie et sa fidèle esclave , la germaine Rikhilda. Les traits doux et pâles de Va- lérie avaient une expression de calme mé- lancolique et de tranquille résignation ; on sentait que les longs malheurs qui avaient pesé sur cette âme l'avaient de plus en plus purifiée , comme la flamme dépouille le métal de tout grossier alliage. La jeune barbare , nature forte et vivacc , portait aussi sur son visage une teinte de douceur inaccoutumée; il semblait que de nouvelles impressions eussent tempéré ce caractère âpre et sauvage jusqu'en son dévouement, et qu'une célesle in- fluence eût mêlé en elle le calme a la force et la patience à l'énergie. Elle écoutait, silencieuse , la lecture que faisait Valérie. « Voici la marque à laquelle vous le « reconnaîtrez : vous trouverez un enfant « emn^lloté, couché dans une crèche'.» En lisant ces mots, la voix de l'impé- ratrice s'était attendrie et des larmes voi- laient les yeux de la jeune fille. Elle dit enfin naïvement : «Et cet enfant, ma- dame , c'est le Dieu que vous adorez? — Oui, répondit Valérie avec une douce gravité ; j'adore la grandeur su- prême anéantie , la Divinité se réduisant, pour notre amour, aux misères de la con- dition humaine... Cet enfant, fils du Dieu vivant et Dieu lui-même, ce Christ , sau- veur des nations , né d'une Vierge , qui n'a eu pour palais qu'une étable, qu'une crèche pour berceau , que des beigers (1) St Luc, II. 12 pour adoiateurs", c'est la le Dieu des cliié- tiens, c'est le mien, et bientôt, Rikbilda, ce sera le vôtre. — Qu'il en soit ainsi ! Ma mère m'avait appris à craindre les dieux de ma patrie; le vôtre , ô ma maîtresse , ne veut qu'être aimé ; qu'il prenne donc le cœur de sa pauvre servante! — Et qu'il soit béni, le Dieu puissant et bon , qui a permis qu'abandonnée et misérable, j'amenasse pourtant une nou- velle brebis au troupeau de Jésus- Christ: Quand l'eau du baptême coulera sur ton front, Rikhilda , prie alors, prie pour celle qui t'a enfantée a la vraie foi ! »» La jeune barbare, attendrie , pressa la main de Valérie sur ses lèvres, et s'écria : « J'aimais la liberté de nos forêts , j'é- tais la fille d'un chef puissant, et le les- pect des hommes m'environnait; mais vous me faites bénir mon esclavage, et, auprès de vous , j'oublie ma mère et mon pays ! — Tu n'es plus mon esclave, dit l'im- pératrice en posant la main sur la blonde tête inclinée devant elle; chez les chré- tiens ce nom n'est pas connu ; tu es ma fille en Dieu et la compagne de mes souf- frances. Mais l'heure s'avance ; le sacri- fice va commencer; allons, comme les bergers , adorer le petit enfant qui nous est né.» M"'" Camille Gallv. {La suite au prochain numéro.) £c pvsmitt 0al, TABLEAU DE GENRE, « Amédée, l'invitation est acceptée ! dit Léonie qui entr'ouvrit la porte du cabinet de son frère pour lui glisser à mi-voix l'heureuse nouvelle. — Kst-il possible? Entre donc, ma sœur, et viens me dire... / — Oh ! je n'ai pas le temps, répondit la jeune fille; et cependant elle entra, ferma la porte derrière elle, et s'élanra d'un bond joyeux jusqu'au bureau placé dans le fond du cabinet. — Mon père a donc consenti ? — Oui, grâce a maman. Oh ! si tu sa- vais tout ce que maman a dit pour déci- der mon père! Elle lui a représenté com- bien tu es travailleur, comme tes exa- mens ont été satisfaisants, et qu'enfin il Tillait pourtant que tu visses un peu le monde... Alors mon père a dit : Au fait, c'est le moyen le meilleur de l'en dégoû- ter pour longtemps. — Ah! par exemple! s'écria le jeune homme , mon père se trompe fort. — Ensuite, continua Léonie, maman a sollicité pour moi... Il lui a fallu bien de l'éloquence pour persuader mon père que moi aussi j'avais besoin d' être dégoûtée du monde par le même moyen... Mon père me traitait de petite fiUe , et j'ai tout à l'heure seize ans, c'est-a-dire dans six mois... A la fin mon père a dit oui\ il a dit oui, mon frère ! Oh ! quel bonheur! quel bonheur! un grand bal! Maintenant c'est ma toilette qui m'inquiète. — Celte fois, dit Amédée, mon père ne pourra pas me refuser un habit noir et un gilet brodé. — Si j'avais pu prévoir cela, je t'en au- rais brodé un d'avance, on soutache... — J'aime mieux le choisir à mou goût. — Amédée , nous danserons ensemble la première contredanse, n'est ce pas? 13 — Tu nie proposes la, ma sœur, une chose qui n'a pas le sens commun. Est- ce qu'on va dans le monde pour s'amuser eu l'amille ? Je dois la première contre- danse à mademoiselle de Tonneins... — Ail ! c'est vrai, puisque ce sont ses parents qui nous invitent !... Mon frère , j'ai bien envie d'avoir une robe d'organdi brodé que j'ai vue l'autre jour... — Il ne faut rien acheter avant d'avoir pris connaissance de la dernière mode. Je t'apporterai des gravures... — Ah ! que tu es bon ! Et tu me pro- mets la seconde contredanse? — Du tout, du tout. Si tu manques de dan- seur, madame de Tonnejns t'en enverra. — Bien obligé ! répondit Léonie d'un ton piqué ; j'en trouverai sans qu'elle prenne cette peine... — Surtout si ta toilette est comme il faut, élégante, jolie, de bonne façon. — Oh ! je ne demande pas mieux ; mais mon père... — Mon père, tu le sais, dit toujours que lorsqu'on va dans le monde il faut être mis comme tout le monde ; ainsi nous aurons une toilette convenable. • — Oh! quelle joie! quel bonheur!... Maintenant je m'en vais vite étudier mon piano, car ma maîtresse va venir... Au revoir!,.. Ecoute, je serai si bien mise, que tu viendras toi-même m'inviter à danser... et je dirai nou, monsieur! si, si, je dirai oui! Au revoir, à tantôt! Pense aux gravures de modes quand tu sortiras à midi pour aller au cours ! — Je ne les oublierai pas , sois tran- quille ! » Ce jour-là, Amédée ne put résoudre un seul problème; ce jour-la aussi Léonie ne put jouer un seul morceau sans le semer richement de fausses notes, et elle multi- plia outre mesure le nombre des hachures nécessaires pour donner le modelé à la tête qu'elle avait esquissée d'après la ronde bo.sse. Un grand bnl, une robe rose, une guir- lande de roses dans les cheveux, un gros bouquet de fleurs naturelles, des dan- seurs empressés autour d'elle, des con- quêtes... Tout cela remplissait la tête de la jeune fille, faisait monter a ses joues de vives couleurs et précipitait les mouve- ments de son cœur. L'heure du dîner réunit toute la fa- mille, dont faisait partie un vieil oncle, M. de Ponlleroy, toujours gai, malgré ses infirmités et son grand âge, et plein d'in- dulgence pour la jeunesse. Il aurait gâté petit-neveu et petite-nièce, si son grand neveu et sa grande nièce , M. et madame de Vienne, avaient voulu le permettre. M. de Pontleroy parut apprendre avec une vive satisfaction Vheureuse nouvelle. « Enfin, dit-il, nous allons donc faire notre entrée dans le monde ! — Et dans le grand monde, le très beau monde, mon oncle ! ajouta Léonie dont les yeux étincelaient. — Chez M. de T(jnneins ! ajouta Amédée d'un air triomphant. — Chez M. de Tonneins! répéta le vieil oncle. Mais, si je ne me trompe, il réunit dans ses bals la fleur des pois de l'aris- tocratie et de la finance? — Vous ne vous trompez pas, mon on- cle, répondit M. de Vienne. Sa femme et lui ont sans doute oublié le très jeune âge de nos enfants ; voilà comment je m'expli- que l'invitation qui nous a été envoyée. — Et vous l'avez acceptée, mon ne- veu? — Je ne pouvais trouver une occasion meilleure de montrer à Amédée et à Léo- nie, qui ont la prétention de n'être plus de leur âge, ce que c'est que ce grand monde dont ils se font un si séduisant ta- bleau. — Mais pour paraître dans cette maison, il faut des toilettes brillantes, reprit M. de Pontleroy. Y a-t-on pensé?» El son regard plein de bienveillance 14 allait de l'aue a l'aiUre de ces jeunes li- gures animées par l'espoir. «Nous y avons pensé, mon bon oncle, murmura Léonie sans oser lever les yeux sur son père. — C'est que, dans le monde, reprit M. de Pontleroy, l'extérieur est tout; et nous qui ne fréquentons pas habituelle- ment ce monde élégant, nous pouvons commettre, en fait de mode, des non-sens très compromettants ! — Nous avons déjà pris des renseigne- ments, dit encore Léonie, et nous avons huit jours devant nous. — Huit jours pour penser a un bal et pour s'y préparer, ce n'est pas trop assu- rément! s'écria M. de Vienne d'un ton railleur. Aussi ne songera-t-on qu'a cela. — Démon temps, du temps de l'em- pire, reprit M. de Pontleroy, j'ai vu des l'êtes magnifiques. . . Mais, selon ce que j'ai ouï dire, celles qu'on donne aujourd'hui sont plus belles encore... Voyous, quand on fait les choses, il fait les bien faire ou ne pas s'en mêler. Je veux qu'on soit mis à la dernière mode, et je donnerai a cha- cun la somme nécessaire... — Oh! mon bon oncle! s'écrièrent le frère et la sœur qui coururent en même temps embrasser M. de Pontleroy. — Gente jeunesse ! » dit-il en souriant. Le reste de la soirée se passa gaiement, et si Amédée et Léonie, la nuit suivante, furent longtemps avant de pouvoir trouver le sommeil, leur insomnie n'eut pour cause que ces mille pensées riantes suggé- rées par la vanité qui promet au jeune âge les joies et les succès dont il est avide. Mais le lendemain il fallut prendre ses levons comme de coutume; les profes- seurs eurent h se plaindre sérieusement de distractions multipliées , et pendant les huit jours leur mécontentement alla en augmentant; c'est que Léonie et son frère ne retrouvaient plus en eux cette ar- deur qui jusqu'alors les avait fait avancer rapidement dans leurs éludes, ni ce plai- sir que donne chaque difficulté vaincue; et tout bas ils accusaient de barbarie leurs parents, qui ne croyaient pas que la pensée d'un bal pût l'emporter pendant huit jours entiers sur toutes les autres. Le beau jour, ou plutôt le beau soir arriva enfin. Madame de Vienne avait choisi la toilette de sa fille et la sienne avec un goût exquis ; mais elle n'avait pas pu obtenir que Léonie , qui était très brune, renonçât a avoir une robe rose. « J'aime tant le rose ! » avait dit la * jeune fille. Léonie avait donc une robe de taffetas rose recouverte d'une tunique en crêpe rose. Le corsage, fait à la grecque, était bordé,par le haut, d'un lacet d'argent ;'une cordelière en soie rose et argent ceignait deux fois la taille et retombait sur la tu- nique. Celle-ci, beaucoup plus courte que la robe, était échancrée par le bas, à droite et a gauche; le lacet d'argent, qui main- tenait l'ourlet, formait un nœud au-dessus des échancrures, et les bouts, terminés par de petits glands, retombaient gra- cieusement. Les manches se trouvaient relevées de même par un nœud. Enfin troi? bandelettes en lacet d'argent retenaient sur le front les bandeaux d'une coiffure à la grecque. Madame de Vienne, jeune encore et encore très jolie femme, était coiffée fort simplement. Sur ses cheveux, noués der- rière, était posée une guirlande de roses mignonnes, au feuillage mordoré, rehaussé d'or. Autour de la double berihe de sa robe de crêpe blanc courait une guir- . lande, peinte au pinceau, de ces mêmes roses mignonnes au feuillage mordoré re- haussé d'or, et cette guirlande peinte courait encore au-dessus de l'ourlet de chacune des trois jupes étagées et placées l'une sur l'aulre. Lorsque la mère et la fille ainsi parées firent leur entrée dans le salon, M. de 15 Ponlleroy s'écria : « A la bonne heure ! seulement Léonie est un peu brunelte avec tout ce rose. . . Mais , pour ma nièce, elle est charmante, et l'on ne dirait pas qu'elle est la mère de sa fille et de ce grand garçon qui s'avance d'un air si gourmé... Voyons, Amédée , sois donc moins raide, moins empesé, ou bien tu inspireras a quelque malin l'envie de chanter cette vieille chanson : Je m'fais faire un habit neuf, Un gilet neuf, Avec un beau chapeau tout neuf, Et tout cet attirail neuf Me donn'ra j'espère un air neuf. Le front d' Amédée se plissa; il était si content de lui-même qu'il ne comprenait pas qu'on pût trouver rien à reprendre à sa tournure ni à sa toilette. « Regarde ton père, reprit le vieil oncle, et vois avec quelle aisance il porte des vê- tements dont il s'est désaccoutumé depuis longtemps, lui qui aime tant sa robe de chambre et son paletot ! Ce qui distingue les gens de bonne compagnie, entends-tu, ce n'est pas tant la coupe de leur tailleur que la manière de porter un habit neuf; s'ilUi respectes trop celui dont tu parais être si fier, on reconnaîtra que tu n'es q\ï endimanché. •> Amédée fit un mouvement d'impatience, et peu s'en fallut que les conseils de M. de Pontleroy ne lui fissent oublier à qui il devait son élégante toilette. Madame de Vienne avait cependant placé sur les épaules de sa fille une jolie sortie de bal en tricot de laine cachemire rose et blanc, puis elle s'enveloppa d'un pardessus de cachemire gros bleu doublé de satin blanc et garni d'effilés; M. de Vienne et son fils prirent leurs manteaux, et Ton partit, à la grande joie des deux Jeunes gens. Les battements du cœur de Léonie lui ôtèrent presque la respiration au moment ou la voiture entra dans la cour de l'hôtel habité parM. deTonneins et alla s'arrêter devant le perron ; elle devint toute trem- blante en mettant le pied sur la première marche du large escalier couvert de tapis moelleux et tout resplendissant de lu- mières. On traversa l'antichambre, rempli de laquais aux brillantes livrées, puis des sa- lons magnifiques. Léonie éblouie, ravie, ne voyait plus rien; elle se laissait conduire machinale- ment, frissonnant d'une vague terreur à la seule pensée de sentir se fixer sur elle, lorsqu'elle danserait, les regards de tant de personnes titrées ou riches à millions. Peu a peu cependant cette terreur se calma, et alors Léonie put jouir du coup d'œil vraiment féerique que présentaient les salons de madame de Tonneins les jours de grande réception. L'or, le velours, les fleurs qui se montraient partout a profu- sion, l'éclat des parures, des pierreries, des diamants, que les glaces réfléchissaient et multipliaient a l'infini ainsi que les lu- mières, formaient un ensemble si magni- fique que Léonie ne put s'empêcher de murmurer tout ba^ : « Que c'est beau ! » Elle avait pris place avec sa mère sur un divan, après être allée saluer madame de Tonneins... Elle était à peine assise, que les sons mélodieux de l'orchestre se firent entendre, et le cœur de la jeune fille recommença a battre violemment. Elle croyait a chaque instant que l'im de ces élégants cavaliers qui passaient et re- passaient sans cesse devant elle allait venir solliciter l'honneur dune contre- danse; mais dans les grands bals surtout les très jeunes filles sont rarement invitées; elles ne savent et ne peuvent danser que le quadrille ou la contredanse ; la walse, la polka, la redowa leur sont interdites, et pendant le quadrille le cavalier veut trouver du moins dans sa danseuse une personne qui sache causer; or, que dire a une petite pensionnaire qui sort du cou- ie. INSTRUCTION POÉSIE LA TACHE ET LA PAILLETTE. - Au diable soient les étourdis Qui m'ont fait une horrible tache ! Qu'ai-je dit, une? en voila dix, Et c'est à mon velours pistache ! » Ainsi parlait monsieur Denys, Marchand fameux de l'ancien règne ; Marchand connu de tout Paris, Marchand de soie ajuste prix, Du moins si j'en crois son enseigne. «',Conçois-tu bien tout mon malheur, Ma fille? Ln velours magnifique, 19 Ln velours'de celle couleur Va donc rester dans ma boutique ! L'art du dégraisseur n'y peut rien ; L'eau de Dupleix, a qui tout cède, Est sans vertu! — Mon père.... — Eh bleu? — Essayons un autre remède : Envoyons l'étoffe au brodeur. — Elle a raison. »> Notre grondeui' Suit le conseil de la fillette. Amis, plus souvent qu'on ne croit, La tache est tout juste à l'endroit Où l'on voit briller la paillette. Arnaud. HISTOIRE. ILIS (3J(DlinB IDS^ IBCDUSo CURIOSITES HISTORIQUES. En ce temps-là (au quatorzième siècle), quelques jours avaut la fêle de l'Epipha- nie, les chanoines du chapitre de l'église de Sainte-Madeleine, à Besançon, élisaient un des leurs auquel ils donnaient le nom de rot, parce qu'il devait représenter le roi des rois. C'était le roi qui officiait le jour de l'Epiphanie, à commencer dès les premières vêpres; tenant pour sceptre une palme, il était conduit en grande cé- rémonie a une espèce de trône élevé dans le chcT'ur. A la messe, trois chanoines, revêtus, le premier d'une dalmalique blanche, le se- cond d'une dalmalique rouge, et le troi- sième d'une dalraatique noire, ayant tous la couronne en léte, une palme à la main, tt chacun suivi d'un page qui portait les présents, sortaient de la sacristie et des- cendaient, en chantant l'Évangile, dans l'église inférieure qu'ils parcouraient, pré- cédés d'une espèce de lustre sur lequel il Y avait plusieurs bougies allumées ; ce lustre figurait l'étoile. Lorsqu'ils en étaient au passage où il est dit que les mages en- trèrent dans la crèche et adorèrent le Sauveur, ils remontaient vers le chœur, se prosternaient devant le célébrant, of- fraient leurs présents, puis ils s'en retour- naient du côté opposé a celui par lequel ils étaient venus. L'office terminé, le chanoine élu roi donnait a tous ses confrères, qui compo- saient sa cour, une collation magnifique, pendant laquelle il était traité en roi. Telle est l'origine de la fête profane cé- lébrée dans toule la chrétienté le jour de l'Epiphanie. D'abord, h l'exemple duclia- pilre des chanoines de Besançon, un roi fut élu au festin de famille auquel les grands parents conviaient le ban et l'arrière-ban des enfants et petits-enfants ; mais l'élec- tion ouvrit les portes 'a l'ambition, à la jalousie, aux intrigues, à la discorde même; la discorde surtout devait être bannie de la fête. On décida donc de s'en 20 rciuedre au destin, qui est supérieur aux dieux; la royauté fut attachée à la posses- sion de la fèveqi\e renfermait un gâteau; ce gâteau devait se partager par portions égales entre tous les conviés présents , après qu'on aurait fait In part de Dieu, celle du pauvre et celle de l'abseul: telle est l'origine du gâteau des rois. Le roi de la fève eut des officiers; mais avec les honneurs, vinrent les charges. Le roi était le but de tous les regards, de tous les hommages ; il ne pouvait faire un mouvement sans que sa cour fût en émoi; l'un des courtisans ayant un jour crié, dans son admiration et son enthousiasme : Le roi boit ! le roi ne put désormais porter le verre a ses lèvres sans que ses oreilles royales fussent assourdies de ces cris dé- lirants: Le roi boit! le roi boit !...!! était roi, il pouvait ordonner, et il ordonna que celui qui, ne prenant point garde a ses mouvements royaux, ne crierait pas à temps : Le roi boit! serait puni... Mais quel châtiment imposer a un distrait, à un indifférent ! C'était dans le peuple que la fête profane venait de s'établir ; or, le peuple croyait que parmi les trois rois qui vinrent saluer le Sauveur, il y en avait un qui était noir; le coupable fut doiu* condamné a devenir noir, par le moyeu le plus simple du monde : un bouchon noirci îi la lumière fut placé entre les mains du premier ministre du roi de la fève, avec injonction formelle de marquer d'une ou plusieurs balafres le courtisan maladroit plus occupé de lui-même que du monarque, et qui négligerait de ré- péter : Le roi boit! t)u peuple, le gâteau et le roi de la fève passèrent dans la bourgeoisie, et de la bourgeoisie k la cour ; ici, la fête prit un caractère particulier et dû tout entier au caractère du prince ei de l'époque. Louis XllI, duc de Bourbon , remettant en vigueur l'élection, donna un bel exemple, qui fui malheureusement trop peu suivi. « Vint le jour des roys où le duc de Bourbon fit grande feste et lye- chère, et fit son roy d'un enfant en l'âge de huit ans, le plus pauvre que l'on trou\àt en toute la ville, et le faisant vestir en habit royal, en lui baillant tous ses ofliciers pour le gouverner, et faisant bonne chose h celuy roy pour révérence de Dieu, et le lendemain dinoit à la table d'honneur; après venoit son maistre d'hostel qui faisoit la queste pour le pau- vre roy auquel le duc de Bourbon don- noit communément quarante livres pour le tenir à l'école, et fous les chevaliers de la cour chacun un franc, et les écuyers un demi franc, si raontoit la somme qu'aucune fois cent fraucs, que Ion bailloit au père et a la mère pour les enfants qui estoient roys a leur tour, estre enseignés à l'escole sans autre œu- vre, dont mains d'iceux vivoient 'a grand honneur, et cette belle coutume tint le vaillant duc de Bourbon tout comme il vêquit. « Au seizième siècle « le roy Fran- çois ^'^<^ étant à Rémoranlin, vint la fête des roys. Le roy sachant que M. de Saint- Pôl avoit fait un roy de la fève en son logis, délibéra avec ses suppôts deuvoyer défier le roy de mon dit seigneur de Saint-Pôl ; et qui fut fait; et parce qu'il faisoit de grandes neiges , mou dit seigneur de Saint-Pôl lit de grandes munitions de pe- lotes de neige, de pommes et d'œufs pour soutenir lollorl. Enfin, et toutes armes faillies pour la défense de ceux du de- dans, ceux du dehors forçant les portes, quelque mal avisé jeta un tison de bois par la fenêtre, et retomba, le dit tison, sur la tête du roy; de quoi il fut blessé, de manière qu'il fut quelques jours que les chirurgiens ne pouvoient assurer sa santé, n C'est de ce siècle seulement et du rè- gne de Henri 111 que date l'élection de la reine de la fève. Élue au souper, la reine 2i de la fève élaiL conduite le leudeinaii» à la messe par le roi ; la reine de la fève marchait à la gauche du roi, et la. reine a sa droite. Mais c'est au dix-septième siècle que la fête populaire du roi de la fève se dé- veloppa avec toute la splendeur dont Louis XIV savait s'entourer. « Le jour des rois, on dressa à Ver- sailles, dans le grand appartement du roi, quatre tables pour les dames, et une autre pour les princes et seigneurs. A celle du roi étaient madame la duchesse de la Vieuville, mesdemoiselles de Jar- uac, de Poitiers, de Louhers,- de Nam- bur , mesdames de Montchevreuil et Colbert de Croissi ; mademoiselle de Clisson et mesdames de Seiguelai et de Grammont. Je les nomme ici selon la place qu'elles occupaient. Ainsi la pre- mière et la dernière avaient l'honneur d'être auprès du roi. La fève se trouva dans la part du gâteau de mademoiselle de Nambur, qui reçut, pendant toute la soirée, les honneurs dûs à cette sorte de royauté. « H y eut onze dames a la table de monseigneur le Dauphin. Mademoiselle de Gontaut y fut reine, et on lui rendit les mêmes honneurs. «Monsieur était accompagné d'un pa- reil nombre de dames a la table qu'il tenait; mademoiselle de ^antes eut la fève et y soutint bien le caractère de reine. «• Le sort se déclara pour mademoi- selle de Cbausseron, a la lahje de Ma- dame, où d'autres dames remplissaient les places. " M. Legrand fut roi à la table des princes. « On nomma des ambassadeurs et des ambassadrices qui allèrent de chaque ta- ble aux autres pour l'aire des nlliances. " Mademoiselle de Lombes lut députée de la table où elle clyil pour faire com- pliment a M. Legrand; elle était accom- pagnée du roi, qui lui servait de cheva- lier d'honneur. « Sa Majesté s'étant approchée de M. Le- grand, celui-ci lui demanda sa protec- tion. Le roi la promit en ajoutant qu'il ferait sa fortune si elle n'était pas faite. « M. le marquis Daugeau fut député pour faire des harangues a toutes les reines, et il s'en acquitta d'une manière tendre et enjouée tout ensemble, et tant d'esprit parut dans tout ce qu'il dit, qu'on aurait eu peine à croire qu'il eût pu trouver tant de jolies choses sur-le- champ, si l'on n'eût conçu qu'il avait été impossible à ce marquis de prévoir qu'il aurait à faire de semblables compli- ments. « Le roi fut si satisfait du plaisir que prit la cour à ce divertissement, qu'il voulut traiter encore les mêmes person- nes huit jours après. « Il eut la fève du gâteau de sa table, et l'on pouvait dire qu'il était roi par la naissance, par son mérite et par le sort, qu'on ne pouvait appeler capricieux ce soir- 1(1. .«Madame la duchesse de Chevreuse fut reine à la table de monseigneur le Dauphin ; madame de Montespan à celle de Monsieur; mademoiselle la princesse de Conli à celle de JMadame, et M. le duc de Vendôme lut roi à la table des prin- ces. La même n)ademoiselle de Lombes, conduite par madame la comtesse de Breghi , fut encore envoyée en qualité d'ambassadrice aux autres tables; elle remplit cette fonction avec beaucoup d'a- grément. « Une grande princesse qui était à l'une des tables, envoya demander la protec- tion du roi pour tous les malheurs qui pourraient lui arriver. Le roi répondit qu'il la lui accorderait volontiers pourvu quelle ne se les attirât pas. Cette ré- 22 ponse fit dire ii lui courtisan que le roi ne parlait pas en roi de la fève. « Comme ou était encore dans le si- lence qui règne au commencement d'un repas, et que chacun avait de la peine à prendre un air libre devant le roi, Sa Majesté fit surprendre agréablement l'as- semblée par la lecture d'un livre capable d'égayer les plus sérieux. Cette lecture fut faite au milieu de la salle. uM. le duc envoya demander au roi la permission de faire quelque galanterie enjouée; il Tobtint, et fit, dans un mo- ment, rassembler tous les joueurs d'in- struments qu'on put trouver. 11 entra en- suite dans la salle où étaient les quatre tables de dames, accompagné de tous ceux qui composaient la table des princes et des seigneurs ; ils se tenaient tous avec des serviettes, qu'ils laissaient pendre en festons; l'un d'entre eux, ayant une cou- ronne de lumières, était porté au milieu par M. Legrand et M. de La Ferté; ils chantaient tous des paroles faites par feu Molière pour un ballet du roi, dans lequel on voyait un homme qui croyait qu'on le rajeunissait par enchantements. » Au commencement du dix-neuvième siècle, il fut fait bien des rois, mais.de par l'élection d'un seul, et leur règne n'eut guère plus de durée que celui des rois de la fève. Dans ce temps-la, on au- rait pu regarder le jour des rois comme une parodie de la comédie sérieuse qui se jouait en Europe; les annales contem- poraines ne disent pas de quelle manière Napoléon le fêlait aux Tuileries. Aujourd'hui, cette fête est redevenue fête de famille, et il n'est pas permis de lever le voile qui dérobe à tous la vie privée. Mais quelque jour, sans doute, nos neveux sauront de quelle manière fut fêtée à la cour, en ^847, l'Epiphanie; ils apprendront ce que nous pouvons deviner seulement, que la part de Dieu et celle du pauvre ont été rachetées d'avance par ces dons pleins de noblesse qui vont cher* cher le malheureux pour lui donner aussi son jour de joie... Car l'histoire enregistre tout, elle lient compte de tout, des hauts faits comme des plaisirs des princes, et^ souvent, d'un mot elle caractérise un rè- gne, un siècle. Mais ce mol, l'histoire a seule le droit de le dire; dans la bouche d'un contemporain, il pourrait passer pour une flatterie. Un CEîVtENAIRE. VOYAGES. BANjWEE. Tout est eu mouvement pour le grand jour dans les villes aux rues fangeuses , dans les villages, dans les hameaux, sur les routes , aux portes des villes , dans tous les portsde l'univers. C'est pour four- nir au riche tout ce que la fantaisie peut inventer, tout ce que le luxe peut souhai- ter, que le roulier, marchant à côté de sa voiture pesamment chargée, brave les rigueurs des nuits d'hiver, les avalanches de neige et les torrents de pluie ; c'est pour donner des jouissances au riche que la veillée de l'ouvrier se prolonge dans tous les ateliers, dans les humbles man- sardes mal closes où le veut pénèlrant par mille fentes, glace les doigts agiles qui travaillent avec activité. Vainement les paupières fatiguées se ferment , vaine 2é ment le sommeil engourdit jusqu'à l'iu- telligence : par instinct l'ouvrier, l'ou- vrière, travaillent encore , travaillent tou- jours. Eux aussi, ils veulent donner des élrennes î) un vieux père, à une vieille mère, à des enfants, à des frères, a des sœurs, à des amis, et il faut un salaire extraordinaire pour qu'ils puissent se permettre cette dépense extraordinaire ; et ce salaire, ils ne peuvent l'espérer que de la privation du sommeil, ce donneur de biens ! Mais, pour le pauvre surtout, que deviennent, au réveil, les biens si men- songers qu'il a prodigués? C'est encore pour le riche que six mois, une année d'avance , les vaisseaux mar- chands mettent a la voile et se croisent sur toutes les mers. Les uns apportent à la vieille Europe les produits si variés des Indes, de la Chine; les autres portent à la Chine, aux Indes, aux côtes d'Afrique et d'Amérique, les produits élégants du monde civilisé, les mille recherches d'un luxe raffiné, les brillantes bagatelles créées pour les besoins factices de ceux qui, u'ayant plus de besoins réels , succombent parfois sous le poids de l'oisiveté. Us sont a plaindre les heureux de la terre!... ^"est-ce pas un malheur que de u'avoir pas à désirer? La nouveauté, la fantaisie, la mode cen- tuplent le prix des productions exotiques pour les habitants de la vieille Europe; mais, pour les Européens exilés ou rete- nus sur des rives étrangères, les produits de lindusirie de la mère -patrie sont comme des parcelles détachées de la terre natale; ils rappellent mille souvenirs; ils font retrouver la ville, le village où l'on a reru le jour ; ils rendent les joies de l'en- fance, le foyer domestique, les fêtes de Noël et leurs frimas, le réveillon avec sa gaieté folle, la veille du premier de l'an passée en famille, l'attente de l'heure de minuit, le dernier coup de l'horloge qui aiininice que l'année est finie, qu'une au- tre année commence; les cris de joie, les embrassades bruyantes, le gai tumulte... Et le cœur se gonfle , et des larmes trem- blent suspendues au bord de la paupière... Et, sous un ciel brillant de tout l'éclat des feux des tropiques, au milieu des fleurs et de la verdure, l'Européen regrette les neiges, la grêle, le froid du ciel natal, et l'étroitesse du foyer domestique dans la maison paternelle ! C'est aujourd'hui que la nouvelle anuée commence. Ce premier jour de la nouvelle anuée, que d'émotions il cause dans la jeunesse ! comme on croit alors que tout va se renouveler, qu'un changement com- plet va s'opérer!... L'expérience vient ap- prendre trop tôt que ce jour ressemble à tous les autres, et que la seule différence entre ce grand jour, ceux qui l'ont pré- cédé et ceux qui vont le suivre, c'est qu'à lui seul peut-être il apporte parfois plus de déceptions que tous les autres rénuis! Je ne dirai pas ce qu'est le premier de l'an en France, eu Allemagne, en Europe, tous le savent; mais tous ne savent pas ce qu'il est par delà les mers, dans l'île Maurice, qui fut jadis l'île de France ; je dirai ce qu'il était hier pour l'esclave, ce qu'il est encore aujourd'hui pour Vap- prenti. Ce tableau de mœurs étrangères aura, du moins pour quelques-uns, ie mérite de la nouveauté. Dans la grande case \ tout repose; par- tout régnent l'obscurité et le silence, mais le maître veille. H contemple le ciel étoile , leciel des nuits d'Afrique, au bleu si pur et si foncé, aux étoiles élincelanles. Les brises de la mer lui apportent les parfums des fleurs et une délicieuse fraîcheur; ce- pendant sa bouche est sérieuse, son front est rêveur... C'est que sa pensée le ra- mène vers la mère-patrie , vers celte France toujours regrettée. Il est riche, il a une famille belle et nombreuse ; ses es- (Ij Maisim des inaitres. 24 claves sout soumis. . . Mais, daus sa maison hospitalière, les étrangers n'abondent plus... Bien rarement aujourd'hui quel- que navire français vient mouiller au Port- Louis, et chaque jour les créoles français quittent la colonie pour n'y plus revenir ! . . Soudain le bruit du tam-tam » retentit dans le camp - et trouble le silence de la nuit. La journée de la veille a été une Journée de fatigue; il a fallu approvision- ner la grande case d'eau, de bois, de fourrage pour trois jours; mais l'esclave se rit de la fatigue le samedi bananée^. Quel que soit le jour où l'année commence, le jour qui précède est toujours samedi bananée ; le I" janvier, c'est dimanche bananée; le jour d'après, lundi bananée, et aiusi des suivants, jusqu'au retour du véritable samedi^ veille du véritable di- manche. Quel bonheur pour l'esclave lors- que l'année commence un mardi ou un mercredi ! deux jours de fête dans la se- maine, après deux autres jours de fête, et, a la un de la semaine, encore deux jours de fête ! Déjà on danse dans le camp au sou bruyant du tam-tam et des chants reten- tissants; on danse pour calmer l'impa- tience où l'on est de voir naître enfln di- manche èanowée .' Ce jour-là, l'arack et le rhum vont couler a flots pour l'esclave, et il oubliera son esclavage ! Ce jour-là, le noir, l'Indien, le Madécasse, toujours nus, revêtiront un habillement en toile neuve , et les sons argentins de quelques pièces blanches se feront entendre dans la poche du plus grand nombre. Plus la nuit avance, plus la population (1) Luc parUc de tronc |d'arbie creusée, ou bien un baril défonce d'un bout et fermé \>ar une peau d'a- nimal bleu tendue, voilà l'instrument rpie les nègres appellent lam-tam. (2; On nomme aiii>i la parlii; de Y Imbiluiion des- tinée aux noirs , et, par habiiaiion, il tant enten- dre non pas seulement la grande case et le camp , mais encore les terres, les fermes et leurs dépen- dances. (3) Des mots de botine annfe. noire dévient active et bruyante dans le camp. Les femmes, les enfants préparent de gros bouquets de ces belles fleurs aux couleurs éclatantes dont quelques échan- tillons dégénérés végètent languissamment dans les serres d'Europe, loin de leur beau ciel. Les hommes, en faisant mille contorsions qui excitent de joyeux éclats de rire, passent le pantalon, la veste de toile iieuve ; ils se serrent étroitement le cou avec une large et ample cravate blanche, et, la toilette terminée, ils prennent les postures les plus grotesques. Les femmes, sérieusement occupées de leur toilette, se parent de ce que la maîtresse a donné ; les pendants d'oreille, les colliers, les bra- celets en cuivre et en grains de verre ne sont pas oubliés ; les eufants s'emparent de quelques morceaux d'étoffe rouge ou bleue, ci, s'en font des ceintures ou pagnes. Aux premiers rayons du jour, des cris assourdissants sortent de toutes les bou- ches. Dimanche bananée! dimanche ba- nanée! Ou s'agite, on va, on vient, on se pousse, on se heurte, on rit, on chante, on crie de joie, et les noirs aspirent avec une impatience fiévreuse au moment où ils pourront se présenter à la grande case pour saluer maître et maîtresse. La cloche sonne; aussitôt on se range en bon ordre. Toutes les mains sont pleines d'énormes bouquets , toutes ces figures noires montrent leurs dents blanches. Les hommes, qu'ils soient Africains de race pure,Madécassesou Indiens, ont, ce jour- là, une démarche également gauche et guindée. Les vêlements inventés par les peuples du Nord et de l'Occident, les chaus- sures qui emprisonnent ces pieds habi- tuellement nus, étonnent, gênent a tel point ces demi-sauvages, que les plus in- gambes n'avancent qu'en trébuchant a chaque pas ; ils garderont cependant toute la journée ces nobles entraves auxquelles ils doivent, sauf la couleur, d'être en tout semblables aux blancs. %5 Il neti est pas ainsi des femmes : uue grâce naturelle les distingue par toute la terre, et quelques minutes suffisent pour les accoutumer a porter facilement la pa- rure la plus nouvelle pour elles. «Bananée, moussiél! « Bananée, madame! »» Des saints, des révérences plus ou moins gauches, accompagnent ces mots et la pré- sentation des bouquets. Chaque esclave en offre un îi chacune des personnes dont se compose la famille du maître, et aus- sitôt il court rejoindre ceux de ses compa- gnons qui, ayant passé avant lui, forment déjà des rondes devant la grande case. Les cris les plus délirants, les danses les plus bizarres, les plus folles, présentent pendant une heure ou deux le spectacle affligeant de l'homme demi-sauvage, dé- gradé, avili par les vices qu'engendre l'esclavage. L'arack, le rhum sont distribués libé- ralement, avec recommandation de ne point s'enivrer, de ne point se battre... Enfin le tumulte a cessé devant la grande case, c'est au camp qu'il règne maintenant sans aucun frein. La les feux s'allument : la on fait rôtir, la on fait griller la chair encore saignante du bœuf abattu ou dé- pecé le matin ; ailleurs on prépare les brèdes * et le riz cuit à l'eau qui remplace le pain : on dévore le piment qui rend la soif inextinguible; on crie, on rit, on boit, on danse jusqu'à ce que l'arack et le rhum aient mis les tapageurs les plus in- trépides hors d'état d'ouvrir leurs pau- pières appesanties. A la grande case on danse aussi. Dans une salle, au son du violon et du tam- bour de basque, les esclaves madécasses (1) Les feuilles de la grande moielle, regardée en France comme un pnisoii, donn.^nt les br, den àoni les créoles, ainsi «iiic les noirs des iles Maurice et Bourbon, sont amateurs passionnés. ,\ssaisonnées avec beaucoup de |iiiiienl et d'acliars, les br^es cuites à l'eau servent d';i2>^©» TRAVAUX A L'AIGUILLE. Sac-duchesse. — Coussin viennois. — Manchette au point de crochet. — Bourse à palmes. — Dessin de gilet broderie en soutache. — Dessin de mouchuir, broderie au plumetis. — Col, broderie en lacet et points de dentelle. — Frivolité nouvelle. — Noms divers. — I'atrokomètre. — Toilettes. — Economie do- mestique. .l'ai promis, ma chère Adèle, de te tenir au courant de ce qu'on inventera de plus joli et de plus nouveau en fait de travaux à l'aiguille; tu peux compter que cette promesse sera fldèlement remplie. Dès aujourd'hui je suis partie de chez moi pour visiter quelques magasins, et en pas- sant je suis entrée au Père de famille. Bien m'en a pris; j'ai trouvé la deux ou- vrages charmants : l'un c'est un sac-du- chesse, l'autre c'est un coussin viennois doublé de satin blanc extrêmement joli. J'ai acheté aussitôt ce qui m'était néces- saire, et je me suis fait enseigner la ma- nille de m'y prendre pour exécuter l'un et l'autre. Mon dessin n" \ te donnera l'idée de l'aspect du sac-duchesse, mais non pas des couleurs; celui que je fais est rose et noir. Des œillets de corset en laiton, une bobine de soie noire, une autre de soie rose, et un crochet, voila ce qu'il nous faut. Tu prends un œillet et tu l'entoures d'une chaînette au crochet, seulement jusqu'à moitié; tu prends un second œil- let, tu l'entoures de même jusqu'à moitié, en le plaçant à côté du premier, et ainsi de suite jusqu'à ce que tu sois arrivée au nombre de trente-deux; alors tu entoures le dernier œillet entièrement et lu re- viens achever d'entourer les autres moi- tiés restées découvertes. Tu prépares de la sorte 6 rangées de 52 œillets chacune, 5 roses, 3 noires; ensuite 2 rangées de 28 œillets chacune, ^ rose, ^ noire; et enfin 2 autres rangées encore de 24 œillets chacune, dont -I noire et \ rose. Maintenant il s'agit de réunir le tout ; rien de plus facile. Tu enliles une aiguille avec de la soie dédoublée, et tu couds les rangées les unes aux autres par un surjet lin et qui ne forme pas épaisseur : c'est pour cela qu'on dédouble la soie ; tu passes, d'un 27 anneau à l'autre, ton aiguille sous le point de crochet; tu peux éfiaieiucut réu- nir les rangées entre elles au moyen d'un ou deux rangs de point de crochet uni. Prends tes six rangées de ô2 œillets et as- semble les, en ayant soin de mettre alter- nativement une rangée rose et une rangée noire ; ploie en deux ces six rangées as- semblées, et tu as le milieu de Ion sac. De chaque côté de ce milieu ajoute une rangée de 28 œillets qui devra être ali- gnée par le haut du sac et ne pas descen- dre jusqu'en bas, comme te le montre la figure; il en sera de même de la rangée de 24 œillets que lu coudras a celle de 28 ; puis tu fermeras les deux côtés du sac avec un point de crochet. H entre dans un sac-duchesse 296 an- neaux qui coûtent 2 fr. 50; deux bo- bines de soie a I fr. chacune; les glands et cordonnets, la garniture enfin coule de I fr. 30 à 2 fr. Tu peux faire également une bourse- duchesse; mais alors les raies sont en travers, parce que tu réunis le dernier œillet au premier, ce qui forme une chaî- ne sans commencement ni fin. Tu places ces chaînes au-dessus les unes des autres, en alternant les couleurs, et tu les réu- nis de même au moyen d'un surjet fait en soie dédoublée. Passons au coussin viennois que re- présente le dessin n" 2. Tu achètes de la laine blanche pour 2 fr. , quatre masses de perles émail bleu, qui coûtent I fr. 80 la masse ; il faut enfiler d'avance les perles sur la laine. Ceci fait, tu commences par un point de crochet simple, de la lon- gueur de 40 centimètres; tu coupes ta laine, et tu fais une seconde rangée; mais en point allemand. Cette rangée terminée, lu coupes ta laine, et ainsi après chaque rangée, afin que le point soit toujours du même sens. Le point allemand se fait, tu le sais, en touroant la laine autour du crochet, et la perle se glisse dans le milieu de ce point. ^'oublie pas que nous travaillons a l'en- vers, comme on le fait toujours quand ou emploie des perles avec le point de cro- chet. Tu feras autant de poiuls de cbaî- netle entre chaque point allemand que le dessin l'indique. Il faut pour un coussin trois bandes avec des perles et trois bandes sans per- les. Quand ces six bandes sont faites, tu les couds les unes aux autres, eu ayant soin de placer alternativement une bande avec perles et une sans perles ; le cous- sin se double en satin blanc, et se garnit d'une frange en perles ou d'une dentelle au crochet. Ce joli travail peut égale- ment s'exécuter tout entier sans perles. Voici maintenant, ma chère Adèle, uu dessin demanchelleau crochet; c'estleii''4. Celle manchette se fait, de même que les bandes du coussin, en chaînette el eu point allemand. 11 faut également couper le coton a la fin de chaque rangée, et re- venir à droite, puis commencer la rangée suivante.Le dessin t'indique le nombre des points de chaînette et des points alle- mands; seulement, à l'endroit où tu vois les deux rangées plus rapprochées, il faut un point de crochet ordinaire; ce point étant moins long que le point allemand, oblige les rangées a se rapprocher. Je te donne aussi un dessin d'une bourse au crochet et a palme n" 3 j il m'a paru si joli, que je l'ai copié pour loi, en indiquant soigneusement les couleurs. Tu feras une rangée de ces palmes sur un fond violet, une autre rangée sur fond blanc, et une troisième sur un fond violet. Tu as certainement des bouts de soie de diverses couleurs; tu ne seras donc obligée d'en acheter que pour les fonds violets et blancs. Le n» 1 0 est un dessin de gilet a broder cnsoulache surcasirair, couleur sur cou- leur. Le collet et la poche portent les n"', H elM bis. 28 Je t'ai choisi encore uu dessin de mou- choir, n" 1 2, que tu broderas au plumetis. Il m'a paru joli et en même temps simple et facile. Regarde à présent le n'' o. Voici quelque chose de tout nouveau et de charmant. Achète une pièce de petit lacet de coton bien fin, de la largeur indiquée sur le dessin ; tu coudras le lacet par ses deux bords sur le papier même, en ayant soin de rapprocher les points dans les angles et les endroits arrondis. Le lacet ainsi posé et assujetti, prends du fil d'Irlande n° ^50, et fais de chaque côté du lacet un point de feston ou de bride un peu lâche. Maintenant, avec du fil de dentelle, remplis les intervalles en points a jours variés. Ces points a jour se rattachent à l'espèce de picot dont tu as garni d'avance les deux bords du petit lacet, et qui donne beaucoup de solidité a tout le travail. Si tu trouves trop long de faire des points de dentelle, tu peux te contenter de jeter ici et là des fils que tu rattacheras aux points de bride qui bordent le lacet, en les espaçant entre eux d'environ 5 mil- limètres, et lu les festonneras finement avec du fil d'Irlande : c'est ce qu'on appe- lait autrefois ;joîwf d'échelle. Dans les lo- sanges, tu feras un point de moulinet; mais les points de dentelle bien variés sont ce qu'il y a de plus joli. Tu as peut-être entendu ta bonne mère te parler d'un joli ouvrage exécuté au moyen d'une navette et qu'on appelait frivolité, ouvrage qui reprend faveur. Voici de la frivolité d'un autre genre : celle-ci sert de même à garnir des cols pour négligé, des pèlerines d'enlant, des jupons, des manchettes, etc., etc. Prends du ruban de percale plus ou moins large, snivant l'objet auquel tu des- tines ces dents a jour ; pour les jupons, le ruban doit avoir 7 millimètres de large. Tu ploies ce ruban comme te le montre le n'' 6, puis comme le n° 7; cela forme un V; tu fais un second V en sens contraire du premier. Le n°9 t,e montre l'envers, et le no 8 l'endroit de ces dents ; tu les couds à l'envers avec du fil d'Irlande. A la place où se réunit le ruban, tu fais un point qui doit mordre un peu à l'endroit; le point noir du dessin t'indique la place où doit piquer ton aiguille ; tu glisses ensuite ton fil sous le ruban pour aller faire plus loin un autre point. C'est par la pointe de chaque dent que lu attaches cette espèce de feston à l'objet que tu veux garnir; on réunit souvent plusieurs rangs l'un a l'autre, ce qui forme une bordure large et jolie. Je t'envoie aussi des noms pour coins de mouchoirs ; ou les brode au plumetis et eu application. J'ai k l'apprendre uue nouvelle qui va te charmer : c'est que, pour 6 fr. par an, lu peux avoir des patrons modèles pari- siens, qui paraissent aux époques les plus importantes de la mode, mode d'été, mode d'hiver. Ces patrons modèles, de gran- deur nature, sortent des meilleurs ateliers et sont du meilleur goût et du meilleur ton. L'administration des patrons modèles parisiens est dirigée par M. L. Ampenol, rue Richelieu. Mais, vas-lu dire peut-être, ma chère Adèle, ces patrons de grandeur nature ne peuvent convenir îi toutes les tailles; Pauline est plus grasse que moi ; Lucile est plus grande et plus maigre... Je l'arrête la. Le mois prochain je l'en- verrai le plus joli de tous les instruments du monde, un patronomètre . Avec son se- cours tu grandiras un petit patron, lu en réduiras un grand, a ta volonté, sans leur ôler rien de la coupe primitive et de ce cachet imprimé par les honnos faiseuses. Vois donc quel avantage ! La plus mau- vaise couturière de province va devenir un aigle, grâce aux patrons modèles pa- 29 risiens, et, grâce au patronométre, nous pourrons ajuster à notre usage ces excel- lents modèles. Mais avant tout il faut avoir uu corset bien fait. J'entends par ces mots un corset qui laisse à la taille toute sa souplesse et qui ne gêne pas le jeu des organes les plus nécessaires à la vie. Ne ris pas de ma prescription doctorale; je connais plus d'une jeune fllle qui doit à un corset mal fait les maux dont elle se plaint. Je veux te donner une de ces merveilles que pro- duit seule la maison Pousse, rue Mont- martre; envoie -moi donc les mesures prises ainsi avec uu centimètre : Ampleur du dos et de la poitrine. Epaisseur de la taille au-dessus des hanches. Largeurdela poitrine prise d'une épaule à l'autre. Hauteur du buse (ou longueur du corset par devant). Hauteur de la taille du creux del'âisselle à la hanche. Largeur du dos d'une épaule à l'autre. Aie soin de noter le nombre de centi- mètres compris dans chacune de ces me- sures, et de faire ce Gravai'/ attentivement et avant d'avoir mis ton corset. Tu sauras qu'au bal les jeunes filles portent, comme toujours, des fleurs dans les cheveux; que les bandeaux, les coif- fures à la grecque sont ce qui leur sied le mieux. Le crêpe et l'organdi pour les robes, ou plutôt pour les tuniques à la grecque, ont la vogue. Au-dessus de l'ourlet règne une bordure peinte de vives couleurs, ou bro- dée en soie blanche ; ceci est la plus jolie chose qu'on puisse voir. Quant aux gants, ils sont quart-longs, rattachés par quatre boutons en or pour les jeunes personnes, en pierrerie pour les femmes. Tu voisque je pense à ce bal de charité auquel tu dois aller le mois prochain. Je t'engage a broder en guirlande de feuillage, légère, avec de la soie blanche plate, une tunique de crêpe blauc. Tu as, si je ne me trom- pe, une robe de taffetas blanc ; la dépense sera donc peu de chose; un camélia dans tes cheveux bruns complétera cette pa- rure simple et de bon goiit. Tu diras à ma cousine que, par la plus prochaine occasion, je lui enverrai un balai conservateur des meubles, de l'in- vention de M. Jouque. Ce balai est garni tout autour d'un bourrelet qui rend son contact aussi bienfaisant pour les meu- bles que le contact des autres balais est malfaisant, puisqu'au lieu de les dégra- der il les nettoie en passant. J'ai fait cette trouvaille au passage Montpensier. Oui certes, je connais un moyen, et un moyen très simple, d'empêcher les verres de lampes d'éclater. H faut les faire fen- dre par le vitrier dans toute leur lon- gueur. Cette fente, qui paraît a peine, permet au verre de lampe de se dilater dans toutes ses parties a l'action de la chaleur, et il n'éclate plus. Je n'ai rieu oublié, je crois, et j'ai ré- pondu à toutes tes questions; au revoir. Nous vous embrassons tous. Ah! j'oubliais pourtant de te dire que l'imitation du point de Venise ne se com- pose que de feston exécuté en fil très fin ; on découpe ensuite soigneusement. Ànnica de Bell. 30 ^Sâ^lïâ g)^ ^©lâ, Concert chez M. leministie des relations étracsères— Concert chez M. le prince de la sioscowa.— Anecdote sur Habeneck. —Musique nouvelle.— Ouverture du cours de M. Arago. — Cours;de physique expérimpntale à l'Athénée. — Fête florale, à Nantes.— Le fauteuil de la madone. L'hiver se présente sous trois aspects bien différents a l'observateur. Pour le riche, c'est la saison des plaisirs ; pour l'homme studieux, c'est celle où se rou- vrent les sources de la science ; pour le nécessiteux, c'est le moment de la priva- tion et des souffrances. Aussi voit-on s'il- luminer les hôtels splendides, la foule se presser "a l'Observatoire, à l'antique Sor- bonne, au collège de France et à Notre- Dame, où retentit la parole puissante d'un prédicateur célèbre. La on se souvient qu'il y a des pauvres; les plus grandes dames quêtent l'aumône que la dame de charité va porter, avec des encourage- ments, dans le galetas où gisent, nus et affamés, vieillards, femmes, enfants; et la société philanthropique, cette institution admirable qui veut qu'il ne soit plus pos- sible de mourir de faim dans Paris \ allume ses fourneaux dans les quartiers populeux où il semble que la misère ait élu domicile. La visite du bey a Paris a été, pour M. Guizot, une occasion brillante d'ou- vrir ses salons et de donner une fête yrave, mais splendide, que monseigneur le duc de Nemours a honoré de sa pré- sence. Le coup d'œil était magnifique dans ce vaste salon blanc et bleu qui avait em- piété sur le jardin de l'hôtel. Au fond de là salle a manger s'élevait, presque jus- qu'au plafond, un buffet tout hérissé d'a- (î ) Voir le Journal des Jeunes Personneu, année 1ft46, p. 397. nanas avec leur feuillage épineux d'un vert glauque ; buffet délicieusement chargé de corbeilles des plus beaux fruits ainsi que de tout ce que l'art des Carême modernes peut inventer de plus exquis. Le concert a été divinement exécuté par les artistes du Conservatoire , qui , d'ordinaire, reçoivent chez eux et ne vont chez personne. Mais c'était la première fois qu'on voyait un bey de Tunis à Paris ! Nous ne saurions dire les parures, l'éclat et le nombre des pierreries, les fleurs em- baumées et la beauté des femmes. Le pro- gramme, écrit par M. Auber, portait les noms les plus beaux des temps anciens et modernes, Beethoven, Marcello, Ros- sini, Auber, >Veber, Félicien David. Ces divers morceaux ont été exécutés de main de maîlre. Quelques jours plus tard, M. le prince de la Moscowa ouvrait sa nouvelle salle de concerts dans l'intérêt des inondés; là nous avons entendu l'admirable vio- loncelliste Samary; après avoir exécuté avec une rare supériorité des airs carac- téristiques du Languedoc, il a joué un magnifique morceau sur les motifs du Carnaval de Venise de Paganiui, ce roi du violon. Grâce aux généreux efforts des vérita- bles amateurs, doués, pour la plupart, d'un talent d'artiste, la bonne, la vraie musique reprend faveur, sans qu'aucun d'eux se trouve obligé, pour la faire goû- ter, de recourir au singulier stratagème employé par Habeneck, qui ne voyait rien 31 il monde de plus beau que la symphonie héroïque, etqni combattit courageusement une parlie de sa longue vie pour inocu- ler aux artistes eux-mêmes celte passion unique. Un jour il invita à déjeuner l'élite des artistes de l'Opéra ; c'était le jour de la Sainte -Cécile. Les conviés arrivent et voient avec inquiétude que la table n'est pas encore dressée dans la salle à manger. Comment emploiera-t-on le temps jus- qu'à l'heure du repas? Dans le salon, des pupitres étaient pré- parés, et, a côté, se trouvaient les instru- ments dans leurs étuis. «Messieurs, dit Habeneck, j'ai pensé que le jour de la fête de notre sainte pa- tronne, vous ne voudriez pas vous mettre à table avant d'avoir joué un morceau en son honneur. Voici une partition dont nous allons, s'il vous plaîtj, déchiffrer quelques pages. »• C'était l'œuvre de Beethoven. Les artistes, fort mécontents, se regar- dèrent les uns les autres... Mais la nappe n'était pas mise... Chacun prit son instru- ment, les uns avec humeur, les autres en se moquant de l'incurable manie de Ha- beneck... Bientôt l'admiration succéda a l'humeur et a la moquerie; bientôt le génie de Beethoven se flt sentir à ces âmes rebelles; l'indifférence fut remplacée par un enthousiasme frénétique, et aprèsavoir exécuté la symphonie en la, on exécuta sans s'arrêter la symphonie héroïque... Ou aurait ainsi dévoré l'œuvre tout en- tière, si Habeneck radieux ne s'était écrié: « Messieurs, il est six heures et demie, et vous n'avez pas encore déjeuné ! » Mais il faut de longues éludes avant de parvenir a comprendre les maîtres, et, pour les femmes en général, la musique n'est guère qu'un délassement. On ne doit cependant pas la traiter seulement ainsi a l'âge où tout est a apprendre, et avant de savoir sentir il faut demander aux pro- fesseurs quelques indications sur l'art d'exprimer ce qu'on ne sent pas encore. Romagnesi vient donc de rendre un véri- table service aux jeunes personnes sur- tout, en publiant la Psychologie du chant; ce grand mot ne signifle pas autre chose que discours sur l'âme du chant. En effet,' l'expression eslTâme de la musique chan- tée ou exécutée. Apportant l'exemple à l'appui de la leçon, Romagnesi publie dans la Psychologie du chant douze jolies romances et chansonnettes dignes de la réputation de l'auteur de V Angélus. Nous indiquerons aussi à nos jeunes lectrices, dans l'album de M. Thys, inti- tulé : Les Chants du ciel, publié par le Ménestrel , un Ange au ciel et Sainte Marie: puis nous leur recommanderons Théodie, album dont les paroles sont em- pruntées a l'Ecriture sainte et que peut encore leur offrir le Ménestrel ; enfin Partons^ nocturne à deux voix, Dormez, Marie, berceuse, la Fleur et l'Oiseau mouche, mélodie ; ces. trois derniers mor- ceaux, de Félicien David, ont été publiés par Meissonnier. C'est le 17 décembre qucl'illustresecré- taire perpétuel de l'Académie des scien- ces a ouvert son cours. Pour y assister, ses admirateurs viennent de Rouen et d'Amiens par le chemin de fer; aussi l'amphithéâtre est-il trop petit, et la foule qui arrive rencontre la foule qui s'en revient, fort mécontente de n'avoir pas pu trouver de place. C'est que nul ne manie la parole comme le célèbre savant ; c'est que nul ne pose plus largement et plus hardiment les bases d'une science qui lui doit dêtre devenue presque po- pulaire; c'est que nul ne domonire avec une plus admirable clarté comment l'es- prit humain est parvenu à concevoir le système du monde, a déterminer la dis- tance incommensurable , si ce n'est par l'application des facultés intellectuelles, qui nous sépare non-seulement des astres 32 errants dont nous faisons partie dans notre nébuleuse et avec lesquels nous tournons autour du soleil, mais encore la distance que Dieu a mise entre les étoiles et notre globe. Après avoir entendu cette parole si claire, si simple et si éloquente, on est tenté de supputer depuis combien de temps était née la planète nouvelle- ment découverte * avant le jour où, après avoir été devinée par la pensée, trouvée par le calcul, elle s'est manifestée a nos instruments; question facile à résoudre aujourd'hui où l'on sait que la lumière parcourant soixante- dix-sept mille lieues par seconde, telle ou telle étoile devait nécessairement être née déjà depuis trois, dix, vingt ans, le jour où, pour la pre- mière fois, l'astronome a pu déterminer la place qu'elle occupe dans le ciel. Grâce à M. Arago l'astronomie n'est plus une science inabordable, même aux femmes ; aussi les femmes et les jeunes filles sui- vent-elles assidûment ce cours d'où elles rapportent une idée plus grande, plus nette de l'immensité des cieux ef de la majesté de Dieu. Un autre cours a été ouvert dans ce mois; nous ne parlons ici que de ceux auxquels les jeunes personnes peuvent aller puiser une instruction solide et pré- sentée sous des formes agréables ; c'est un cours de physique expérimentale fait à l'Athénée, rue de Valois, par M. Louis Duplessis, préparateur au col- lège Louis -le- Grand. Les débuts du jeune professeur à TAlliénée, cette arène par laquelle ont passé presque tous les hommes célèbres ou remarquables de notre époque, ont été brillants. Sa parole est facile, et il manie les instruments de physique avec une grande dextérité. L'au- ditoire voit donc se réaliser sous ses yeux les prodiges dus à l'application des pro- (1) V. le Journal des Jeunet Personnes, onnoe 1846, p. 3IS et p. MG. cédés de la science aux arts et à l'indus- trie, tels que les merveilles de l'électri- cité et celles delà pile voitaïque, qui tour a tour recouvre d'or les objets les plus divers et met en jeu les aiguilles du télé- graphe électrique. Un peu de chimie (M.Louis Duplessis est bon chimiste) se mêle a la physique. Si , pour s'aider dans ses études, l'homme est obligé de jalonner sa route, d'imposer aux sciences des divisions arbitraires, il se trouve en- traîné bientôt a revenir malgré lui a cette unité que présente, jusque dans ses plus petites parties, le grand œuvre de la Création. Nantes a eu aussi une solennité remar- quable ce mois-ci, sa fête florale, donnée par la société d'horticulture, fondée sous le patronage de la reine ; fête charmante que la musique militaire vient animer, que les femmes embellissent de leur pré- sence, et que termine une loterie d'arbus- tes et de fruits composée de soixante-dix lots, offerts a ces dames par la société d'horticulture. Il est grandement question, dans le monde élégant, d'une œuvre d'ébénisterie sortie des mains d'un artiste de Madrid , Amonio-José Preije, et qui excite l'admi- ration générale. C'est un magnifique fau- teuil estimé vint-cinq mille réaux (le réal vaut vingt-cinq centimes environ). Doru- res, moulures, pierres précieuses, velours h franges d'or, statuettes ornant les bras, les pieds de ce meuble précieux , tout est d'une magnificence incroyable. Deux pal- mes renferment les initiales M. D. L'ar- tiste a consacré deux années entières à l'exécution de ce travail d'un goût exquis et qu'on suppose être destiné a recevoir une madone. On parle encore de beaucoup de cho- ses; mais l'espace nous manque... Au mois prochain ! FERNANn DE LaSTOI'R. ÉDUCATION LE LEGS D'IllV PÈRE. r.RLIGION ♦. La religion nous impose a tous les mêmes flevoirs; quelques-uns d'entre «DUS sen souviennent, le plus grand nombre l'ouLlic. Accoutumé dèsl'enfance à la liberté de pensée et d'action, l'homme, trop souvent , croit pouvoir rejeter le frein salutaire auquel la femme doit res- ter soumise, du berceau a la tombe, sous peine de braver l'opinion publique qui la pnuit sévèrement de cette faute même dont elle excuse l'homme. Il n'y a point ici injustice, mes en- fants, comme au premier moment vous pourriez le penser. La femme, par sa nature physique, est un être frêle, livré îi des souffrances pres- que incessantes; et cet être Irêle est ap- pelé h déployer dans tous les instants de sa vie une grande force morale. Dieu, pour la rendre diune de la tikhe qu'elle doit remplir , lui a donné une âme a la fois tendre et énergique, et, pour su- prême besoin, celui d'aimer, de s'ou- blier, de se dévouer. Jeune fille, elle se distingue par sa modestie et son obéis- sance; épouse, elle doit être douce, sou- mise, courageuse; mère, elle est tour a tour passionnée et calme, tendre et sé- vère, et souvent sublime. Mais dans ces trois états de la femme, ce que la famille, ce que l'entourase, ce f<) Vor p. :;. Aucun «les articles coiii<;iiiis dans ce journal ne peut ('(re roprodnit. sons [ifinc do poursniic en con- trefnron, s.ms le fnnssé prodiguer des soins parfois re- butants, toujours pénibles, et assister avec un courage héroïque a des opérations cruelles, dont la seule pensée fait souvent frissonner l'homme le plus ferme ! Et je ne parle pas seulement ici de ces nobles femmes qui se dévouent au service des hôpitaux : je parle de l'épouse, de la mère qui, le cœur déchiré, la pensée torturée par l'angoisse la plus poignante, restent auprès de l'époux, du fils dont la vie ne peut être sauvée qu'au pris d'affreuses souffrances! Celles-là ne s'évanouissent pas à la vue des instruments de chirurgie ; celles-là ne s'enfuient pas éperdues aux cris perçants que la douleur arrache à un être tendrement chéri... Elles prient tout bas, et, tout haut, leurs lèvres pâles, mais non tremblantes, articulent des mots con- solants et doux ! Celles-là pourtant ne sont que des femmes, que des êtres frêles, sans force physique, sans force muscu- laire... Mais elles sont chrétiennes ! Soyez-le aussi, mes enfants, et soyez-le toujours ! i)[ie sans cesse votre âme re- monte à la source de toute lumière, de toute grandeur, de toute puissance, de toute charité ; et si le fardeau vous semblait trop lourd, si vos forces venaient à faiblir, tendez vos mains suppliantes vers celui qui a dit : Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés^ et je vous soulagerai ! D. G. {La suite au prochain numéro. ) 36 VALERIE 01 IFS PREMIERS f.HRETlE\S, Mouveile historique. f <;rfTF. '. i Celte nuit était la nuit de la Nativité , et quelques chrétiens fidèles se dispo- saient a célébrer le doux anniversaire dans la crotte même de Bethléem. Valérie et Rikhilda, accompagnées d'un pasteur arabe , chrétieu comme elles, se dirigè- rent vers l'antique cité de Juda. Le che- min qu'elles avaient u parcourir était très court , mais les souvenirs de l'his- toire , les monuments de la foi se pres- saient sous leurs pas. Elles passèrent de- vant le bois qu'Adrien avait consacré a Adonis; ces ombrages embaumés ne re- celaient plus ni statues, ni autels; on u'onlcndait plus sortir de leurs profon- deurs riantes les chœurs des jeunes hom- mes se mêlant aux accords des flûtes et des lyres pour célébrer les douleurs de Vénus. Les mystères de l'idolâtrie se tai- saient, effrayés , devant les mystères de la croix. A la lueur des blanches étoiles, semées comme des lis dans les espaces du ciel , elles aperçurent la ville de David , tant de fois célélirée par les prophètes et les écrivains sacrés, cette Epmata, véri- table maison de pain , où le fils de Dieu voulut prendre naissance. Elles arrivè- rent , tremblantes déinotion. à la grotte, seul asile qui s'était offert aux pas voya- geurs de Marie et de son époux , et fran- chissant des degrés taillés dans le roc, l'impératrice et Rikhilda pénétrèrent dans l'église souterraine , où un peuple nom- breux se trouvait rassemblé. La jeuin^ (0 V. i • p. 7. barbare attacha ses regards avec une cu- riosité timide sur ce spectacle si nouveau pour elle; des lampes d'argent, alimen- tées par une huile parfumée , éclairaient le saint lieu : l'autel . drapé de blanc, paré de fleurs, étiucelant de flambeaux, s'éle- vait au foud de la grotte, comme un trône de miséricorde; les parois du rocher ca- chaient leur nudité sous des rameaux de verdure. A peu près au milieu du sair tuaire, une étoile de marlrre blanc «.imt incrustée dans le pavé , et autour se ii- saieut ces mots : Iri de la vierge Marie Jésus-Ciirisi est né. Cette place sacrée . environnée d'une bar- rière , attirait les regards respectueux des chrétiens; Rikhilda y fixait les siens avec une crainte mêlée d'amour, et les repor- tait parfois vers l'assemblée prosternée , qui adorait en silence le Désiré des na- tions. On voyait dans celte réunion des Arabes bethlééraitcs descendant peut-être des bergers a qui la bonne nouvelle fut annoncée; leurs traita majestueux , leurs vêtements d'une forme antique, la longue barbe qui descendait h flots épais sur leur poitrine basanée, tout rappelait h lamé- moire les fils dr Jacob, les pasteurs d'Hé- bron . les pères glorieux îles douze tribus. Leurs femmes, vêtues du costume que la tradiliou a conservé à Marie, étaient de di - gnes lillesde Rachel par leur grave beau- té, plus encore par leur modestie. Des j pèlerin^ , venus des îles de la Grèce, où 37 saint Paul avait prêclié l'Evaugiie, des fils d'Athènes la savante . de la lière Lacé- déinoue, de la royale Argos, de l'bospi- lalière Corinthe , de Tlièbcs, la patrie de Pindare, adoraient le Dieu qui n'avait voulu d'autre gloire qie les opprobres, d'autre science que l'humilité, et qui avait enseigné a ses disciples, du haut d'une croix, une sagesse plus profonde que celle du portique , et un stoïcisme que l'orgueil et la dureté n'empoisonnaient pas. La mystérieuse Egypte , les nations de l'Asie, avaient, malgré les persécutions , des re- présentants au pied de la crèche où re- posa le salut de l'univers, et Piikbilda elle-même semblait députée par ces tri- bus barbares qui allaient bientôt ouvrir un si vaste champ au zèle des apôtres et à l'intrépidité des martyrs. Le silence ré- gnait dans l'assemblée, quand le prêtre, vêtu d'une aube de lin , sortit d'un lieu retiré ; il adora au pied de l'autel , et le diacre-lecteur , montant a la tribune sainte, ouvrit le livre où la parole de vie est écrite, et lut à haute voix les trois pre- mières leçons , tirées d'isaïe : «Le peuple qui marchait dans les té- nèbres a vu une grande lumière, et le jour s'est levé sur ceux qui habitaient dans l'ombre de la mort..., « On a entendu la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez la voie du Seigneur, rendez droits dans la solitude les sentiers de notre Dieu...» Quand la lecture fut lluie, le peuple entonna le psaume : « Le Seigneur est grand et inliniment louable ; » puis l'ofû- riant revôtit les ornements du sacrilice, et le diacre dit a haute voix : «Que les catéchumènes, les pénitents et tous ceux qui n'ont pas le droit d'assister aux mys- tères , se retirent. » Rikhilda se leva , ac- compagnée de quelques jeunes filles qui n'avaient pas encore re«;u le baptême; elle sortit de l'église dont les portes se re- fermèreol, et s'agenouilla sur les degrés de pierre qui menaient a la grotte souter- raine. Pendant ce temps le sacrifice s'a • chevait, et le pain de vie était distribué aux fidèles, en ces lieux mêmes ow le Verbe s'est fait chair! Après l'agape, où tous les cœurs, comme autrefois les apô- tres, avaient reconnu le Seigneur dans la fraction du pain, on distribua aux veuves et aux indigents les aumônes de cette pe- tite église, indigente elle-même, et Va- lérie , déjà dépouillée par la charité, joi- gnit à la collecte un bracelet d'or, der- nier vestige de ses anciennes grandeurs. On se joignit de concert pour remercier le Seigneur, qui , avant la proscription, avant le martyre peut-être, avait permis celte fraternelle réunion ; puis on se re- tira en silence. Les étoiles brillaient en- core et luttaient, affaiblies, contre les premiers rayons du jour, lorsque l'impé- ratrice et sa jeune campague regagnèreut leur humble demeure. lin homme , en habit de voyage , était assis sur un banc de pierre placé près de la porte; il se leva et suivit l'impératrice dans sa maison; la, il ploya le genou de- vant elle, et lui présentant un pli roulé, auquel pendait un sceau de cire verte , il lui dit: « Candidien salue sa mère adoplive et il m'a chargé de lui remettre cet écrit. » L'impératrice déroula le papyrus, elle le lut, et un nuage voila ses traits. Mais se remettant aussitôt, elle fit passer le messager dans un lieu destiné au repos, et lorsque les devoirs hospitaliers furent remplis, elle revint auprès du foyer éteint et relut encore l'écrit de Candidien. Ri- khilda, inquiète, se mil "a ses genoux, et lui dit timidement : « Si ma maîtresse éprouve (|uelque peine, ne veut-elle pas la confiera sa fidèle esclave ? — Ma fille, la vie ne saurait être sans douleur; mais lorsque les peines viennent de la main de Dieu, raurraurerons-nou* 38 contre elles?... .le dois quitter cet asile, où malgré Maximiu, malgré les déchirants souvenirs que m'a laissés sa cruauté, j'a- vais trouvé la paix du cœur. Nous partons, Rikhilda! — Est-ce d'après l'ordre de l'empereur, madame? — Non, ma 611e, non... Pendant que celui qui doit conduire nos pas hors de ce désert repose encore , je puis l'expliquer les motifs de ma fuite. Tu sais que, ma- riée a Galérius par l'ordre de mon père, je n'eus point, dans les soucis d'une imion souvent troublée, la seule consola- tion pure que Dieu ait donnée aux fem- mes, la maternité. Ma couche resta stérile. Combien de fois mes larmes n'ont-elles pas demandé un fils au Seigneur ! Combien de fois n'ai-je pas dit, comme Rachel : Donnez-moi des enfants, ou faites que je meure! Que d'espérances orgueilleuses je fondais sur ce fils que je demandais sans cesse à la divine bonté !... Je me flattais que nourri dans mes bras, abreuvé de mon lait, il aurait pu connaître, dès ses premiers ans, la foi que j'avais em- brassée, et qu'un jour, héritier de la pourpre de Galérius, il aurait fait monter avec lui le christianisme sur le trône des Césars! Je saluais eu lui le pacificateur de l'Eglise, le sauveur de mes frères, l'élu de Dieu, celui dont la main puissante devait arborer la croix de Jésus sur les étendards de Romulus... Hélas! un tel honneur ne m'était pas réservé. . . On dit qu" une femme de naissance obscure, Hélène, la mère de Constantin, a élevé son fils dans la viaie foi...Puisse-t-il un jour la faire triompher par tout l'univers! J'attendis et je priai en vain, et ma vie s'écoulait, solitaire, dans ce somptueux palais où je suis née et où je n'ai pas goûté une heure de bon- heur. Plusieurs années s'étaient écoulées depuis mon mariage, lorsque, reuon(;ant même a mes espérauces, je résolus d'a- dopter cl de regarder comme mien le fils de Galérius, le jeune Caudidieu. Dieu me mit au cœur une grande pitié pour cet enfant privé de sa mère; je demandai a mon époux la permission de l'élever, et Candidien devint ainsi le fils de mon amour, si ce n'est celui de mon sang. A la mort de Galérius, son fils rejoignit l'ar- mée; il nourrissait depuis son enfance des projets ambitieux que rien n'autorisait, et bien que toujours il m'ait honorée comme une mère, mes conseils n'avaient pu le dissuader de ces chimères orgueilleuses. Enfin, il m'écrit aujourd'hui que des chances heureuses se présentent en sa fa- veur; que l'armée, lasse du joug des ty- rans, est prête à l'élever a l'empire, et il m'invite a le rejoindre à ïhessalonique, afin de partager ses honneurs. J'irai, oui, j'irai, non pour me repaître d'une gloire éphémère, mais afin d'arracher le fils de mon adoption aux périls qui le menacent : car Licinius et Maximin, affermis dans leur puissance, ne lui pardonneront pas! La voix chère a son enfance pourra le guider encore, et si un pressentiment fu- neste se réalisait, s'il tombait vivant aux mains implacables de ses ennemis, eh bien! la fille de Dioclétien a encore des prières pour les implorer et des larmes pour les fléchir! — Partons, madame ! dit Rikhilda avec une expression d'énergique dévouement, partons! « THESSALONIQUE. La nuit descendait lentement sur la ville de Thessalonique, riche et pompeuse alors, favorisée par plusieurs empereurs et tombée de nos jours dans la dégrada- tion et la pauvreté. Deux femmes, mon- tées sur des mules qu'un homme, à la fi- gure hàlée, tenait par la bride, se présen- tèrent aux portes de la ville et franchirent, en traversant les flots d'une foule tumul- tueuse, des rues où s'élevaient des nuuiu- ments dignes de Rome elle-même. Elles arrivèrent ainsi juscpriuix obiMd? 31) li'uue place dont le peuple teriuail les issues comme une muraille vivante ; des cris, des rumeurs, des paroles animées sortaient du sein des groupes et parvin- rent jusqu'aux oreilles des voyageuses qui parurent saisies d'eftroi. La plus âgée des deux femmes se pencha vers leur guide, et lui dit quelquesmotskvoixbasse.il se glissa à travers la loule et disparut. Ses compa- gnes demeuri-renl à la même place, immo- bileset cachées sousieurs voiles ; nul ne les interrogea, car l'attention publique sem- blait absorbée par quelque sinistre évé- nement. Enfin le guide reparut ; son front était pâle , ses yeux étaient hagards. Il entraîna les deux femmes sous une arcade alors déserte. « Candidien ! s'écria Valérie, car c'était elle, cachée sous les livrées de l'indigence. — 0 jour do malheur ! s'écria le servi- teur tidèle; Candidien!... mon maître!... — Eh bien ! parlez! — Il vient d'être frappé d'un coup mortel !... Plein d'une aveugle assurance, il s'est présenté anx troupes que le pro- consul passait en revue... Quelques cris ont salué le fils de Galérius.. . Sa beauté, sa jeunesse, sa physionomie noble et guer- rière ont touché quelques cœurs; mais sur un signal du gouverneur, au moment où il s'avançait au pied des aigles, en re- vendiquant sa part dans l'empire que son père a possédé, une flèche, lancée par un cavalier numide, l'a frappé "a la gorge... Il est tombé, et son corps mourant a été percé de coups... On a porté son cadavre aux prisons de la ville... Ah! madame! qu'êtes-vous venue chercher ici?... — L'accomplissement des desseins de Dieu! dit Valérie avec une sombre rési- gnation. Le Christ venge ses martyrs jus- que sur les fils des persécuteurs; cour- bons la tête sous ses décrets!... iMais allons, Lucius, allons aux prisons pour y retrouver ce qui reste ici-bas de ^Candi- dien. r/csl la seule maison qui inr soit ouverte ii liiessalonique, maison de mort et de deuil. . . J'y trouverai, me dit une voix secrète, une paix que rien ne viendra plus troubler. Allons ! » Les deux serviteurs essayèrent de dis- suader leur maîtresse de ce dessein, mais elle demeura insensible aux représenta- tions de Lucius, comme aux prières, mê- lées de larmes, de llikhilda. Ils se remirent en chemin et arrivèrent, sur les indica- tions de Lucius qui connaissait la ville, devant une porte voûtée, sombre et téu«^- breuse comme l'entrée du ïéuare , et qui u'était gardée en ce moment que j)ar la terreur qu'elle inspirait. Valérie entra sans crainte et, guidée par le son de quel- ques voix, elle parvint jusqu'à un cachot bas et voûté, sépulcre anticipé, où les vivants faisaient l'apprentissage de la mort. C'était la chambre funéraire de celui qui avait espéré revêtir la pourpre des César-. Candidien gisait là sur un peu de paille, dernière couche du captif qui l'avait pré- cédé dans cette prison. La lueur rougis- saute du soleil couchant, tombant à tra- vers un soupirail sur les traits pâlis du jeune prince, les fardait d'un faux éclat de vie et de santé; il était beau encore, car les coups des meurtriers avaient res- pecté son visage, et ses yeux languissam- ment fermés, ses lèvres enir'ouvertes, sou front incliné dans une douce nonchalance, indiquaient le sommeil plutôt que le tré- pas. Ce fut sans doute l'impression d'un des témoins de cette scène, car une voix s'éleva et répéta ces vers de Virgile : • Pareillesà la tendre violette ou àlalaii- «guissante hyacinthe que les doigts d'une «jeune fille ont cueillie, ces fleurs n'ont « encore perdu ni leur éclat ni leur forme, « mais on voit que la terre, leur mère, ne «les soutient plus et ne leur donne plus "leur nourriture <. » (1) vir:^ile, £ni>i(lc, liv. XI, Ces vers sont relatifs à la I mort du ipuix» Palla?. fils (TKvaiHrp, tué ;rt»ns un coinl'.ii )Mr Tniniis, 40 Valérie qui. prosteruée, pressait daus uue muette douleur la froide main du lils de son adoption, se retourna a ces pa- roles. Le gouverneur de Thessalouique ( car c'était lui qui venait de parler ) s'ap- procha d'elle. «Fille de Dioclétien, lui dit -il, je vous ai reconnue, moins a vos traits qu'a \i)lre douleur... Vous vous êtes trahie et je suis lorcé d'obéir aux instructions que j'ai reçues... Vous le savez, vous ne pou- \iez quitter le lieu de votre exil sans les ordres de Maximin , et pourtant vous ••les a Thessalonique ! ... Je dois donc vous retenir prisonnièie, en alleudaul que l'eaipereur ait décidé de votre sort... .l"en :illesle les dieux ! c'est contre le gré de mon cœur que je porte sur vous la main; mais j'obéis "a mes maîtres et au destin qui nous mène tous ! — Oui, répondit Valérie, vous obéissez a un bras invisible, vous êtes l'instrument d'un inévitable destin. Je me soumets, Faustus ! Et vous , ajouta-t-elle en le- vant les yeux au ciel, vous qui m'é- prouvez, ô mon Dieu ! je vous adore et je vous bénis!... L'argile ne disputera point contre le potier, ni la créature contre le créateur! » Ilikhilda s'avança eu ce moment et dit à Faustus : '• Ne me séparez point de ma maîtresse, elle n'a plus que moi pour la servir et pour l'aimer ! » Sur uu geste du gouverneur, l'impéra- trice et lesclave furent conduites dans une autre chambre de la prison, et une lourde porte de fer, se fermant derrière elles, les sépara de F univers. Camille Gadlt. ( La fin au prochain miméro, ) ffô vlto=€roc$, Fantaisie. » Ce jour - là madame la comtesse était de fort mauvaise humeur parce qu'elle était fort ennuyée. Elle avait eu beaucoup de monde la veille ; elle devait aller aux Ita- liens le soir; le lendemain elle était de noce, et elle se trouvait la femme la plus il plaindre delà terre. « Baron, dit-elle d'un air sentimental, je voudrais vivre dans uu désert ! •• Le baron posa sur le guéridon, couNcrl d'albums, de brochures «l de livres de toutes les couleurs, le Moniteur de la Mode «ju'il s'amusait a parcourir, et il s'écria : <• Daus un désert ! Vous, madame ! Mais songez donc que c'est impossible ' tout un monde \ous v sui\iait ! — C'est justement de tout ce monde que je suis lasse, lasse a en mourir! Sa- vez-vous uu projet que j'ai formé pour cet été"? — Oui , madame: votre salle de verdure, consacrée seulement aux intimes , aux amis! L'idée est charmante, j'en ai rêvé, madame , et j'ai trouvé quelque chose d'unique pour exprimer l'intention de la fondatrice. — Vraiment y Ah ! dites donc \ite ! — ',Ce sera, madame, la léunion des ato-crocs. — Des... — Des ato-crocs. ' — lyiais cela n'a pas le sens commun î — Le sens commun . madame , n'est 41 plus de mode. Ou tracera ces mois eu leltres d'or, caractères gothiques et illisi- bles, au-dessus de la porte d'eutrée : RÉu- MO.N DES ATO-CROCS. — Ato-crocs! Est-ce du grec, du chi- nois, de l'arabe? ' — C'est du français, madame, comme ou en l'ail souvent aujourd'hui. — Vous avez beau dire, baron, ces mols-lii ont un certain air scientifique... et je ne déteste rien autant que la science. — Vous suivez des cours, madame? — Ah ! Dieu m'en garde! — Mais vous connaissez des savants? — Pas un seul. — Alors comment poii\ez-vous détester ainsi la science? — l'.ile est détestable parce qu'elle est ennuyeuse, c'est chose avérée. Voyons, vite, dites-moi ce que c'est que vos alo- rrocs, quoique je n'en veuille pas au moins ! — Vous eu voudrez, madame, j'en suis sûr. Ainsi il vous faut nue explication? — Oui, et bien claire. — Un précis historique vous plairail-il? — Ah ! mon Dieu ! encore de l'histoire! — Aimez-vous mieux un apologue? — Rien de plus froid. Dites tout sim- plement... — Mais un conte? — Un conte?... je ne sais !... Que vous êtes insupportable de ne pas m'expliquer sans préambule... — Madame, ne m'ôtez pas le bonheur de vous faire un conte! Il sera très joli, je NOUS le promets. — Voyons! dit la comtesse nonclia- lainment. — Il y avait une fois un génie... — Ah! de grâce, pas de génie... — Mais, madame, point de vrai conte sans cela. — Poursuivez donc. — Comme je ne suis p.is conlrarianl. de ma nature, je peu.v <'ommencer d'une autre manière. En ce temps-la le monde, l'univers, notre globe n'était pas ce qu'il est aujourd'hui. — Comment était-il, je vous prie? — Madame, je ne saurais le dire; mais je peux vous dire du moins comment il n'était pas. — Oh! je vous en dispense. Je n'aime point le genre négatif, et je n'ai jamais rien compris au bonheur négatif de votre célèbre Kant , ce philosophe allemand que vous admirez tant. — J'en reviens, madame, a mon pre- mier commencement. Il y avait donc une fois un génie qui, ayant fait tout ce que peut faire un génie, se reposait sur ses lauriers quand il ne dormait pas. — Ah ! baron, est-ce que les génies dorment jamais? — Je l'ignore pour la généralité; mais quant au mien il dormait, fort mauvaise habitude, comme vous allez voir. Lors- qu'il ne dormait pas, il prenait plaisir à s'admirer dans ses œuvres. — Quelles œuvres, baron? — Mais l'univers, apparemment, qui n'était pas ce qu'il est de nos jours, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur, madame, de vous en faire faire l'observation. — Âh î quelle patience il faut avoir!... — Cependant, madame, s'admirer seul n'est pas contentement, et il paraît même que c'est passablement ennuyeux, puis- que le génie songea, pour diversifier ses plaisirs, à ouvrir sa porte aux génies ses voisins; jusqu'alors il ne les avait point admis ii sa cour. . . Eh bien ! madame, qu'en dites -vous? Est-ce que ce conte ne commence pas à piendre figure? Ce début promet beaucoup, il me semble? — Mais, a dire vrai, je ne vois pas en- core... — Ah! madame, c'eût été bien autre chose si vous m'aviez laisse achever mon second commencement! — Baron, m \o\\^ conlimii / •^^' In borle. u je vais faire comme votre géoie, dormir debout ! — Dormir debout, madame! mou gé- nie, veuillez le croire, n'en élait pas ré- duit a de telles extrémités. Mollement étendu sur des fleurs, il sommeillait com- modément ; les ailes des zéphirs lui ser- vaient de chasse-mouches, les nuages de lits de plumes. — Quel conle me faites-vous la, ba- ron? — Madame, je vous ai promis un v^rai conte. Prenez patience ! les diamants vien- dront ! — Mais les ato-crocs ? — On les fabrique en ce moment même. Je vous disais donc que mon génie, tout génie qu'il était, s'ennuyait comme un oisif. En bonne conscience, il y avait de quoi ! Figurez-vous, madame, un prin- temps éternel: des fleurs toujours fraî- ches, des fruits toujours mûrs ; des chants, des plaisirs sans fin ni cesse ; des mille milliers de jolis sylphes et de charmantes sylphides qui s'acquittaient si bien de leur service qu'on n'avait pas le plus petit mot à dire; un soleil resplendissant, mais non pas éblouissant, et qui n'était ni chaud ni froid ; des nuits toujours délicieuses ; le jour, un azur aussi pur que celui de vos yeux; le soir, la douce clarté de la lune et des milliers d'étoiles scintillantes se dé- tachant sur un beau bleu foncé. Jamais un seul nuage... — Mais alors, baron, oîi votre génie prenait-il ses lits de plumes; — Chez son voisin, madame; chez le génie qui logeait a l'élage inférieur. Pour celui-ci, il ne s'ennuyait jamais, attendu <|u'il avait immensément à faire ou plnlôt à défaire. C'était le génie du désordre, des orages, des tempêtes. Aussi menait-il grand bruit, et le tapage qui se faisait chez lui lirait souvent mon génie, qui était loliM lie l'ordre, de sa somnolence. Alors le uiMiic de l'ordre disait on bâillant : « Qu'il est heureux, le voisin! il ne s'en- nuie ni le jour ni la nuit! Moi je m'ennuie même en donnant. Maintenant que tout est en place, rnaintenant que tout marche comme sur des roulettes, je ne sais plus que faire de mon temps. — 11 aurait pu créer un autre monde , baron ! — Ah! madame, toujours des perdrix ! Et puis il était au bout de sou rouleau. On ne crée pas comme cela des mondes à la douzaine. Songez donc que le sien ne ressemblait pas au nôtre — Tant pis pour lui, baron. Le nôtre l'emporte sur le sien par une chose bien importante. — Laquelle, madame, s'il vous plaît? — La variété. — Ah ! madame, quelle erreur est la vôtre ! Rien ne se ressemblait chez mon génie : nuances fines et délicates, cou leurs vives et tranchées, antithèses, con- trastes, tout s'y trouvait... — Savez-vous, baron, que votre génie me fait l'effet d'être un sot? — Madame, ne pardonnez-vous rien a un génie blasé? Il est des âmes pour les- quelles une félicité trop constante, trop uniforme est un poison qui détend peu 'a peu tous les ressorts... — Eh bien ! dit la comtesse avec un lé- ger mouvement de dépil, donnez-lui donc une bonne dose d'infortune puisqu'il n'y a que cela qui puisse faire que son ennui ne me gagne pas ! — Madame, vous allez voir comment celte infortune arriva ; c'est exlrêmement curieux, je vous jure ! — Voyons, re[)artit la comtesse qui ne put s'empêcher de sourire de l'air grave du baron. — Un jour, madame, ce malheureux génie, ou ce géuie malheureux, sommeil- lait comme de coutume , et, comme de coutume, il se trouvait excédé de son bon- heur. Quel fuJ son étonnementde s'amu- 4â •cr tout a coup eu dormant! Cette ciroon- ^iince fort extraordinaire avait pour cause nue étourderie du sylphe chargé de gar- der la porte d'occident: quelque atten- tionné qu'il fût a son service, il n'avait pas pris garde qu'à la suite d'un voyageur curieux venant en droite ligne de. . . Car- cassonne... — De Carcassonne ! — Oui, madame, de Carcassonne, pour admirer dans son empire le génie de l'or- dre , s'était glissée une vapeur légère. Sous cette forme, sans forme déterminée, le génie des songes, vrai malin, vrai diablo- tin, avait réussi à s'introduire dans le sé- jour enchanté d'où, naturellement, il s'é- tait trouvé jusqu'alors banni ; car, vous le comprenez aisément, madame, les songes ne font point partie de la cour du génie de l'ordre : ils appartiennent visiblement a celle du génie du désordre ; ce sont eux qui lui préparentlesvoiesetquifontraême une partie de la besogne. — Voilà, baron, une observation tout à fait fine et heureuse. — N'est-ce pas, madame? Quand je vous disais que je vous ferais un joli conte! Or donc, le génie des songes, qui ne conserve pas le même aspect un seul moment, commença à travailler tant et si bien le génie de l'ordre, qui n'avait ja- mais vu rien de pareil, que le pauvre gé- nie passait de surprises en surprises. Il éprouva un vif regret lorsque le lende- main les rayons du soleil vinrent éclairer son empire; l'ennui le reprit soudain rien qu'à l'aspect des objets placés dans l'or- dre accoutumé, et aussitôt il se mit à bâiller. Le retour du sommeil lui rendit les illusions de la nuit précédente, et, ma loi, il y prit tant de goût, qu'il en vint à vouloir dormir toujours. Les songes lui louetiaienl un peu le sang, lui remuaient la bile , et ceux-ci galopant dans les veines, dans l;> rate, le foie, que sni>je, exallaieni "^oti crrveau : lo crrvpriii Ir.ivail- lait, et le génie de l'ordre courait des aventures inouïes. Partout sou courage, sa fermeté'l'aidaient à se tirer de presse dans des affaires excessivement périlleu- ses, et il se réveillait enchanté de lui- même... Mais aussitôt il retombait dans l'ennui et le dégoût d'un plat bonheur, d'un bonheur constant et toujours le même... Ainsi travaillé pendant son som- meil, ainsi excédé pendant la veille, le génie de l'ordre sentit naître un beau ma- tin l'envie de se débarrasser des douces et fades réalités d'une existence trop com- mode. Il avait vu en songe combien les contrariétés donnent de piquant au plai- sir, comme les dangers excitent l'âme, et le lendemain, en s'éveillant, il ordonna de laisser entrer dans son Éden le génie son voisin. .. Ah ! madame, ah ! madame!. .. — Ehbieu?... — Tu Tas voulu, George Daurlin! di- sait le génie du désordre en jetant à plei- nes mains les orages, les ouragans, les tempêtes, les éclairs, la grêle, les laves des volcans, les pluies de feu, les aérolithes, les sauterelles, les trombes d'air, de sable et d'eau. Tu l'as voulu, George Dandin! disait-il encore en ouvrant les mille portes de l'Éden à l'envie, à la haine, à la dis- corde, à la ruse, au mensonge, à la folie, à l'amour, à l'ivresse, aux passions de toutes les couleurs; et ce que la foudre ne pouvait briser, ce que la grêle ne pouvait ravager, ce que les laves des volcans ne pouvaient incendier, ce que les pluies de feu ne pouvaient brûler, ce que les saute- relles ne pouvaient dévorer, ce que les trombes d'air ne pouvaient enlever, et les trombes de sable et d'eau engloutir et noyer, l'envie, la haine, la discorde, la ruse, le mensonge, la folie, l'amour, l'i- vresse, les passions de toutes les cou- leurs le déchiraient, le divisaient, le mel- laient en pièces. l'éparpillaiiMil <'n pnr- cflles impalpables, invisibles, eu aUuiUi ruWw. 44 — Et le génie? — Le génie, madame, fut mis eu capi- lotade des premiers et haché plus menu que chair à pâté ; ses débris devaient four- nir a eux seuls la provision de graine de niais destinée à être semée sur le globe entier jusqu'à la fin des siècles... car vous le savez, madame, chaque atome, selon Leucippe et Démocrite, renferme eu lui UB monde, le germe d'un monde, ou tout au moins d'un être organisé, tout comme le grain renferme le germe de la plante et l'œuf le germe du poulet. Mais n'allez pas vous figurer pourtant que dans le monde atomique chaque atome ressem- ble à son confrère ! Pas du tout, madame. Les atomes sont inégaux de taille, de forme, de figure, de contours, attendu, d'après les mêmes philosophes, que les existences réparties aux mondes et aux êtres divers sont dissemblables, inégales entre elles ; ainsi les sylphes, les sylphides dispersés dans l'air y voltigeaient, y tour- billonnaient, et y voltigent et y tourbil- lonnent encore de nos jours en atomes pointus, crochus ; tandis que le génie mis eu capilotade y voltige et y tourbillonne en millions de milliards d'atomes tout ronds. Or. madame, voici ce qui arrive fort souvent dans ce monde atomique : c'est que les atomes pointus ou crochus s'accrochent, s'appareillent ensemble et forment des tourbillons très animés, très gais, très actifs, où régnent la joie el le plaisir ; mais si par nialliour quelques atomes ronds viennent a pénétrer dans le tourbillon charmant, tout se sépare de nouveau, s'éparpille, et parfois bien des jours, que dis-je, bien des siècles passent avant qu'un nouveau tourbillon puisse se lurmer. — Allons, baron, trêve ii vos folies et dites-moi enlin ce que c'est que vos ato- crocs. — Vous le savez mainlenaul . nia- diimc. — Moi ! je n'en sais pas plus que tout a l'heure. — Vous pouvez donc faire tracer eu lettres d'or, caractères gothiques et illi- sibles, au-dessus de l'entrée de votre salle de verdure : réumon des ato-crocs. — .le n'en ferai rien, à coup sûr ! — Et puisse, madame, cette inscription être un talisman assez merveilleux pour mettre eu déroule la foule des atomes ronds accourant de toute part pour se mêler aux atomes crochus attirés les uns vers les autres par l'effet d'une sympathie naturelle... — Oh! cette fois je comprends! s'écria la comtesse avec un sourire de satisfac- tion, et je proclame votre triomple, ba- ron, en adoptant la réunion des atomes crochus ou ato - crocs. Si notre gentil tourbillon se trouve attaqué par les atomes ronds, appelant a notre aide le génie des tempêtes... — Madame, il vient bien tout seul ! — Vous avez raison ! . . . Savez-vous, baron, que votre conte me donne beau coup a penser? — Tant mieux, madame, les contes sont faits justement pour cela. • — J'ai tort, je le reconnais, de me plaindre de mon plat bonheur... Voici ma main pour gage de la promesse faite a l'amitié de le prendre en patience ! — J'accepte le gage el la promesse, ré- pondit le baron en portant respectueuse- ment à ses lèvres la main qui lui était tendue. Vous seriez fort mécoutente, ma- dame, je le parie, si, pour diversifier, vous donniez au génie des tempêtes le droit de troubler ce plat bonheur ! — Assurément! Je ne me soucie pas d'ailleurs de lui fournir des matériaux pour la récolle que lu folie humaine lui lait faire chaque jour. — Laquelle donc, madame, je vous prie? — Olle de graine de niais! » S. iLMAC IrÉMADEURE. 45 INSTRUCTION POÉSIE LE TOMBE VU DE IX REINE DE PRISSE, LE VOYAGEUR. Sous les hauts pins qui protègent ces sources Gardien, dis-moi, quel est ce monument nouveau? r.E GARDIEN. Un jour il deviendra le terme de tes courses: 0 voyageur! c'est un tombeau. LE VOYAGEUR. Qui repose en ces lieux? LE GARDIEN. Un objet plein de charmeS; LE VOYAGEUR. LE GARDIEN. Qui fut'adoré. LE VOYAGEUR. Qu'on aima? Ouvre-moi. LE GARDIEN. Si tu crains les larmes N'entre pas! LE VOYAGEUR. J'ai souvent pleuré. De la Grèce cl de l'Italie, On a ravi ce marbre à la pompe dos morts. Quel tombeau l'a cédé pour cncliantcr ces bords? Est-ce Aniigono ou Cornélie? LE GARDIEN. la beatilé dont l'image excite les tran>) ; iiijii, eu aCiieidl, les conitui 'l'i'oii te j cr.iinc- M.in' hi- .i\'-i' de l.i l.njir' ou avi ijiirl- 'jiie pàlt laiiiicusf. 56 qu'uue nouvelle décharge se fait euten- tlre, en un instant, sans bruit, presque sans mouvement apparent, et surtout sans la moindre confusion , chaque voiture sort du Corso par la première rue laté- rale-, en moins de deux minutes toutes ont disparu. Des soldats "a pied et à che- val font alors ranger la foule des deux côtés de la rue, afiu de laisser au milieu un espace vide pour les courses de che- vaux libres qui terminent les fêtes de chaque jour. Je m'épouvantais beaucoup , et non sans raison, a l'idée que des chevaux sans frein et sans cavalier allaient courir au milieu d'une si grande quantité de monde et dans un espace si étroit ; mais, sous le rapport de Tordre, le carnaval de Rome cause a chaque instant de nouvelles sur- prises. Si le peuple avance comme un flot rapide dès qu'il y a un vide au milieu de la rue, il recule aussi avec un ensem- ble et une promptitude merveilleuse dès qu'on entend venir le cavalerie ou que le signal des courses est donné. Malgré tout, cependant, il faut, chaque année, compter deux ou trois victimes parmi les spectateurs-, partout 'ailleurs ce nom- bre serait assurément décuplé. Les chevaux qui prennent part à la course sont au nombre de six ou huit. A un signal donné par un magistrat qui porte le nom, jadis si grand, de séna- teur romain, ils partent de \dipiazsa del Popolo, franchissent le Corso entre deux haies d'hommes, de femmes et d'enfants dont rien ne les sépare, et courent sans selle, sans bride, sans conducteur, au milieu de cris frénétiques, jusqu'à la place de Venise, où est le point d'arrêt. Ces adroits et malheureux animaux semblent poussés par l'orgueil ou Itinulation, et chacun d'eux fait les plus grands efforts pour arriver le premier. On leur attache bur le dos des espèces d'ailes en cuir ou en carton , qui sont doublées de poinlci aiguës : la rapidité de la course fait mou- voir ces ailes, et les pointes acérées, en piquant le cheval, remplacent le fouet et les éperons. Cette partie de la fête est celle qui semble causer le plus de plaisir au peuple, et c'est en effet la seule a laquelle il puisse s'intéresser autant que les autres specta- teurs. Il faut être riche pour acheter des confetti, des bouquets, des bonbons, sur- tout pour avoir droit a un balcon ou pour posséder une voiture, et il est peu de piétons qui se mêlent au combat. Le car- naval de Rome n'est donc pas en tout une fête populaire, suivant le sens que nous attachons en France à ce mot. Le peuple regarde, rit, s'anime ; mais ce sont les riches qui prennent une part réelle aux divertissements. Au reste, on voit dans les voitures et aux fenêtres beaucoup plus d'étrangers que de Romains ; les Anglais surtout abondent, et rien n'est plus cu- rieux que d'observer le flegme et la pré- cision avec lesquels il lancent des torrents de confetti et de fleurs ; on dirait qu'ils s'acquittent d'un devoir et qu'ils cher- chent a le faire consciencieusement. Il n'y a, parmi les piétons, que peu de masca- rades et de travestissements, et encore ce peu n'est ni beau ni brillant. Dans les voitures, on voit de très jolis costumes empruntés pour la plupart aux campagnes d'Italie ou du voisinage de Rome. L'afflueuce des voitures et des specta- teurs va croissant jusqu'au dernier jour. Ce dernier jour, outre les réjouissances dont je viens de parler, en offre une nou- velle. Au moment où la course de chevaux vient de finir, quand le jour commence a baisser, des milliers, des myriades de petites bougies s'allument de toute part ; toutes les mains, toutes les fenêtres, toutes les voitures en sont remplies ; on en voit dans la rue, on en voit aux balcons, on en voit "a tous les étages ; d'autres s'élè- vent au milieu de la foule, au bout de loa' 57 gués perches et sous mille formes ; euliu les moccoletti ^ forment une illumination complète, en grande partie ambulante et des plus curieuses. La guerre change alors de nature ; il ne s'agit plus de faire voler des nuées de confetti, mais d'éteindre les bougies les uns des autres. On souffle, on attaque a coups de mouchoirs celles qui sont a portée, et pour arriver jusqu'aux balcons, jusqu'aux fenêtres, on attache à delongucsperchesdes foulards, desbandes de tissus, tout ce qui peut servir a établir uu courant d'air et a souffler les mocco- letti les plus éloignés. Il faut renoncer a peindre l'ivresse, les clameurs de cette foule, les huées par lesquelles on accueille ceux dont les bou- gies sont éteintes et qui cherchent a les rallumer. Le cri senza moccoli! (sans bougies) s'entend de toute part, est répété par des milliers de bouches *, c'est un mouvemenl. un vacarme, uu tourbillon indescriptibles. Dans ce moment la fête devient réellement populaire: tous y pren- nent part avec une vivacité, un entraîne- ment dont il est impossible a ceux qui ne lont pas vu de se former une juste idée. Les moccoletti forment la dernière et la plus curieuse partie du carnaval romain. Cejeu, pendant lequel bien des mouchoirs doivent être brûlés et mis en lambeaux, se termine vers dix heures du soir et laisse le Corso jonché de débris; débris de fleurs, de verdure, de confetti, de bou- gies, et sans doute aussi de cravates et de foulards. Cette rue du Corso est la plus fréquentée et la plus importante de Rome. De la piazzadel Popolo, où elle commence, à la place de Venise, qui la termine, il y a un mille d'Italie , c'est a-dire le tiers d'une de nos anciennes lieues. Sur plusieurs (1) iloccolo, bougie ; uioccoteiio, pelile bougie ; au pluriel moccoU cl vfj'.oleui . points je lai trouvée sombre, étroite et ne justifiant nullement sa haute renommée. A certaines époques de l'année, le Corso est la promenade adoptée par la noblesse romaine, qui y fait défiler de la manière la plus monotone du monde ses antiques carrosses et ses laquais chamarrés. Je n'ai rien vu de moins récréatif que ce genre de promenade, et je nai pu m'expliquer le goût des promeneurs qu'en apprenant que l'air du Corso passe pour le plus salubre de la ville. J'ai toujours écrit en italien, ma chère amie, le nom de la piazza del Popolo afin d'éviter la formule usitée en français, place du Peuple. Le mot italien popolo signifie peuple et aussi peuplier, et il paraît que ce serait ce dernier nom qui convient réellement. L'un des traducteurs et commentateurs de Salluste, le président Desbrosses*, dont l'érudition est une grave autorité, dit, dans ses Lettres sur l'Italie^ que cette place fut ainsi nommée d'une plantation de peupliers qui se trouvait à l'entrée de la voie Flaminienne où la place est située. Un de ces arbres, qui ne fut abattu que longtemps après les autres, aurait, d'après cette opinion, servi a dési- gner la piazza del Popolo. Du reste, je crois que beaucoup de Romains eux-mê- mes coramellent l'erreur (si erreur il y a), et qu'ils attachent a cette place l'idée du peuple. Quoi qu'il en soit, chère amie, toute cette partie de Rome est bâtie sur l'ancien emplacement du Champ de Mars. Ainsi les modernes Romains se livrent aux tumul- tueuses joies dont je viens de vous parler dans le lieu même où leurs ancêtres s'exer- çaient à la tactique militaire qui les a rendus les maîtres du monde. Adieu. Mlle Claire de Cadilla.v. (IJ Lcrlvain fraix.aib du dix-huiliéinc%ietlc. àS M^i>mm^. TRAVAUX A L'AIGI'ILLE. BoDBet à 'broder au plumetis. — Col au crochet. — Porte-visite. — Sac oriental. — Wsage du patronomètrc. — Patron dérobe. —Bordure pour bas de jupon. — Broderie fanfreluche. — Modes. ïu es bien beureuse, ma obère Adèle, d'avoir pu quitter Paris pendant un hiver si rigoureux, pour aller jouir de la douce température du printemps : lu n'as pas sous les yeux les souffrances de tant de malheureux que la rigueur du froid rend bien plus à plaindre encore, et tu n'as même pas a regretter les fêtes de cette saison; car, dans votre pays privilégié, vous avez aussi des bals , des concerts, dont tu fais sans doute le plus bel orne- ment ; il ne te manque donc rien, que de connaître la mode, non pour la suivre aveuglément, mais pour choisir ce qui sied a ton âge, ce qui convient a ta for- tune et à ce monde que tu fréquentes sa- gement sous l'aile protectrice d'une mère sage. Je suis heureuse de pouvoir te ser- vir en ceci, et lu vas voir, par tout ce (jue je t'envoie aujourd'hui, avec quel zèle je m'occupe de ce qui peut t'être agréable. Tu m'as demandé un patron et un des- sin de bonnet pour ta mère; je t'adresse un patron qui sort de cheas Guichard, et un dessin de chez Deroy. On a brodé quel- ques bonnels en couleur: mais celte mode n'a pas duré : ce ne pouvait être qu'un caprice; le caprice est passé. Pour exécuter le bonnet numéro 5, tu feras emplette de belle mousseline de l'Inde la plus claire possible, et lu taille- ras la passe sur b> patron dessin n" I ; la bPcondc passe sui le u" it; et, enfin, une bande de la même mousseline de la lar- geur du n° 5, en lui donnant de 55 à 54 centimètres de longueur; pour la broder tout du long, lu la remonteras sur le des- sin autant de fois qu'il le faudra. Le tout étant brodé, tu couds la baude de mousseline sur la passe ii° -I , en des- sous de la passe n° 2, après les avoir gar- nies toutes les deux, ainsi que la bande brodée, d'une dentelle légèrement co- quillée ; la bande aussi doit être coquil- lée, mais seulement aux deux angles arrondis que forme de chaque côté la passe no 2; tu couds enfin les deux pas- ses au fond n° 4. Le n° o te doune l'aspect que préseute ['ensemble du bonnet. Ordinairement on le double de taffetas blanc; ceci doit être fait avant de le monter, et l'on entoure le fond de deux rangs de coques eu rubans de taffetas. Ce même fiatron peut te servir pour bonnet de nuit. Il faut alors prendre du jaconas au lieu de mousseline ; en feston- nant aussi la passe, tu auras trois rangs (\c feslon. Je to donne, au n° G, pour bonnel de nuit, un double feston fort joli. Le n" 7 te présente le même dessin préparé en quart de cercle, pour former la couronne que tu placeras sur le fond de jaconas. En calquant à la vitre quatre quarts de cercle, tu auras un rond ou un cercle parfait. Il faut, ma chère Adèle, que tu l'accoutumes i» compléter lui mcnic les dcibinj. je 59 piepaie la besogue de telle suite, qu'elle est assurément des plus faciles. Tu m'as demandé un col au crochet pour ta petite cousine; le n° 8 t'en offre un fort joli. Ce col doit être fait en point de chaînette et en point allemand. Prends du fil d'Irlande nMoO, et commence par le rang du bas. Monte 200 mailles. Tu coupes ton coton a la fin de cette première rangée, comme de toutes celles qui sui- vront. Aie soin de serrer davantage les premières rangées, puis de travailler plus lâche a mesure que tu avanceras, afin de donner au col une forme un peu arrondie. Lorsqu'il ne te restera plus a faire que les deux dernières rangées, formant des dents, tu termineras les deux bouts de ton col par un point de crochet uni, en observant de bien cacher et arrêter tous les bouts de coton sous ce point, sans cela ton travail n'aurait pas de solidité. Tu fe- ras alors deux rangées de dents tout au- tour du col. J'ai trouvé, au Père de famille, un char- mant modèle de porte-visite dont je t'en- voie le dessin ; regarde le n° 9, il est brodé au petit point sur canevas de soie noire. Tu peux également te servir de ce des- sin pour un porte-cigare. 11 le faut six couleurs, et trois à quatre nuances de chacune. Si tu prends du canevas blanc au lieu de canevas noir, tu seras forcée d'employer du gris lilas un peu foncé, afin que la nuance tranche bien ; mais sur fond noir, au contraire , le gris doit se dégrader jusqu'au blanc. Voici, maintenant, un sac oriental, Do ^ 0, d'un genre nouveau fort joli, et bien simple à exécuter. C'est encore au Père de famille que je l'ai vu et copié pour toi. Tu commences par faire une rangée de points de chaînette d'une longueur dou- ble de celle que tu veux doiiiier a (on sac; car, le travail terminé, lu le [iloies eu deux. Celle picmii ic laii^LC Ijilc, lu piques luo ciocliet daus le premier point de cette rangée, et tu fais neuf points de chaînette détachés; tu piques alors Ion crochet dans le sixième point de la première rangée, cela forme une dent; tu fais de la même manière une se- conde dent à côté, et ainsi jusqu'à la fin de la première rangée. Tu coupes ta soie, et tu fais un point de bride avec du fil d'or dans chacun des neuf points qui composent chaque dent de cette seconde rangée. Tu recommences alors une autre ran- gée de dents, en piquant ton crochet dans le point du milieu des dents déjà faites, comme te l'indique le dessin n° ^ 0. Chaque rangée doit être garnie d'un point de bri- de jen fil d'or avant de faire une autre rangée de dents. Le sac que j'ai vu au Père famille e^t composé de huit couleurs alternes ; une rangée verte, une cerise, une grise, une jaune, une bleue, etc. Cela produit un ef- fet charmant. Si tu veux faire une bourse longue, tn ploieras ton travail dans le sens de la bourse en long, au lieu que dans le sac il se trouvé ployé en travers. Je me suis procuré un charmant patron de robe dans les ateliers de madame Pous- se. Ne pouvant, cette fois, te l'envoyer de grandeur nature, je dois me borner à te le donner réduit au cinquième; chose dont tu ne te chagrineras pas si lu le sou- viens de ce que je t'ai annoncé des mer- veilles qu'on peut opérer avec le secours du palronomètre. Mais, diras-tu sans doute, qu'est-ce d'abord que ce patronomètre tant vanté? En voici la figure, n" ^\, figure réduite de moitié; je nai pas pu reproduire les centimètres et les millimètres qui don- nent, de chaque côté de l'angle droit de colle é \lpes sous des torrents 04 » {L) Voir p. 56. Elle lut de l'hésitation dans le regard de Valérie et reprit : «Hermann, l'aïeul d'Ebroïn, c'est celui que vous appelez Arminius, c'est le héros de nos pères, le vainqueur des légions que commandait Varus; c'est celui qui fit verser à Auguste des larmes de sang ; c'est celui que nos bardes chantent en- core quand ils excitent les jeunes hommes au combat!. Ebroïn est le dernier de sa race, et quoiqu'il ne soit qu'un soldat, toute la légion germanique se lèverait 'a son premier signal... C'est Dieu qui nous l'envoie, madame ; il est ici, je l'ai vu au moment où nous traversions les rues de Thessalouique; je l'ai reconnu sous le casque et l'armure romaine; il était beau et fier comme Hermann lui-même lors- qu'il devint l'époux de la fille de Ségeste, ou comme ce Judas Machabée dont vous m'avez jadis raconté l'histoire!... Ebroïn nous sauvera! — Ebroïn est-il ton parent ou ton frère ? — Non, ma maîtresse, dit la jeune fille avec une modeste assurance, maison m'a promise à lui pour épouse le jour où il reçut le bouclier de son père ; on nous a fiancés, et nous avons bu dans la même coupe en signe d'union et d'amour. De- puis, les jours mauvais sont venus : Rome leva son tribut et Ebroïn dut servir sous les aigles; moi, on me destina au service de l'impératrice... Je ne m'en plains pas. f)9 madame, ajouta vivement la jeune fille eu baisant encore les mains de Valérie. . . Absents, nous nous sommes garde notre foi, et si Lucius peut porter un message a Ebroïn, il armera ses compagnons et nous dérobera aux geôliers de Faustus... Alors nous serons libres! alors nous serons heu- reux ! nous fuirons ces villes où habitent la trahison et le meurtre... Dans les vertes mnnlagn;^s qui bordent le Rhin, il est de belles solitudes, il est des retraites paisi- bles où nous vivrons loin des hommes et pour nous seuls. Vous viendrez avec nous ; vous nous apprendrez a servir le vrai Dieu et vous vivrez de longs jours, honorée comme une reine, aimée comme une mère ! Oh ! que Lucius vienne ! qu'il puisse avertir Ebroïn! Priez Dieu, madame, priez pour qu'il amène notre délivrance! — Oui, qu'Ebroïn vienne, afin que je puisse, ma Rikliilda, te remettre aux bras de ton époux ! Tu reverras les bords du Rhin et les forêts de ta patrie ; mais moi, mes jours sont comptés, le temps ne m'ap- partient plus, j'entre déjà dans l'éternité. Ecoule: la main de Dieu est sur moi, il veut que je meure, je le sens, et je m'im- mole avec joie à sa divine volonté ; il ac- complit ses desseins sur la race des per- sécuteurs. Dioclétien , mon père , vit malheureux et méprisé^; Galérius, mon époux, est mort dans la plus affreuse ago- nie^; Candidien a été frappé à la fleur de ses ans : qui sait quel sera le destin de J.icinius et de Maximin? Moi, la der- nière de ma race, je suis réservée à ac- complir la colère d'en haut, car Dieu a entendu la voix de ceux qui ont souf' fert la mort pour lui et qui ont crié : « Seigneur, a quand différerez -vous de (I) niorlélion, aprè« son nhflirnlion, lémn'n fins mniix (]<>. IVmpiro ot (Jps misi^ips » dit Rikhilda. Et quelques jours s'écoulèreut après cet entretien; les deux captives semblaient oubliées du monde entier; Luciu^ n'avait pu pénétrer jusqu'à elles; elles passaient les heures, Rikhilda en se berçant d'es- pérances et de rêves de liberté , Valérie en graves méditations et en prières fré- quentes. Souvent aussi l'impératrice proGtait de ces moments de trêve que lui laissait la mort pour graver plus avant dans le cœur de la jeune fille les enseignemeuts du Christ, et achever, avant de quitter la terre, l'œuvre qu'elle avait commencée à Bethléem. Elle lui disait l'histoire de nos premiers parents, leur bonheur et leur chute; cette chute dont tous les ûls d'A- dam sentent le retentissement en leur âme; elle disait la consolante promesse que leur fit le Seigneur; le jeune Abel frappé par la main de son fière et la mort apparaisant au monde pour la première fois; le déluge couvrant les abominations de la terre; les patriarches, rois-pasteurs, visités par les anges et entrevoyant pen- dant les longs jours de leur pèlerinage le Rédempteur promis à leur race ; elle pei- gnait les nations dispersées, le culte du vrai Dieu conservé par un seul peu- ple, flnmbeau brillant au milieu dos ténè- bres de l'idolàlrio, et saluant par la bouche de ses saints prophètes le Messie attendu, le Fils de Dieu qui devait, en s'iucnrnant, rouvrir les portes du ciel, que la faute d'Adam avait fermées à ses descendants. Elle déroulait, d'à près les livres sacrés, cette longue série de prédictions frappantes ; [i) ApocalvpM. 70 tUe mouUait les auuees rè^oIues, les temps prédits par Daniel arrivés et le Sauvenr d'Israël puisaut la vie dans le sein d'une vierge de la tribu de Judas ; elle le faisait voir dans sou berceau en- vironné de prodiges; dans les trente ans de sa vie cachée et dans les jours de sa vie |tublique, évaugélisanl les pauvres, gué- lissant par le contact de ses vêtements les maladies du corps el les infirmités de rame ; elle le dépeignait enfin tel qu'Isaïe l'ji vu à travers les ombres de l'avenir : " oi)jet de mépris, le dernier des liom- ^. mes, pressant snr lui nos languenr», <• percé de plaies pour nos iniquités . « fnippé a cause de nos crimes, condamné " pur les juges , gravissant sous le fardeau « de la croix l'infâme Golgotha, mourant «seul, abandonné de tous, hormis de sa " mère fidèle et du disciple qu'il aimait^ !» «Et pourtant sa loi domine déjà l'u- nivers! s'écriait alors Valérie; i! a brisé les portes du tombeau, il a triomphé de .1 mort et de l'enfer : il a communique ^on esprit saint a ses apôtres, si lâches autrefois; et ils ont confessé le Sauveur Jésus -Christ sur la croix et sous l'épée ! Sa doctrine évangélique est prêchée a toute tribu, a toute langue; sept persécu- tions ont affermi l'Église qu'elles devaient détruire, et, profondeur des jugements de Dieu ! les héritiers du pêcheur de Tibé- riade régneront en maîtres sur la ville des Césars!... Le temps en est proche, mais je ne le verrai point! Tu le verras, Tiik- hilda! Tu verras le Christ triomphant et tu In béniras dans les temples nouveaux (pic les lois de la terre bâtiront en son hon- neur ! Oh ! ma fille, remercie-le de t'avoir appelée "a la connaissance de son nom ; de l'avoir instruite do sa loi d'amour. Toile entre tes mains, connue une li(|iieur pteciense dans un vase fragile, ton ànie, ( riic nui»" p(»ur laquelle le Seignciu Jésus I h;"!", tli-iji. lin. a donné sou lî\augile, pour laquelle il a sacrifié sa vie! Souviens- toi à jamais, pauvre brebis, de la rançon que tu as coûtée au charitable Pasteur! Aime ton Dieu, aime ton prochain, garde ton cœur pur. sois fidèle dans ta foi et attends avec une humble espérance la couronne que Dieu prépare a ceux qui l'aiment. Ah ! si au moins je pouvais voir répandre sur ton front les eaux du baptême! Que Dieu m'accorde cette grâce, afin que mon âme s'envole en paix! » Rikhilda écoutait cette voix chérie avec un respect religieux, el reniant déjli en son cœur les idoles sanglantes de sa pairie, elle se plaisait 'a invoquer le nom du vrai Dieu et 'a se mettre sous la protection de Marie, dont Valérie lui avait fait connaître la puissance et la bonté. Ces leçons et ces prières avaient adouci aux deux prison- nières l'horreur de la captivité, lorsque, le sixième jour, Fauslus entra dans le cachot. Sa physionomie était sombre et décelait l'agitation de son âme : il s'inclina devant Valérie avec le même respect qu'il lui eût témoigné aux jours de sa puissance, et dit en baissant les yeux : " J'ai reçu un message de Licinius, ma- dame... — ,1e vous comprends, Faustus; com- bien de temps me reste-t-il encore? — Demain, 'a pareille heure, vous au- rez vécu ! " Valérie no pâlit point. Son sacrifice était complot; issue d'tni sang maudit, elle enrépandait avec joie jusqu'à la der- nière goutte pour satisfaire aux justices de Dieu. Fauslus. malheureux et faible ser- viteur d'une puissance ini(iuc. la regardait avec tristesse; il reprit : «Quedésirez vous. raadame?ordounez, et je satisferai 'a vos vœux ! — Oui, au banquet libre, on prévient jusqu'aux souhaits des mourants, n'est-ce pas ? (lit \al(Tie avec un soiiiirc mélanco- lique. I.li Www' ]<■ désirerais, s'il elail 71 possible, voir uu prêtre clirélien et avoir une entrevue avec un jeune soldat de la légion germanique nommé Kbroïn. — Vous serez obéie; dussé-je risquer ma tête, vos dernicis vœux seront rem- plis. » Il salua rimpératrice et se retira à pas lents. Quand la nuit l'ut tombée, la porte de la prison s'ouvrit et livra passage "a un jeune homme , euveloppé d'un manteau dont les plis dérobaient aux regards sa courte épée et sa cuirasse brillante. Un serviteur de Faustus l'introduisit dans le cachot de Vjilérie. 11 s'arrêta uu instant sur le seuil, frappé du spectacle qui s'of- frait a ses regards. L'impératrice était a genoux aux pieds d'un vieillard, revêtu d'une aube de lin et d'une étole violette; elle lui parlait et il semblait l'écouter avec une attention profonde; auprès d'eux, adossée aux murs de granit de la prison, s'élevait une pierre blanche, tail- lée en forme d'autel et qui supportait une croix de bronze, deux flambeaux al- lumés et un calice recouvert d'un voile de soie. Le jeune soldat contempla, muet, ces préparatifs du sacrifice, et, tout a coup, le visage recueilli, les mains jointes sur sa poitrine couverte de fer, il s'avança dans la prison , se mit à genoux en face de l'autel et lit le signe du chrétien. Valérie et le prêtre s'étaient levés spontanément. "Vous êtes donc un de nos frères'^ s'écria le vieillard. — Vous êtes Ebroin? dit l'impératrice. — Je suis chrétien , répondit le jeune homme ; dans nos forêts ou me nommait Kbroïn, mais au baptême j'ai reçu le nom de Jean, le disciple chéri du Sauveur. On m'a fait venir dans la prison, et j'ai cru qu'il fallait servir un de mes frères en Jésus-Christ; je suis accouru... » Le prêtre et Valéiic avaient écoulé les paroles du Si)ldal avec une joie silen- cieuse. îsi barl « Voilà les peuples? barbares qui vien- nent se ranger sous la croix ! dit le vieil- lard. Heureux jeune homme, vous êtes les prémices de ces nations immenses qui confesseront un jour le nom du vrai Dieu! « Valérie s'était éloignée; elle revint ac- compagnée de Rikhilda, qui s'était retirée dans un réduit voisin du cachot pendant la confession de l'impératrice. Ebroin se retourna au bruit de leurs pas ; il resta un moment immobile, les bras tendus vers la jeune fllle, qui. dans cette téné- breuse demeure, semblait une apparition céleste prêle à s'évanouir. «Voila ton épouse, dit l'impératrice; je l'ai aimée comme une fille, et, prêle a mourir, je te la rends, je le la confie... Reçois-la des mains d'une seconde mère; emmène-la dans ta patrie, loin de la cor- ruption de ce vieil empire sur lequel se déversent les coupes de la vengeance di- vine; soyez heureux l'un par l'autre et fi- dèles 'a votre Dieu ! — Rikhilda! tu m'es rendue, et chré- tienne! 0 jour de bonheur! — Elle n'a pas encore reçu le signe du salut, dit Valérie; mais avant de mourir je voudrais la voir naitre "a la vraie vie. Rikhilda, ce prêtre du Christ va répaudre sur ton front l'eau du baptême ; après, i! t'unira, par les paroles sacrées du ma- riage, au fiancé que ton creur a choisi; c'est lama volonté dernière: consens-tu à m'obéir ?» Rikhilda tomba en sanglotant aux pieds de sa maîtresse : «Je voudrais mourir avec vous! s'écria- l-elle; ma vie vous apparlient, et chez les Germains, l'esclave se lue sur la tombe de son maître... — Le clirétien attend (|ue Dieu rede- mande sa vie pour la sacrifier; vis pour garder ma mémoire et pour servir uolre commun niHilir .ivec l'époux qu'il te donne en sa boulé. Ma fille . vcux-lu i'in I i chrétienne, veux-m être la femme d'E- broïn ? » Le regard modeste de la jeune esclave, qui se leva vers le ciel et retomba sur le soldat, fut une éloquente réponse. Le prê- tre avait préparé l'eau sainte; il inter- rogea la jeune catéchumène ; elle répondit sans hésitation, mais d'une voix trem- blante. 11 versa enfin sur son front l'onde salutaire qui régénère et purifie; le fils d'Hermann et la veuve de Galérius furent les seuls témoins de cet acte solennel ; ils imposèrent à la nouvelle chrétienne le nom d'Agnès, célèbre dans l'église, et qui répandait le double parfum du martyre et de la virginité. « Mon Agnès ! te voilà donc chrétienne ! te voilà donc ma sœur en Jésus-Christ ! Oh! combien de fois, lorsque la vraie lumière commença à briller pour moi, lorsqu'au milieu des camps je recueillis de la bouche de quelques-uns de mes compagnons la doctrine du Sauveur, combien de fois n'ai-je pas songé à loi avec larmes! Mais je te retrouve chré- tienne! Viens, ma sœur, viens, le prêtre nous attend. Allons ratifier nos promesses, deviens mon épouse au pied de la croix qui régnera sur le monde ! » Le soldat franc voulait l'entraîner, mais Agnès lui montra du regard Valérie en prières, et dit : 72 j «Elle meurt demain! puis-je goûter les joies de la vie? puis-je goûter même le bonheur d'être à loi quand ma seconde mère va être traînée au supplice ? — Elle meurt pour son Dieu ! Elle est devenue odieuse aux tyrans parce qu'elle a confessé la vraie foi. Oh! que sa mort est belle! Viens lui obéir, viens, Agnès; le prêtre le remettra des bras d'une mère aux bras de ton époux... » Ils s'avancèrent au pied de l'autel ; le vieux prêtre commença le sacrifice, et la victime sans tache descendit sous les voû- tes lugubres de la prison. Les trois assistants participèrent à l'o- blation sainte, puis, le ministre du Sei- gneur appela la bénédiction du Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob sur les fiancés, inclinés devant lui. Ils échangè- rent leurs promesses, et Valérie tira de son doigt un anneau qui , passé à celui d'Agnès, scella l'éternel engagement. Au moment où, les mains unies, ils se rele- vaient et se regardaient avec l'expresion d'une joie mélancolique, l'aube teignit d'une première lueur les murs noircis du cachot. C'était le signal de la séparation. ««Voici l'aurore du jour éternel! dit Valérie; mes enfants, adieu! Souvenez- vous de moi devant le Seigneur ! Un jour nous serons réunis dans son sein !... » M"*® Camille Gally. LE DEVOIR. ESQUISSE. L'île de la Dominique, dans les Indes occidentales, fut ainsi nommée pour avoir été découverte un dimanche par Colomb. Fil* êé distingue H«s Iles qui l'avoisinent par la beauté supérieure des sites, l'a- bondance des plus brillantes fleurs, des fruits les plus exquis : les flancs des hau- tes collines sont rouverts de grands sr 73 bres, dont le feuillage épais charme les yeux et procure de frais ombrages, tandis que les formes bizarres des sommets hé- rissés de rochers qui s'élèvent de toute part donnent au paysage un aspect hardi et pittoresque. Plusieurs sources limpides et des ruisseaux scintillants descendent des collines et vont rafraîchir les pro- fondes vallées. Sans les ouragans et les tempêtes auxquelles elle est exposée, celte île pourrait être considérée comme un véritable paradis. Ce fut après bien des luttes violentes que les habitants aborigènes de la Domi- nique se soumirent au joug espagnol. Mais comme il arrive ordinairement que la tactique et la discipline des nations ci- vilisées l'emportent sur le courage aveugle et la multitude d'un peuple barbare, les usurpateurs obtinrent enfin l'avantage, et après de grandes cruautés ils réduisirent à l'esclavage tout ce qui restait des na- turels de l'île; je devrais dire le plus grand nombre des naturels survivants, car il y en eut plusieurs qui s'enfuirent dans les forêts impénétrables et les ro- chers de l'intérieur où ils se cachaient durant le jour, dans leurs cavernes et dans leurs retraites secrètes, comme des bêtes fauves; mais chaque nuit ils descendaient dans les vallées, s'emparaient des trou- peaux des planteurs espagnols, et trop souvent ils liraient une vengeance horri- ble des malheurs que leur pays avait souf- ferts en portant le fer et la flamme dans les habitations européennes. Mais il arri- vait presque toujours que ces cruelles re- présailles étaient infligéosades personnes innocentes, ce qui excitait l'indignation des Européens contre ces bandits vindica- tifs. Alors on leur donnait la chasse avec des chiens, des armes à feu, sans remords ni pitié, dans le but d'exterminer la race entière des habitants naturels de l'île. Les Espagnols ne faisaient exception qu'en fa veur dp ceux qui s^. rMijrnaient "a les i^^r- vir en qualité de bûcherons, de puiseurs d'eau ou pour d'autres travaux pénibles. Dans la suite des temps, plusieurs des naturels, fatigués des tourments et dés périls d'une vie précaire au sein des fo- rêts et des cavernes, se soumirent à ces dures conditions. Ceux qui agirent ainsi n'eurent a subir aucun mauvais traite- ment; plus tard ils apprirent les usages, les métiers, et même quelques-uns des arts de la civilisation, surtout la musique. Mais, malgré cette assimilation extérieure aux mœurs de leurs maîtres, il n'y avait réellement ni affection ni conOance entre eux. Les Indiens ne pouvaient oublier ni leur liberté primitive ni leur dégradation présente. Cette situation rendait le bonheur et la satisfaction impossibles de part et d'an- tre. Les insurrections, les meurtres de- vinrent fréquents; et comme d'ailleurs la population noire était de beaucoup la plus nombreuse, les planteurs européens vi- vaient dans la crainte continuelle d'être livrés par leurs esclaves aux terribles ban- dits montagnards. Un esclave marron, Omi, devenu do- mestique du gouverneur espagnol, ayant épousé une Européenne, en avait eu une fille nommée Lina. Lina était ce qu'on ap- pelle une quarteronne. Sa peau n'élai t pas cuivrée comme celle de son père, mais d'une nuance olive clair; ses longs che- veux soyeux étaient noirs, de même que ses yeux, qui exprimaient la douceur de son âme. Lina n'était pas heureuse; âgée seulement de seize ans, elle venait de perdre sa mère, et le caractère violent de son père était aggravé par des habitudes d'intempérance. Farouche et intraitable, ce sauvage avait adopté les vices de la civilisation sans en imiter les vertus. Il s'irritait contre l'autorité du gouverneur espagnol, qu'il nccusait de tyrannie. Cependant il faisait p^mir in p»nvrp î,in» »6u8 un jOujç heau- 74 coup plus despotique, et il la maltraitait sans pitié, malgié l'intolligence et l'acti- vité qu'elle montrait dans la tenue de leur ménage. C'était, au reste, l'unique tâche de la pauvre petite ; en qualité de chrétienue et d'enfant d'une mère libre, elle échappait aux rigueurs inlligées aux autres esclaves. A cette époque, un nouveau gouverneur lut envoyé dans l'île. Une grande fête, qui devait durer plusieurs jours, fut donnée pour célébrer son arrivée et celle de la nouvelle mariée, charmante Anglaise que les Espagnols appelaient doua Clara. Lina vint avec la foule sur la grande place du palais, mais seule, sans compa- gne; elle était isolée dans les Ilots de la multitude. Tandis que les esclaves se li- vraient à la joie et à l'oubli passager de leurs chaînes, elle alla se placer derrière une colonne du portique d'où elle voyait avec terreur son père assidu à la distribu- lion des liqueurs fortes. Ses regards er- rants se portaient aussi sur le groupe élégant qui entourait doua Clara ; elle ad- mirait surtout la douceur de cette aimable physionomie anglaise aux yeux bleus, au teint rosé. Dona Clara l'aperçut, triste et pensive, au milieu de la gaieté générale. Klle s'approcha d'elle et la questionna avec bonté. Les accents de cette voix si douce émurent profondément Lina qui, au lieu de répondre, fondit en larmes. « Pauvre enfant, dit dona Clara, son cœur est plein! •• Ayant appris la triste situation de Lina, elle l'attira doucement auprès d'elle et lui offrit de la prendio a son service. A ces mots, Lina se précipita aux pieds de sa protectrice dans l'extase d'une joie in- dicible. Dès cet instant elle devint l'objet des bontés éclairées de dona Clara qui l'in- struisit avec soin. Le sentiment religieux développa rapidement m elle los subli- mes instincts damour lilial qui, des l'en- lance, l'avaient rendue soumise et préve- nante envers un père dénaturé. Loin de s'autoriser des nouveaux de- voirs qu'elle avait a remplir auprès de sa bienfaitrice pour négliger le service de son père, elle lui dévouait tout sou loisir. En retournant chez lui, dans les inter- valles de ses travaux, Omi trouvait tou- jours sa hutte propre et rangée, et Lina prête à lui servir ses repas. Dès cette épo- que il fut mieux nourri, mieux vêtu, parce qu'elle employait ses épargnes au bien- être de son père. Mais le farouche Omi, livré a l'abrutissement de l'ivresse, restait insensible aux soins empressés de sa gé- néreuse tille, et il continuait de la mal- traiter. Un jour elle était au bord de la mer, assise sur un fragment de rocher, son- geant avec douleur au sinistre avenir qui attendait son père; soudain elle crut eu- tendre un bruit confus de voix a travers les crevasses du rocher très élevé qui lui servait d'appui. Surprise et tremblante, elle reconnut la voix de plusieurs esclaves qui discutaient avec chaleur un plan mys- térieux. C'était le complot d'une insur- rection générale des esclaves, lixée h deux jours de la , lorsqu'on donnerait une fête pour célébrer le vingtième anniversaire de la naissance de dona Clara. A cette oc- casion, les Indiens montagnards devaient se réunir aux esclaves. Lina. invisible a tous les yeux, enten- dait distinctement jusqu'aux moindres paroles de cet affreux conciliabule, qui la remplissait de terreur. " Et que fera-t-on de la belle blonde après le massacre de son mari Fernand le lyran et celui de tous les visages pâles? (iilcntirc résonner les vui\ mc!iaraiilc> du luclit'V- -Vu lever iju, soleil, Liuaelail oicore incertaine, agitée en proie a de cruelles terreurs, qui se prolongèrent jusqu'à la nuil suivante. «Oh! si j'avais une amie sage et pru- dente, dont les conseils me guideraient entre ces écueils! " murmura-t-elle eu voyant encore une fois poindre l'aurore et en levant ses yeux rouges et gonflés vers l'azur brillant du ciel!... Le jour fatal était arrivé, il n'y avait pas un in- stant a perdre... Lina Iressaillit; elle se prosterna, en invoquant l'assistance de son divin Créateur. . . Un rayon subit de lumière consolante illumina son âme et la remplit d'énergie. Les oiseaux gazouillaient gaiement sur la cime des arbres lorsque Lina prit le sentier solitaire qui conduisait au palais. Déjà elle entendait le doux murmure de la cascade qui venait finir là ses détours et ses chutes, lorsque les sons d'une voix bien connue émurent vive- ment son creur. C'était la voix mélodieuse de dona Clara. Assise près de la fontaine, elle chantait le cantique sacré qui chaque jour terminait sa prière matinale. Pendant un moment, a travers le feuil- lage, Lina contempla sa chère maîtresse, vêtue de blanc; un léger voile était jeté sur ses cheveux , tombant en longues boucles dorées. Aux derniers mots de ce cantique : Préservez-nous de tout mal- heur, Lina, entraînée par un mouvement irrésistible, s'avança précipitamment, el, tout en pleurs, tomba aux pieds de sa maîtresse, en s'écrianl : «Oui, oui, chère dame, vous serez sauvée, vous ne mourrez pas, Dieu vous préservera des complots des méchants ! » Dona Clara, surprise de ces paroles, émue par l'agitation extraordinaire de sa jeune protégée, l'exhorta à se calmer et lui ordonna de s'expliquer sur-le- champ. l.pou vantée des mohqui vienuenldclui ç« ha|»|»ci , Lina --c lepioclic inliMicure- 76 ment d'avoir trahi son père. Elle s'efforce, mais en vain, d'atténuer l'effet de ses ex- clamalions, en les attribuant à un malaise passager, à des pressentiments vagues. .. Mais son trouble et ses larmes démen- taient ce langage. Dona Clara, mécontente de ces détours, car elle était trop clairvoyante pour y ajouter foi, renouvelle ses questions avec sévérité. C'était la première fois que Lina enten- dait sa chère m.iîtresse lui parler ainsi ; son cœur en fut brisé. «0 mon père! dit-elle bien bas, j'ac- cepte celle amertume pour te préserver du supplice! Mon plus saint devoir, c'est de souffrir pour toi! •» Elle couvrit son visage de ses deux mains, et ses larmes seules répondirent aux pressantes questions de dona Clara, En ce moment le tintement de la clo- che annonça VAngeUis. « 0 mon Dieu! s'écria Lina, est-ce voire sainte voix qui m'avertit?.,. La jour- née funeste commence, le temps presse!... Que dois je faire?... — Te confier à moi, cbère enfant, ré- pondit doua Clara. Ouvre-moi ton cœur! Aide-moi à conjurer l'orage qui semble nous menacer! — Mais, dit Lina d'une voix trem- blante, si je parle, que deviendra mon pauvre... ami, que j'aurai trahi!,.. — Aie conOance en moi, ma bonne Lina ; cet être si cher, que ta déclaration pourrait compromettre, il sera pardonné. — Serait-ce possible?... Oh ! ma chère bienfaitrice, excusez ce doute affreux! Prenez pitié d'ime malheureuse enfant dont le cœur gémit entre deux devoirs opposés ! -^Ah ! je le vois, tu trembles pour ton père!,,, ton père est le coupable!... — Madame, promettez -le encore une fois... Mon malheureux père sera pardon- né!... Oai, je vous dirai tout. . . mais qu'il soit sauvé ! s'écria Lina en sanglotant. — Ne crains rien, répondit dona Clara, je m'engage à le sauver, quand même il aurait comploté contre ma vie et contre celle de mon mari, qui m'est beaucoup plus précieuse. » Ainsi encouragée, Lina raconta enfin ce qu'elle savait de la conspiration. Dona Clara l'embrassa tendrement, la combla d'éloges, et courut avertir don Fernand des dangers qui le menaçaient, ainsi que tous les colons européens. Ce péril était grand, à cause de la supério- rité numérique de la population noire et des renseignements tardifs, lesquels n'ad- mettaient aucun autre moyen de défense que la valeur personnelle. On convint de garder le plus profond secret sur la dé- couverte du complot; on décida que les ap- prêls du bal seraient continués, mais que les Européensy viendraient armés. Le gou- verneur promil à Lina que son père serait gracié, et qu'on n'infligerait aucune tor- ture aux Indiens faits prisonniers. Enfin la soirée fatale arriva. La salle de bal était élégamment garnie de fleurs et illuminée. Dona Clara et toutes les da- mes espagnoles qu'elle avait pu décider à s'exposer avec elle aux dangers de cette scène périlleuse, étaient réunies dans la chapelle du palais, adressant au ciel de ferventes prières. Puis, après avoir jeté, en passant, un dernier coup d'œil sur leurs délicieuses toilelles, elles se rendi- rent dans la salle de bal. Le gouverneur, lorsqu'il vit entrer sa chère, sa ravissante Clara, eut peiné "a maîtriser son trouble. Elle était pâle, mais l'expression de sa physionomie conservait une noble placidité; en regardant son mari, un doux sourire lui promit que son courage ne faillirait pas. Au signal convenu d'avance avec le gou- verneur, un seigneur espagnol s'avança et prit avec respect la main de dona Clara, comme pour ouvrir le bal. La chaîné de 77 dause fut formée sileQcieusenient, avec une solennilé presque funèbre, par la so- ciété intime; l'atlente et la terreur gla- çaient des lèvres muettes. Les dames tour- naient sans cesse les yeux vers les drape- ries flottantes qui tombaient entre les colonnes, du côté où la salle était ouverte au grand air. Derrière ces draperies se trouvait la foule des spectateurs, parmi lesquels les races indiennes et noires étaient en majorité. Chaque fois que le vent écartait les légères draperies , on voyait briller des yeux féroces animés par l'ardeur du prochain carnage. Déjà, d'un air sinistre, les esclaves musiciens accordaient leurs instruments, lorsque le marquis de Ribeira conduisit dona Clara au centre de la salle et la pria de dési- gner l'air de la danse. Elle lit un pas vers l'orchestre, et fixant les yeux avec courage sur les traîtres mu- siciens, elle s'écria d'une voix ferme et sonore : « Feu sur les montagnes! » « Nous sommes trahis, » dirent les mu- siciens en jetant précipitamment leurs in- struments. « Courez, enfants, fuyez l ^^ c'était le signal convenu pour la retraite, s'il survenait un danger imprévu. Aussitôt, saisis d'une terreur panique, ' la moitié des conspirateurs s'enfuirent dans les forèls et les montagnes avant qu'un seul coup eût été porté. Les dan- seurs, qui observaient avec attention tous les mouvements de leurs sauvages enne- mis, s'avancèrent alors impélueusement, l'épée a la main, et chargèrent tous ceux qui conservaient une attitude hostile. C'é- taient les Indiens libres des montagnes, et ils combattirent vaillamment^ mais la plupart furent tués dans cette sanglante mêlée. Quant aux esclaves marrons, il n'en resta pas un seul. Omi disparut avec eux, et depuis lors il ne revint plus. Une demi-heure avait suffi pour réprimer ce formidable soulèvement, auquel succéda, pour la colonie, la plus complète sécurité. Lue amnistie lut offerte aux esclaves qui feraient leur soumission. A l'interces- sion de dona Clara, il n'y eut ni exécution ni châtiments ; ainsi furent exaucés les vœux de Lina, libératrice des Européens. Mais l'âme tendre et dévouée de Lina ne pouvait supporter l'absence et l'exil de son malheureux père. Comblée des bontés de dona Clara, honorée de sa confiance, enrichie de ses dons, elle se reprochait tout ce bien-être dont Omi ne pouvait plus profiter. Elle ne voulait pas renoncer a l'espérance de l'amener, par degrés, à des habitudes de sobriété et de vertu. On n'a jamais pu savoir comment Lina se trouva bientôt affranchie des règle- ments de la colonie qui interdisaient toute relation avec les montagnards; ce qu'il y a de certain, c'est que deux fois par an elle parlait en secret, sous l'escorte d'un vieux serviteur de dona Clara, suivie d'un mulet chargé de vêtemenls, de pro- visions destinés à son père. La tendresse filiale, unique passion de ce noble cœur, lui donnait des ailes pour accomplir le pieux et dur pèlerinage d'où elle revenait au bout d'un mois, toujours triste, mais point découragée. Cinq années s'étaient ainsi écoulées ; au retour du onzième voyage, Lina voulut re- partir de suite pour la montagne avec un vénérable prêtre aux cheveux blancs : Omi était malade, il demandait le bap- tême ; les tendres soins de Lina avaient, enfin touché ce cœur farouche. Vaincu par l'ascendant irrésistible de ses vertus, par son zèle infatigable et ses prières, Omi, depuis plusieurs mois, avait changé de vie; l'intempérance et les empoils- ments s'étiiient transformes, par un effort surhumain, eu douceur et en modération. Peu de temps après, une maladie de lan- gueur vint miner ce corps jadis de fci-. Ainsi une grande aflliction devait se join- dre à l'immense joie de Lina, lorsqu'on arrivant, après six mois, elle trouva son s père lolaieiupiit changé, devenu lendiP e( reconnaissanf envers elle, mais dévoré par une fièvre brûlante, dout les symp- tômes Taisaient pressentir sa mort pro- chaine. Accablée sous le poids de tant d'émotions diverses, ce fut encore sa piété liliale qui soutint la pauvre Lina; elle re- vint en toute hâle a. la ville pour y cher- cher le secours spirituel réclamé par le malade, et elle reçut son dernier soupir le lendemain de la cérémonie simple, mais touchanle, qui lui ouvrait les portes du ciel. Ainsi fut accomplie, dans les larmes, la mission filiale si bien comprise par Lina. Sa douleur fut profonde et durable, mal- gré les consolations divines auxquelles dona Clara joignit le baume de la plus affectueuse amitié. M™^ là.ISABETR LecLÈRE. INSTRUCTION POÉÎSIE l\ TVR \A. Un Ivran aussi vain que la fumée et l'ombre. Mais doué d'attraits séducteurs, De tout temps acompte grand nombre De fidèles adorateurs. Despote exigeant et sévère, Aux esprits généreux il a le don de plaire. Qui s'enrôle sous ses drapeaux Est aussitôt eu bulle à la haine, à l'envie; Il lui faut renoncer aux plaisirs de la vie, A l'indépendance, au repos. Tne voix incessante à lui se fait entendre Qui lui dit : « Marche, marche !... » Il subit le destin Du Juif de la légende, obligé d'entreprendre Un pèlerinage sans lin. Kpnisé de travaux et d'ennuis, il succombe ; Mais sou nom échappe a l'oubli. Le tyran s'assied sur sa tombe, .Majestueux et recueilli ; El l'envie elle-même honore sa mémoire. Chacun l'a reconnu : ce Ivran. c'est la gloire. Hressier. 70 LITTÉRATURE, LE LIVRE D'OR DES FAMILLES LA PALESTINE ILLUSTREE PAR M. J.-A. C. Nous venons de faire en quelques lieu- res notre pèlerinage a Jérusalem, en com- pagnie de Chateaubriand et de l.amartine, ainsi que des archéologues et des tou- ristes les plus renommés. Nous venons de voir se dérouler devant nous, comme par enchantement, le panorama imposant des vieilles cités de la Palestine , de cotte Terre Sainte si féconde eu majestueux débris, en religieux souvenirs, et qui fait battre le cœur du chrétien , du poëte, de l'artiste et de l'antiquaire. La Palestine illustrée nous a fait as- sister a ce spectacle sublime qui inspirait si bien Chateaubriand alors qu'il s'écriait en commençant son Itinéraire .«^ La pre- mière fois que jo foulai les plaines de l'Asie, je me sentis pénétré de respect pour cette vieille terre où le genre hu- main a pris naissance, où les patriarches vécurent, où Tyr et Rabylone s'élevèrent, où l'Éternel appela Cyrus et Alexandre, où le Christ accomplit les mystères de la rédemption. In monde étranger s'ouvrait devant moi ; j'allais rencontrer des na- tions qui m'étaient inconnues, des mœurs diverses, des usages dillérenls, d'autres animaux, d'autres plantes, un ciel non- veau, une nature nouvelle. « La Palestine illustrée, qui est tout à (1) Pari«, Saisnipr o\ nriiy, nio dfs SninlMWrs, la fois le keepsnke de la Judée et l'his- toire pittoresque du peuple de Dieu, rend avec un grand bonheur et une expression vraie, qui prête on ne peut mieux a l'illu- sion, les scènes admirables, les tableaux grandioses que l'on rencontre à chaque pas dans ce beau pèlerinage. Voici d'abord Jaffa, l'ancienne Joppé de l'Écriture, dont l'origine remonte au delà du déluge, puisque ce fut Ta que INoé construisit l'arche ; la voici entourée de jardins délicieux qui semblent sortis du désert pour couronner et ombrager ses remparts ; la voici avec ses ruines impo- santes qui rappellent le temps où les cè- dres du mont Liban abordaient dans son port pour servira la construction du tem- ple ; la voici avec ses souvenirs histori- ques, parmi lesquels on évoque la scène des Pestiférés de Jaffa. 'Voyez-vous cette vaste plaine qui s'étend depuis Gaza jusqu'au mont Carmel? Klle est apparue à un savant voyageur, en 1 7^ 5, toute couverte de tulipes aux couleurs variées; un autre pèlerin, eu J8ÔD, l'a vue entièrement émaillée de roses. A l'aspect iVEIeulhéropolis, l'ancienne métropole de la Palestine méridionale, de cette terre aux aspects extraordinaires et toute semée de miracles, nous nous écrions avec Chateaubriand : « ]m chaque nom renferni»' ini inv-^lèrc, l'haqne 'jrnlie dé- 80 ciare l'avenir, chaque sommet retentit des accents dun prophète. Dieu lui-même a parlé sur ces bords; les torrents dessé- chés, les rochers fendus, les tombeaux entr'ouverts attestent le prodige ; le dé- sert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé rompre le silence de- puis qu'il a entendu la voix de lÉlernel. » Maintenant voici Ascalon avec ses rui- nes imposantes, Ascalon qui fut, dit-on, le berceau de Sémiramis et qui devint le théâtre de celte mémorable bataille si bien décrite par le Tasse. Voici Gaza, si fa- meuse par le temple de Dagon, dont les colonnes croulèrent sous les efforts pro- digieux de Samson; Hébron, où chaque colline paraît avoir été couverte d'une ville, aspect qui rappelle le départ de Ja- cob et de ses ûls pour l'Egypte. Puis c'est Bethléem, la plus intéres- sante des cités saintes après Jérusalem ; que de monuments, que de souvenirs! Voici le tombeau de Rachel, la grotte de saint Jérôme et l'admirable église de Sainte-Bélène, au fond de laquelle appa- raît la chapelle de la Nativité, élevée sur l'emplacement même de la crèche où na- quit le Sauveur du monde. Celte vallée, que les Arabes ont appelée la vallée du feu, c'est celle de Josaphat; ce torrent est celui de Cedron ; cet im- mense lac immobile, c'est la mer Morte, dans les flots de laquelle se refléta l'incen- die de Sodome. Maintenant voici Bélhanie, la où fut la demeure de Marthe et de Marie , Ta où s'accomplit le miracle de la résurrection de Lazare, leur frère. Celle pierre, devant laquelle se prosternent de pieux pèlerins, est celle où Jésus-Christ se reposait avant d'entrer k Bethléem. Enûn nous apercevons la ville sainte. Du sommet du mont des Oliviers, Jérusa- lem produit l'effet d'un panorama féeri- que ; elle n'a pas d'horizon derrière elle, ni du côté de l'occident, ni du côté du nord. La ligne de ses murs et de ses tours, les aiguilles de ses nombreux minarets, ses dômes étincelauts se découpent à nu et crûment sur le bleu d'un ciel d'Orient. _^ Traversons cet immense cimetière de la vallée de Josaphat, au milieu duquel ap- paraissent le tombeau de saint Jacques et le pilier d'Absalon ; pénétrons dans la ville sainte par la porte d'Or. Nous voici au pied du Golgotha, en face de l'église du Saint-Sépulcre; tous les détails, tous les aspects de ce monument révéré vont se révéler a nos regards. Nous nous proster- nons avec la foule des pèlerins devant la pierre de lonction sur laquelle fut déposé le corps du Sauveur après son supplice; nous pénétrons dans le mystérieux sanc- tuaire, au fond du tabernacle du Saint-Sé- pulcreoùtouslescœursfrissonnent, où tou- tes les paupières s'humectent de larmes. L'illusion est telle que nous avons cru être réellement transporté dans ce lieu majestueux et terrible; nous sommes res- tés en méditation devant ce touchant et sublime mystère. C'est le plus bel éloge que nous puissions faire du magniûque ouvrage que nous analysons bien impar- faitement; il transporte le lecteur dans tous ces lieux si pleins de religieux souve- nirs; il émeut, il fait rêver, il élève l'âme et ranime la foi. Le texte dont s'ac- corapagnont ces beaux dessins, qui ren- dent si bien l'effet de chaque tableau, se fait remarquer par uu style élégant et pur; les descriptions en sont variées, les pensées élevées; les vives inspirations de Chateaubriand, de Lamartine et des écri- vains les plus remarquables qui ont visité la terresainte,ajoutent un nouveau charme a ces récits vrais et pleins d'un intérêt si puissant. Nous croyons ne pouvoir mieux termi- ner cet article qu'en offrant à nos jeunes lectrices le tableau suivant , extrait du LiviiE u'oii; c'est une légende arabe sur 1 origine et la fondation de Jérusalem : âl « Jérusalem elait un cliamp labouré. Deux frires possédaient la partie du ter- rain où s'élève aujourd" liai le temple. L'un des frères était marié et avait plusieurs enfants, l'autre vivait seul; ils cultivaient en commun le champ dont ils avaient hé- rité. Le temps de la moisson venu, les deux frères lièrent leurs gerbes et eu firent deux tas égaux qu'ils laissèrent sur le champ. «Pendant la nuit, celui des deux frères qui n'était pas marié eut une bonne pen- sée; il se dit à lui-même: «Mon frère a une femme et des enfants a nourrir, il n'est pas juste que ma part soit aussi forte que la sienne. Allons, prenons dans mou tas quelques gerbes que j'ajouterai au sien; il ne s'en apercevra pas et il ne pourra ainsi me refuser. »» Et il fit comme il avait pensé. «La même nuit, l'autre frère se réveil la et il dit a sa femme : « Mon frère est seul, il vit seul et sans compague, il n'a per- sonne pour lassister dans son travail et pour le consoler dans ses fatigues ; il n'est pas juste que nous prenions du champ commun autant que lui ; levons-nous, al- lons, et portons secrètement à son tas nu certain nombre de gerbes; il ne s'en aper- cevra pas demain, et ne pourra pas ainsi les refuser. " Et ils firent luu et l'autre comme ils avaient pensé. « Le lendemain, chacun des deux frères se rendit au champ et fut bien surpris de voir que les deux tas étaient toujours égaux; ni l'un ni l'autre ne pouvait inté- rieurement se rendre compte de ce pro- dige. «< Ils firent de même pendant plusieurs nuits de suite. Mais comme chacun d'eux portait au tas de sou frère le même nom- bre de gerbes, les tas demeuraient tou- jours égaux, jusqu'à ce qu'une nuit tous deux s'étant mis en sentinelle pour ap- profondir les causes de ce miracle, ils se rencontrèrent portant chacun les gerbes qu'ils se destinaient mutuellement. «Or, le lieu oîi une si bonne pensée était venue a la fois si persévéramment a deux hommes, devait être une place agréable à Dieu, et les hommes la bénirent et la choi- sirent pour y bâtir la maison de Dieu. » X. CROMA, A MfiHT OF AUTCMN IN THE NORTH OF SCOTLAND^. Firsl baril. Nighl is dull and dark. The clouds rest on Ihe hills. Nostar \vith green trembling beam ; no moon looks from the sky. I hear the blast in the wood ; but I liear it distant (J) Cfi fragmf-nt.dans le genre dOssinn et qui fait parUe des nolps d'une édition de Croma, est de mille ans postérieur au célèbre po»-le écossais. En voifi 1^ «iiV-i : Cing Lardes passant la nuil rhe? un INE MFT D AITOMNT DANS I.r. NORD KF L Kf.OSSr. Proiiiler barde. La nuil est sombre et lugubre. Les nuages reposent sur les collines. Ni la lune, ni aucune étoile, au pâle et tremblant rayon, n'api)araisscntau ciel. .l'entends le souffle chef de clan, qui lui-mt-mo est [xh'K; vont, les iin"; .nprès les antres, ohserver la nuil, ei reviennent avec nne de>cri)ilion iuiprnjnplui- de <'c (ju'ils i nt reniarfjui". m far. The slreani ol llie valley miinniirs : but 'ils murinur is sullen and sad. From the tree at Ihe grave of the dead the long howling owl is heard. I see a dim form on the plain ! It is a ghost ! it fades, it Aies. Some funeral shall pass this way ; the meteor marks the path. The distant dog is howling from the top of the hill. The stag lies on the moun- tain moos ; the hind is at his side, She hears the wind in his branchy horns ; she starts, but lies again. The roe is in the cleft of the rock ; the heath-cock's head is beneath his wing. No beast, no bird is abroad, but the owl and the howling fox. She on a leafless tree ; he in a cloud ou the hill. Dark, panting, trembling, sad, the traveller has lost his way- Through shrubs, through thorns, he goes along the gurgling rill. He fears the rock and the fen. He fears the ghost of night. The old tree groans to the blast ; the falling branch resounds. The wind drives the withered burs, clung together, along the grass. It is the light Iread of a ghost ! He trembles ad midst the night. Dark, dusky, howling is night, cloudy, windy, and full of ghosts ! The dead are abroad l My friends, receive me from the Dight. James Macpherson. du vent dans les bois; je l'entends au loin. Le ruisseau de la vallée murmure ; mais son murmure est triste et mélan- colique. Du haut de l'arbre, sur le tom- beau du mort, le hibou fait entendre sa plainte lente. Je vois une forme sombre dans la plaine ! C'est un fantôme ! il s'ef- face, il disparaît. Quelque convoi funèbre passera par ce chemin ; le météore en trace la route. Le chien hurle au loin sur le sommet de la colline. Le cerf est couché sur la mousse de la montagne ; la biche est à son côté. Elle entend le vent dans ses cornes branchues. Elle se lève en tressaillant, puis elle se recouche. La chevrette s'est retirée dans le creux du rocher ; le coq de bruyère a caché sa tête sous son aile. Aucun animal, aucun oiseau n'est hors de sa retraite, excepté le hibou et le renard qui hurle. Le hibou est sur un arbre dépouillé de feuilles ; le renard est dans un nuage sur la colline. Sombre, haletant, inquiet et tremblant, le voyageur a perdu sa roule. Au milieu des broussailles, à travers les épines, il suit le ruisseau murmurant. 11 craint les rochers et les marécages. Il craint le fan- tôme de la nuit. Le vent fait gémir le vieil arbre ; la branche brisée tombe avec bruit. Le vent traîne sur le gazon les bardanes flétries et entrelacées. Voici la trace lumineuse d'un fantôme ! Le voya- geur tremble au milieu de la nuit. La nuit est triste, sombre, nuageuse, pleine de fantômes ! Les morts sont er- rants ! Mes amis, abritez-moi contre la nuit ! E. P. 83 VOYAGES. lE CARÊME A ROME. Saint-Pierre du Vatican.— vêpres des Vendredis. Cérémonie pontificale le jour de l'Annonciation dans l'église Sainte-Marie de la Minerve. 22 mari 1846- — A' dimaDche du carême. Rome se remplit d'étrangers; curieux et fidèles y acconrent de toute part, les premiers pour voir les fêtes des grands jours qui s'approchent, les autres pour y assister; tous sont attirés par ce nom im- mortel autour duquel se groupent les plus célèbres souvenirs, et qui résume en lui seul riiisloire de vingt-cinq siècles. Au- tant que possible, très chère amie, je veux vous associer a cette foule voyageuse, et vous rapprocher encore de moi en vous faisant part de ce que j'aurai vu, de ce que j'aurai remarqué, surtout de ce que j'aurai senti. A vous s'adresse le petit jour- nal que je commence aujourd'hui et que je continuerai exactement jusqu'aux der- niers jours des fêtes de Pâques. Dans tous ces récits, et en particulier dans ceux qui auront rapport à la semaine sainte, je devrai h chaque instant pronon- cer le nom d'une célèbre, d'une prodi- gieuse église, de la basilique Saint-Pierre du Vatican*. Permettez-moi donc devons en dire d'abord quelques mots, et recevez d'avance ma promesse de ne pas vous obligera lire une description du monu- ment : ce serait d'abord impossible dans •les limites restreintes; et, en outre, je crois que pour les édifices, comme pour (ij En France nous disons: Saint-Pierre de Rome; mais à P.ome, comme il y a plusieurs églises dédiées à saint Pierre, on désigne la principale par un nom parliculior provenant de sa situation. les individus, les plus minutieux détails donnent bien rarement une idée de l'en- semble, c'est-a-dire de ce qui peut pré- senter un intérêt réel. Ces mots, Saint-Pierre du Vatican, réveil- lent un monde de pensées pour quiconque a visité Rome. Depuis que j'ai vu cette merveille, je ne puis ni en écrire ni en prononcer le nom sans éprouver un sen- timent d'émotion indéfinissable. Je doute que personne, même les dissidents, soit entré pour la première fois avec indiffé- rence dans ce temple sans égal, et cepen- dant k chaque pas l'admiration va tou- jours croissant ; car ce n'est pas a la pre- mière vue qu'on en comprend, qu'on en peut comprendre toute la magnificence. Tout n'est peut-être pas religieux dans ce qu'on éprouve : l'homme se fait quel- quefois trop sentir dans cette œuvre pres- que surhumaine ; mais du moins toujours, toujours, l'âme se dilate, s'épanouit, se sent agrandir sous ces voûtes colossales, en présence des idées qu'elles font naître, des grands sentiments qu'elles révèlent f Le sol même sur lequel ont été fondés la basilique et le palais pontifical amène un de ces rapprochements que Rome seule peut offrir. Les colliues peu élevées qui forment, sur la rive droite du Tibre, l'en- ceinte de Rome, entre le mont Mario'' et (1) .Nom moderne. Le peuple de Rome appelle au- SA le Janicuîe, portaient jadis et portent en- core aujourd'liui le nom de collines Va- ticanes; les champs qui se trouvaient en- tre ces collines et le Tibre s'appelaient champs Vaticans ; la étaient les jardins de .Néron ; la, les clirétiens, enduits de matières inflammables, servaient de flam- beaux aux fêles de ce sanguinaire insensé que Rome, naguère libre, accepta pour maître pendant quatoi*ze ans. Là aussi un grand nombre de martyrs furent, dans la suite, inhumés ; et la enOn s'élève mainte- nant le temple le plus majestueux de la chrétienté ! L'église de Saint-Pierre est au pied des collines, sur une partie des- quelles s'étendent les jardins du palais. Le reste de Tcspace, jusqu'au Tibre, forme le quartier de Rome qu'on appelle les Borghi ' , bourgs, équivalent de faubourgs. L'érection de la première basilique va- licane remonte à l'empereur Constantin. Elle fut édifiée, vers 524, à la demande du pape saint Sylvestre; elle était située sur l'emplacement du cimetière chrétien, au lieu où fut précédemment le cirque de Néron. A celte époque, mais seulement depuis la liberté de l'Église, encore très récente, les papes habitaient la demeure i]\;e leur avait donnée Constantin sur le mont Celius, où est maintenant Saint- Jean-de-Lalran. Peu apiès, ils eurent une autre habitation près de Saint-Pierre, et celle-ci devint promptement la plus célè- bre des résidences pontificales. Le palais du Vatican reçut de grands accroissements successifs dans les siècles suivants, et l'église primitive de Saint- jonrcl'hui le Jniiiculn .Won /om'o, corruiil ion de Moine d'Oro ( Mont d'Or ). Ce nom lui vient de la couleur jaune de ses sab'cs. (1) Borgo Vccrliio ( Boiirs Vien\ ) ; Borgo Xunvo ( Uourg Xeuf ;) Borgo Sun-Spiriio; Borgo viiiorio- Toute celte partie de r.omc, qui est sur la rive droite du Tibre et qui comprend le rhâieau Saint-Ange, les Borghi, ie Vatican, et le quartier de Trmtste-vere I au :lelà du Tibre), .s'ap|)elle d'un nom distinct, /,i i lit- l.i', mille, de Léon Ul ( seizième Siècle ) , qui la lit nc«indrc de murailles. Pierre subsista jusqu'au temps où .tiiles 11 (de la Rovère), sur la comnuinicalion des plans du Bramante, fit enlever les derniers vestiges et commencer la construction du magnifique monument qui existe aujour- d'hui. Plusieurs des tombeaux, des scul- ptures et des ornements de la première basilique ont été placés dans l'église sou- terraine de Saint-Pierre; mais un grand nombre d'objets très précieux, sous le dou- ble rapport de l'histoire du christianisme et de celle des arts, disparurent dans cette démolition qui fut rapide. Vous savez, chère amie, et par consé- quent je ne vous répéterai point, quel'ar- chitecte Bramante Lazari ne put achever l'œuvre gigantesque qu'il avait conçue; ( une vie d'homme y pouvait-elle suffire )? qu'elle tut continuée par plusieurs autres artistes éminenls, au nombre desquels se trouve le divin Raphaël Sanzio; que l'il- lustre, le grand Michel-Ange Buonarofti en créa la coupole; que Charles Maderne (dix-septième siècle) modifia malheureuse- ment le plan primitif et fit la façade ac- tuelle ; enfin que l'architecte et sculpteur Bernini exécuta uu grand nombre des or- nements intérieurs de l'église, et éleva sur la place la double colonnade qui l'entoure ainsi qtie les deux magnifiques fontaines qui la décorent. Laissons donc ces détails et arrivons 'a ce que je vous ai annoncé eu commençant. Tous les vendredis dn carême il y a vê- pres solennelles dans la chapelle du chœur ou des chanoines, à Saint-Pierre, chapelle fermée, cl qui a l'étendue de beaucoup d'églises; elle contient un orgue, des tri- ' bunes ; l'a se dit l'office aux jours ordinai- res. La basiliiiiie <'st d'une telle immensité que ce n'est jamais dans toute l'église qu'ont lieu les cérémonies religieuses. Sui- \anl les circonstances, on entoure telle ou telle partie il'une enceinte mobile, et c'est dans cet espace, encore fort grand, que se placent les officiants, les assistants 85 et lesspeclateiiis, loujoiirs 1res nombrtux a Saint-Pierre. Je ne saurais trop le répé- ter : ceux qui enleudenl parler de ce rao- iiumeut doivent se représenter couslain- ment des proportions incomparables. Ln singulier et fâcheux effet de lumière fait qu'a la première vue l'intérieur paraît être beaucoup moins grand qu'il ne l'est en effet : il faut que, par une sorte d'habi- tude, l'œil s'accoutume 'a de telles dimen- sions ; maisalorsaussil'àme demeure con- fondue d'admiration. Aux vêpres des vendredis du carême re- tentissent sous ces voûtes majestueuses les voix magnifiques des chantres de la cha- pelle papale ; aussi cet office altire-t-il un grand nombre d'étrangers. Rien n'est plus beau que ce chant, accompagné des sons de l'orgue et entendu de la porte de la chapelle ou de l'une des tribunes oppo- sées a celle des chantres. Si l'on est assez heureux pour trouver place dans l'angle de quelque pilier, au détour de quelque colonne, on goûte une bien vive jouis- sance en écoutant celte musique si belle et si bien rendue ; mais il faut s'isoler au- tant que possible de tout ce monde dont la vue seule et les allées et venues trou- bleraient la pensée et l'émotion qu'on éprouve. Malheureusement beaucoup de personnes viennent dans ce temple consa- cré à la prière uniquement pour voir et pour entendre; trop de conversations mondaines, de conversations anglaises sur- tout, y frappent l'oreille et rompent le charme pour la pensée attentive, pour le Cfeur recueilli; il en est ainsi dans toutes les églises de Rome ; si peu de gens cora- preniienl que la délicatesse impose Tobli- gation a ceux qui entrent dans un lieu de prières, d'y apporter une contenance ré- servée , un maintien plein de respect, quels que puissent être d'ailleurs la croyance et le culte ! Après les vêpres, j'ai visité l'église, et j'ai vu daus leurs coulcst.iounaiix les prê- tres qu'on appelle des pénitenciers. 11 y en a pour toutes les langues de l'Europe, et une inscription indique quelle est celle que parle le pénitencier dans le confes- sionnal. De chaque confessionnal sort une très longue baguette dont le pénitencier se sert pour toucher la tête des personnes qui viennent s'agenouiller "a quelque dis- tance devant lui. Cetle confession publi- que, mais tacite, relève , m'a-t-on dit, des péchés véniels. Les pénitenciers re- çoivent aussi les confessions auriculaires. Près de la chapelle du chœur, au-des- sus de la porte qui conduit aux tribunes de droite, se voit la tombe provisoire où l'on dépose le corps du dernier pape du- rant le règne de sou successeur ou jusqu'à sa sépulture définitive. L'inscription que j'y ai lue portait le nom de Pie Mil, mort en -1850*. Le tombeaud'un pape est tou- jours un monument de reconnaissance particulière, élevé quelquefois par sa fa- mille, quelquefois par son successeur, et le plus souvent par quelque cardinal qui lui est redevable de la dignité dont il est revêtu. On voit de ces tombeaux dans les principales églises de Rome. L'ancienne basilique de Saint-Pierre en renfermait beaucoup; la basilique moderne eucon- tientaussiun très grand nombre dont plu- sieurs sont magnifiques. 25 mars. — Je viens d'assister a une cé- rémonie pontificale dans l'église Sainte- Marie de la Minerve, ainsi nommée parce qu'elle a été bâtie sur l'emplacement d'un ancien temple de Minerve, jadis situé dans le Ciiamp-de-Mars, à peu de distance du mont Capitolin. Sur la place où se trouve l'église et dans les rues où le pape devait passer, les inégalités du pavé avaient disparu sous une couche de sable, les fenêtres étaient ornées de draperies d'étoffes éclatantes, (I) CPUe insciipii'iii a clc loniplaccr \2>ïi^. TR.IVAUX A L'AIGIILLE. Les pierres précieuses. — Dessin de tapisserie pour meuble.— Toilette et ménagère au point de crochet. — Pelote de poche.— Coins de mouchoir à écussons et à légende.- Mouchoir Maintenon. — Enire-deux. — Col et raaDchette. — Bonnet de baptême. — Soupe économique. — Charade. J'accepte, ma chère Adèle, la visiteuse que tu me promets en récompense, comme tu le dis si gentiment, de la peine que je me donue à composer pour loi de la prose et des dessius de broderie ; mais fais at- tention, je l'en prie, à la pierre fine que lu choisiras ! Mon oncle nous a raconté hier comment, dans le nord de l'Europe, on croit que chaque mois de Tannée est soumis a Vinjluence d'une pierre pré- cieuse, et comment cette influence agit encore sur la destinée de la personne qui est née pendant le cours de ce mois. Ceci est très grave, comme lu vois ! De la vient le soin extrême apporté dans le choix de la pierre fine dont on enrichit le bijou donné le jour anniversaire de la naissance d'une amie ou d'un ami. Ce n'est pas un simple cadeau ni un emblème qui est offert, c'est un talisman, ou bien c'est un préservatif. Comme lalisman, la pierre tulélaire vous place dans la bonne voie ; comme préservatif, elle vous empêche de vous en détourner, ou bieu encore elle vous y ramène. Fais donc ton profit des renseignements que voici ; ils serviront h te guider dans les choix que tu médites. Ja.\mer, — est soumis à l'influence delà jacinthe ou du grenat ; emblèmes, l'une, de la constance en toute chose, l'autre, de la fidélité dans l'accomplissement de tous ses engagements. FÉVRIER, — subit l'influence de l'amé- thyste; l'améthyste est regardée comme préservatif contre les passions et comme assurant la paix de l'âme. Mars, — subit linfluence de la san- guine ; la sanguine donne le courage et la discrétion dans les entreprises périlleuses. Avril, — subit tour a tour l'influence du saphir, ou du repentir, et du diamant, ou de rinnocence. (Me voici, entre deux parenthèses, fort embarrassée ; je ne suis point née en avril, mais j'aime beaucoup le saphir, et mon âge m'interdit de porter des diamants... Ne me voue pas, je l'en prie, au repentir!) Mai. — Vémeraude. Bonheur! Donne- moi du bonheur, ma chère Adèle! beau- coup de bonheur ! Juin. — Vagale ; longs jours et santé. Ceci a )>ien sou prix; mais l'agate, en elle-même, a pour moi peu d'appât, ce qui a fait dire à mon oncle qu'il eu est ainsi des biens les plus précieux de la vie pour nos jeunes têtes sans cervelle. JciLLET. — Le rubis ou la cornaline. C'est une goutte des eaux du Léthé, ma chère amie; c'est Voubli, l'oubli des pei- nes causées par une affection trompée ! Ni toi, ni moi, n'est-ce pas, nous n'au- rons jamais besoin de ce talisman. Août. — l.di sardoine , félicité conjugale. Je te donnerai une sardoine le jour de tes noces, a condition que tu me rendras la pareille. Septembre. — Voici enfin le mois où je suis née, et née coiffée, lu vas voir, quoi qu'en dise quelquefois mon oncle. Lis at- tentivement, je te prie : La chrysolithe (topaze orientale), pré- servatif ou guérison de la folie. Ainsi, de par l'influence de la chrysolithe sur le mois de* septembre, je ne suis pas folle. Mon oncle s'est mis a rire quand je lui ai fait cette observation. Octobre. — Vaigue-marine, malheur ; I ojoa/e, espérance. L'un compense l'autre, tu le vois, et ceci est un emblème fort joli de ce dont se compose trop souvent Ja vie. Novembre. — Toi aussi, mon Adèle, tu es née coiffée. La topaze^ amitié, fidélité; voila la pierre précieuse dont l'influence se fait sentir a ton excellent cœur. [)écembre. — La turquoise ou la tnala- chite, grand succès dans toutes les cir- constances de la vie. Ma tante a souri tristement; le mois de décembre et la turquoise ou la malachite ne lui ont assurément pas ptuté bonheur, car elle a bien souffert et par le cœur, et par des infirmités précoc<'s. Mais trêve à toutes ces rêveries, et ve- nons aux choses bien réelles, bien pal- ]>;iblcs et fort jolies que jo t'envoie. lu as désiré un dessin de tapisserie pour faire un fauteuil; j'avais pensé d'a- bord a un dessin genre damas; mais en voyant chez madame Rover celte bande si jolie, n° I , et qui peut servir également pour un fauteuil à la Voltaire, pour des chaises, pour une causeuse, sans qu'il y ait nécessité d'employer des bandes de velours, je me suis décidée. Je sais, d'ail- leurs, que tu emportes ton ouvrage par- tout avec toi, et il est impossible de son- ger a exécuter autrement qu'au métier un fauteuil d'un seul morceau. Les bandes en tapisserie ont toujours la vogue; pour celle-ci, si tu ne veux pas alterner avec du velours, il te suffira de répéter, im- médiatement a côté de la petite bande a bouquets, sur fond blanc, la bande a palmes sur un fond gros vert. Ce dessin, exécuté en belle laine de Saxe, est char- mant et du meilleur goût. Comme je pense sans cesse à loi, mon Adèle, je me suis occupée ces jours-ci de trouver un joli travail, prompt a exécu- ter, pour satisfaire le désir que tu éprou- ves de donner a ta jeune amie, qui doit partir sous peu, un souvenir de ton af- fection. C'est encore au Père de famille que j'ai découvert ce que je cherchais ; tu ne t'en douteras guère en regardant le n° 2. Ceci te présente cependant l'é- chantiUon d'une très jolie ménagère a exécuter au crochet en soie verte et en fil d'or. Il faut, pour une ménagère, trois bobines de soie verle, à \ franc pièce; pour 0 francs de fil d'or; deux jolis petits glands et de la ganse verte et or, qui coû- tent ensemble 2 francs. Tu commences par une rangée de points de cliainctte de 30 centimètres de lon- gueur. Dans cette première rangée tu fais, à côté l'un de 4'aulro, deux points alle- mands, puis deux points de chaînette dé- tachés, deux points allemands, et deux points do chaiuelle détachés, et ainsi de suite jusqu'à la fin. 80 A Id laiiijée suivante, c'est dans les deux points de cliaîneltc détachés que lu fais les deux points allemands , puis deux points de chaînette détachés, et toujours ainsi, afin de contrarier les points de manière a former de petits carreaux; c'est aussi deux par deux que tu fais les ran- gées, c'cst-a-dire deux rangées en soie, deur rangées en fil d'or. Trente rangées suffisent pour donner a ta ménagère la largeur convenable. Je n'ai pas besoin de le rappeler qu'il faut couper la soie ou le fil d'or a la fin de chaque raugée, et ar- rêter solidement. La ménagère se double en salin blanc. Quand elle est doublée, lu replies les ex- trémités pour former une poche a chaque bout, et tu donnes à cette poche environ six centimètres de profondeur. Ceci fait, lu coupes une autre bande de satin de la largeur de ta ménagère, et tu la couds finement par chaque bord a chaque bord de celle-ci. Celte seconde doublure le fournit le moyen de faire les coulisses qui doivent servir d'étuis aux écheveaux de fil. Chaque étui doit être séparé de son voisin par un point de chausson ou d'é- pine, exécute en soie verle. La ganse en soie verte et or, terminée a ses extrémités par les petits glands, sert à attacher la ménagère quand celle-ci est roulée. D'a- près ce que je l'ai dit du prix des trois bobines de soie et de la quantité de fil d'or nécessaire, tu vois qu'il y aurait de l'économie a exécuter ce joli travail tout en soie; mais alors, il faut choisir deux couleurs bien tranchées. Tu auras besoin d'une toilette pour le beau fauteuil que tu vas broder ; voilà pourquoi je t'en envoie une, dcsa présent, à exécuter au crochet, point de chainette et point allemand, ainsi que le l'indique le dessin n° .■». Ici comme pour la ména- gère, je te donne seulement un échantil- lon ; lu feras celte loilelte assez grande pour couvrir le haut du dossier de ton fauteuil. La ligne plus noire (jue lu vois dans le haut indique la hauteur de la deiitolle qui doit entourer le coussin du même travail, si tu veux te servir de ce dessin pour exécuter un coussin au lieu d'une toilette ; ceci est donc un dessin a deux fins. Une pelote de poche est chose très commode. J'en ai trouvé une fort gentille au Père de famille. Le n° i est sa pour- traiture ; le n° 4 bis le donne le patron, grandeur nature^ de chacun des six pans dont elle se compose. Prends du calicot bien serré, et taille six morceaux pareils sur ce patron, en laissant de l'étoffe en dehors pour les coutures. Assemble deux morceaux, puis trois, puis quatre, cinq, six enfin, les uns avec les autres, par un surjel fin ; apla- tis bien les coutures, et retourne ton tra- vail, afin que ces coutures soient toutes en dedans; il est bien entendu que lu laisses une ouverture assez grande pour faciliter cette opération et pour remplir l'intérieur de son, très bourré. La pelote remplie et l'ouverture fer- mée, tu prends de très gros fil que tu places sur chacune des coutures; ce fil est destiné à former de petites côtes en relief; tu le fixes en haut et en bas de la pelote en le tendant, et tu as soin , pen- dant ton travail, qu'il demeure bien à sa place. Tu prends ensuite ce qu'il t'est resté de fil d'or et de soie de la ménagère; tu at- taches ensemble ces deux fils solidement et proprement a l'extrémité supérieure de la pelote; (u n'enfiles (|uc la soie verle dans une aiguille, et tu commences ainsi : Prends la pelote dans ta main gauche ; tu maintiens le fil d'or tendu vers loi sur la pelote. Tu passes Ion aiguille enfilée de soie verte entre le calicot et le lil d'or: ensuite lu passes ton aiguille entre le ca- licot et le gros fil qui forme nervure; ré- pète Il même opération autour du lil d'or, 90 puis autour du gros fil suivant ; j'oubliais de te dire qu'il faut aller de gauche à droite. Tu exécutes ainsi cinq rangées bien rapprochées l'une de l'autre ; car il faut que le gros fil soit tout couvert par la soie verte. A la sixième rangée, les nervures se trouvent plus éloignées l'une de l'autre; tu passes alors deux fois ta soie autour du fil d'or, et une fois seulement, comme toujours, autour du gros fil. A la onzième rangée, tu passes trois fois ta soie autour du fil d'or, et ainsi de suite. Tu diminues proportionnellement le nombre des tours de la soie autour du fil d'or, à mesure que, vers le bas de la pe- lote, les nervures se rapprochent. Si ce travail est fait avec régularité, tu verras de jolies rayures vertes se dessiner le long de la pelote, au milieu de rayures d'or. Il ne faut pas serrer la soie; c'est le fil d'or qu'il faut tendre; a demi entouré de soie verte, il tourne en spirale autour de la pelote depuis le haut jusqu'au bas, où tul'arrêtes solidement ainsi que la soie. Le lithographe a oublié d'indiquer les deux fils, et, par erreur, il a fait partir de droite^ ce fil unique ; le travail, je le répète, s'exécute de gauche a droite. Tu vas être enchantée, mon Adèle, des jolis coins de mouchoirs et des noms en petites fleurs ainsi que des chiffres que je t'envoie. Les quatre coins portant les numéros 6, 7, 8, 9 sont destinés à un seul mouchoir. On ne brode rien tout au- tour, ce serait nuire a l'effet de ces coins si riches; on le garnit d'une dentelle que l'on monte sur une baguette en feston, ou bien on l'entoure d'un large ourlet fermé par un point à jour. C'est dans les écus- sons que se placent les armoiries, quand on en a. Tous les endroits ponctués doi- êlrc remplis en point d'armes; lu sais qu'à ce point on peut substituer de tout petits nœuds, finement faits et très rapprochés ; le reste se brode au plumetis. Le ruban du coin de mouchoir n" 7, a l'endroit où tu vois des hachures, doit être entouré d'un cordonnet ; tu découpes ensuite, et avec du fil d Irlande n° ^30 tu reproduis ces hachures en points d'é- chelle. Quant à la partie qui renferme le nom, il faut la quadriller en tirant des fils en long et en travers, faire un point "a jour, et broder enfin le nom au plume- tis. Aie soin de donner aux quatre glands qui terminent les bouts du ruban beau- coup de relief. Tu exécuteras de la même manière le ruban du n" 6 qui porte la légende sur- montée d'un bouquet de violettes, et, au point d'armes, la fleur de fantaisie; le cœur doit être rempli dépeint de dentelle ; seulement, tu ne tireras point de fil dans les parties du ruban où tu vois des œillets. Tu peux exécuter ces œillets au moyen d'un point de feston un peu large; ton aiguille allant piquer sans cesse dans le milieu de l'œillet, et le point de feston étant également serré partout, l'œillet se trouvera suffisamment ouvert. Tu feras en pois pleins, ou bien en œillets, l'en- tourage des écussonsn^S. Pour mon goijt, j'aimerais mieux des œillets bien réguliers en point de cordonnet fin. Ou porte aussi beaucoup de mouchoirs ornés d'un large ourlet surmonté d'une lé- gère broderie ; l'entre-deux que je t'en- voie, n" ^0, peut servir a cet usage. Avec un peu d'adresse, tu sauras bien former le coin de mouchoir en pliant le dessin en équcrre, et en rapprochant les deux bouts de la bande coupée ainsi de biais. Veux-tu, b présent, un mouchoir Main- tenon? regarde le u» 12. Après avoir exé- cuté cette broderie légère, tu eutouies le mouchoir d'une baguette au point de fes- ton. C'est sur cette baguette que tu cou- dras "a plat la garniture festonnée, n"^2 biSf en la coquillant soulcmcut aux qua- 91 Ire coins. Le mouchoir Maintenon lorme un carré de batiste de 52 centimètres eu tous sens; la hauteur de la garniture, eu même étoffe, est de 6 centimètres, et sa longueur de 2 mètres 50 centimètres. Ce dessin sort de cliez Deroy, qui a composé les premiers mouchoirs Maintenon. Je te conseille d'exécuter en blanc cette brode- rie ou toute autre, car tu peux composer aussi à ta guise, et fort aisément, un mou- choir Maintenon; il suffit de choisir une broderie légère pour le tour, et une bro- derie assortie, avec feston découpé, pour la garniture. Quelques personnes se ser- vent de coton de couleur; mais ce genre n'est pas le bon genre. L'entre -deux n" 10 est destiné à une chemise d'homme. Comme il est étroit, tu peux en mettre deux et même jusqu'à trois à chaque côté du devant, en les sépa- rant par un large ourlet. Les n" o et 5 bis s'expliquent d'eux-mêmes ; col et man- chettes à broder au plumetis. Rien de plus facile que de composer soi-même une manchette pareille au coi. Tu tailles en papier une manchette de la hauteur et de la largeur nécessaires et lu calques les deux bouts du col ; avec un peu d'adresse, le dessin est bientôt raccordé au milieu de la manchette. J'ai gardé pour la fin mon joli bonnet de baptême, n" Hl et ^^ bis. Choisis de belle mousseline de l'Inde, bien claire, et brode la passe et le fond au plnmelis. Entre les deux rangées de broderie tu feras une coulisse ; lu en feras une autre encore entre la dernière rangée et le bord de la passe, puis lu doubles ton bonnet, non de satiu blanc, cette étoffe n'est pas assez moelleuse, mais de laffelas blanc. Quand il est monté, tu le garnis de quatre rangs de petite dentelle coquillée, chaque rangs dislancé de l'autre d'un centimètre environ, largeur du petit ruban de satin blanc que tu places régnlièrement en bou- cles, de la même hauleur que la dentelle, dans les fronces de chacune des quatre garnitures. Tu termines V enjolivement par deux choux formés d'un grand nombre de boucles du même ruban ; ces choux se placent au bas de la passe, de chaque côté, et tu peux te vanter d'avoir a offrir à ton filleul ou à ta filleule le plus joli bonnet de baptême qui soit au monde. Maintenant j'ai fini... mais non, car ma tante me charge de transcrire ici, en faveur de ma cousine, la recette d'une soupe économique que notre vieille Jean- nette fait chaque jour pour la distribution quotidienne aux pauvres de notre voisi- nage ; ma bonne tante prétend qu'il doit y avoir des pauvres sous votre beau ciel ; que là aussi on a faim, et qu'enfin, là comme à Paris, ma cousine n'oublie pas ceux qui souffrent. J'aime beaucoup celte soupe économique et mon oncle en mange tous les malins. Ma cousine fera mettre dans une grande marmite trois litres d'eau et deux cent cinquante grammes de riz de la Caroline ; il faut faire cuire lentement. Quand le riz est cuit, prcsqu'en bouillie, ma cousine ayant fait piler un kilogramme de pommes de terre cuites a l'eau, les humectera avec nu litre de bouillon ou de lait, puis les mélangera avec le riz, en ajoutant deux cent cinquante grammes de pain bis coupé par tranches minces et quarante six grammes de gros sel. On fait bouillir le tout pendant une demi-heure, en ayant soin de mêler souvent ; on mêle encore quelques instants après avoir retiré du feu. et Ion a un repas suffisant pour six personnes. Tu sauras encore, chère amie, que ce potage réchauffé est bien meilleur et plus succulent, si l'on y ajoute surtout un peu de lait ou de bouillon. Mon oncle me charge à son tour d'une commission , c'est de te dire que s'il dépendait do lui, ces rébus dont tu nu; parles ri qui nous amusaient tant jadis, seraient a peine permis aux petits enfants : 92 il les regarde comme 1res nuisibles au goût et comme devant concourir, si la mode continue a les faire admettre par- tout, à détruire jusqu'au sentiment de la délicatesse et de la pureté qui distinguent encore, chez un petit nombre d'écrivains modernes, notre belle hingue française ; mais pour satisfaire l'envie que lu éprouves d'avoir quelque chose à deviner, il m'a dicté la jolie charade que voici : Quels que soient les dégoûts qu'il vous faille essuyer, Lecteur, que rien ne vous dispense De faire mon premier. On Unira toujours par vous apprécier, Et de votre persévérani^e Vous recevrez la juste rérom{>ense. A mon secoiiil s'il faut que vous alliez, Bien que cela vous désoblige. Cachez-y votre ennui, car mon entier exige Qu'avec grand soin vous le dissimuliez. Les lois de mon onllei' sont très bonnes à suivre; lu rustre seul peut n'en faire aucun cas, Mais l'homme de bon ton, de parfait savoir-vivre, .\e s'en écarte pas. Devine, chère Adèle ! celte charade est parfaitement juste, et, pour le coup, au revoir ! Annica de Bell. ^m^^^ ©1? sa©âa Salles de bal à tous les étages. — Charité dansante, ckanianie et donnante.— Inslinclmuska] L'Ob^ servatoire et la Sorbonne. — Cours à l'Hôiel-de-Ville. — Chemin de fer atmosphérique. — Excenli icites anglaises. — Pitf électrique. — Spectacles-concerts. — Molière chez le Graud-Seigneur. La saison des bals est finie, mais les sons joyeux de l'orchestre résonnent en- core a nos oreilles; nos yeux sont encore éblouis de l'éclat des lumières, du feu des pierreries; nos nerfs olfactifs sont en- core délicieusement impressionnés du parfum des fleur.s, et les tourbillons des danseurs voltigent encore dans noire sou- venir d'hier. I£n voyant l'autre jour avec quelle rapi- dité une salle de théâtre se transforme en salle de danse, puis eiuulmirant les mer- veilles opérées dans ces riches hôtels dont les cours, les jardins deviennent des salons si magnifiques, il m'est venu en pensée de fonder, l'année prochaine, une société en commandite ayant pour objet la coti- feclion,a domicile, de salles de bal h lous les éloges de toutes les maisons de Paris, l'ourquoi pas? Tout petit prince a ses ambassadeurs. Tout marquis veut avoir ses pages! Lne diflicullé m'a luniilanl arrête d'à bord; c'est que beaucoup de maisons, a Paris, n'ont pas de cour... Mais aussitôt j'ai pensé que ces maisons donnent sur la rue ; or, la me est à tout le monde ; je ne vois donc pas pourquoi l'habitant du pre- mier, du .second, du cinquième élage même, ne profiterait pas d'un espace dont il paie sa part, pour jeter d'un côté de la rue "a l'autre les madriers sur lesquels s'é- tendrait son plancher, pour entourer ce- lui-ci de planches, et pour se procurer ainsi l'espace qui lui manque. Quelques voisins chagrins pourraient bien se plain- dre; car il y a des gens dont l'esprit est assez mal fait pour ne pas aimer les sons du meilleur orchestre, et pour se fâcher do ce {1110 le voisin s'amuse ; mais ce ne sérail (jne le petit nombre... Oui, mon idée est excellente. C'est bien alors que Paris deviendrait en hiver \\[\e vi!le en- chantée ! Partout, à tons les étages, des danses, des concerts... Encore un obsta- cle... Non, cependant! que nous impor- tent les voisins, les passants ! pour eux 93 seulement, il résullerait de ces musiques diverses un vtfritable charivari... Mou idée n'est pas mûre encore; enfln c'est une idée, et comme n'en a pas qui veut, elle mérite d'être iuscrile sur mes ta- blettes. La fashion s'est montrée celte année extrêmement charitable. Partout on a dansé, partout on a chaulé pour les pau- vres. Dans le petit monde, la charité s'est manifestée sous d'autres aspects ; ici des jeunes filles, dans leur pensionnat, ont renoncé a tirer le gâteau des rois afin d'envoyer les cotisations destinées à celle fête, au bureau de bienfaisance ; ailleurs les lycéens n'ont voulu que leur ordinaire fort ordinaire le jour de la Saiut-Cliarle- magne, pour que les pauvres eussent du pain ce jour-la ; a Paris, en province, les officiers et sous-officiers ont donné un jour de solde, et les soldats se sont en- tendus pour mettre chaque malin un cer- tain nombre de portions de soupe à la disposition des nécessiteux; là, nu petit fermier a vendu son blé au-dessous du cours, en regrettant de n'en avoir pas davantage et de ne pouvoir pas le livrer à meilleur marché encore pour soulager plus efficacement tant de misères; ail- leurs un bon curé a pensé qu'il pouvait se servir de couverts en élain, et il a vendu son argenterie, seul moyen qui lui resl;U de donner du pain à quelques-uns de ses paroissiens; enfin, grands et petits, riches et pauvres, oisifs et travailleurs ont pré- levé sur leurs jouissances ou sur leurs besoins cette dime sainte due à celui qui n'a rien par celui qui possède quelque chose; tous, d'im commun accord, con- tinueront, nous en sommes certains, pen- dant une saison si rigoureuse, cette œuvre d'humanité, et notre France sera sauvée de la honte d'entendre dire par toute la terre qu'un grand nombre de ses enfants est mort de froid et de faim ! , Mais si lu saison tles bals est close, celle des concei ts a commencé, et nous voici menacés d'un véritable déluge d'har- monie plus ou moins harmonieuse. On nous a reproché longtemps d'être le peu- ple le plus anti-musical de la terre; nous nous mettons, Dieu merci, en mesure de prouver combien l'accusation était mal fondée. Nous ne possédons pas, il est vrai, comme les Italiens et les Allemands, l'instinct musical; mais avec un peu de patience nous le ferons naître dans le peuple. C'est ce que se disait a lui-même l'autre matin un pianiste distingué qui pétrissait son piano avec une admirable agilité. Il avait vu, du coin de l'œil, en- trer doucement... sa blanchisseuse, et il sentait que cette femme restait là, éper- due d'admiration. Le pianiste se trouvait en verve. Pendant une heure il s'aban- donna a son inspiration... Enfin, il se lève, sa blanchisseuse se levé aussi et s'écrie : «Ah! monsieur, en v'Ià d'I'ouvrage ! Voulez-vous m'ia laisser voir? — Voir quoi? demande le musicien pendant que la blanchisseuse s'efforçait de soulever le dessus du piano. — Dame! je demande à voir l'ouvrage qu'est dans c'te mécanique... Enfin l'ou- vrage qu'vous v'nez d'faire pendant une grande heure eu tricotant si vivement vos broches, (ja doit vous faire un'fameuse pièce, tout de même!... Ouvrez donc voir la boîte que je la voie, c'te toile ! » Abomination des abominations ! La blanchisseuse avait admiré seulement dans le virtuose un tisserand habile, fa- briquant courageusement de la toile par le moyen d'un nouveau système! (His- torique.) Pendant qu'à la voix éloquente de l'il- lustre secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences les voi^iles de l'Observatoire semblent s'ouvrir pour laisser apparaître dans sa majesté et sa splendeur le firma- ment éloilé: pendant que l'auditoire at- 94 tentif suit de l'œil le geste imposant qui indique avec sûreté la route décrite dans une profondeur sans limites, par ces mondes lumineux qu'une main divine y a semés, en les soumettant à des lois pleines d'harmonie, lois immuables que l'homme sait désormais expliquer et com- prendre; au terrible Quos ego... d'un nouveau Neptune, les cieux se ferment et les voûtes de la Sorbonne s'affaissent sous le poids des myriades de chiffres que cette menace y ramène, comme jadis elle fit rentrer dans les outres d'Eole les vents déchaînés; et nous, profanes, nous pas- sons tout épouvantés devant cette enceinte que fuiraient les femmes et les jeunes filles, alors même que l'entrée ne leur en serait pas interdite. C'est que nous avons Yindignité de regarder seulement comme un moyen les mathématiques transcen- dantes ; c'est que, tout en admirant les résultats obtenus, nous prenons cepen- dant grand plaisir à contempler la ma- jesté des cieux; c'est que la puissance intellectuelle de l'homme ne sufflt pas à notre enthousiasme, dans une étude qui emprunte a l'observation tant de sûreté et de grandeur. Il faut de profonds savants, sans doute, et nous nous inclinons res- pectueusement devant eux ; mais s'il n'y avait que des savants, le monde périrait, et nous aimons le monde vivant, agis- sant; et nous évitons la science inabor- dable pour le vulgaire auquel, nous l'a- vouons en toute humilité, nous avons le malheur d'appartenir. En sortant un dimanche de Notre-Dame, où je venais d'entendre prêcher le révé- rend père Lacordaire, a la parole vigou- reuse et pleine d'une mâle éloquence, j'ai tenté d'assister à un cours fondé de- puis quatorze aus par M. Lourmand, h rilôtel-dc-Ville , en faveur des jeunes filles et des femmes qui se destinent à la carrière de l'enseignement. J'avais entendu parler du talent du professeur et de son admirable persévérance dans la tâche qu'il a entreprise; déjases leçons, toutes gratuites, ont mis plus de quinze cents jeunes filles et jeunes femmes en état de subir leurs examens à la ville, a la Sor- bonne, et d'obtenir leur diplôme... Mais ici, à leur tour, les hommes n'entrent pas. Cette mesure est sage, je n'ai pas a m'en plaindre, et pourtant j'aurais voulu pré- senter à M. Lourmand le juste hommage démon admiration pour l'homme de bien qui vient en aide, depuis tant d'années, à celles que la mauvaise fortune aurait privées, sans son secours, des moyens d'instruction si nécessaires aux profes- seurs-femmes. Le chemin de fer atmosphérique, dans la partie comprise entre le bois du Vésinet et le nouveau débarcadère, a été derniè- rement essayé avec le plus grand succès. Mais qu'est-ce qu'un chemin de fer at- mosphérique? Bien des gens, entendant parler d'un tube dans lequel on fait le vide, s'étaient imaginé que les malheu- reux voyageurs renfermés dans ce tube filaient comme l'hirondelle , mais non sans souffrir beaucoup de la privation de l'air; et bon nombre d'entre eux étouffaient d'avance à la seule pensée du chemin de fer atmosphérique. La vue de cette ligne d'essai a dû les rassurer complètement. Le raiiway consiste en un long tube en fonte, fendu, à sa partie supérieure, dans toute sa longueur. Dans ce tube plonge une tige en fer qui rejoint le pis- ton supporté par un petit char ; cette lige en fer soulève sur son passage, en avan- çant, la charnière, formée d'une immense quantité de charnières détachées, qui recouvre l'ouverture longitudinale du tube en fonte; un galet, placé derrière la lige, referme les charnières, à mesure qu'elles ont été soulevées. On lait le vide dans le tube; le piston, entraîné, entraîne le wagon conducteur, celui-ci remorque les voitures, et le convoi court avec la 95 ) apidilé de la flèche, sans feu, sans fumée, sans vapeur, et sans ce bruit monolone et fatigant qui rappelle a la pensée un cheval poussif. Le wagon conducteur est surmonté d'une galerie dans laquelle se tiennent le machiniste et ses aides ; quel- ques curieux y avaient pris place. Un tube à mercure indiquant le degré de pression exercé dans le lube en fonte, trois leviers, un pour les freins, un pour faire cesser le vide si quelque circonstance nécessite un arrêt absolu, et enfin le troisième pour détacher le piston au moment de l'arrivée, voilà tout... Mais à Saint-Germain est in- stallé l'appareil destiné à faire le vide, et ici la simplicité disparaît ; ici les machines à vapeur les plus puissantes, les pompes foulantes, les ventilateurs, tous les pro- diges de la mécanique enfin, se déploient avec une précision et uu accord admi- rables. Au signal donué, l'appareil com- mence a fonctionner, le vide se fait dans le lube, sur une longueur de deux mille deux cents mètres, en moins de deux minutes et demie; le convoi part; il par- court, par seconde, neuf à dix mètres; trois minutes suffisent pour arriver du Vesinet a Saint-Germain. Point de mou- vement oscillatoire; on glisse sur le rail sans fatigue et sans presque s'apercevoir de la rapidité de la course ; des Anglais, qui étaient de la partie, ont proclamé que cette fois la France l'a emporté sur l'Angleterre, grâce ii l'habileté de l'ingé- nieur M. Eugène Flachat. Pendant le retour a Paris, par la voie ordinaire, ou n'a parlé que de chemins de fer et de lignes télégraphiques. Au nombre des plus intrépides amateurs des railways doit être assurément placé lord S... ; il habite Bruxelles et ne voyage que dans sa voiture. Un matin il part, dans sa voiture, pour Ostende ; là il prend des chevaux de poste, va faire visite à un ami, revient au chemin de fer, et quel- ques heures après il est rentré chez lui. L;ne autre fois c'est à Cologne qu'il se rend ; il y passe quelques heures et revient à Bruxelles, puis il court de la même faooa à Anver§. Jamais voiture ne fit d'aussi longues courses sans se servir de ses roues, et jamais homme n'eut un tel besoin de locomotion que lord S..., mais jamais non plus personne n'a pu se vanter, comme lui, de n'avoir pris place, en aucun temps de sa vie, dans les voitures qui servent à tout le monde. Lord S... s'en montre très fier, et avec une gravité tout anglaise il sème l'argent sur les raihvays. Comme contraste, un des auditeurs ra- conta l'aventure arrivée à M. T. C. . . maire de Windsor. Celui-ci pousse l'économie aussi loin qu'elle peutaller. Il y a quelque temps, faisant le voyage de Southampton à Windsor avec sa fille, ie digne gentle- man, après uu calcul mental dont le résul- tat lui montra une économie de trois shel- lings, embarqua toute seule la jeune personne, à peine âgée de vingt ans, dans une diligence qui faisait partie du convoi destiné aux gens riches, et il prit pour lui un bulletin qui lui donnait entrée dans les wagous destinés aux domestiques et composant un autre convoi. Le second convoi venait de partir lors- que la fraude fut découverte; à l'instant, au moyen du télégraphe électrique, avis est donné au débarcadère de Windsor que M. le maire a pris place dans le convoi consacré aux personnes des classes infé- rieures. Comme il mettait pied à terre, M. le maire est mandé dans le cabinet de l'un des chefs de l'administration pour rendre compte de celte excentricité. Là, l'éco- nome magistrat apprit qu'il était passible d'une amende de quarante schellings; il fallut les payer, et, de plus, trois schellings pour la place qu'il n'avait pas prise dans le convoi des maîtres. Le télégraphe électrique est le complé- 96 inent iiulispensabledes cliemins de fer, et l'on ne sait réellement plus où s'arrête- ront les progrès qu'il fait chaque jour. Nos voisins d'oiitre-Manche s'imaginaient, il y a quelques mois a peine, avoir dé- passé toutes les bornes du puff en pu- bliant celte annonce : « Le pays va être incessamment doté d'une gazette quoti- dienne qui, rédigée et composée à un point central de Londres, ira s'imprimer a domicile chez tous les abonnés au moyen de Ois conducteurs renfermés dans des tuyaux pareilsa ceux du gaz. ParTappli- cation d'un nouveau procédé typographi- que, les lettres se rangeront sous les yeux de l'abonné avec la rapidité de l'éclair. Admirable transmission de la pensée d'un seul, et au même instant, a la pensée de plusieurs! moyen aussi prompt que la parole !... Plus de cautionnement, plus de timbre pour les journaux ; plus de por- teurs qui les égarent, plus d'entraves d'aucun genre.» Et voilà qu'aujourd'hui, aux États-Unis, M. le professeur House dépasse de bien loin les mensongères promesses du puff anglais. En touchant différentes clefs, on imprime, de chez soi chez le voisin, cent vingt lettres par minutes, sur un papier qui se déplace de lui-même de quelques millimètres îi chaque mot ; et ces lettres ne sont plus des hiéroglyphes télégraphi- ques, ce sont de véritables caractères romains. La réponse peut arriver au cor- respondant par la même voie. Des propo- sitions viennent d'être faites h M. House pour l'application de son système aux lignes télégraphiques des chemins de fer d'Angleterre. Mais en attendant, les habi- lanis de Bruxelles sont déjà en mesure de dire jusqu'à vingt mots aux habitants d'Anvers pour le prix de I fr. 50 c ; la réponse ne coûte que 70 c, et elle arrive avec la rapidité de la foudre. Hélas ! hélas ! elle sera bien malade, la petite poste de Paris, qui délivre, ail bout de vingt-quatre heures, les lettres jetées dans la boîte dè> la veille, le jour où le réseau télégraphi- que qui s'établit sur le mur d'enceinte, aura des Gis conducteurs répondant a un point central de la grande ville ! Toutes ces merveilles de l'industrie, si admirables et si admirées, u'empéchent pas que nous ne soyons naturellement portés a revenir aux simples et pures jouis- sauces de Penfance ou de l'âge d'or. Je n'en veux pour preuve que l'établissement et la prospérité de la salle des Spectacles- Concerts, salle décorée d'uiie manière fée- rique, ornée de tapisseries, de glaces, de lustres, de moelleux lapis et dans laquelle se fait entendre un excellent orchestre. La on retrouve la danse sur la corde tendue, la pantomime comique, les tours de force, les singes, les chiens savants, et les marionettes qni firent les délices de nos pères et les nôtres au sortir du ber- ceau ; mais, par compensation, le sublime sultan nous offrira, si nous allons le visi- ter, la représentation du Malade ima- ginaire, traduit en turc tout nouvelle- ment. Il nous laisse retourner vers l'en- fance, et il marche, lui, vers la virilité. Molière est son auteur favori ; l'ordre est donné de faire passer dans la langue turque les œuvres de ce beau génie qui trouve, parmi les jeunes musiciens de Sa Hautesse, des acteurs dignes de lui ; enliu le padishah des Ottomans fait élever, en son honneur et pour la représentation de ses pièces, un théâtre a l'européenne. Ainsi va le monde! qui sait si nos ar- rière - neveux ne seront pas obligés de redemander un jour h l'Asie ce que le ujouvement incessant des hommes et des choses aura fait disparaître du sol de la vieille Europe ! Fernand de Lastoure. 97 ÉDUCATION 3132,2®2(£)SÏ S't? Sa!J luxe, et on allait beaucoup dans le monde. Spectacles, bals, concerts prolongeaient ces veillées pendant lesquelles elle rem- portait de si doux triomphes en multi- pliant ses conquêtes et en écrasant les femmes par son élégance coûteuse ; car c'est surtout en vue des autres femmes que les femmes font de folles dépenses ; les hommes ne savent pas le prix de telle étoffe, de telle dentelle, de tel bijou, mais les femmes le savent, et elles accablent d'un suprême dédain celles qui préten- dent a lutter de parure avec des bijoux, des étoffes, des dentelles de prix inférieur. \u retour, la gaieté, l'amabilité dispa- raissaient ; l'humeur que donne parfois la lassitude se montrait ; cette humeur était des plus détestables si le succès n'avait pas été complet; on vengeait sur son en- tourage la vanité trompée. Pendant tout le jour, le besoin, la faim s'étaient fait sentir; on ne leur donnait satisfaction que dans la nuit. Alors, après avoir examiné minutieusement dans la glace si la toilette séiait encore aussi bien qu'au moment du départ, on se délivrait de ses entraves et l'on se mettait a table. La mère ou plutôt V esclave était là, tom- bant de fatigue et de sommeil ; mais l'idole avait à parler de triomphes ou de défaites; mais à défaut de causeries, elle voulait entendre la lecture de quelque livre nou- veau; maisellen'avaitpasenviededormir; et cette mère égoïste qui, pour ne pas se donner la douleur de voir pleurer sa tille, avait négligé de corriger dès l'enfance de honteux défauts ; et cette mère qui avait cru se faire aimer d'autant plus tendre- ment qu'elle se montrerait plus faible, quittait tout en larmes cette fille adorée ; car celle-ci avait trop souvent pour elle des sarcasmes amers... Mes enfants, je vous vois détourner les yeux avec dégoût; et cependant je reste bien au-dessous de la laideur morale de mon modèle ! ( > n'est pas soudainement que l'égoïsme transforme ainsi le cœur. Son action est d'abord assez lente ; peu à peu il s'étend, il émousse la sensibilité du cœur; il en paralyse les mouvements ; ce qu'il ne peut absorber, il le subordonne a lui, et il ré- duit tout ce qui lui est étranger à n'exister plus que par lui et pour lui. Par égoïsme la malheureuse mère avait gâté sa fille ; par égoïsme l'oncle avait gâté sa sœur et sa nièce ; tous avaient contribué à amon- celer des charbons ardents sur leur tête, selon l'expression de l'Evangile... Bientôt le résultat des supplices que la coquette s'infligeait se fit sentir; sa santé s'altérait; je fus appelé comme médecin. Cette jeune fille qui, pour plaire, accep- tait tant de souffrances elles supportait le sourire sur les lèvres, était sans patience, sans courage dans les maux qu'elle-même s'était donnés. Dure et injuste, égoïste enfin, elle ne voyait pas que sa mère, plus malade qu'elle, succombait sous le poids du chagrin et du remords... Lorsque ce- pendant elle le comprit, lorsque cepen- dant elle dut reconnaître l'effrayante vé- rité, elle eut peur de l'isolement où elle allait se trouver, et elle parut s'oublier ; mais elle ne s'oubliait pas dans ce terri- ble moment; les plaintes qui lui échap- paient me le prouvaient ; c'était sur elle- même que surtout elle pleurait ! La séparation eut lieu ; la mère ferma les yeux en bénissant sa fille, et peu après vint la misère. Ou avait vécu dans une abondance factice en sacrifiant tout aux caprices de la vanité... L'oncle et la nièce échappèrent par la fuite a leurs créan- ciers. Trois années plus tard, je rencontrai cet oncle, bien vieilli par le chagrin. Il me supplia de venir voir sa nièce , qui se mourait ; tous deux s'étaient réfugiés dans l'un des faubourgs les plus pauvres. Quel changement 1 A peine si, dans ces traits amaigris et plombés, je retrouvai 100 quelque trace île la beauU- 'passée. La taille s'était déjelée par suite des souf- frances de l'estomac, si longtemps com- primé sous l'étreinte du corset, et si sou- vent condamné a un jeûne prolongé ; aucun aliment ne passait plus. Sur ce lit de souffrance, il y avait une petite toilette dont le miroir était souvent consulté ; la coiffure de la malade accusait des souve- nirs de coquetterie, et quelques bouts de rubans, quelques dentelles épars ça et là montraient que les anciennes habitudes prédominaient encore. Et cependant la religion était venue apporter ici ses ensei- gnements, ses encouragements, ses con- solations. Mais l'égoïsme ne sait pas la sentir, la comprendre dans sa pure et sainte abnégation de tout ; au repentir que la religion avait fait naître et développé, se mêlait l'étroitesse de ce cœur glacé qui se faisait une arme nouvelle de cette force sublime, pour tourmenter, pour do- miner encore l'ami dévoué que Dieu, dans sa miséricorde infinie, lui avait laissé ! Je m'éloignai l'âme navrée. Au sortir de cette triste demeure, le souvenir de ma mère, de mon père m'apparut ; et je bénis Dieu ! Avec quelle tendresse éclairée, avec quelle noble et sainte fermeté nous avions tous été élevés ! Je savais par moi-même ce qu'il en coûte au cceur paternel, au cœur maternel, pour faire couler les lar- mes d'enfants chéris... Mais je savais aussi que ces larmes si chères sont la rosée fé- conde qui produira plus tard de riches moissons! Avec une reconnaissance pas- sionnée , mon âme s'élança vers le ciel où mon père, où ma mère ont reçu sans doute le prix de leur courage a remplir les devoirs qui leur avaient été imposés ! Oh ! veillez, veillez sans cesse sur vous- mêmes, mes filles chéries ! Le noble et doux empire accordé ici-bas a la femme n'appartient qu'a la jeune fille qui sait s'oublier pour autrui ; qu'a l'épouse dé- vouée qui n'est ni le tyran, ni l'adulatrice de son époux ; il n'appartient enfin qu'à la mère qui a le courage de sacrifier la félicité d'un jour, félicité bientôt chère- ment payée, à l'avenir de ses enfants! Tel n'est pas le langage du monde ; les avantages extérieurs l'attirent; il les en- cense ; mais quand ils ont disparu, il abandonne sans pitié l'idole dépouillée ! Croyez-en votre père, mes filles aimées ; la beauté morale est seule durable ; elle provient du développement des facultés de l'âme, et elle est immortelle comme cette âme, sa source inépuisable I D. G. {La suite au prochain numéro. ) lES DEIX DEVISES. Nouvelle. Deux jeunes gens étaient debout dans les bureaux des diligences de Cernay, où ils venaient d'arrêter des places pour Kaysersberg. Tous deux semblaient avoir le même âge (environ vingt-quatre ans) , mais Ipurs physionomies présentaient des différences remarquables. • Le plus petit était brun, pâle, prompt dans ses mouvements et d'une impatience qui trahissait, au premier coup d'œil, son origine méridionale; le second, au con- traire, blond et coloré, offrait le type complet de cette race mélangée de l'Al- sace, dans laquelle on trouve l'expansion 101 française tempérée par la bonhomie al- lemande. Tous deux avaient à leurs pieds de petites malles dont les adresses avaient été cachetées a la cire. Sur l'une d'elles, on lisait : Henri Fortin de Marseille, et aux quatre coins, sur la cire qui portait l'empreinte du cachet, cette divise : Mon droit; sur l'autre était écrit : Joseph de Mulzen, de Strasbourg, et pour légende du cachet : Caritas. Le buraliste venait d'inscrire leurs noms sur le registre et y ajoutait la dési- gnation sacramentelle : avec deux malles, lorsque Henri demanda le pesage de celles- ci. [Le buraliste déclara qu'il aurait lieu à Kaysersberg ; mais le jeune homme allé- gua l'embarras d'une pareille formalité au moment de l'arrivée, en ajoutant qu'il avait le droit de la faire remplir sur-le- champ. Le buraliste, ainsi pressé, s'ob- stina de son côté; Joseph voulut en vain s'entremettre en faisant observer à Henri qu'il leur restait à peine le temps néces- saire pour dîner. En vertu de sa devise, le Marseillais ne cédait jamais lorsqu'il croyait avoir raison, et il le croyait tou- jours. La discussion se prolongea jusqu'au moment où le buraliste, fatigué, se dé- cida à quitter la partie en remontant chez lui. Henri voulut continuer avec le fac- teur , mais par bonheur celui-ci ne par- lait qu'allemand. Il fallut donc se résigner a suivre ii l'auberge son compagnon sur lequel il tourna sa mauvaise humeur. « Dieu me pardonne ! tu ferais damner un saint! s'écria-t-il des qu'il se trouva seul avec lui. Comment! tu ne me sou- tiens pas contre cet entêté! — Il me semble, répliqua Joseph en soiitianl, que c'était plutôt a lui qu'il au- rait fallu un soutien : tu entassais les arguments comme s'il se fût agi d'un pro- cès qui pût compromettre la fortune et ton honneur. — Il valait mieux, a ton avis, ne pas défendre son dioil y — Quaud le droit ne vaut pas la peiue d'être défendu... — Ah ! te voilà ! interrompit Henri avec chaleur ; tu es toujours prêt a céder, toi; il faut qu'on te marche sur la gorge pour que tu songes a te défendre. Au lieu de regarder le monde comme un champ de bataille, lu le regardes comme un salon où on se fait des politesses. — Non, dit Joseph, mais comme un grand vaisseau dont les passagers se doivent une amitié et une tolérance réciproques. Chaque homme est mon ami jusqu'à ce qu'il se soit déclaré mon ennemi. — Et moi, je l'estime mon ennemi jus- qu'à ce qu'il se soit déclaré mon ami, re- prit le Marseillais; c'est une prudence qui m'a toujours réussi, et je t'engage à y avoir recours a Kaysersberg. Nous allons nous trouver la en présence des autres héritiers de notre oncle, qui ne manque- ront pas de tirer l'héritage a eux le plus qu'ils pourront; pour ma part, je suis décidé à ne leur faire aucune conces- sion. » Touten parlant, les deux cousins étaient arrivés a l'auberge du Cheval Blanc. La salle a manger dans laquelle ils entrèrent se trouvait vide , mais une grande table était dressée a l'une de ses extrémités, et l'hôtesse venait d'y mettre trois couverts. Henri ordonna d'ajouter celui de Joseph et le sien. « Faites excuses, monsieur, dit la fem- me, nous ne pouvons vous servir ici. — Pourquoi cela? demanda le jeune homme. — Parce que les personnes dont nous venons de mettre le couvert désirent manger seules. — Qu'elles mangent dans leur cham- bre alors ! reprit brusquement Henri ; ici c'est la salle et la table communes ; tout voyageur a droit d'y entrer et de s'y faire servir. — Que nous importe de diucr dan^ 102 cette pièce ou dans une autre i demanda Joseph. — Eh! qu'importe à ces personnes que nous y soyons? répliqua Henri. — Elles sont venues avant monsieur, objecta l'hôtesse. — Alors ce sont les premiers arrivés qui font la loi dans votre auberge ? s'écria Henri. — Nous connaissons d'ailleurs ces per- sonnes. — Et vous tenez plus a elles qu'a nous ? — Monsieur doit comprendre que quand il s'agit de pratiques... — Il faut que les autres voyageurs se soumettent a leurs caprices? — On vous servira ailleurs. — Avec les restes de vos privilégiés, n'est-ce pas? » L'hôtesse parut blessée. «Si monsieur craint de mal dîner au Cheval Blanc, il y a d'autres auberges à Cernay, dit-elle. — C'est a quoi je pensais, » dit Henri eu prenant rapidement son chapeau. Et, sans écouter Joseph qui voulait le retenir, il s'échappa et disparut. Mulzen savait par expérience que le plus sage était de laisser son cousin suivre librement sa boutade, et que dans ces occasions tout effort pour le ramener ne servait qu'à exalter ses dispositions mili- tantes. H se décida donc a le laisser cher- cher fortune ailleurs, et h se faire servir sans retard dans la pièce voisine. Mais au moment où il allait y passer, les trois per- sonnes attendues parurent dans la salle. C'était une vieille dame avec sa nièce et un homme d'une cinquantaine d'années qui paraissait leur servir de protecteur. L'hôtesse, qui leur racoiUail ce qui ve- nait de se passer, s'interrompit tout à «oup a la vue de Joseph. Celui-ci salua et voulut se retirer , mais le conducteur des dames le retint. «•Je suis désolé, monsieur, dit il avec bonhomie, du débat qui vient d'avoir lieu. En demandant a dîner seuls, nous voulions éviter certains convives dont la conversation et les manières eussent pu effaroucher ces dames , mais non pas chasser les voyageurs du Cheval Blanc y comme votre ami a pu le croire, et la preuve, c'est que je vous prie de vouloir bien vous asseoir à cette table avec nous. »> Joseph voulut s'eii défendre en afûi- mant quil n'était nullement blessé d'une précaution qu'il trouvait toute naturelle ; mais M. Rosman (c'était le nom donné par les deux dames a leur conducteur) insista d'un ton si ouvert et si bienveil- lant, qu'il crut devoir céder. La vieille dame, qui semblait avoir peu l'habitude des voyages, s'assit vis-a-vis de lui avec sa nièce, en poussant un gémissement. «Vous êtes lasse, Charlotte? demanda M. Rosman. — Si je suis lasse! s'écria la vieille dame; passer un jour entier dans une voiture qui vous secoue comme une es- carpolette ; manger hors de ses heures ; courir toute sorte de dangers ; car je ne sais pas comment nous n'avons par versé cent fois : la diligence penchait tou- jours !... Ah ! Seigneur ! je voudrais que notre voyage fût uni pour dix années de ma vie ! — Heureusement que le marché est impossible! fit observer la jeune fille qui embrassa sa tante en souriant. — Oui, oui, riez de cela, vous autres, reprit madame Charlotte d'un ton de bou- derie demi-affectueuse ; les jeunes filles, maintenant, n'ont peur de rien! Elles voyagent sur les chemins de fer. on ba- Icau a vapeur; elles iraient en ballon s'il y avait des services établis ! c'est la révo- lution qui les a rendues si hardies: avant la révolution les plus biaves n'allaient qu'en charrette ou ii âne. .. encore fallaii- il avoir qurlque affaire. J'ai iouv.ul en 06 teûdu dire a ma déluule meie qu elle n'avait jamais voulu voyager qu'a pied. — Aussi u'a-t-elle point dépassé le cUef-lieu de canton, fit observer M. Ros- raau. — Cela ne l'a pas empêchée d'être une digue et heureuse femme, répliqua ma- dame Charlolle; quand l'oiseau a bâti son nid, il y leste. Aujourd'hui, l'habitude d'être toujours sur les grands chemins fait (ju'on aime jnoins sou foyer, sa famille; on s'accoutume à s'en passer; on a son chez soi partout. Cela peut être plus avan- tageux pour la société, mais cela rend chacun moins bon et moins heureux. — Allons! Charlotte, vous en voulez aux voyages. . . a cause des cahots, dit M. Rosmaii gaiement; mais j'espère que votre prévention ne tiendra pas devant ce potage; on n'eu fait pas de meilleur a Fontaine, j'en appelle a votre impartia- lité. » L'entretien continua ainsi sur un ton de douce familiarité. Joseph s'était d'abord renfermé dans un silence discret, mais M. Rosman lui adressa plusieurs fois la parole, et la conversation était devenue générale, quand on avertit que la dili- gence élait attelée. Tous se hâtèrent de solder l'hôtesse et de gagner le bureau. lin y arrivant, Joseph aperçut son cousin qui accourait. Le temps que Mulzen ve- nait de mettre a dîner, il lavait passé a parcourir les auberges de Cernay sans rien trouver de préparé, et enfin, pressé par le temps, il s'était vu forcé d'acheter quelques fruits et un petit pain qu'il ache- vait. Ce repas d'anachorète n'avait point, comme on doit le penser, adouci son hu- meur. Joseph s'en aperçut et ne lui fit aucune question ; on avait d'ailleurs commencé l'appel des voyageurs, et ils se préparaient à prendre leurs places, lt»rsquc le buraliste s'aperçut qu'il avait fonimis une erreur en les instiivanl et que la voiture se trouvait au complet. « Au complet ! répéta Henri ; mais vous avez reçu nos arrhes. — Je vais vous les rendre, monsieur. — Du tout, s'écria le jeune homme; des que vous les avez acceptées, il y a eu contrat entre nous; j'ai droit de partir, et je partirai.» En prononçant ces mots, il saisit la cour- roie et grimpa sur l'impériale où une place se trouvait vide. Le voyageur auquel elle appartenait voulut réclamer; mais Henri persista en déclarant qu'aucune autorité n'avait le droit de le faire descendre, et que si on voulait l'y forcer, il repousse- rait la violence par la violence. Joseph essaya en vain une transaction ; le Mar- seillais, que le dîner manqué avait aigri, persista dans sa résolution. « Chacun son droit, s'écria-t-il , c'est ma devise : la tienne est la charité : sois donc charitable, si tu veux; moi je ne prétends à être que juste; j'ai payé cette place, elle m'appartient, je la garde. » Le voyageur qu'il remplaçait objecta la priorité de possession; mais Henri, qui étaitavocat, répondit par des textes de loi. On demeura ainsi quelque temps, échan- geant des explications violentes , des récriminations, des menaces. Madame Charlotte, qui entendait tout du coupé, poussait des gémissements d'épouvante, et recommençait ses amplifications con- tre les voyages en général, et les voilures publiques en particulier. Enfin Joseph, voyant que la discussion s'envenimait de plus en plus, proposa au buraliste de faire atteler un voilurin dans lequel il prendrait place avec le voyageur dépossédé. L'expé- dient fut accepté par les parties intéres- sées, et la diligence partit. On se trouvait au mois de novembre; l'air, déjà humide et froid au moment du départ, devint encore plus glacial à la tombée du jour. Henri, accoutimié à son soleil de Provence, avait beau boutonnoi 104 jusqu'au meuton sou paletot de vovage, il frissonnait comme une feuille sous le brouillard nocturne. Son visage était bleu, ses dents claquaient; bientôt une pluie fine , poussée par le vent, commença à pénétrer ses vêtements. Son voisin, ga- ranti par une ample limousime, eût pu le mettre a l'abri en lui donnant une partie de son manteau; mais c'était un gros marchand fort tendre a sa personne et fort indifférent a celle des autres. Lors- (jue Henri avait refusé de rendre la place dont il sétait emparé sur la banquette, le gros homme Tavait approuvé en décla- rant que chacun voyageait pour soi, prin- cipe que le jeune homme avait alors tiouvé parfaitement raisonnable et dont il subissait maintenant lapplication. Ce- pendant, vers le milieu de la route, le marchand sortit la tête de son manteau, regarda son voisin et lui dit : " Vous avez l'air d'avoir froid, mon- sieur ! — Je suis mouillé jusqu'à la moelle, » répondit Henri qui pouvait a peine parler. Le gros voyageur se secoua dans sa li- mousine, comme pour mieux jouir de son bien-être. * C'est très malsain d'être mouillé, dit- il philosophiquement; une autre fois, ayez un manteau comme le mien ; c'est chaud, et pas cher. » Ce conseil donné, le gros homme rentra son menton dans son collet et s'assoupit doucement au mouvement de la voi- ture. Lorsque celle-ci arriva à kaysersberg, il était nuit close depuis longtemps. Henri descendit a demi mort de froid, et gagna la cuisine de l'auberge où il voyait briller un grand feu ; mais en entrant il vit le foyer entouré d'un cercle de voyageurs parmi lesquels se trouvaient Joseph Muizen et l'étranger dont il avait pris la place. Le cabriolet fourni par le buraliste les avait conduits par une toute de Iravcrbc plus courte et tous deux étaient arrivés depuis une heure. A la vue du triste état;dans lequel se trouvait son cousin, Muizen se hâta de lui céder sa chaise ; quant au voyageur dépos- sédé à Cernay, il ne put retenir un éclat de rire. « Vraiment, je dois remercier monsieur de m'avoir chassé de l'impériale, dit-il, car sans son usurpation je me trouverais gelé a sa place, au lieu d'être chaudement a la mienne.» Henri était de trop mauvaise humeur pour répondre ; il s'assit devant le feu et tâcha de se réchauffer. Dès qu'il eut repris un peu ses sens, il demanda une chambre et un lit; mais la foire venait de finir a Kaysersberg, et l'au- berge était pleine de gens qui repartaient le lendemain. Joseph et son compagnon, bien qu'ils fussent arrivés plus tôt, n'a- vaient eux-mêmes trouvé qu'une cou- chette a laquelle le premier avait géné- reusement renoncé en faveur du second. Cependant, après beaucoup de questions et de recherches, il se trouva un lit va- cant dans une des chambres de l'hôtelle- rie ; mais elle était occupée par quatre colporteurs qui refusaient d'y recevoir aucun étranger. «Ont -ils loué la chambre pour eux seuls ? demanda Henri . — Nullement, répliqua l'aubergiste. — Ainsi vous avez droit de disposer du lit vacant? — Sans aucun doute. — Alors quelle raison donnent-ils pour refuser un nouveau compagnon de cham- bre? — Ils ne donnent point de raison : tous quatre ont l'air d'assez mauvais drôles, et personne ne se soucie d'avoir de querelle avec eux. » Henri se leva vivement. «C'est une faiblesse, s'écria-t-il. Tour ma part je ne passerai pas une nuil blan- 105 elle, parce qu'il convient a quatre iucoQ- iius d'accaparer le lit de votre auberge : conduisez-moi a leur chambre ; il faudra bien qu'ils entendent raison. — Prends garde, Henri, dit Muizen ; ce sont des gens brutaux et grossiers. — Et ces vices leur donnent le privi- lège de nous faire veiller? demanda ai- grement le Marseillais; non, certes ! je me coucherai malgré eux. >• Il avait repris sa casquette et allait sortir avec l'aubergiste ; mais M. Rosman, qui venait chercher un domestique pour emporter ses bagages, avait entendu les mots échangés entre les deux cousins ; il s'avança vers eux et dit, de son air libre et riant : « Je vous vois en peine d'un gîte pour celte nuit, messieurs... — Je ne le serai pas longtemps, inter- rompit Henri, et il voulut passer outre. — Un moment, reprit M. Rosman ; ces gens vont peut-être répondre a vos raison- nements par des injures, et vous aurez peine à faire reconnaître votre droit; ac- ceptez plutôt un lit chez moi, messieurs; je demeure a quelques pas, je me ferai un plaisir de vous recevoir. « Henri et Joseph s'inclinèrent en remer- ciant, mais sur des tons sensiblement dis- tincts : celui de IMuIzen était reconnais- sant et joyeux; celui de son compagnon, contraint quoique poli. Il n'avait pas oublié que M. Rosman était la cause pre- mière du maigre dîner qu'il avait fait à Cernay. «Monsieur a trop d'obligeance, dit-il en adoucissant sa voix ; mais je ne vou- drais pas lui causer un pareil embarras. Il est bon d'ailleurs que l'on donne une leçon à ces gens et qu'on leur apprenne à respecter les droils des autres voya- geurs, n A ces mots il salua et prit le chemin • Alors il déchira l'enveloppe, ouvrit le testament et lut ce qui suit : « Des quatre héritiers qui peuvent pré- tendre à ma succession, je n'en connais que deux, ma sœur Charlotte Revel et ma nièce Louise Armand ; mais toutes deux n'ont depuis longtemps qu'un même in- térêt comme elles n'ont qu'un même cœur, et ne forment en réalité qu'une seule personne. Je n'ai donc véritablement de ce côté que Louise pour héritière. Ma première intention a été de lui donner tout ce que je possède; mais, parmi mes deux autres neveux, il peut s'en trouver un également digne de tout mon intérêt; reste seulement la difficulté de le distin- guer. « Ne pouvant le faire moi-même, et connaissant l'intelligence et le tact de ma nièce Louise, je m'en remets a son juge- ment, el je déclare prendre pour légataire universel celui de ses deux cousins qu'elle choisira pour mari. «Harver.»» Il y eut, après cette lecture, un assez long silence. Les deux jeunes gens parais- saient embarrassés, et Louise, confuse, te- nait la tète baissée. « Dieu me pardonne ! le docteur a don- né-Pa a ma nièce une tâche difficile ! s'écria madame Charlotte. — Moins que vous ne croyez, ma sœur, dit M. Rosman en riant. Je connaissais depuis longtemps les intentions d'Harver, et j'avais pris en conséquence mes infor- mations; tout ce que j'ai pu apprendre m'a prouvé que, quel que soit le choix de Louise, elle n'a rien a craindre. — Alors que mademoiselle décide, re- prit le notaire en riant; dès qu'il y a sîi- reté, ce n'est plus qu'une affaire d'inspi- ration. — Je m'en rapporterai à ma tantp , murmura la jeune fille en se jetant dans les bras de madame Charlotte. — A moi ! reprit celle-ci. Mais c'est fort embarrassant, ma chère, et je ne sais en vérité... M En prononçant ces mots d'un air incer- tain, son regard avait glissé sur Mulzen ; Henri s'en aperçut. «Ahl votre choix est fait, madame dit-il vivement, et quoi qu'il puisse m'en coûter de regrets, je dois l'approuver. «Mademoiselle, ajouta-t-il en prenant Joseph par la main el en le conduisant jusqu'à la jeune fille, votre tante a bien vu et bien jugé ; mon cousin vaut mieux que moi. — Ce que vous faites prouve le con- traire, dit madame Charlotte attendrie ; mais nous connaissons déjà un peu M. Mulzen, et puis... tenez... vous mé- ritez qu'on vous dise toute la vérité... — Dites! dites! interrompit Fortin. — Eh bien ! sa devise me rassure, tan- dis que la vôtre me fait peur; il promet l'indulgence et vous la justice. Hélas î cher monsieur, la justice peut suffire aux anges , mais pour les hommes il faut la charité ! — Peut-être avez - vous raison , ma- dame, dit Henri pensif; oui, depuis hier les (ails semblent s'être succédé a des- sein pour me donner une leçon. La ri- goureuse défense de mon droit a toujours tourné contre moi, tandis que la bien- veillance de mon cousin a toujours tourné a son profit. Joseph avait raison ; sa devise 108 vaut mieux »jue la mieuue, car elle est 1 Aimez votre prochain comme vous- plus près de la loi de Dieu. Le Christ n'a même. » pas dil :A chacun son droit, mais bien : | Emile Souvesthe. INSTRUCTION POÉSIE LES !\IITS D'HIVER. L'hiver prêt a quitter nos campagnes glacées Poursuit encor les bois de son souffle vengeur ; Il cojirbe avec effort leuis cimes balancées... Que le ciel soit en aide au pauvre voyageur ! Amis, entendez-vous sur les vitres tremblantes Passer les bruits du soir qui font rêver le cœur : On dirait (juelquefois des voix sourdes et lentes, Mélange merveilleux de plainte et de douceur. Or, auprès du foyer, racontez-nous, ma mère, Les magiques récits qui me charmaient enfant; Dites l'heureux follet, ami de la chaumière. Qui, dans l'âlre fumeux, se glisse avec le vent; Et ces brigands hardis qu'un bois sombre recèle, Quand le voyageur pâle, au milieu du chemin, Voit tout à coup le fer qui dans l'ombre étincelle, S'arrête, et sur sou cœur pose en tremblant la main. Que j'aime les récits de nos siècles antiques; Un chevalier s'armant contre un lyran jaloux, Et la dame à travers les grillages gothiques Le cherchant dans les bois d'un regard triste et doux ! Sur lu rive des mers j'aime une fée errante ; J'aime sa douce image auprès des flols calmés, 100 Et la Idise niriée a sa voix mnrniiiranle, El la lune éclairant ses cheveux embaumés. Plus loin, levant au ciel son faîte centenaire, Le château féodal s'offre avec majesté : A voir son front tranquille et couronné de lierre, On dirait, sur la rive, un géant enchaîné. Là, souvent vers le soir, sur le balcon penchée, Une jeune beauté s'assied avec lenteur : Elle aperçoit au loin la barque tant cherchée, Et son voile en tombant dérobe sa rougeur. Souvenirs du passé, que vous avez de charmes ! Touché par vous, le barde y puise ses concerts; Quelquefois, je le sais, vous excitez des larmes, Mais ces pleurs d'un moment sont doux plutôt qu'amers ! Heureux qui peut, le soir, dans sa cabane sombre, Ecouter ces récits a l'heure où tout s'endort. Quand la profonde nuit rembrunit de son ombre Les nuages chassés par les souffles du nord ! Edouard Turquetv. HISTOIRE. SA\CTIO!yi DES LOIS E\ WfiLETERRE. Curiosités historiques. Un reste assez curieux des usages féo- daux dans la Grande-Bretagne, c'est la manière dont la reine donne sa sanction aux bills qui ont été adoptés par les deux chambres du parlement. Le récit de cette singulière cérémonie pourra en faire pren- dre une assez juste idée. La reine, la t«*te ceinte du bandeau royal, portant le manteau d'hermine, en- tourée des grands officiers de la couronna, siège sur un trône élevé à l'extrémité de la chambre des lords. A la barre, en face du trône, le président de la chambre des communes, en grand costume et accom- pagné des membres de la même assem- blée, attend la déclaration de la volonté 110 royale exprimée par l'organe du clerc du parlement. Celui-ci, en perruque el en simarre, est debout au bureau établi a égale distance de la reine et du président des communes. Les lords sont assis sur des banquettes dressées a droite et a gau- che depuis la barre jusqu'au pied du liùne. La scène ainsi disposée, l'un des clercs assis au bureau fait lecture du bill pour lequel la sanction royale est récla- mée. La reine tourne les yeux vers le pre- mier clerc du parlement et donne sa sanction d'un signe de tête. Le clerc ré- pond par un profond salut, les bras pen- dants et tombants presque jusqu'à terre ; puis, se relevant, il se retourne vers le président des communes, et, d'un ton qui contraste étrangement avec l'humble sa- lut qu'il vient de faire, il dit en français : La reine le veut 1 Cela fait, l'intermédiaire entre la reine et les loyales communes se retourne vers la reine et s'incline aussi profondément que la première fois, et la loi est sanc- tionnée par un nouveau sione de tète de la reine. Ln autre clerc donne lecture du titre d'un nouveau bill ; le royal signe de tête manifeste une seconde fois la sanction de la reine ; les révérences du premier clerc recommencent, puis viennent la brusque déclaration au président des communes, la seconde révérence , enfin le second signe de tête de la reine, et ainsi de même, et toujours de même, jusqu'à ce que les bills à l'ordre du jour aient été sanction- nés. Lorsque la sanction royale a pour objet la prorogation du parlement, cette céré- monie pompeuse est animée et embellie par la présence d'un grand nombre de femmes en brillante toilette ; on leur ac- corde, dans cette solennité, une partie des places réservées aux pairs du royaume. C'est alors que du haut de la galerie qui domine la chambre entière, on jouit d'un coup d'œil magnifique autant qu'impo- sant. LITTÉRATURE. DER HANDSCHl'H. enz*Hi.uMG. Vor seinem Lôwengarten Das Kampfspiel zu erwarten Sass Kônig Franz, Lud um inli die Grossen der Krone, Und rings auf hohem Balkone nie Damen in shônem Kran/. Und wie er wiukt mil dem Finger, Auf tluit sicli der vveite Zvvinger, lud liinein mil bedarhtigem SchritI LE GANT. Entouré de ses grands dignitaires , le roi François attendait, dans le champ- clos de sa ménagerie, le combat des bêtes féroces. Près de lui, sur des balcons éle- vés, les dames formaient un cercle bril- lant. Au signal donné par la main royale, s'ouvre la vaste enceinte. Un lion s'avance u pas lents, jette autour de lui des regards il I in l.owp (rill. lad sieht sich sUimni Hings um, Mit langera Gâhnen, Und schûttelt die Glieder, Lud legt sich nieder. Und der Kônig winkt wieder, Da ôffnet sich behend Ein zweites Thor, Daraus rennt Mit wildem Sprunge Ein Tiger hervor. Wie der den Lôwen erschaul, Brûllt er laut, Schiagt mit dem Schweif Einen furchtbaren Reif Und recket die Zunge, Und im Kreise scheu Umgeht er den Leu Grimmig schnurrend ; Drauf streckt er sich murrend Zur Seite nieder. Und der KÔnig winkt wieder. Da speit das doppelt geôffnete Haus Zwei Leoparden auf einmal ans, Die sturzen mit muthiger Kampfbegier Auf dasTigerthier; Daspackt sie mit seinen grimmigen Tatzen, Und der Leu mit Gebrûll Richlet sich auf, da wird'sstill, Und herum im Kreis, Von Mordsucht heiss, Uagern sich die grâulichenKalzen. Da fâllt von des Altan's Rand Ein Handschuh von schoner Hand Zwischen den Tiger und den Leu'n Milieu hincin. Und zu Rilter Delorges spottender Weis' Wendet sich Frâulein Kunigund : « flerr Ritter, isl Eure Lieb so heiss, " \V ie IJir mir's schowrl zu jeder Stuud' paisible», exhale un long bâillemenl, se- coue sa noble crinière, étire ses membres, et se couche Le roi fait un nouveau signe : aussitôt s'ouvre une seconde porte, d'où s'élance un tigre bondissant. A l'aspect du liou, il rugit avec force, les battements de sa queue tracent un cercle formidable, sa langue est pendante, son allure sournoise et furieuse, tandis qu'il tourne de loin autour du lion, ronflant avec rage ; puis, tout en grondant, il s'étend sur le flanc. Le roi fait encore un signe : les doubles portes vomissent à la fois deux léopards, qui se précipitent sur le tigre avec un courage-forcené. Celui-ci les repousse de ses puissantes griffes. Le lion se lève, ei son rugissement est suivi d'un profond silence. Altérés de carnage, les terribles félis se posent à l'entour du lion. A cet instant , une belle main laisse tomber son gant du haut du balcon, en- tre le lion et le tigre. La charmante Sidonie. s'adressani an brave Roger, lui dit d'un ton railleur ; « Chevalier , si voire amour pour nioi « est aussi ardenl que vous me le jur«»/ a Ii2 « Ei, sn lifiti mil lîoii llamlsclmh niif ! » l'iid (lor Ritier ini «^clinollpm T.aiif Steigt hinab in den furchtbar'n Zwlnger Mit feslein Schrille, l nd ans der Liigeheuer Mitte ÎVimmt er den Handschnli mit kecken Finger. Und mit Erstauuen und mit Grauen Sehen's die Ritter und Edelfrauen Ind gelassen bringt er den Handschub zurûck. Da schallt ihm sein Lob ans jedem Mnnde, Aber mit zartiichem Liebesblick — Er verbeisst ibm sein nahes Gluck — Empfângt ihn Fraiilein Kunigunde. Ind der Ritter sich tief verbeugend spricbt : « Den Dank, Dame, begehr' ich nicbt, ♦> Lnd verl;isst sie zur selben Stunde. Schiller. '• lonle lipure. voyon-^, nllfz ramasser mon «gani ! '» Prompt comme l'éclair, le cbevalier s'élance dans l'effroyable arène. D'un pas assuré il s'approche des deux monstres, entre lesquels sa main hardie va ramasser le gant. Les seigneurs, les nobles dames, saisis d'épouvante , le suivent des yeux avec anxiété, et il revient, toujours calme, rapporter le gant. Ses louanges retentis- sent de toute part; Sidonie l'accueille avec un tendre regard d'amour, présage assuré de son prochain bonheur. Mais, en s'inclinant profondément, Roger lui dit : "Je renonce, madame, a votre grati- «< tnde. " Puis il la quitte sans retour. M™* Elisabeth Leclkre. BEAUX-ARTS. PREMIÈRE PROMEMDE M SALO\ DE 1847, COUP D'OEIL GÉNÉRAL. Point de préambule; les perles s'ou- vrent, la iûiile se précipite et nous en- traîne ; nous voilà porté h l'entrée de cette galerie immense toute resplendissante d'or et de lumière, llàlons-nous de re- cueillir nos impressions et nos souvenirs, car nous n'uvons que quelques heures pour passer en revue plus de deux jnille lableaux, statues, dessins et gravures, pour jeter un renard rapide sur ces q\ielques j millions de personnages de tous les temps, de Ions les lieux, de tous les âges, de toutes les conditions, de toutes les cou- leurs; pour leur demander ce qu'ils sont ou ce qu'ils veulent être, pour les toiser, les inspecter et les reconnaître, si c'est possible; pour les saluer d'un gra- cieux sourire ou d'un regard dédaigneux, d'un compliment ou d'une épigramme. C'est a la fois un cours d'anatomie et de 11 (jerepeclive, «le géographie et d'histoirr?, de morale et de physiologie même, au besoiu, qu'il nous faut faire, car nous avons la sous les yeux la plus belle, la plus bizarre, la plus émouvaute collection d'illuslralions de tous les siècles, d'évé- nements de toutes les sortes, de romans et d'histoires de tous les genres, a partir de la création du monde jusqu'à l'an de grâce ^847. Plaçons- nous, par exemple, dirons- nous à nos jeunes lectrices, au milieu du salon carré, et tâchons d'embrasser dun coup d'œil tous les personnages, tous les sujets qui apparaissent autour de nous; c'est la macédoine la plus fantastique qu'il soit possible d'imaginer. Nous allons es- sayer d'en donner un aperçu. Vis-a-vis cette grande et magnifique pase d'histoire aucienne, tracée par Cou- lure, et qui nous montre les mœurs des liomains du temps de la décadence, alors que. plus cruel que la guerre, le vice s'est abattu sur Rome, et venge l'univers vaincu, ainsi que le dit Juvénal, voici cette autre grande page d'histoire con- temporaine que Heim a reproduite avec t;int de vérité, l'imposante assemblée du Champ de Mai, présidée par le moderne César, criant aux cinquante mille soldats, aux vingt mille gardes nationaux qui dé- filent devant lui : « Soldats de la garde nationale de l'empire, soldats des troupes de terre et de mer, je vous confie l'aigle impériale aux couleurs nationales ; vous jurez qu'elle sera toujours votre signe de ralliement! Vous le jurez!... « Puis tout a coup la scène change : Leh- mann nous transporte en Italie sur le ro- cher dit il Sasso di Papa, au moment où le grand Sixte V, au milieu de sa cour et d'une foule immense, bénit les Marais- Pontins et voit les brigands, habitants de ces lieux sauvages, déposer leurs armes et leurs trésors a ses pieds, et lui deman- der grâce en pleurant. Des Etats poutifioaux, nou'. voici en un clin d'œil parvenus aux confins du nou- veau monde ; les vaisseaux de Jacques Cartier, de Saint-;\Ialo, si bien équipés par Gudin, remontent le fleuve Saint-Laurent, et vont montrer aux Français la route du Canada. Puis, au même instant, nous as- sistons avec Hesse, en 1379, au triomphe de Vitlore Pisani, le commandant des flottes vénitiennes, que le peuple vient d'arracher de sa prison et qui répond, aux cris de vive Pisani: « De Trais Vé- nitiens ne doivent crier que vive saint Marc ! » Mais là, à l'autre coin du salon, on crie : Vive François l"l car Delorme nous représente le restaurateur des let- tres au moment où il fonde en H 31 7, sur le terrain de l'hôtel de Nesle, le Collège royal, appelé alors le Collège des trois langues, que dirigea plus tard le savant Erasme, et qui devait devenir le berceau de l'Académie française. En face du res- taurateur des lettres au siècle de la renaissance, apparaît le guerrier législa- teur de l'empire ressuscité par Hippolyte Flandrin; debout sur son trône, le mo- narque tient à la main sou plus beau litre de gloire, le Code Napoléon. Quelle est cette femme, que Devèria fait mourir auprès du grand empereur';' C'est Jeanne Seymour expirant le lende- main de la naissance d'Edouard VI, en je- tant un dernier regard sur sou enfant. Et ces trois personnages, que le pinceau fan- tastique de Papety fait apparaître tout à coup? c'est une allégorie éloquente, c'est le passé, le présent et /'ateniV personnifiés. Et cet admirable martyr de la foi en- touré de pauvres et d'infirmes? c'est le grand saint Laurent, que Brisset a fait revivre, et qui, les bras tendus vers ces malheureux, répond au gouverneur Valé- rius, chargé de réclamer les richesses du fulie chrétien : '■ Voici les trésor.^ de no- tre église ! •> 8 114 Le sainl pontife que Duv al -Le camus fils a représenté imposant les mains sur la tête de celte jeune fille, c'est saint Ger- main, évêque d'Auxerre , consacrant a Dieu sainte Geneviève, et prédisant au peuple sa sainteté future. Puis des portraits de vingt personnages illustres se trouvent tout près de ces grandes pages d'histoire : c'est le roi Louis- Philippe s'avançantà cheval, entouré des princes ses enfants; c'est son hôte Ibra- him-Pacha ; puis des généraux, des ma- gistrats, des femmes charmantes de tous les pays. Maintenant, si nous quittons le salon d'honneur pour nous aventurer dans l'im- mense galerie qui lui fait suite, c'est bien une autre fascination , sur ma parole ! C'est la vallée de Josaphat des exposants, soumis au jugement, non pas de Dieu, mais des hommes; là règne l'égalité la plus absolue; les débutants s'installent près des grands maîtres, des noms totale- ment inconnus figurent auprès de ceux des académiciens célèbres : c'est un pêle- mêle très curieux à voir, mais fort embar- rassant a décrire. Pourtant, au milieu de cette foule, de belles pages historiques , d'admirables figures, de délicieux paysages viennent trapper vos regards. Deux tableaux sur- tout, placés à droite, à l'entrée de la ga- lerie, font événement; ce sont les deux Judith d'Horace Vernet et de Ziegler. Il est curieux de comparer le même sujet traité par ces deux grands maîtres; en attendant le jugement du public et pour ne parler ici que de nos propres impres- sions, nous dirons que la Judith de Vernet est la femme forte de l'Écriture, et celle de Ziegler la chrétienne inspirée des pre- miers temps du christianisme ; l'une est la créature sublime, l'autre l'ange exter- minateur; il y a plus d'énergie, plus de passion chez la première, il y a plus d'ab- négation, plus de foi chez la seconde ; la Judith de Vernet sera adoptée peul-êln^ de préférence par les hommes ; la Judith de Ziegler aura les sympathies de toutes les femmes. Mais j'oublie, en parlant des deux Ju- dith, les deux mille autres tableaux qu'il nous reste a voir. Heureusement nous avons deux grands mois pour jouir de ces richesses, et nous pourrons a loisir nous arrêter devant les belles batailles de Bel- langer, les admirables portraits de Du- buffe, deChampmartin, de Lehmann, les marines de Garnerey, les intérieurs char- mants de Biard, de Decaisne, les remar- quables pages historiques signées de Scho- pin, de Vinchon, d'Eugène Delacroix, de Robert Fleury, de Roqueplan et de tant d'autres maîtres; car. malgré l'absence regrettable de bien des noms célèbres, nous retrouvons encore en grand nombre des noms aimés du public, et que nous dirons à nos jeunes lectrices en examinant en détail ce que nous indiquons seule- ment ici. Nous parlerons aussi de la sculp- ture et de la gravure, qui occupent une place remarquable dans cette exposition. En résumé, l'ensemble du salon de -1 847 est satisfaisant; si les œuvres grandioses, saisissantes, émouvantes, sont rares, les beaux et bons tableaux sont nombreux ; les grands maîtressoutiennent leur vieille réputation, et leurs élèves donnent plus que des espérances. Il est quelques noms inconnus aujourd'hui, qui demain seront proclamés par la renommée; la province surtout se fait jour, et l'on reconnaît enfin que l'on peut produire du bon et du beau autre part qu'à Paris. Mais il est un fait remarquable à con- stater dans ce journal, c'est que le nom- bre des femmes artistes qui figurent parmi les exposants est de près de cent qua- rante ! Toutes ne se sont pas bornées à l'étude des portraits, des paysages ou des tleurs; plusieurs sont entrées avec un vé- ritable talent, dansledomaine historique : 115 on remarque que les demoiselles soii,t en grande majorité ; nos jeunes lectrices s'en réjouiront sans nul doute, et seront cu- rieuses de connaître tous ces noms et tous ces ouvrages. Nous consacrerons aux œu- vres des femmes artistes une partie de notre procliain article; c'est au Journal des Jeunes Personnes qu'il appartient de proclamer les succès obtenus par les fem- mes dans les sciences, dans les lettres et dans les arts. Edmond de Luz. VOYAGES. LA SEMAI\E SAINTE ET LES FÊTES DE PAQIES A ROME. avril iSM>. Aujourd'hui, chère amie, j'ai vu com- mencer les cérémonies de la semaine sainte par la grande solennité des Ra- meaux. En arrivant a Saint-Pierre, je me suis arrêtée a l'entrée du majestueux portique qui précède l'église, pour voir passer la procession dont les chants se faisaient en- tendre et dont le défilé est l'un des plus somptueux spectacles que l'on puisse se représenter. La grande porte du milieu \ qui ne s'ouvre que pour le cortège du pape, laissait apercevoir la belle perspec- tive du temple et la longue suite d'ecclé- siastiques de tous les rangs qui précé- daient le trône portatif du saint-père. Là, (pioique les prêtres attachés a Saint-Pierre lussent seuls joints aux très hauts digni- taires de l'Église; là, dis-je, j'ai enfin compris jusqu'où vont le nombre, la ma- gnificence et l'éclat du clergé de Rome. Cl) Il y a cinq portes, placées l'une près de Tautre, «lans la façade de Saint-Pierre. La cinquième à droite est celle qu'on appelle la l'orte Sainte : elle est murée on temps ordinaire, et ne s'ouvre qu'à l'époque d'un jubilé; le pape en commence alors la démolition dans la cérémonie d'ouverture. La procession prenait à droite en sortant, faisait le tour entier de cet immense, de ce riche portique qui serait à lui seul un très beau monument; et pourtant, quoi- qu'ils marchassent sur plusieurs rangs, les premiers ecclésiastiques qui la com- posaient avaient passé la porte de rentrée avant que le pape eût franchi, pour sortir, le seuil de la basilique. Les évêques, les cardinaux, avaient des vêtements d'une inexprimable richesse : tous portaient des aubes du plus grand prix, des mitres blanches brodées d'o'r, bordées d'or, re- couvertes d'or; tous étaient entourés d'une auréole de luxe dont il serait difficile de se faire une juste idée ailleurs que dans les églises d'Italie. Les cardinaux étaient presque tous fort âgés, et par leur réu- nion formaient un coup d'œil imposant. Comme toujours, plusieurs ecclésiasti- ques accompagnaient chacun d'eux , et comme toujours encore leur long manteau était soutenu par un personnage qui les suivait à quelques pas. Le pape était porté sur la sedia gestatoria^ par huit servi- (1) Siège portatif, leinVic dont je parlais dans ma (Ifrnièrf leitrp. 110 tours vêliis (le damas rouge. Ses orne- menls disparaissaient sous l'or, sa tiare sous les pierreries, ses doigts sous des bagues d'une extrême richesse; mais son maintien ne cessait pas d'être humble et plein de ferveur ; sa main bénissait tou- jours avec bienveillance et charité la foule qui s'agenouillait au loin sur son passage. Il m'a paru malade ou très souffrant : sa vénérable physionomie était visiblement altérée^. Tous les membres de ce nombreux et magnifique cortège portaient a la main, au lieu de rameaux verts, de longues tiges flexibles ornées, avec beaucoup de soin et de recherches, des feuilles d'une espèce de palmier qui croît aux environs de Gênes, et qu'on appelle palmier doré, sans doute à cause de la couleur jaune de ses feuilles. Le travail de ces palmes, exécuté par des religieuses camaldules, prouve une grande patience ; mais cela ne ressemble nullement a des branches de palmier : pour n'altérer en rien l'esprit de la fête, je préférerais un feuillage na- turel. Les flabelli, dont je vous parlais dans ma dernière lettre , étaient aujour- d'hui remplacés par deux de ces tiges (|U! avaient au moins huit ou dix pieds de | hauteur. Le privilège de fournir les rameaux de Saint-Pierre appartient depuis 1586 a la même famille, et remonte a un fait géné- ralement connu. Vous vous rappelez, ma bonne amie, que lorsque le pape Sixte-Quint fit trans- porter sur la place Saint-Pierre l'obé- lisque qui l'orne aujourd'hui, et qui était auparavant dans le cirque de Néron et de Caligula, près du lieu où s'élève la sacris- tie de la basilique, les machines dressées par l'architecte Fontana se trouvèrent un moment trop faibles pour placer dans la (1) Je vous prie de remarquer, par les dates, que dans ces lettres on parle toujours de GréRoire \vl, qui mourut à la fin du mois suivant ligne perpendiculaire l'énorme monolithe qu'on voulait soulever : ces machines étaient pourtant mises en mouvement par quarante grues, cent quarante chevaux et huit cents ouvriers ! Vous n'avez pas ou- blié non plus que, malgré la peine de mort dont on avait menacé quiconque proférerait dans la foule un mot qui pût déranger les travailleurs ou se mêler aux ordres qu'ils recevaient, un jeune marin, voyant les cordes prêtes a se rompre et comprenant l'imminence du danger, s'é- cria tout haut : « De l'eau aux cordes ! . . .» En effet, les cordes mouillées s'allongè- rent d'abord , mais en séchant elles se tendirent plus fortement et attirèrent sur la base qui lui était préparée l'obélisque égyptien qui vit les fêtes cruelles du pa- ganisme et que surmonte maintenant une croix. Comme on le pense bien, ce jeune homme, dont le nom était Bresca, loin d'être puni, fut conduit au pontifo qui lui demanda ce qu'il désirait en récom- pense de sou bon conseil ; il sollicita pour lui et ses successeurs le droit exclusif de fournir les palmes de la basilique vati- cane. Sa demande lui fut accordée, et sa famille jouit encore de ce privilège, fort lucratif, m'a-t-on assuré. En entrant avec moi dans l'église, veuillez vous rappeler, chère amie, ce que je vous disais, il y a peu de jours, sur les arrangements qui se font a Sainl- Pierre lorsqu'on y célèbre quelque grande fête ; veuillez aussi vous représenter l'é- difice sous la forme d'une croix latine dont la base est à l'orient, le sommet à l'ouest et les de\)x bras, l'un au nord, l'autre au sud. La magnifique coupole de Michel-Ange couronne l'embranchement j de la croix; au-dessous de celte cou- j pôle, prodige incomparable qu'on ne se I lasse jamais de contempler, sélève le ri- j che autel appelé la Confession, parce qu'il est placé sur le tombeau des martyrs on ronfesaeurs saint Pierre et saint Paul. 117 L'oltice (lu diiHHijclie des Hameaux cL des plus graudes fêles de l'aiiuée se célèbre entre cet autel et le sommet de la croix, c'est-a-dire dans la partie qui forme le fond ou le dernier plan de l'église. Celte partie, qui n'est cependant qu'une très petite fraction de la basilique, forme en- core une immense enceinte. Le trône pontifical la domine et s'élève a l'extré- mité de l'église sous le grand monument appelé la chaire de saint Pierre. Des deux côtés de ce trône sont les places des cardinaux, des grands dignitaires ecclé- siastiques, des membres jju clergé de Saint-Pierre, elc. Dans le même espace sont encore deux tribunes, l'une pour les princes de maison royale qui se trouvent a Rome, l'autre, fort grande, pour le corps diplomatique; et plus bas, sous la coupole, l'entrée du bras septentrional de la croix que forme l'édifice est fermée par une immense estrade de huit ou dix rangs de hauteur, exclusivement réservée aux femmes qui sont munies de billets. Ces places sont presque toutes occupées par des dames étrangères a Rome. A part l'italien, qu'on entendait très peu, pres- que toutes les langues de l'Europe réson- naient a mes oreilles : l'allemand, le po- lonais, le russe même, l'anglais qui était, ce me semble, la langue de la majorité, et le français qui était, comme toujours, la langue de tous. Pour être admise sur cette estrade, les femmes doivent porter un costume de rigueur indiqué sur le billet : il consiste en une toilette noire et on un voile, noir aussi, posé sur les che- veux ou sur un bonnet. Cette toilette peu brillante, mais qui n'exclut pas toute élé- gance, est en harmonie, par sa sévérité, avec le grand stvle de Saint-Pierre. Le dimanche des Rameaux, la messe se dit h l'autel de la Confession, vis-a-vis le trône du pape qui, ce jour-lh, n'oflicic point. C'est un cardinal délégué qui dit la messe, car nul ne peut célébrera la Con- fession de Saint-Pierre sans y être , et à chaque fois, formellement autorisé par le saint-père. Après la messe, il y a une promulgation d'indulgences, puis le pape sort de l'église précédé de son magnifique cortège qui l'accompagne jusqu'à l'esca- lier du Vatican. 8 avril, mercredi de la semaine sainte. — Je viens d'assister aux premières ténèbres ' de Saint-Pierre. Le chant élait magnifique; en particulier les lamentations de Jéré- mie, chantées a une seule voix, sont d'un admirable effet. Cette musique, exprimant si bien l'affliction et le malheur, est d'Al- legri. Deux ou trois fois le mot Jérusalem a été prononcé avec les inflexions les plus douloureuses et les plus touchantes qu'il me semble possible de donner a la voix humaine. L'office a été terminé par le beau Miserere du même compositeur ; on le chante, ainsi que les Lamentations, sans accompagnements d'instruments. Vous sa- vez, chère amie, que pendant longtemps il a été défendu, sous peine d'excommu- nication, de prendre copie de ce Miserere qui ne se chantait alors qu'a la chapelle pontificale. 9 avril, jeudi saint. — Ce jour, l'office du matin a eu lieu dans les chapelles in- térieures du palais du Vatican. La messe se dit a la chapelle Sixiine (de Sixte IV, qui l'a fondée) . chapelle rendue si il- lustre par la fresque- du Jugement der- nier de Michel-Ange. Après la messe, le pape, les cardinaux, toute l'assistance, se rendent en procession à la chapelle Pau- line (de Paul III qui la fit bâtir et décorer) ; (1) Od sait que le norade lénebresi elo donné à cet oflice parce que, primilivement, il se chantait dans la nuit; c'est ce qu'on appelle matines en tout autre temps que pendant la semaine sainte. On dit racme '• « Les matines de ténèbres. » (2) Nous rappellerons à nos lectrices l'étymologie du mol fresque. En italien on dit : dipingere a fresco. littéralement p indre. a /^raij, c'est-à-dire sur une surface fraîchement enduite ; de lu viennent notre substantif fresque et notre cupression ]Kindrc fi fresque. U8 là avait été préparé le loûibeau ou saint sépulcre. Cette chapelle possède aussi des fresques du grand Buonarotti; malheu- reusement les flambeaux du sépulcre de la semaine sainte les ont beaucoup en- dommagées. Grégoire XVI a fait, autant que possible, réparer un si regrettable accident. Après ces offices, le pape donne une première bénédiction du haut de la loggia ou balcon de Saint-Pierre. On le porte en- suite dans la basilique où a lieu, dans une enceinte disposée à cet effet, la cérémo- nie appelée eu italien îa lavanda et dans laquelle le pontife, rappelant un souvenir de sainte et sublime humilité, lave les pieds de treize prêtres qui représentent les apôtres de Galilée. Ces prêtres, qui peuvent appartenir à diverses nations, puisque plusieurs ambassadeurs ont le droit d'en désigner un certain nombre, portent de grandes robes drapées et sont entièrement vêtus de blauc. lis s'asseyent sur une estrade élevée où on les déchausse ; puis le pape, descendant de son trône, se dépouille des ornements pontificaux, et vient leur laver un pied qu'il baise après s'être agenouillé. Eu quittant chacun d'eux, il leur remet un bouquet de fleurs et deux médailles commémoratives de la cérémonie qui vient d'avoir lieu. Cet acte si beau, si toucbant en lui-même, est en- touré d'un appareil magnifique, contraste frappant avec les souvenirs qu il rappelle. On ne voit que vases d'or ou de vermeil autour du pontife agenouillé; mais lui, saint et pieux vieillard, se courbait avec un air de si douce bonté, qu'on oubliait facilement les choses qui n'étaient qu'ac- cessoires dans cette belle cérémonie. Après la lavanda, les apôtres se rendent au palais du Vatican où ils prennent place à une table dressée dans l'une des galeries qui portent le nom de loges, et qui sont si justement célèbres par les belles fres- ques que Raphaël et les grands artistes de son école y peignirent. Des cardinaux portent les plats devant le pape ; il en sert quelques-uns aux prêlres-apôtres, il leur verse aussi a boire, cause quelque temps avec eux, puis se retire après leur avoir donné sa bénédiction. Le soir il y a encore eu ténèbres à Saint- Pierre. Les Lamentations et le Mise- rere étaient de Palestrina : comme le premier jour, j'ai trouvé ce chant admi- rablement beau. Je craindrais de me répéter, ma bonne amie, en m'appesantissant sur les offices du vendredi «t du samedi saint : pour le premier de ces jours ce sont encore des ténèbres fort belles; pour le second, une grand'messe a la chapelle Sixtine, puis le soir un salut illuminé et fort pompeux dans la même chapelle. 11 faudrait vous écrire un volume pour vous indiquer seu- lement les diverses dévotions qui se pra- tiquent a Rome durant des jours où cette ville offre un aspect qu'aucune autre ne peut présenter. J'abrège donc pour ar- river au plus grand, au plus solennel do ces jours, a celui qui lait succéder les chants de la joie aux accents de la tris- tesse et de la douleur. 1 2 avril, dimanche de Pâques. — Comme vous le pensez bien, chère amie, j'étais de bonne heure à Saint-Pierre où ont lieu les offices de ce grand jour. Le pape célè- bre la messe, et son entrée dans la basi- lique est une magnifique marche triom- phale. On déploie dans toute cette céré- monie un luxe prodigieux, inouï : sur l'autel de la Confession . où le pape officiait, on voyait une croix et des can- délabres d'or, ouvrage très précieux de Benvenuto Cellini ; tous les vases sacrés étaient d'une richesse inexprimable, et plusieurs tiares posées sur l'autel resplen- dissaient de l'éclat des pierres les plus rares. Après la messe, je me suis rendue soii^ la colonnade pour assister à la bénédicliou 119 soleuuelle que le pape duuue tous les ans a pareil jour du haut de la loge de Saiut- Pierre. Une grande multitude couvrait la place, mais j'avoue que je m'étais atten- due à un concours d'assistants beaucoup plus considérable. Est-ce parce qu'on m'en avait parlé comme d'une chose pro- digieuse; est-ce parce que je connais les foules de Paris, ou bien encore serait-ce parce que tout s'efface sur la place Saint- Pierre?... Peut-être pour ces trois motifs. Lorsque le pape , toujours placé sur la sedia gestatoria, a paru au balcon, la généralité de la foule s'est découverte et agenouillée. Alors le vénérable vieillard a prononcé une prière par laquelle il im- plorait la miséricorde divine pour la foule assemblée (il est bien entendu que je li- sais celte prière : la voix du pontife n'ar- rivait pas jusqu'aux assistants); puis il s'est levé, et par un mouvement simple et beau , en étendant les bras vers la place, il a béni au nom des trois personnes de la Trinité. Après être resté quelques instants tourné vers la multitude, lorsque le canon du château Saint-Ange s'est fait entendre et qu'a ce signal toutes les cloches de Rome ont retenti, le saint-père a de nou- veau étendu les bras, les a rejoints sur sa poitrine, puis a disparu après avoir pro- mulgué une indulgence plénière dont la bulle a été jetée sur la place. Deux co- pies, l'une en latin, l'autre en italien, sont ainsi tombées au milieu de la foule qui les a accueillies par des cris de joie ; chacun faisait de grands efforts pour les recevoir au moment ou elles atteindraient le sol '. Le soir on illumine la basilique et le dôme de Saint-Pierre. Il faut avoir vu l'é- tendue de l'édifice pour comprendre ce (1) Dans des récits de celte céiéraonie.j'ai lu et j'ai entendu dire que ce jour-là le sainl-père donne sa bé- nédiciion ù la ville et au monde iurbiel Drbv.Ce. mot est fort beau, mais rien ne le justiûe. La formule de la t>^nédiction, comme la bulle, m; moniioniie que lesa::^^@, TRAVAIX A L'AIGUILLE. Fichus. — Tablier. —Bonnets. — Canezou. —Col. — Manchelle. — Bourse algérienne.— Sac en veloars.— Guimpe, broderie, façon de point d'Angleterre. — Boutonnières.— Dessin de broderie en soulache pour robe. — Musique .— Économie domestique, gelée au goémon. . Je savais bien que mon Adèle, qui tou- jours se soumet aux lois de la bienséance, devinerait facilement la jolie charade que je lui ai envoyée. ïu sauras, chère amie, que mon oncle en a dautres en por- tefeuille, du même genre et du même au- teur, sans compter des énigmes et des logogriphes, quisonf, pour la plupart, de petits poëmes. Le portefeuille s'ouvrira de temps en temps, pour peu que tu le dé- sires. Eugène est veuu avant-hier ; il était dans des enchantements inexprimables d'un bal donné l'autre semaine par le gé- néral Ventura, bal auquel il avait eu le bonheur de se trouver invité par l'entre- mise dun de ses amis. Comme le général Âllard, le général Ventura, Italien de naissance, a obtenu les bonnes grâces du souverain de Lahore, Kundget-Sing. De ces bonnes grâces est résultée pour lui une fortune telle, que mademoiselle Ventura recevra en dot dix- huit millions; c'est convenable, n'est-ce pas? Maintenant, ouvre les oreilles, les yeux; regarde et écoute. Mais d'abord lu sauras que le général Ventura est venu se fixer à Paris, la seule ville du monde où un millionnaire puisse vivre en roi sans être roi. L'escalier, à partir du péristyle jus- qu'au premier étage, était entièrement recouvert de peaux de tigres; il y avait partout des fleurs a profusion, fleurs ma- gnifiques et fournies par le jardin d'hi- ver. Des deux premiers salons tendus en damas de soie jaune encadré d'or, on pas- sait dans deux vastes salons bleu et argent, puis, de la, dans la salle de bal. Au fond de celle-ci, sur une gaze en soie de Chine, ^'une transparence aérienne, se trou- vaient peints de ces oiseaux brillants, aux couleurs vives et chatoyantes, que sait seul produire le pinceau des artistes chi- nois ; et comme, dans cette partie, la salle de bal était éclairée par des lumières qu'on ne voyait point et qui avaient été disposées au delà de la gaze, ces char- mants oiseaux avaient l'air de voltiger eu toute liberté au milieu des arbustes fleuris et enbaumés qui formaient le fond du ta- bleau. Eugène nous a dit que l'effet pro- duit était réellement magique. Il a suivi les curieux, et surtout les cu- rieuses, dans l'appartement particulier de mademoiselle Ventura, livré, comme tou- tes les autres pièces, a l'admiration des convives. Figure-toi, chère amie, des ten- tures en soie rose toute recouvertes de point d'Angleterre, et les rideaux du lit et des fenêtres ayant pour garniture des den- telles de près de seize cent, de haut; Ggure- toi, en outre, l'ameublement le plus riche, le plus élégant, le plus coquet, et tout ce que les arts de l'Asie et de l'Eiu^ope peu- vent réunir de brillanles inutilités dans l'appartement d'une jeune tille qui n a 124 qu'a preudic la peiuo d'avoir des fan- taisies. Chevet, chargé du soin du souper et de garnir les buffets, avait reçu l'ordre d'al- ler au devant de tous les désirs possibles en fait de gastronomie , et je t'assure qu'Eugène a dû rendre plus d'une fois hommage îi cet homme habile, que tant de souverains ont honoré de leurs faveurs ; car il a parlé du souper, commencé à mi- nuit et terminé a cinq heures du matin seulement, en connaisseur consommé. Je te fais grâce des pierreries, des plumes, des toilettes éblouissantes. Ce qui ma cha- grinée, c'est que mademoiselle Ventura, qui a quatorze ans et qui est grande, bien faite, mais point jolie, était mise a la der- nière mode de Paris, et non point de La- hore. Je n'osais pas trop montrer jusqu'à quel point le récit d'Eugène m'intéressait; car mon oncle avait l'air très sérieux, et je me rappelais ce qu'il nous avait lu le matin de la misère dans la Sologne, où les habi- tants n'ont pour toute nourriture que des feuilles de colza recueillies dans les champs et qu'ils font bouillir. Mon Dieu ! tant de souffrances pour un si grand nom- bre et tant de superflu pour quelques-uns ! Si nous pouvions devenir millionnaires, que de bien nous ferions!... Faisons du moins celui qui dépend de nous en nous privant pour donner, et n'accordons à no- tre parure qu'un peu de mousseline, qui n'est pas chère, et du colon pour la bro- der. Je suis certaine qu'en ouvrant ce paquet les yeux auront été attirés d'abord par la jolie planche de détails de modes que je t'envoie. Les bandeaux se portent tou- jours, comme tu le vois, et une couronne en coques de ruban avec un nœud der- rière est ce qu'il y a de pins nouveau et de plus joli, c'est-à-dire jusqu'au moment où viendront les fleurs naturelles, ^ous avons dcjk les violettes pour remplacer les par- fums eu \ogue chez les jeunes lillos, le bouquet aux fleurs de maïs et le bouquet à la violette blanche. Tu remarqueras sans doute que la berthe-Montpensier peut s'exécuter tout aussi bien en étoffe pareille à la robe qu'en point d'Alencon. Lequel aimes-tu le mieux de ce canezou légèrement plissé à la ceinture par de- vant et par-derrière, ou de ce fichu Isa- belle garni d'un double bouillon et d'une dentelle, ou bien d'une mousseline feston- née ? J'ai préféré pour toi un canezou "a pointes arrondies que tu trouveras sous le n** 1 de la planche de broderie. On fait beaucoup de tabliers en pékin noir pareil a celui de la planche de mode ; tu remarqueras qu'on leurdonne bien plus de tour que l'année dernière, et que les garnitures achèvent de les rendre très bouffants. Ma cousine sera contente des bonnets, je pense ; pour toi, mou Adèle, si tu avais la fantaisie d'être malade, je te recommanderais celui qui a pour tout ornement un gros chou. Ce chou est for- mé simplement avec plusieurs rangs ser- rés de tulle tuyauté a petits tuyaux ; ou garnit le bonnet de même ; pas un ruban ; le fond est en mousseline claire avec deux bandes doubles sur la passe ; rien n'est plus simple, plus frais et plus cou- venable pour une jeune personne. Parlons maintenant de mon canezou a pointes rondes par devant, n" I . Vois quel charmant dessin ! Il se compose de gros n pois bien ronds, un peu eu relief, de pe- ™ tits œillets et de fleurettes dont le tour est en point de feston et l'intérieur a jour avec tulle appliqué par dessous. Tu cal- queras a la vitre l'autre moitié du col, n" 2 ; la manchette porte le n" 5. Mais le dos, diras-tu; le voici au bas de la planche, indiqué par de petites croix' ; sers-loi du (I) Xous n'nvoiii pas pu donner ce grand patron sur la pclilc planche, <|ui s'arrête au w' 0. Mais rien de plus facile à tailler que le dos dun cane/ou ; il suf- fit de prendrr modèle sur celui d'un licliu ordinaire dcsccndanl jumjuc sous la ceinture. i2r> dessin qui borde les côtés en biais du de- vant pour broder les deux côtés du dos; il est carré par le bas et il doit être re- tenu sous la ceinture. Le n° 6 s'adresse à ma cousine, qui dé- sire depuis longtemps un dessin de sac à broder en perles d'acier sur velours ; ce- lui-ci est charmant. Dis à ta bonne mère que je l'engage a monter l'étoffe sur un métier, à enfiler les perles une par une dans les contours arrondis en rapprochant les points de telle façon qu'ils ne parais- sent pas; elle enfilera les perles en plus grand nombre pour les lignes droites, par trois, quatre a la fois, suivant la longueur du trait ; il faut avoir soin de faire les an- gles aussi aigus que possible. Je te dirai plus tard, à propos de broderie en soula- che sur cachemire ou nankin, de quelle façon on peut transporter sans embarras un dessin sur toutes les étoffes épaisses. Je suis pressée en ce moment d'arriver a la bourse algérienne, n° .j, dont j'ai copié le dessin pour toi au Père de Famille, dessin moresque fort original et fort joli. 11 faudra d'abord le munir de deux bobines de soie bleu de roi, d'une bobine de soie blanche, et tu achèteras pour 2 fr. de fil d'or ; prends tout cela plutôt fin que moyen : le travail en sera plus joli ; tu feras en même temps emplette de deux pe- tits glands bleu et or pour chacun des coinsdubasde la bourse, d'un gros gland pour le haut, et d'un coulant en or. Tu commences avec le fil d'or et tu mon- tes trois fois le nombre de points que te montre le n" -i ; partout où tu vois ce si- gne X, c'est un point en or; partout où tu vois celui-ci, | , c'est un point en soie blanche; le fond se fait en soie bleue. Tu reproduis trois fois ce dessin en point de crochet plein. Quant la bordure est terminée, tu fais cinq rangées en bleu tout uni et du même point; alors tu commences le travail en point allemand ; tu fais un point allemand dans le premier point de la dernière ran gée ; tu passes un point ; tu en prends un autre dans le troisième point, et ainsi (ont du long, laissant toujours un point entre chaque point allemand. C'est avec ceux-ci que lu commences la fente de la bourse. A la seconde rangée, tu prends un point, tu en laisses un, en ayant soin de les con- trarier. A la vingt-sixième rangée, tu fermes la fente. Tu fais encore vingt-deux rangées, toujours en soie bleue; la bourse est d'une seule couleur, excepté dans la bordure du bas et dans le haut, comme tu vas voir. 11 te faut maintenant six rangées en or et six rangées en bleu. Tu en fais deux en or, deux en bleu, et ainsi jusqu'à la fin. Alors lu attaches tous les glands, après avoir cousu en surjet la bourse par le bas ; lu passes le coulant, et lu étrennes la bourse algérienne avec une pièce d'or, puis tu la noues avant de la mettre dans ta poche. Voici, n° 7, la guimpe que tu désires tant, ou chemisette fermant par derrière. Tu peux la broder en application au point de cordonnet ou bien au crochet, sur mousseline ou sur tulle, à la fantaisie. Si c'est sur du tulle, tu auras une charmante imitation de point d'Anglelerre. Le chiffre est placé à l'endroit qui forme le devant delà chemisette que tu tailleras en droit fil. On brode, tu le sais, jusqu'aux bouton- nières des chemises d'homme. Voici deux jolis dessins, n°* 8 et 9 ; je t'enverrai pro- chainement un entre-deux pour la bou- I tonnière u"" 8. Tu ne te ligures pas, mon Adèle, jusqu'où va le délire de la brode- rie. On brode tout : chemises, camisoles, peignoirs, robes... Kt à propos de robes, regarde ce dessin charmant, n°' 1 0 eH 0 bis, à broder en soutache de coton blanc sur ' coulil et nankin; le n" U est destiné au 126 devant du corsage. Tu peux, avec le nMO hia, broder les jokeis et le bas des man- ches. La mode avait paru abandonner ce genre de broderie, mais elle le reprend avec plus de fureur que jamais, et je l'eu- gage a commencer dès a présent ta robe, afin de l'avoir toute prête pour l'époque oîi tu pourras enfin la mettre. Je dis en- fin, parce que l'hiver me paraît abuser étrangement de la permission d'empiéter sur les beaux jours si lents a venir. Tu raccorderas aisément le n°10 et le n" 10 his; mon papier n'était pas assez long pour que je pusse y placer le dessin dans son entier. Il est beau, n'est-ce pas? Aussi sort -il de chez Deroy. Quelques personnes préfèrent a la soutache le point de chaînette à deux rangs ; mais c'est beau- coup plus long, a moins qu'on ne l'exécute sur le métier et au crochet. Voici le moment venu de te donner mon secret pour transporter un dessin sur ve- lours, cachemire, nankin, coutil, etc. Prends une aiguille de grosseur moyen- ne; fais-lui une tête avec de la cire à cacheter, tu as un piquoir. Avec de la colle a bouche, lu assembles autant de feuilles de papier à lettre qu'il en faut pour représenter la hauteur de ta jupe. Tu en prépares ainsi pour les deux côtés. Ceci fait, tu places ces feuilles assemblées l'une sur l'autre, tu mets le dessin par- dessus, et tu piques celui-ci avec le plus grand soin, en suivant exactement tous les contours et en marquant la pointe des feuilles par une seule piqûre, il faut faire ce travail sur la table a jeu, qui est re- couverte en drap, afin que l'aiguille tra- verse suffisamment le dessin et les deux feuilles placées en dessous. Quand (ont est piqué, tu sépares le dessin des deux feuilles de papier a lettre sur lesquelles le dessin se trouve repro- duit en piqûres, et tu as les deux côtés de ta robe dessinés. Tu bâtis chacune de ces feuilles sur le devant de la jupe, en j-egard l'une de l'autre, et tu brodes Hur le papier même; la broderie terminée, tu déchires le papier, et tout est dit. Aie soin seulement de choisir du papier très mince, et de serrer un peu le point en cousant la soutache. Deux grands avantages résultent de cette méthode ' si simple ; d'abord c'est une manière expéditive de reproduire un dessin ; ensuite l'étoffe se conserve fraî- che pendant tout le temps que dure le travail. J'ai brodé ainsi au crochet sur velours un joli portefeuille appelé insite, et je viens de commencer une robe en soutache sur coutil écru, toute pareille au dessin que je t'envoie. Ma cousine peut exécuter de même la broderie de son sac. Mais il faut que ce décalque soit fait avec soin. Tu me demandais dans ta dernière lettre ce que c'est que le point d'armes? C'est la chose la plus simple du monde, mais aussi la plus longue à faire. Dans les anciennes broderies au passé, en soie, on employait, afin de mieux nuancer les cou- leurs, ce qu'on appelait le petit point, se composant en effet de petits points ren- trant tous les uns dans les autres avec une grande régularité; exécute en coton ce petit point, très long a faire a la main surtout, et tu auras du point d'armes. Je suis allée visiter notre magasin de musique, rue Neuve -Vivienne , et j'ai eu le bonheur de rencontrer notre com- positeur éditeur, M. Dumouchel, qui nous a donné la jolie mélodie, Mon beau songe, sur les jolies paroles de M. Pros- per Blanchemain. J'ai choisi pour toi et pour moi trois études de Kalkbrenner, en forme de toccata, la valse brillante de Kontski, les Souvenirs de Bordeaux, une autre grande valse sur un thème de Jo- seph Vimeux, le Capitaine de corvette; puis des romances, Sara la baigneuse; l'Aumône^ chansonnette-légende, et j'ai pris Mon beau songe, publié en grand 127 formel, as'pc une eli.innante lithoirapliie. Je suis contente de penser que toi et raoi nous exécuterons les mêmes morceaux. Notre magasin est bien monté, élégant. et l'on y trouve l'empressement le plus aimable a satisfaire toutes les fantaisies. Tu te souviens sans doute, mon Adèle. que sur les cotes de notre Bretagne les paysans pèchent le goêmoa, ou varech. dont ils se servent comme engrais pour leurs champs ; eh bien ! on vient de dé- couvrir que cette plante sous-marine a des propriétés nutritives qui lui donnent une bien plus grande valeur encore. Il y a une espèce de varech d'où l'on peut extraire du sucre ; d'autres contiennent une matière analogue a la colle de pois- sou dont nous nous servons, tu sais, pour donner de la consistance a nos gelées de viande ou de fruits; le goémon, chère amie, peut remplacer la colle de poisson dans l'office des maisons riches, et il offre aux pauvres habitants des côtes une res- source merveilleuse en cas de disette. Il suffit de laver une pincée de goémon dans de l'eau douce, puis de faire bouillir cette pincée pendant dix minutes dans du lait. pour oî'tenir une rrem? qui, en refroidis- sant, se solidifie eu gelée très ferme, et l'on a un beau et bon plat, très nourris- sant. Ainsi, avec un peu de goémon, du lait, un peu de sel ou de sucre, il est pos- sible a ces pauvres gens de se procurei un mets qui. au dire des personnes aux- quelles est due cette découverte, vaut, en qualités nutritives, le meilleur bouillon. Je vais envoyer cette recette à Mariette, qui habite toujours Roscoff ; elle pourra la répandre dans le pays. Mon oncle pense que la chimie saura extraire la partie sé- latineuse du goémon, et que nous pour- rons Tannée prochaine, à Paris même, remplacer la colle de poisson, souvent si mauvaise et toujours fort chère, par la colle de goémon. Nous ferons alors plus souvent des gelées, des crèmes, et nous pourrons rendre plus nourrissantes nos soupes économiques pour les nécessiteux. Au revoir, mon Adèle ; je finis en fem- brassant et en te soumettant, au uom de ma tante, cette question grave :D"où vient qu'il peut être tour à tour amusant et ennuyeux de faire des reprises? AxMCA DE Bell. aibum. Tout part de l'âme et y revient. Ed. âlletz. Ce qui nous affranchit, e* est noire âme, c'est la siDcérité de notre amour pour la vertu. M""^ DE St.\el. La vie de l'homme est un papier-jour- nal; il ne faut écrire sur ce journal que de bonnes actions. Ma.vi.me orientale. C'est un grand tort, aux yeux des hom- mes, d'être un tableau sans cadre, tani ils sont habitués à voir des cadres sans tableau ! Saint Martin. Attends le soir pour louer un beau jour, attends la mort pour louer une belle vie! Maxime orientale. Ils Sîâ(âa(2)2»(£)(5a2. Les lettres, los admirateurs d'un beau talent, uosjeunes lectrices et nous-même, viennent de faire une perte irréparable; madame Alida de Savignac n'est plus! l ne maladie longue et cruelle a terminé cette noble carrière, k l'âge même où la réflexion, l'expérience ont développé les qualités qui font lécrivain, le moraliste et le penseur ! Celle qui sut être tout ensem- ble fille dévouée, amie vraie, auteur dis- tingué et femme d'esprit, de l'esprit le plus lin et le plus aimable, est allée ren- dre compte à Dieu du digne usage qu'elle a su faire ici- bas des qualités rares que Dieu lui avait départies, et elle laisse sur la terre, à ses amis éplorés, de longs re- grets, à ses contemporains, une mémoire pure et honorée. Nous ne ferons pas a nos jeunes lec- trices l'injure de rappeler les titres des articles dont madame Àlida de Savignac a enrichi leur recueil, ni ceux des ouvrages publiés par elle et que toutes possèdent sans doute. Nous nous bornerons a leur apprendre que, sous le pseudonyme de A. Seldre, madame Alida de Savignac avait donné depuis plusieurs années, dans le Journal des Jeunes Personnes, les Re ■ rues du salon, où l'on retrouve le cachet de cet esprit flii et parfois un peu malin, qui distingue tous ses écrits. Pour ce journal qu'elle aimait et dont elle comprenait l'importance, elle avait récemment composé une nouvelle, Les D.ELV Fiancées, dernier souvenir légué par l'écrivain moraliste U ses jeunes lec- trices. Nous avions espéré qu'elle reverrait les épreuves; elle-même l'espérait aussi... Ce soin, désormais si triste, appartient à l'amie inconsolable qui la 'pleure avec nous. Les decx Fiancées, ouvrage ^o.«(/iwwjp de madame Alida de Savignac, paraîtra le mois prochain. Nos jeunes lectrices rece- vront avec émotion et respect ces der- nières lignes tracées presqu'au bord de la tombe par une main amie; elles lironi. le cœur oppressé, ces conseils dictés par une âme élevée, et elles comprendront mieux encore la grandeur de la perte que, toutos, nous avons faite! Elisa Mercœur, madame Dupin, Alexan- dre Soumet, Ernest Fouinet, madame Alida de Savignac, ont tour à tour et eu bien peu de temps laissé vides des places qui ne seront pas de longtemps remplies ! Ainsi s'éclaircissent les rangs peu nom- breux des écrivains qui ont su compren- dre leur mission ici-bas ! Et parmi ceux que la mort a épargnés, combien se sont retirés du monde littéraire, désenchantés de ces applaudissements, de ces succès, qui ue valent jamais ce qu'ils coûtent! Paix aux cendres de notre amie! Paix et bonheur au delà de la tombe à celle qui sut rester femme eu cultivant les let- tres, et se souvenir toujours que l'exem pie doit venir "a l'appui du précepte! S. ri-LlAC Trémadelre. Paris, le •;:> mar< iW,. 129 ÉDUCATION a3aa(aa(£)Sî a^ sa^a^aa LE LEGS D'l\ PERE. I.F. r.AP.ACTPRE. ». On ne se fait pas! Telle est l'excuse bn- nale donnée par les gens dont le carar- liTP emporté et rude vient de blesser, pour la millièrae fois peut-être, un ami dévoué. Mais si l'on ne se fait pas^ comment peut-on se refaire du moment que parle ou un inicrêt puéril, ou un intérêt puis- sant? El c'est ce qui se voit tous les jours. Par politesse ou seulement pour montrer qu'il ne manque pas de savoir vivre, l'in- dividu violent, homme ou femme, impose silence a son humeur, à sa colère, s'il est en présence d'un étranger, d'une personne à laquelle il veut plaire ou d'un protec- teur : c'est seulement a ceux dont il est aimé, a ceux qui lui sont soumis, qu'il ose dire : On ne se fait pas! En effet, mes enfants, nous ne nous faisons pas, en ce sens qu'il ne dépend pas de nous de naître avec un tempéra- ment lymphatique ou calme et froid, avec un tempérament sanguin ou vif et em- porté, avec un tempérament bilieux ou sombre et irascible, avec un tempéra- ment nerveux ou impressionnable et ca- pricieux. (1) Voir p. 97. Aucun des articles contenus dans ce Journal ne peut être reproduit, sous peine de poursuite en con- trefaçon, sans le consentement formel dps auteurs. r* SÉRIE. Tome I. N" ',. _ Le caractère étant le résultai du tem- pérament, présente nécessairement autant de variétés qu'il y a d'individus; il est donc l'expression de l'ensemble de l'orga- nisation. Ceci est tellement vrai, que celle organisation qui se transmet , en partie du moins, des parents aux enfants, pro- duit réellement des vertus et des défauts héréditaires ; et si, remontant à l'observa- tion des races, nous jetons un regard sur les peuples divers qui habitent la sur- face du globe, nous arrivons à reconnaître que, de cette influence toute matérielle, doit résulter, et résulte pour chaque na- tion, un caractère national, différent du caractère national d'une autre nation. Dès le berceau l'être humain manifeste le caractère qu'il a reçu en partage ; mais, dès le berceau aussi, il donne la preuve que Dieu a placé en lui une puissance mo- rale destinée à dominer la puissance ma- térielle de l'organisme. Est-il né colère? c'est par des cris perçants, c'est par des emportements qu'il cherche à se faire obéir; cependant, tout jeune qu'il est, s'il a trouvé son maître, il arrive bientôt à comprendre que la douceur lui fait plus promptement obtenir ce qu'il désire, et il réserve ses colères pnur la mère tendre et faible qui, s'alarmant de ses cris qu'elle UAl 1Si7. 9 30 allribue a la doiileiir, cède, alors que la résistance préparerait à l'enfanl im meil- leur avenir. Perdons-nous donc, eu grandissant, cette puissance morale dont il nous faut reconnaître l'existence chez l'enfant? No- tre âme est-elle ainsi faite qu'elle ne nous donne la force de dompter notre organi- sation que dans un but tout matériel et seulement pour arriver a obtenir l'objet de notre fantaisie? Non : l'éducation, les préceptes d'une religion divine viennent la développer et nous montrer la paix en ce monde, le bonheur dans l'autre vie pour prix de nos généreux efforts sur nous-mêmes. Le caractère, chez la femme surtout, exerce une influence immense sur le bon- heur ou le malheur de la vie domestique; et il ne peut être modifié que par une at- tention constante sur soi-même. La femme qui travaille chaque jour à acquérir la beauté morale, celle-là seulement appor- tera dans les relations intérieures la dou- ceur, la politesse, l'oubli d'elle même qu'elle a puisés à la source de toute lu- mière et de toute vertu ; et celle-là ne sera pas, pour sa famille, plus sujette a l'hu- meur, aux emportements, aux caprices, qu'elle ne l'est pourles étrangers; etcelle- la ne prétendra pas faire passer pour de la sensibilité, une susceptibilité qui n'est jamais que le résultat de l'orgueil et de l'égoïsme : car il ne faut pas, mes filles aimées, confondre la sensibilité et la sus- ceptibilité. Ou peut et l'on doit être sen- sible à un manque d'égards ou de procé- dés; mais ce sont seulement les gens qui rapportent tout a eux qu'on voit se fâ- cher d'un mot, d'un geste, d'un regard. Incapables déménagement pour person- ne, les gens susceptibles exigent tout, ne concèdent rien, et se blessent eux- mêmes; la susceptibilité est donc "a la fois une preuve d'orgueil, la marque d'un es- prit étroit et le cachet d'une âme égoïste. L'humeur, une humeur parfois sans motif, se manifestant par l'expression du visage, par des gestes brusques, par des mots durs, par le silence de la bouderie ou par celte arrière ironie qui souffle un vent de mort sur les jouissances du cœur, dépare trop souvent les femmes; mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'on ré- serve pour la famille, pour les malheu- reux domestiques les cruelles injustices qu'elle inspire : on aurait honte de se montrer à d'autres yeux enlaidi par elle. Ainsi, l'on trouve des forces suffisantes pour cacher sa laideur morale aux per- sonnes du dehors, et ces forces ne suffi- sent pas pour nous amener a rendre pai^ sible et douce l'existence de ceux qui nous aiment comme jamais les étrangers ne sauront nous aimer! Et nous avons la prétention d'être éclairés par les divins préceptes du Sauveur! et nous avons la prétention de connaître et de suivre ses voies! Trop souvent, je le répète, l" humeur que la jeune fille, que la femnie n'ose montrer parce qu'elle est retenue par le respect dû à un père, a une mère, par la crainte de s'enlaidir aux yeux de son époux, cette humeur prend pour victimes les valets ou la pauvre et unique servante ; car il lui faut une victime, au moins, à celte colère mesquine et sourde qui s'en- flamme pour des misères , car il faut qu'elle fasse souffrir quelqu'un. Le regret, le repentir viendront plus tard si le cœur est bon; mais répareront-ils le mal fait non-seulement à la personne durement traitée, mais encore le mal fait 'a soi- même ! Nous nous plaignons sans cesse des do- mestiques, nous proclamons hautement leur ingratitude, leur perversilô; que faisons-nous pour qu'ils ressenlontà notre égard de la reconnaissance? Que faisons- nous, surtout, pour guérir cette perversité dont ncuis les accusons? 13; Habituellement dédaigneux, exigeants, nous sommes, par-dessus lout, injustes. Nous qui remplissons a grand'peine nos devoirs eu les connaissant bien , nous voulons que jamais ils ne manquent h aucun de ceux, si nombreux et souvent si pénibles, que leur impose la domesti- cité, c'est-a-dire l'abandon qu'ils ont fait de la liberté d'agir suivant leurs goûts et leurs désirs; nous les blâmons d'aimer et de chercher des distractions appropriées à leur état d'ignorance, et nous courons vers celles que l'expérience de nos pa- rents et que notre raison éclairée nous montrent comme dangereuses pour notre repos! Le plus léger signe de révolte, le moindre mouvement d'humeur leur est imputé à crime, et, devant eux, nous nous livrons à nos emportements, à nos capri- ces; et nous prétendons qu'ils les sup- portent avec douceur et patience ! Sont- ils souffrants, nous les accusons d'être sujets a cette humeur qui nous rend si dé- testables. Sont-ils tristes , ils ont un mau- vais caractère !... Mais les souffrances physiques, mais les peines du cœur ne leur ont-elles pas été départies comme a nous, et leur fardeau n'est-il pas plus lourd que le nôtre? At- tachons un instant nos regards sur la pe- tite paysanne qui, avant d'aspirer à Vhon- neur d'entrer comme cuisinière ou comme femme de chambre dans quelque grande maison, doit faire son apprentis- sage dans la bourgeoisie. Pour venir ga- gner péniblement a la ville une bien fai- ble somme, cette jeune fille a dû quitter ses vieux parents, et elle les sait dans la misère! \u village, elle ne bravait pas l'obscurité, la pluie, la neige et plus d'un danger pour faire les commissions dont notre fantaisie vient de la charger ; elle allait filera la veillée, et la elle avait des compagnes ; ici elle est seule , toujours seule. Nous l'envoyons aux offices; mais nous sommes-nous jamais informés si elle comprend la morale de cette religion su- blime qui donne de la force aux faibles? Pourtant elle y puiserait comme nous de la résignation, du courage ou du moins le désir de devenir meilleure. Au village, après vêpres, elle se rendait à la danse; le dimanche nous avons du monde, et elle a plus de travaux que les autres jours ; ou bien nous dînons en ville, et nous ne songeons pas du tout a lui rendre douces ces longues heures consacrées pour nous au plaisir, pour elle à l'isole- ment et à l'ennui si elle obéit en restant au logis; si elle n'obéit pas, elle se perd. Elle est jeune, et elle a besoin de ce plaisir après lequel vous, jeunes filles, vous courez avec tant d'ardeur, mais sous l'aile prolectrice d'une mère; elle, elle est sans guide!... Ma mère, femme d'un esprit supérieur et d'une âme ardente, a marié presque toutes les jeunes servantes qui ont servi dans la maison paternelle, et je ne l'ai jamais entendue se plaindre de Pingrati- tude ni de la perversité des domestiques. Cependant elle était sévère; avec le se- cours de la prière, non des lèvres, mais du cœur, de cette prière qui part de Pâme quand cette âme sincèrement pieuse se sent faiblir, elle avait dompté son carac- tère naturellement violent. Jamais elle ne réprimandait dans un moment d'humeur, et elle feignait souvent de ne pas s'aper- cevoir de la disposition mauvaise d'un domestique, afin de lui laisser le temps, ainsi qu'elle le disait, de rentrer dans son bon sens. Je n'ai pas le plus léger souve- nir d'avoir vu ma mère, non pas en colère, mais plus animée que de coutume. Elle avait habitué mes sœurs a consacrer deux heures par semaine a expliquer aux ser- vantes les paraboles de l'Évangile et à leur enseigner la lecture et l'écriture; elle per- mettait aussi que le dimanche soir ces jeunes filles en vissent de temps en temps d'autres de leur classe; seulement elle 132 choisissait les connaissances qu'elle les autorisait à faire; enfin, chaque soir, une de mes sœurs était à son tour cliargée de dire la prière avec les domestiques. La paix, la concorde régnaient dans la mai- son; elles régnaient aussi chez moi du temps de votre mère qui prenait en con- sidération ceux que la nécessité, le man- que d'éducation nous rendent inférieurs, mais qui ont autant de valeur que nous- mêmes aux yeux de Dieu. Les leçons qui vous ont été données dès le bas âge, mes enfants, fortifieront, je l'espère, ces sentiments de justice, de charité vraie et d'amour du prochain qu'il faut nourrir avec un soin religieux, car sans eux il n'est point de piété sin- cère. Qu'est-ce que la foi sans les œuvres! Le caractère, cette vie de la vie, peut devenir, avec un travail persévérant sur soi-même, non plus la manifestation de l'être matériel qui ne s'est pas fait lui- même, mais la manifestation noble et pure de l'être moral, qui a su se rendre maître de lui dans les misères de tous les jours, comme il saura se montrer maître de lui dans ces occasions si multipliées où la femme, ainsi que l'homme, est appelée a prouver que la douceur n'est pas faiblesse. La fermeté, le courage s'unissent très bien a la mansuétude. Qui se sent fort est fa- cilement indulgent et bon tous les jours, à toute heure ; et tous les jours, à toute heure, se vérifie cette parole de l'Evan- gile : Vous posséderez vos âmes par la patience ' .' D. G. lES DE IX FIANCEES. !VonTe1lp. ■ 9r7ANNE n HFRICOrBl A N4TH\r.Tf Df MFP.\JI.. « Il m'est impossible, ma chère Natha- lie, d'accepter ton aimable invilalion ; fais agréer h ta maman tous mes regrets; j'aurais pris auprès de toi une utile le- çon, puisque je me trouve dans les mêmes circonstances difficiles, c'est-a-dire dans les apprêts d'un mariage; mais chez nous on traite lestement ces grandes affaires. Mon père a commandé le trousseau à une lingère sans que j'eusse à m'en mêler, et quant a la corbeille, elle regarde mon très honoré cousin et futur époux. 11 sait que je veux avoir tout le plaisir de la sur- prise, et recevoir ses cadeaux sans me douter de ce qu'ils sont. Dussé-je te pa- raîtra étrange, je te dirai : Que m'importe a couleur d'un châle , la forme d'un bi- jou, le dessin d'une dentelle? Ce que je cherche dans le mariage, c'est la liberté; ce que je demanderais volontiers à mon mari , c'est le pouvoir dans la maison ; mais là-dessus motus \ ce sont de ces choses que nous devons taire. Qu'en arrivera-t-il? C'est que je prendrai en indépendance et en loisirs tout ce que l'on me refusera en autorité ; il faut des compensations dans la vie. A ce sujet mon cher papa m'a fait ex professo un long sermon ce matin; il m'a parlé de la paix du ménage, de l'amour, de la confiance qui doivent régner entre mari et femme, beaux sentiments qui valent bien, dit-il, le sacrifice de quelque peu de (!) Saint I.ur. 133 sa liberté, de ses loisirs et de ce que le monde appelle des amusements, lesquels ne sont souvent que de la fatigue. «Bon, mon clier pèie, ai-je répondu, pour vous autres hommes qui les avez connus;. mais pour nous, pauvres re- cluses toujours cloîtrées dans notre fa- mille, le monde a un singulier attrait de curiosité : une l'ois l'esprit saisi du ver- tige de voir et de connaître, quel frein pourrait le retenir? L'appât des récom- penses est impuissant, la crainte des châ- timents encore plus. » « Papa a pris alors sa voix de prédica- teur, il m'a grondée de parler si légère- ment. La conclusion de l'entretien a été que j'irais passer la matinée chez madame Berville qui est, tu le sais, une mère de famille modèle. Jamais elle ne reçoit de visites avant trois heures de l'après-midi. Je l'ai vue dans son salon, elle est comme tout le monde. Il n'en est pas ainsi, à ce qu'il paraît, dans son gynécée, et, pour me faire prendre goût au métier, mou père a sollicité pour moi la faveur d'ôtre admise dans ce secret intérieur afin de la voir bercer, enseigner, morigéner cinq mar- mots dont le plus âgé n'a pas dix ans et le plus jeune est a sa première dent. Ce doit être en effet un curieux spectacle et bien encourageant... pour rester vieille fille. Je ne sais pourquoi les gendres ne sont pas dans l'usage d'adorer leurs beaux-pères, qui ont cependant a leur in- tention des idées merveilleuses; mais tu devines que si j'apprends quelque chose chez madame Berville, ce sera combien il faut de nourrices, de bonnes, de gouver- nantes pour débarrasser une mère d'un tel fardeau, quand il plaît à Dieu de l'en accabler. «Grâce au ciel, mon cousin et moi nous avons plus de fortune et moins de lésine qu'il n'y en a chez les Berville. Toi, de Ion côte, chère Nathalie, examine toutes les belles choses (jue l'industrie parisienne va étaler à tes regards; pro- fite de la courtoisie de M. de Yillefran- che , puisqu'il te sollicite de lui faire connaître ton goût ; tu auras le châle long vert-Émir qui te préoccupe si fort. Je l'en- voie un baiser que tu me rendras ce soir. « Suz.4J\iNE d'Hékicolrt. » Le soir du jour où cette lettre avait été écrite, Suzanne d'Héricourt et Nathalie de Merval se réunirent chez les parents de cette dernière. Contre leur habitude, les deux jeunes filles semblaient préoccupées de pensées sérieuses. Georges de Ville - franche et Jules Werner reçurent chacun de leurfiaucée un salut exempt de trouble et de coquetterie. Us s'approchèrent pour leur parler: Suzanne répondit avec dou- ceur, Nathalie avec une gravité triste qui ne lui était pas naturelle; c'était à ne point les reconnaître. Après être restées dans le salon une heure k peu près, Su- zanne et son amie se retirèrent dans un cabinet, où elles se donnaient rendez-vous chaque soir pour causer en toute liberté; mais, contre l'ordinaire, on n'entendit ni chuchotements ni éclats de rires étouffés, les deux amies parlaient à voix basse et d'un ton sérieux. Georges et Jules, bravant la défense qui leur avait été faite une fois pour toutes, s'approchèrent de la porte du boudoir, et, masqués par une portière , recueillirent les récits suivants à la place des folles confidences qu'ils croyaient surprendre : S(;zA^NE. Non, ma chère Nathalie, lu n'auras pas un mot de moi que tu ne m'aies dit ce qui te rend si sérieuse. Nathalie. Toi-même lu me parais tout autre. Suzanne. En effet, je suis bien changée depuis quelques heures. N'importe, parle, parle; je l'ai dit, tu ne sauras rien tant que je ne connaîtrai pas le sujet de ta préoccupation. Nathalie. Ainsi, il faut te céder comme 134 de coutume ! Écoute -moi doue. J'étais partie ce matin tourmentée de désirs am- bitieux, je le confesse; la bonne étoile de M.deVillefrancheadétourné le coup. Après avoir désigné de très beaux châles dans les magasins de Gramagnac, entre autres le vert-Emir dont je rêvais et des fourrures dignes dune impératrice de Russie, chez Koenig, ma mère s'est fait conduire chez 3eanisset, l'un des joailliers les plus à la mode. J'étais la, perdue dans la contem- plation des bracelets, des broches, des châtelaines, mais pas si complètement que, tout en regardant sur le comptoir, je ne visse derrière les vitres de la porte une pâle figure de femme qui semblait me dévorer des yeux. Croyant deviner une mendiante à cette persistance , je porte la main à ma bourse ; M. Jeanisset me devance et dit a l'un de ses commis d'éloigner cette femme par une aumône. « Je ne demande pas encore, monsieur, je voudrais parler un instant a madame et à mademoiselle de Merval, qui sont la dans votre magasin. « " A cette voix hriséc par les sanglots, du même mouvement nous sommes a Ja porte du magasin où nous trouvons Rose, ma sœur de lait. Suzanne. Comment! Rose, que ta mère a mariée il y a deux ans a peine, à telles enseignes que j'ai encore un morceau de sa couronne de fleurs d'oranger, qu'elle nous a partagée pour nousporter bonheur? Nathalie. Et moi aussi j'ai conservé cette relique; puissions- nous être plus heureuses que Rose ! Slzanne. Elle était orpheline, c'est vrai ; mais elle avait une jolie dot et son mari était ébéniste ; c'est un excellent élat. Que leur est-il donc arrivé? Nathalie. Ils ont rencontré une femme dépensière comme je l'étais hier, ce matin. Aussitôt que ma mère et moi nous eûmes reconnu Rose, nous quittâmes le comptoir de M. Jeanisset, et, prenant la pauvre femme par le bras, nous la fîmes monter avec nous en voiture. D'abord elle ne répondit à nos questions que par ses larmes ; enfin nous apprîmes que son mari était poursuivi pour dettes et sur le point d'être arrêté. Dans sa dé- tresse Morel a écrit à mon père ; mais il a cru devoir d'abord le féliciter sur mon prochain établissement. Celte poli- tesse a tout perdu ; mon père aura jeté la lettre dans son panier aux vieux papiers sans la lire jusqu'au bout, comme le font les gens qui ont tant d'affaires et de cor- respondances qu'ils ne donnent que peu de temps a chacune. Rose, ne recevant pas de réponse, est venue plusieurs fois pour parler à maman, sans pouvoir pé- nétrer jusqu'à elle. «Pauvre Rose! mur- mura maman, évidemment peînée. — _El de combien est cette dette? demandai-je à mon tour. — De trois mille francs, répondit Rose. — C'est énorme ! s'écria maman. Puis elle ajouta tout bas : Quand on marie sa fille, on a tant de dépenses a faire ! >> Si tu avais vu comme moi le découragement succéder sur la figure de Rose à l'espoir qui y avait lui un instant, tu compren- drais l'horreur que j'éprouvai soudain pour ces futilités qui oient les moyens de soulager l'infortune. Non, non, ce n'est pas sans dessein que la Providence a con- duit cette pauvre femme sur nos traces; son mari ne sera pas anêté ! Siz.ANNE. Certainement, il n'y a qu'à lui donner ton châle vert-Emir; mais tu j ne m'as pas dit comment celte ruine a été consommée en si peu de temps. Nathalie. C'est une chose bien simple. Morel venait de s'établir; une dame se présente chez lui de la part d'un ar- chitecte auquel il avait été recommandé. Elle lui commande de très beaux meubles en chêne sculpté, palissandre, imitation de Boule, marqueteries, que sais je, tout ce qu'il y a de plus à la mode cl ">E. Moi? je le connais à peine. Nathalie. Sans doute, c'est impossible. Tiens, Suzanne, le mieux c'est de faire le sacrifice complet: je renonce au mariage, je vends mon trousseau , je me retire donc au couvent... SuzA>XE. Doucement, doucement, j'en- trevois un parti moins extrême ; je deman- derai a mon père... Non, je trouverais des obstacles de ce côté. J'exige de Jules qu'il medonnetoutde suite, sans se plain- dre, sans me questionner, la somme dont nous avons besoin. Nathalie. Tu oseras avant ton ma- riage? Suzanne. Il faut bien que ce soit avant, car après je dois être la femme la plus douce, la plus soumise!... Si celle dé- pense n'était pas raisonnable, et cela se pourrait, je devrais y renoncer. Tu le vois, Nathalie, moi aussi je suis changée ! Nathalie. Franchement, tant mieux, ma chère Suzanne. Mais conte-moi donc a ton tour comment s'est opéré ce mi- racle. Suzanne. C'est l'effet de ma visite chez madame Berville ; le spectacle de cruelles infortunes t'a ouvert les yeux; la vue du plus noble et du plus parfait bonheur a dessillé les miens. « Madame Berville m'a reçue , ainsi qu'elle s'yétait engagée enversmon père, a l'heure où elle ne reçoit personne. Assise dans une grande chambre consacrée aux études, elle visitait le linge de la maison que deux de ses femmes raccommodaient sous sa surveillance ; Irois des enfants, Maurice, Gustave et Valentine, étudiaient à leursbureaux; la petite Geneviève, assise devant une table, effilait des morceaux d'é- toffe de soie : elle aussi elle avait sa tâche ; enfin, Roger, bel enfant au maillot, dor- mait eu souriant sur le sein de sa nour- rice. Ce tableau avait un calme noble et pur qui me charma tout d'abord ; mais bientôt le mauvais esprit se réveilla. Je trouvai pénible l'esclavage de cette femme si spirituelle, qui ne levait les yeux de dessus son vieux linge que pour morigé- ner ses marmots, empêcher Maurice d'é- crire de soi-disant couplets de sa compo- sition au lieu de faire son devoir, Gustave d'attraper des mouches, Valentine de re- garder tomber la pluie qui contrariait sa promenade. Faut-il donc tout voir et ne rien laisser passer? demandai-je. — Vigi- lance etpersévérance, voila la devise d'une mère de famille, me fut-il répondu. — Ne vous exagérez-vous pas ces devoirs? qu'y a-t-il tant à reprendre chez des enfants encore semblables aux anges dont ils por- tent la figure? — C'esl la, ma chère amie, une fiction poétique que toute mère ac- cueille en berçant son premier-né ; on peut s'en repaître une année ou deux ; mais dès la troisième l'ange s'efface et montre l'homme avec ses passions bon- nes ou mauvaises, et dès lors l'éducation doit commencer, car elle consiste bien plus à développer les premières et à étouffer les secondes qu'a exercer la mémoire sur telle science et l'intelligence à pratiquer tel art; élever et enseigner sont deux. — Pourquoi dans ce cas, madame, ne pas vous réserver la direction morale et appeler des professeurs pour ces leçons qui me semblent difficiles et fastidieuses? (Je venais d'assister à celle de grammaire française.) — Oui, pour moi, répondit ma- dame Berville; mais données par une mère, elles le sont moins pour ces pau- vres enfants. Les étrangers ont volontiers, avec cet âge indocile, trop de rudesse ou trop de laisser-aller; d'ailleurs, l'éduca- tion et l'enseignement ne sont pas encore séparés; la grande affaire ici, en conju- guant un verbe, est moins encore de le savoir que de vaincre la paresse , la frivo 137 lilédont Maurice fait preuve à chaque in- stant; la colère, Gustave vous en a donné une représentation; l'orgueil, Valentine, à laquelle un esprit plus éveillé et une élocution plus facile procurentdes succès, en est gonflée. » «En ce moment, Geneviève tourna vers nous son visage rose, encadré d'une forêt de cheveux blonds, bouclés, mêlés, chif- fonnés par ses petits doigts, qui sans cesse labourent sa tête; c'est son maintien, a elle: coquetterie, embarras, désirs, tout s'exprime par ce geste peu élégant, mais auquel elle prête une grâce qui n'appar- tient qu'a cet âge. Elle avait fini sa tâche, et comme je la félicitais : « Voyez, me dit-elle, j'ai des soies de toute couleur, parce que j'ai été sage ; quand je suis méchante, on me donne des chiffons noirs ou gris; c'est bien ennuyeux, allez ! — ouand je reviendrai, je vous en ap- porterai des soies roses et bleues. — Et des rouges aussi ? — Sans doute. — Puis des écossais? 11 y en aura de toutes les couleurs, dites? — Oui, oui, je vous le promets. — Quand viendrez-vous? — Un de ces jours. — Pourquoi pas demain? — Assez ! Geneviève, vous fatiguez ma- demoiselle. — Ah ! laissez-la ; elle est si gentille ! — Point de faiblesse, ma chère Su- zanne; cette iraportunité des enfants n'est autre chose que de l'égoïsme, et l'égoïsme, cette lèpre (]ue chaque créa- ture humaine apporte en naissant, doit être combattue sans relâche. Le bavar- dage de Geneviève a cela de bon qu'il vous a fait connaître l'un des rouages im- portants démon gouvernement. A chacun des enfants, selon son âge, j'invente des c/it/fon* noir* qu'il roiloulc d'aussi bonne foi que Goncvicve. La Ihcoric des punis- sions et des récompenses est très impor- tante dans l'éducation. Il faut éviter les châtiments émouvants; vous ne sauriez croire combien il y a d'enfants qui pren- nent goût aux émotions de la lutte, et qui, toujours vaincus, ne se découragent ja- mais. De même, l'émulation doit être em- ployée sobrement : elle éveille l'intelli- gence aux dépens du cœur et détruit trop souvent l'effet de ce suprême et admira- ble commandement : Aimez-vous les uns les autres. » » Le déjeuner que l'on servit vint inter- rompre notre entretien ; on avait ôté aux enfants leurs blouses : les cheveux étaient peignés, les mains et le visage lavés ; ces frais n'étaient pas seulement pour moi : madame Berville ne les laisse jamais pa- raître devant leur père sans une sorte de cérémonie. Ces habitudes respectueuses frappent l'imagination des enfants ; avant qu'ils comprennent d'où lui vient son au- torité, le père n'est déjà plus pour eux un être vulgaire. - Après le repas, il y eut une longue ré- création pour les enfants, mais non pas pour la mère. C'est pendant les jeux que le caractère se déploie, et jamais sa sur- veillance n'est plus active qu'au moment où elle semble y renoncer. Je ne t'ai mon- tré, ma chère Nathalie, que le travail aride, incessant, auquel cette vertueuse femme sacrifie sa jeunesse. Chez elle on en voit la récompense : l'amour des en- fants, l'idolâtrie du mari; oui, ma chère, le mot n'est pas trop fort. M. Berville ido- lâtre sa femme après douze ans de ma- riage, en retour de la considération dont elle l'environne ; à son exemple, enfants et serviteurs obéissent à un coup d'œil du maître; mais, en réalité, c'est elle qui règne. «Celte soumission, toute volontaire de sa part, c'est elle qui l'obtient des autres; elle l'offre ensuite "a son mari comme un des agrcmenls qu'elle rassemble pour t3« lui daiib sa maison el qui la lui font pré- férer aux plus brillantes. Nathalie. Oui. madame Berville a bien choisi ; après la cbarilé qui s'épand sur tous, rien de mieux que cet esprit de fa- mille qui tend a rendre des enfants dignes de porter un nom que l'on honore soi- même; c'est un but... SuzAJVNE. Que je me propose d'allein- dre. Jules est déjà une des lumières du barreau moderne ; encouragé, il peut gran- dir encore, et si Dieu me donne des fils, mes soins tendront à en faire des Lhôpi- tal et des d'Aguesseau. Ainsi tu le vois, ma chère amie, pendant que tu te trans- figurais en Monlat ou en Miramion , je devenais une Cornélie. Que le ciel nous conserve dans ces bonnes dispositions et détruise à jamais chez toi le goût des folles dépenses, payées trop souvent des larmes du pauvre; chez moi, l'amour d'une vaine domination, flétrissante pour l'homme qui l'endure et honteuse pour la femme qui l'exerce. »» ^\^i. de Villefrauche etWerner avaient écouté attentivement cet entretien ; ils se serrèrent la main en signe de satisfaction. Le soir même, Suzanne parla à son cousin du malheur arrivé à l'ébéniste Morel, et Jules^Yerner répondit a sa flancée qu'il se chargeait de tirer ce brave homme de peine sans débourser une obole. En effet, le jour de la signature du contrat de ma- riage de mademoiselle Nathalie de Merval, Morel et sa femme vinrent, radieux, saluer leur jeune protectrice ; non-seulement la dette de 5,000 fr. était acquittée, mais l'é- béniste était chargé de faire une superbe bibliothèque pour le cabinet de M. Jules Werner. et cet ouvrage important était en partie payé d'avance. «Vous me remerciez, dit Nathalie les larmes aux yeux, tant la joie de ce mé- nage l'avait émue ; mais je suis la seule qui n'ait rien fait pour vous ! » Elle se trompait; en ouvrant sa corbeille de mariage, elle vit les billets souscrits par Morel déposés a la place du châle de ca- chemire vert-Emir. OEuvre posthume de M™* Alida deSavigkac. LK PIAIVO MAGIQIE. Esquisse. "Que je me plais déjà ici! dit tout a coup Clémentine à la vieille nourrice de sa mère, Germaine, pendant que celle-ci l'aidait a se déshabiller , et elle jetait au- tour d'elle un regard satisfait. Vois donc comme ma chambre est jolie, Germaine ! c'élait celle qu'habitait miss ^ul\^er avant son mariage; elle y a réuni le bon goût parisien cl le confort anglais. Ces meu- bles, celle tenture, ces I idéaux on toile de l'crsc sont charn)anlî)l cl ma table a ou- vrage, mon bureau, mon piano si excel- lent !.,. » Clémentine courut à l'instrument et en tira quelques accords. "Les beaux sons! Mais lu lombes île sommeil, ma pauvre mie ! La journée a été fatigante pour toi ! Que bon papa est bon d'avoir cédé aux instances de ma- man ! Nous avons enfin a uous une cam- pagne! el le notaire assure que c'est unr excellente affaire ! 3iJ — Beaucoup trop bonue ! murmura Germaine. — Oh! je sais que lu n'aimes pas la campagne. — Je n'aime pas les Anglais, voilà tout. — Mais, Germaine, M. Bulwer est amé- ricain. — Anglais ou américain, c'est tout un. Et justement parce que monsieur a eu la maison pour un morceau de pain, je me défie ! — Et de quoi, ma mie? — Est-ce que je sais? Il y a, pour sûr, quelque anguille sous roche! — Je ne te comprends pas. La maison est des plus jolies, élégamment meublée depuis le haut jusqu'en bas ; le jardin est entretenu avec un soin ! . . . et il est si bien dessiné ! La vue est magnifique I . . . Lorsque tout sera couvert de feuillage, nous nous trouverons ici comme dans un para- dis! — Un paradis!... J'ai entendu dire des choses... Enfin qui vivra verra ! — Qu'as-tu entendu dire, ma bonne Germaine ? demanda Clémentine avec cu- riosité. — Je vous le dirai demain ; si vous le saviez ce soir, vous ne dormiriez pas de la nuit! — Oh 1 je ne suis pas pollrone. Dis, je t'en prie î — Non , je veux que vous dormiez. Je veillerai, moi: cela suffit. — lyiais pourquoi veiller, Germaine? — Je sais ce que je sais ! Voyons, ma- demoiselle, couchez- vous, car madame m'attend. J'ai préparé une veilleuse. — Une veilleuse pour moi? reprit Clé- nionlinc, c'est me traiter en malade, et je ne le suis pas. Tu as peur des voleurs, je le parie ! — Il n'y aurait rien d'étonnant à cela; la maison est si isolée ! — Mais il V m a une tout à côté! — Oui, une bicoque habitée par une dame seule avec sa fille aveugle. Voila un voisinage liien rassurant ! — Mais nous avons deux bons chiens de garde. — Les chiens de l'Anglais! — Croirais-tu, par hasard, reprit Clé- mentine en riant, qucV Anglais, comme tu dis, serait capable de venir voler son acheteur ? — Mademoiselle, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, répondit la vieille mie avec humeur. Mais enfin je sais ce que je sais. — En vérité, s'écria Clémentine, si je savais, moi, de quoi je dois avoir peur, j'aurais peur aussi ! Mais tu es lasse, ma pauvre mie ; tu n'aimes ni la campagne ni les déplacements, et la fatigue de la journée te met du noir dans l'esprit. Va, ma bonne Germaine, je n'ai plus besoin de rien; bonsoir. » La prière se ressentit des préoccupa- tions de la journée ; elle ne fut pas faite avec autant de ferveur et d'attention que de coutume. C'est que la joie de la possession inondait le cœur de la jeune fille. Avoir une campagne était depuis longtemps l'objet de tous ses vœux ; mais jamais elle ne l'avait rêvée aussi jolie , aussi élégante que la charmante villa ac- quise par M. deBécherel, son grand-père; et maintenant elle rêvait des fêtes cham- pêtres à donner à ses jeunes amies. Ces pensées écartèrent assez longtemps le sommeil; Clémentine alors sut gré a Germaine de lui avoir laissé une veilleuse, car elle pouvait regarder du moins cette chambre si bien meublée, si fraîchement décorée qui lui appartenait en propre ainsi qu'un petit cabinet de toilette, véritable boudoir , Minuit venait de sonner à l'élégante pendule d'albâtre placée sur la cheminée ; les yeux de Clémentine commençaient à se fermer, et eet étal de torpeur qui pré- cède le sommeil appesantissait sa pensée. 140 lorsque soudain elle se mit brusquement sur son séant. La tète penchée eu avant, l'oreille tendue, elle écoutait... Non, ce n'était pas l'effet d'un songe... Les sons d'une musique lente et grave arrivaient jusqu'à elle... mais ils étaient faibles, presque aériens... Elle se leva, passa sa robe de chambre et ouvrit la fenêtre pour mieux entendre. La nuit, une nuit du mois d'avril, était douce et calme ; des étoiles brillaient au ciel sur l'azur foncé que ne voilait aucun Duage; dans le lointain, mais bien loin, retentissaient les aboiements de quelques chiens ; ils troublaient seuls le silence qui régnait partout... La musique avait sans doute cessé , car aucun son ne parvenait à l'oreille de la jeune fille. Elle referma la fenêtre et se remit au lit. Presque aussitôt des accords se firent entendre. «Qu'est-ce que cela veut dire? «s'écria Clémentine étonnée ; et malgré elle, fris- sonnant de peur, elle se cacha la tête sous sa couverture; mais honteuse de ses folles terreurs, elle sauta à bas du lit, courut au cabinet de toilette et eu ouvrit la fe- nêtre qui donnait sur le jardin voisin... Tout était silencieux. Elle eut beau prêter l'oreille en retenant sa respiration, pas le plus léger son n'interrompait le silence profond de la nuit. Clémentine referma la fenêtre du ca- binet de toilette et revint dans sa cham- bre. Malgré elle, elle tremblait; en pas- sant, elle s'appuya sur le piano resté ou- vert... Aussitôt les sons lui parurent plus distincts... Elle se pencha vers l'instru- ment... Les sons partaient du piano ! Frappée de stupeur, Clémentine recula d'un pas, et, les yeux tout grands ouverts, elle demeura immobile, regardant avec effroi les touches que faisait mouvoir sans doute une main invisible, mais d'une manière tellement inscusible que les tou- ches paraissaient ne pas bouger. . . Eu ce moment les vagues terreurs de Ger- maine lui revinrent a la pensée. S'ef- frayaut de plus eu plus, sans savoir pour- quoi, Clémentine ferma brusquement le pianj et courut se réfugier dans son lit; elle enfonça la tête dans son oreiller après avoir abattu les rideaux autour d'elle , et se couvrant les oreilles de ses mains, elle resta comme accablée sous le poids de la frayeur. Le sommeil avait fui ; les idées les plus extravagantes, les épouvantes les plus folles entretenaient une insomnie qui ne finit que vers le jour. Un baiser de sa mère réveilla Clémen- tine. "Comment, paresseuse, disait madame de Bécherel , c'est ainsi que tu salues Vaurore! Tu devais être levée avant elle, et je te trouve encore au lit lorsque le so- leil est déjà haut a l'horizon ! Vois donc tous ces arbres en fleurs ! Depuis hier les grappes des lilas se sont développées. En- tends-tu les oiseaux chanter ? Il y a une heure que ton bon papa est dans le jardin. Voyons, lève-toi. »» Clémentine allait s'excuser en répon- dant qu'elle avait mal dormi.. . Mais il faudrait dire aussi comment et pourquoi.. . et maintenant elle se demandait si elle n'avait pas été le jouet d'un songe ! Quand sa mère fut sortie après lui avoir dit de se hâter, elle hésita un moment, les yeuxlixés sur sou beau piano... Mais pre- nant enfin sa résolution, elle alla l'ouvrir, leva le dessus et examina l'intérieur de l'instrument avec le plus grand soin. C'était un magnifique piano anglais à trois cordes et dont l'intérieur ne pré- sentait rien d'extraordinaire , surtout à des yeux qui n'étaient pas ceux d'un fac- teur d'instrument. «Ainsi le piano a parlé! dit une voix derrière Clcmeutine , la voix de Ger- maine, 141 — Tu le savais donc , ma vifilin mie, et, lu ne m'asj)as prévenue! s'écria la jeune fille. J'ai eu grand'peur! — Je le crois bien ! mais n'en dites rien à madame ni a monsieur, au moins ! ni l'un ni l'autre ne voudraient vous en croire ! Monsieur n'a fait que rire des bruits qui courent au sujet de la maison. — Mais puisque tu le savais, pourquoi n'es-tu pas venue dans ma chambre cette nuit? j'aurais pu mourir de frayeur ! — Je pensais, répondit Germaine, que si mademoiselle avait peur, elle me son- nerait, et comme le piano ne parle pas toutes les nuits, je n'ai pas voulu vous effrayer a l'avance. — Et le piano du salon, parle-t-ï\ aussi tout seul, Germaine ? — L'un comme l'autre, mademoiselle. Chacun sait dans le pays qu'il se passe- ici des choses... enfin des choses que je ne veux pas... qualifier du nom qu'elles mé- ritent, et voila pourquoi monsieur a eu la maison a si bon marché. Personne des environs n'en voulait. ^Depuis hier que nous sommes arrivés, j'ai pu prendre lan- gue, mais monsieur n'a fait que se mo- quer de moi... Rira bien qui rira le der- nier! Il m'a défendu, et madame aussi, 1/î Cl/'HiPiiilne v;v.^in.^nl ému.' ^î^rra afl>r- lupiisemciu la main qui tenait la sienne. «Je suis aveugle de naissance, conti- nua Blanche; je devrais donc être accou- tumée a cette cruelle infirmité... et pour- tant il n'y a guère que depuis un an que je commence à me résigner... Lorsque la résignation m'échappe, je prie maman de me raconter l'histoire de Laure Brigman ; alors mes impatiences s'apaisent; je bé- nis Dieu de ne ra'avoir ôté que la vue et je me soumets à sa volonté sainte ! — Qu'est-ce que Laure Brigman? de- manda Clémentine. — Je pourrais bien vous dire celle his- toire, répondit Blanche, car je la sais par cœur, et je me la raconte souvent a moi- même... Mais maman la raconte encore mieux ; elle sait trouver des mots qui me remuent jusqu'au fond de l'âme et qui me font réfléchir... Sa voix est si douce qu'elle me calme... Si vous devenez mon amie , je prierai maman de vous dire l'histoire de Laure Brigman. — Je n'ose pas dire, s'écria Clémen- tine, que je suis déjà votre amie ; mais je vous assure, ma chère Blanche, que déjà j'éprouve pour vous beaucoup d'affec- tion. — Moi aussi j'en éprouve pour vous. Dès que vous avez été assise auprès de moi dans le salon , j'ai senti la même émotion que le premier jour où je vis Hélène... et pourtant Hélène était déjà une jeune personne, tandis que moi je n'étais qu'un enfant; et elle a dans ses manières, dans ses discours toute la froi- deur américaine; mais celte froideur n'esl pas dans le cœur. Aussi j'ai fait pour elle ce que je n'avais voulu faire pour personne, maman exceptée; mais maman, c'est mon autre moi, et le meilleur ! — Qu'avez- vous donc fait pour miss Kuhver, ma chère Blanche? — Oh ! vous êtes bien curieuse, madc- moiselle Cléraenline ! — Vous savez mon nom ? — Oui; madame voire mère l'a pro- noncé au moment où nous quittions le salon... — Je ne l'ai pas entendu. — Oh ! j'entends tout, moi ; ainsi pre- nez garde à vous ! Les murs de votre maison ont des oreilles ; est-ce qu'on ne vous l'apointdit? — Si j'écoutais Germaine... répondit Clémentine en rougissant un peu, et elle s'interrompit ; mais aussitôt elle ajouta : et si je m'écoutais moi-même, je croirais a des choses qui n'ont pas le sens com- mun. — Quelles choses donc? demanda Blan- che en se penchant vers Clémentine d'un air moitié curieux, moitié malin. — Décidément c'est un rêve que j'ai fait l'autre nuit. — Racontez-moi ce rêve, voulez-vous, ma chère Clémentine? — Eh bien ! j'ai rêvé que mon piano chantait seul, et, s'il faut vous l'avouer, j'espérais, en venant ici, découvrir la cause de ce mystère, c'est-a-dire la trou- ver dans la proximité de votre chambre et de la mienne. Mais cette pièce qui nous sépare me déconcerte tout a fait, n Pendant que Clémentine parlait, la fi- gure de la jeune aveugle avait exprimé tour a tour l'impatience, la tristesse... Lu sourire plein de finesse l'illumina tout h coup. «« Vous avez faituu mauvais rêve, voila tout, dit-elle; car vous êtes trop raison- nable, n'est-ce pas, pour croire a la ma- gie? On accusait pourtant dans le pays M. Bulwer d'être magicien. — On l'en accuse encore. — Mais vous n'en croyez rien?... 11 me paraît que si, ajouta Blanche avec malice. Qui ne dit mot consent. Je l'ai bien cru, moi!... Mais c'était pardonnable à une pauvre aveugle, tandis que vous qui avez de bons yeux... On nous appelle I »» i45 Blanche se leva, et, tenant Clémeutiue ^ par ia main, elle l'entraîna aussi rapide- ment vers la maison que si elle avait été clairvoyante. Germaine guettait Clémentine au retour. Elle lui flt un signe mystérieux, et dès que la jeune fille put s'échapper du salon, ce fut pour aller rejoindre Germaine. « Venez, mademoiselle, venez, dit celle- ci tout bas ; venez voir, pendant que mon- sieur n'est pas dans sa chambre, les in- ventions de l'Anglais! Oh! je crois que nous en avons pour plus d'un jour a dé- couvrir ici des choses de l'autre monde ! François et moi nous étions a faire la chambre après que vous avez été partie, et je disais: «C'est drôle! où donc est le cor- don de sonnette de monsieur ? Pas de cor- don de sonnette nulle part. » Voila qu'un coup de sifflet part de dessous les ri- deaux... mais un coup de sifflet a me jeter à la renverse; et voila que François, qui était sorti sans que je m'en fusse aperçue, rentre en riant aux éclals. «Maintenant que je vous ai fait une belle peur, dit-il, je vais en faire une a Marguerite dans sa cuisine, et puis je ferai aboyer les chiens et danser le cheval dans l'écurie sans que Joseph sache ni quoi ni qu'est-ce.»»Alors il prend un de ces quatre glands qui pen- dent là et qui m'avaient paru Cire un orne- ment, voilh tour, et il me dit: « Je vas souffler là-dedans. . . Voulez-vous aller voir ce que dira Marguerite dans sa cuisine? je l'ai laissée qui allait faire bouillir son lait. » J'y allai, mademoiselle, sans trop savoir si je le voulais ou non, tant j'étais ahurie, et comme j'entrais, voilà le même coup de sifflet, et si fort, que Marguerite laissa tomber la casserole pleine de lait qu'elle allait faire bouillir en effet, et alors une voix lui dit : « Vous avez mis de l'eau dedans! » Ce n'était pas vrai, ma- demoiselle ! Et puis tout a coup les chiens dans la cour se mettent à aboyer comme des enragés, et Joseph sort aussitôt de l'é- curie sans savoir ni quoi ni qu'e:U ce, comme l'avait dit François. François pré- tend qu'on n'a pas d'autres sonnettes que cela eu Amérique. Des sonnettes, ça! des sonnettes qui sifflent et qui parlent ! Faut- il que monsieur ait acheté une maison où l'on voit des choses pareilles! — Ce ne sont pas des sonnettes, reprit Clémentine d'un air capable. J'ai entendu parler de cordons acoustiques... Je vais demandera bon papa... — Mademoiselle, n'y allez pas! mon- sieur n'en a rien dit, ce qui prouve qu'il ne veut pas qu'on le sache. Personne n'i- gnore ici que M. Buhver employait toute sorte de moyens pour surveiller son monde, car il n'avait confiance en âme qui vive ! Il serait bien malheureux pour d'anciens serviteurs, comme moi et Fran- çois, que monsieur nous prît aussi en dé- fiance à cause des inventions de cet An- glais... — Que fais-tu donc ici en conseil se- cret avec ta vieille mie ? » demanda le bon papa qui était entré doucement et dont le pas pesant avait été assourdi par le tapis. Clémentine rougit; Germaine se retira un peu en arrière d'un air embarrassé. .< Bon papa, répondit Clémentine, Ger- maine était venue me chercher pour me faire voir ce qu'elle appelle des sonnettes qui sifflent et qui parlent... — Ah ! ah! les cordons acoutisques? — Oui, bon papa. Comment s'en sert- on, je vous prie ? — M. Bulwer ne les a pas épargnés, reprit le bon papa; j'en ai quatre à mon lit, quatre au coin de ma cheminée et quatre qui pendent à droite de mon bu-^ reau, de sorte que de partout ici je peux donner mes ordres sans me déranger, à mou valet de chambre, à la cuisinière, au cocher et au jardinier. François étant déjà au fait, je vais l'avertir que j'ai à lui par- ler en soufflant dans le sifflet qui forme la pointe de ce gland «^n bois de palissan- 10 I4G dre. A preseul j'ôte le sifflel. . . Entends- tu? Voilà François qui répond : Je suis là, en sifflant à son tour... Voyons, dis-moi ce que lu veux que je lui commande... Mais quelque chose qui ail besoin d'une réponse . . Aimes-tu mieux le dire toi- même? En ce cas approche tes lèvres du cornet acoustique que te présente le gland de palissandre mainlenant qu'il n'est plus muni de son sifflet, et parle aussi bas que lu voudras... C'est fait? Eh bien! place le cornet acoustique a ton oreille... — Bon papa, François m'a répondu! s'écria Clémentine enchantée. — Est-ce Dieu possible ! s'écria Ger- maine. — Faites-en vous-même l'expérience, dit le bon papa en souriant de l'air élouné de la vieille mie. — François, m'entendez -vous bien? cria Germaine à pleine voix dans le cornet acoustique. — Beaucoup trop bien î répondit Fran- çois d'une voix lellement retenlissanle que Germaine recula effrayée, laissa retomber le cornet acoustique et se couvrit les oreilles de ses deux mains. — Tu vas comprendre, mon enfant, dit M. de Bécherel, de combien les cordons acoustiques l'emportent en commodité sur les sonnettes. Si je sonne, il faut que l'un ou l'autre des domestiques quitte ses oc- cupations et vienne prendre mes ordres. Je siffle; le domestique est averti que je veux quelque chose ; il siffle de son côté pour me faire savoir qu'il est là et prêt à obéir; je lui dis ma volouté, et, à l'in- staot, je suis servi. — Bon papa, ce cordon est donc creux? — Sans nul doute, ma fille. C'est un porte-voix prolongé, au moyen duquel je peux parler, sans hausser le ton, à une grande dislance, et avec le secours du- quel je reçois de même la réponse. — Monsieur, demauda Germaine après avoir un peu hésité, est-ce qu'avec ces cordons... encaustiques... — Acoustiques, reprit Clémentine. — Il n'importe pas, ce n'est point là l'affaire, mademoiselle; monsieur, est-ce qu'on peut entendre ce qui se passe ou ce qui se dit... — A l'office, 'a la cuisine, a l'écurie et au jardin ? demanda en riant le bon papa. Non, Germaine, cela ne se peut pas, ras- surez-vous. — Ah! monsieur, je n'ai pas peur! mais enfin, comme on m'a prévenue dans le pays que les murs de celle maison ont des oreilles... — Vous pensiez avoir mis la main des- sus, n'est-ce pas, et peut-être aussi pen- siez-vous à les couper, ces malencon- treuses oreilles? Respectez mes cordons acoustiques, Germaine; ce ne sont point des délateurs. Ils éviteront des pas inu- tiles a vos vieilles jambes comme à celles de François, qui ne sont pas jeunes non plus. Soyez bien certaine aussi que M. Bulwer n'est point un sorcier, ainsi que le prétendent les ignorants; c'est un homme instruit, qui aime ses aises et qui sait faire servir les découvertes de la science et de l'industrie au confort de la vie. Nous profilerons des bonnes inven- tions éUhWes ici par lui... Mainlenant va, chère enfant; c'est l'heure de ma sieste. » Germaine n'était qu'a moitié tranquil- lisée par celle explication, et volontiers elle aurait causé longuement avec Clé- mentine a ce sujet; mais la jeune fille venait soudain de comprendre qu'elle ne pouvait que perdre et non gagner à écou- ter les imaginatives de sa confidente, et elle courut rejoindre sa mère. S. Ulliac Trésudeure. {La fin au prochain numéro. ) 147 INSTRUCTION POÉSIE l'ANGÉLlS DE MAP. mm A LA VIERGE. DÉDIÉ A MONSEIGNEDR BiAA'GLARD, ÉVÊQUE DE SAliM-DlÉ. Il esl midi ; la brise est douce et. pure, Le champ verdit, le bois est parfumé, Le ciel rayonne, et toute la nature Sourit en paix au plus beau jour de mai ; La rapide hirondelle, Vers son nid familier Volant à lire d'aile, Revient porter bonheur au toit hospitalier. Entendez-vous? là-bas, dans les vallées, Dans ces cJochers qui montent vers les cieux, L'Angélus tinte, et ses lentes volées Donnent une âme a ce monde joyeus. Votre mois, ô Marie, Brille d'atours naissants; Le monde entier vous prie : Mère du Dieu sauveur, écoutez ses accents ! La fleur qui naît se dresse sur sa tige; Elle ouvre au jour son calice de miel. Frôle encensoir, vers vous elle dirige Tous les parfums que lui donna le ciel ; (I) Celle charraanle poésie a été composée par M. Prosper Blanchemaio pour le Journal des Jeunet Perurinnu-i ; elle est inédite ; c'est une fleur brillante ajoutée h sa couronne de poète. Î48 ni, pareillo h la mère j Qui meurt pour ses enfants. Elle livre, éphémère, Dans l'espoir d'un doux fruit, ses pétales aux vents. Le grain caché sous la glèbe entr'ouverte, De l'univers ressentant le réveil, Fait onduler sa chevelure verte Et vous bénit dans les feux du soleil. La misère est profonde. Vos fils sont accablés; Que votre amour féconde La prière en nos cœurs et le grain dans nos blés ! Le vieux faucheur, sur la tige odorante Du trèfle vert coupé dans le sillon. Pour vous prier pose sa faux vibrante . Et le berger se tait dans le vallon. Tout le troupeau se couche Sur le sol reverdi, Et le taureau farouche Appelle en mugissant le repos de midi. Sur les coteaux la chanson des faneuses Naguère encor retentissait au loin. L'Angélus tinte; et, dans leurs mains pieuses, Les longs râteaux n'agitent plus le foin. Chaque tête s" incline Et mille voix en chœur, A vous, reine divine, Adressent leur prière avec l'élan du cœur. Dans ses parfums comme dans son ramage, La fleur dos champs comme l'oiseau des boi>. Tout se confond pour un suave hommage, Et l'univers n'a qu'une seule voix. Vous êtes, Vierge sainte, Le vœu, l'espoir, le bnt ; A la cloche qui tinte Tous les cœurs ici-bas vont répondant : Salul ! 149 Salul, Marie, ainonr, bonheur des âmes! LeToul-Puissaut, du haut de rinflni, Vous a bénie entre toutes les femmes, Et Jésus- Chiisl, votre enfant, est béui. Priez pour nous, Marie, Mère du Dieu sauveur ; Priez pour qui vous prie. Puis, a'i jour du trépas, priez pour le pécheur ! Prosper Blanchemai> . BEAUX-ARTS. SECONDE PROMENADE AL SALON DE 18i7. Si nous n'avons plus de véritable criti- que littéraire, nous n'avons pas davan- tage de véritable critique dans les arts. Lisrz les comptes rendus du salon de 4 847 dans plusieurs journaux, et vous verrez poindre, ou plutôt régner partout l'esprit de parti, de coterie, de camara- derie; c'est un parti pris de blâmer, sui- vant la couleur du drapeau de l'artiste, Pœuvre qu'il a produite. A grand' peine accorde t-on quelques éloges à ceux des tableaux que le jury a acceptés, quoi- qu'ils soient la manifestation qu'un peu de justice pourtant se mêle à beaucoup de faveur. Qu'importe la condamnation qui peut tuer l'artiste, si le mot sur le jury fait rire la galerie ! Nous. Dieu merci, nous avons une lâ- che facile et douce à remplir, et nous la remplirons avec joie; nous dirons au moins un mot bienveillant des deux cent cinquante tableaux , miniatures, aqua- relles, dessins dus à des femmes artistes, et dont quelques-uns ont mérité les hon- neurs du salon carré. A ce nombre il faut ajouter un nombre égal d'autres productions de tous les gen- res que le jury, cet exécuteur des hautes œuvres artistiques , rejette , dit-on , par inadvertance, par boutade, suivant ses passions ou ses caprices. Eh! qu'est-ce, encore, que ces cinq cents tableaux ou dessins, alors que tous les ans plusieurs milliers d'ouvrages re- marquables se produisent dans de mo- destes ateliers, au sein des familles des femmes artistes et des femmes du monde qui refusent d'affronter le grand jour de la publicité et les hasards de l'exposition? S'il nous était permis de pénétrer dans ces discrets sanctuaires, dans ces musées intimes réservés aux parents et aux amis, nous pourrions dire bien des essais har- dis, peut-être même des chefs-d'œuvre que signeraient sans hésiter les maîtres de l'art, et nous arriverions a prouver que le talent appartient a la femme aussi bien qu'a l'homme. Deux tableaux de genre, de madame r.avé, flgurent dans le salon d'honneur, tout près des tableaux des grands maî- tres, Déj'a se vérifie pour elle ce que tout 150 à l'heure nous avons dit de l'esprit de parti qui domine dans le jugement porté sur les œuvres d'art. Les arbitres suprê- mes de la presse ont déclaré que ma- dame Cave doit à l'honneur de porter le nom de M. le directeur des beaux-arts l'admission de ses deux tableaux. Le pu- blic, qui n'en sait rien, se laisse attirer, sans penser à mal, par Une Soirée sous Louis XIII et par Un Tournoi : tous deux lui plaisent. Qu'y faire? Le premier nous fait assistera l'une de ces soirées de la rue des Tournelles , peut-être bien de la place Royale, où nos romanciers nous ont conduits si souvent, en compagnie du joyeux Scarron, de la savante mademoi- selle Scudéry et de la gracieuse Ninon de Lenclos , autour desquels papillonnent les beaux esprits ou les raffinés du temps. Le second tableau nous montre les ap- prêts d'un tournoi en miniature, car les héros de la fête sont de charmants bam- bins. Coiffés de casques de fer-blanc, ils soulèvent de longues rapières de bois et enfourchent des coursiers de carton avec l'aide de leurs mamans. Tout cela est frais, gracieux; on voit que la femme d'es- prit a passé par là. Voulez-vous une œuvre plus accentuée? arrêtons-nous devant Sainte Thérèse en- fant, due au pinceau habile de madame Clémentine de Bar. L'auteur a puisé l'i- dée de ce tableau dans la Vie de sainte Thérèse, écrite par M. Villefort. La jeune sainte, encore enfant, mais déjà passion- née pour le ciel, emmenait à l'écart sou frère Rodrigue, pour lui lire la Vie des saints. Les exemples des martyrs les en- flammèrent tellement, qu'ils résolurent un jour de s'enfuir chez les inQdèles, aliu d'y verser leur sang pour la foi. Madame de Bar a représenté la jeune sainte au moment où, plongée en extase, elle médite son pieux projet. Il y a une véritable inspiration sur les traits de la néophyte, que déjà ses pensées enlèvent à la terre et qui semble voir s'ouvrir les cieux. Non loin de la jeune sainte inspirée, nous remarquerons Saint François d'As- sise de madame Anna Clément. L'artiste a choisi le moment de la prière. Que cette tête est belle! Quelle foi ardente, quelle joie divine viennent illuminer les traits du bienheureux ! Madame Guillot - Saguez a consacré ses pinceaux à peindre la Sainte Madone et l'enfant Jésus, entourés de saint Louis et de sainte Amélie de Hongrie. Ce beau tableau, qui a été commandé par la reine à l'auteur, fait honneur à madame Guil- lot-Saguez. On reconnaît la femme artiste, s'inspirant a Rome de l'étude des plus grands maîtres de l'école italienne. Nous citerons encore la Mater dolo- rosa de madame Eugénie Latil, la Sainte Famille en Egypte de madame Amélie Champein , et l'Éducation de la Vierge de madame Leroux de Lincy, qui ont eu le talent de rendre intéressants ces trois sujets, traités tant de fois déjà. Passons maintenant aux tableaux d'in- térieur; c'est un genre dans lequel les femmes excellent; elles y déploient ce tact exquis, cette délicatesse de touche, et surtout cet esprit d'observation si fin et si subtil que le ciel leur a départi. En effet, voyez comme les Petits Men- diafits de madame Amsinck sont vrais et touchants ! Le cœur est ému et les yeux deviennent humides. Si jeunes et si mal- heureux ! Pauvres enfants! La jeune Servante de mademoiselle Emma Blanche est une jolie élude. Madame Aimée Brune s'est inspirée , on le voit, de ses souvenirs de petite fille dans son joli tableau des Doux passe- temps de l'enfance; c'est bien la joie naïve et pure, l'entrain, la folle insouciance de cet heureux âge. Que de jolies têtes mu- tines! Que de bonheur et de franche gaieté! J'ai vu des femme» leslei long fol lemps devaul ce tableau , qui icveillail sans doute de doux souveuirs! Lequel d'entre nous ne se reporte pas avec émo- tion et regret vers les jours, sitôt enfuis, (l'une heureuse enfance? La G^rand'mère de mademoiselle Laure Foireslier est une étude remarquable. <,»u'il y a de traces des soucis cuisants de ia vie, des souffrances de l'âme, sous ces rides nombreuses et profondes! Toutes les joies, sans doute, mais aussi toutes les douleurs ont passé par la ! Mademoiselle Amanda Fougère se dis- lingue également dans les tableaux de chevalet. Elle a donné les Deux Orphe- lines, la Petite Villageoise^ la Jeune Fille mauresque et le Repas de VErmite. J'ai entendu un amateur, qui avait sans doute mieux déjeuné , s'écrier : Le pauvre homme '■ Mademoiselle Henriette Franquebalme a représenté une brillante Odalisque qui faitl'admiration des connaisseurs, et pour- tant je préfère a ce tableau celui de V En- fant malade. Cette pauvre mère qui pleure près du berceau de son fils, ce père qui s'efforce de dissimuler sa douleur, ce doc- teur dont la physionomie sérieuse de- meure impassible sous les regards des voisins et des voisines paraissant l'in- terroger avec anxiété, tout cela est d'une vérité touchante et dramatique. Nous re- trouverons le même talent dans les détails de cet Intérieur de garde-chasse ; aussi ce petit tableau fixe- 1- il les regards de la foule. Silvio Pellico dans sa prison est de mademoiselle Adèle Grasset. Le peintre représente Silvio Pellico au moment où le captif explique a la fille de son geôlier, avec son génie de poêle, sa haute raison de penseur et son zèle de chrétien fer- vent, les saints mystères de la Bible ; sa parole ardente, inspirée, a éclairé l'ârtie naïve et pure de la jeune fille ; elle est à i^enoux,et, vivementémue. elle baise avec respect la page des saintes Écritures qui vient de lui être expliquée. Ce tablea\i révèle chez mademoiselle Grasset un la- lent réel et de belles inspirations. Ces qualités, nous les retrouvons en par- tie dans les deux allégories qui ont pour titre Espérance et Regrets, de madame Fanny Geefs ; il y a là de la pensée, ainsi que dans le joli tableau des OEufs de Pâques de madame Nargeol-Thenon, la Bonne Aventure de madame MorlotDarcy et le Donneur d'eau bénite de madame Rosalie Théveniu. Le paysage est encore un genre dans lequel beaucoup de femmes réussissent, et le remarquable tableau de madame Empis en est une preuve nouvelle entre mille. Une Vue du golfe de Turghio (Corse) est justement admirée au Salon; l'air circule partout, il y a beaucoup de transparence dans le ciel, beaucoup de limpidité dans les eaux, La chaude lu- mière du soleil anime de beaux lointains. On reste longtemps en contemplation devant cette œuvre empreinte de vie. Mademoiselle Rose Bonheur , quel joli nom, n'est-ce pas? mademoiselle Rose Bonheur a fait recevoir un Paysage et des Etudes d'animaux , qui ont été loués sans restriction. Le croirait-t-on? Made- moiselle Rose Bonheur n'a pas craint de toucher à la spécialité d'Horace Vernel ; et elle a prouvé que cette entreprise n'é- tait pas au-dessus de ses forces. Made- moiselle Rose Bonheur plait à tout le monde. Ce que c'est que l'influence du nom ! Il est vrai qu'ici elle est soutenue par celle du talent. Quant à mademoiselle Léonie Cholet, c'est une ancienne connaissance pour les habitués du Salon ; chaque année le jury d'examen accueille ses paysages. Celte fois mademoiselle Cholet eu a quatre : une Vue prise dans le parc de Monceaux , une Vue de la mare d'Auteuil, puis deux autres vues des environs de Chevreusc et 152 de Crécy en Brie. Mademoiselle Cbolet mérite tous les éloges qui sont donnés a ses gracieuses compositions. Parmi les autres paysagistes qui s'oc- cupent de ce genre avec succès, nous ci- terons encore mesdames Constance Dan- vin et Moreau, mesdemoiselles Eugénie Devosge, Joséphine de Jasson, Honorine Lajoye, Adèle Langrand, Hélène Miellé et Louise Thuillier. Les portraits abondent , et beaucoup sont remarquables parla pureté du dessin, la délicatesse et le fini des détails; nous voudrions pouvoir les examiner l'un après l'autre et rendre a chacun la justice qui lui est due, mais l'espace nous manque. Nous avons regretté de ne pas retrou- ver cette année un souvenir au moins de madame Annica Bricogne, dont le pinceau est a la fois si vrai, si élégant et souvent d'une mâle fermeté. Les miniatures, aquarelles, peintures sur porcelaine, pastels, etc., comptent de nombreuses adeptes. Nous mentionnerons seulement, sous le no-1766, un beau por- ♦r-iit au pastel de madame Louise Fauquel. Quelques mot'i maintenant sur la sculp- tnre. La statue de la duchesse douairière d'Orléans^ par Barre, un Nicolas Pous- sin, de Brian, un buste parBosio, ]e Mal- herbe de Dantan aîné, le Cherubini de Dantan jeune, qui a fait aussi le buste du docteur Lallemand; la duchesse Anne de Bretagne^ de De Bay, Anne de Beaujeu, deGatteaux, uncharmantenfant, deGay- rard, trois belles statues de Pradier, qui expose eu outre les bustes de M. le comte deSalvandy, de M. Àuber et de M. Lever- rier, ont attiré nos regards. Nous avons re- marqué encore une belle Anne d'Autriche de Ramus, trois statues et un bas-relief de Triquely. Dans le musée de sculpture figure une femme artiste, mademoiselle Adelina Cauuois. Elle a exposé un char- mant bas-relief en plâtre, le Repos en Egypte, d'après N. Poussin. Dans un troisième et dernier article, nous passerons en revue les productions qui ont été remarquées par la foule et la critique, et nous indiquerons les sujets qui sont digues, avant tout, d'appeler l'at- tention et d'exciter l'intérêt de nos jeunes lectrices. Edmod de Llz. VOYAGES. LES FEMMES TlRdlES A SMVRIME. Ke 7 juin ISA.. Laisse-moi, ma chère Emilie, le remer- cier encore de tes vives recommandations auprès de madame Louise B..., sœur de charité a Smyrne; j'ai retrouvé en elle la femme dévouée, pleine de bonté et d'es- prit que lu regrettes a Paris, et je renonce a te peindre la cordialité affeolueu&e de l'accueil que j'ai reçu de sœur Louise, ainsi que de madame la supérieure, femme d'une haute raison et du caractère le plus noble. Tu ne saurais croire , chère amie , combien les dignes sœurs de Saint-Vin cent de Paule ont acquis d'influence en 153 Orient par leur inépuisable charité qui ue fait aucune distinction de nation ni de croyance. Non-seulement ces bonnes sœurs visitent les malades, les pauvres, mais elles se vouent encore a l'éducation. Trois cents jeunes lilles, appartenant aux premières familles grecques et armé- niennes, reçoivent dans leur maison une instruction solide; et ceci doit être, car les sœurs envoyées en Orient sont choisies parmi les plus distinguées de leur ordre. J'ai goûté un plaisir bien grand à par- courir les vastes classes où ces jeunes filles, presque toutes jolies et douées d'une phy- sionomie intelligente, s'exercent à parler notre langue et k l'écrire avec élégance. L'histoire, la géographie, la littérature leur sont encore enseignées et d'une ma- nière attrayante. C'est, je t'assure, un beau succès pour nos excellentes sœurs d'avoir su vaincre l'indolence de ces natures orientales , et d'avoir substitué a l'apa- thie et a la mollesse le besoin de l'ordre, l'amour du travail. Grâce a nos sœurs, ces jeunes filles répandent dans leurs familles l'usage journalier de la langue française ; et aidsi notre influence se fera de plus en plus sentir; car, devenues femmes et mères, elles élèveront leurs enfants dans l'amour de notre belle France qui leur a procuré le bienfait de l'éducation. " Il n'y a pas longtemps, me disait la vénérable supérieure, que nous avons réussi à vaincre les préjugés qui empê- chaient les Turcs de recourir "a nous. Lors de l'incendie qui a dévoré tout leur quar- tier, nous allâmes, mes lilles et moi, por- ter des secours a ces pauvres gens. Ruinés, sans pain , sans abri , sans vêtements , ils erraient dans les rues, abattus, mourants, et répétant, dans leur fatalisme aveugle : C'était écrit! Nous les avons soignés, nourris, consolés, et le préjugé s'est éva- noui, grâce à Dieu ! Jamais, depuis celte époque, leur reconnaissance ne s'est dé- mentie. >• Et eu effet, chère Emilie, si tu voyais comme nos admirables sœurs sont partout révérées! Elles ne peuvent se montrer dans les rues sans être à chaque pas ar- rêtées par une mère qui leur apporte son enfant malade, par quelque pauvre ou- vrier blessé; et les paroles consolantes, les secours, ne manquent pas aux mal- heureux qui les implorent. Je l'ai vu l'autre jour en me rendant avec madame la supérietirea la maison doCh.... Ef...., car je suis allée visiter des dames smyr- niotes. Mais lu permettras bien qu'avant de te donner quelques détails sur ces vi- sites, je te dise un mot de Srayrne, de son admirable climat, de ce ciel toujours pur pendant huit mois de l'année. Smyrne, fondé par une princesse d'E- phèse, qui avait dû fuir, comme Didon, sa patrie, est l'une des sept villes qui se disputent l'honneur d'avoir vu naître Homère. Après qu'elle eut éprouvé bien des vicissitudes, Alexandre le Grand, frappé de sa position admirable, la releva de ses ruines et prédit sa splendeur. Oh! elle est réellement belle, cette couronne de rionie, celte fleur du Levant, avec ses mosquées aux élégants minarets, ses mai- sons si pittoresques, ses caravansérails, sa population turque, juive, grec(iue, armé- nienne , fran(|ue. qui se presse dans ses bazars, encombre son port, le plus riche de l'Orient. Doucement inclinés vers son beau golfe, de magnifiques cyprès lui ser- vent de ceinture ; le mont Pangus, cou- ronné des ruines du palais d'Alexandre, la domine, et la mer, cette mer d'Orient aux flots d'argent et d'azur, vient, en bai- gnant ses pieds, lui apporter les richesses des autres parties du monde! Tout entière à l'espoir de soulever un coin du voile qui dérobe aux yeux des Européens la vie privée des familles tur- ques, je suivis la vénérable supérieure dans le dcdalft des rues étroites et tor- tneu^es du quariKT turc. PHrtout de- nni- lo4 sons de bois, des teuétres grillées el de petites portes bien closes. EuOa nous uous arrêtons devant uo bâtiment d'assez belle apparence; nous sommes introduites par uuvieuxTurc,porteurd'une grosse canne, dans une belle cour au fond de laquelle, et du côté de la rue, s'élève un charmant palais. C'est l'habitation des femmes de Ch.... Ef...., l'un des plus riches habi- tants de Smyrne et l'ami déclaré de la eivilisaiioa française. Nous montons les degrés d'un élégant portique en marbre blanc , et nous entrous dans une vaste salle, la salle de réception. Au fond de cette pièce, et séparée par un mur d'ap- pui, s'avance en saillie sur la rue une petite galerie dont les nombreuses fenê- tres, munies d'un grillage flu et serré, permettent aux jolies habitantes du harem de jeter un coup d'oeil sur la vie du de- hors tout en les protégeant contre les re- gards profanes. C'était dans ce charmant belvédère que les trois femmes de Ch.... Ef ..., entourées de leurs enfants et de quelques amies, nous attendaient. Jamais je n'oublierai le gracieux spectacle qui s'offrit a mes yeux ! Ces femmes, presque toutes jeunes et charmantes, dans ce cos- tume oriental si pittoresque, si élégant, étaient nonchalamment couchées sur de riches divans ou sur les moelleux tapis quirecouvraieutle parquet Quelques unes fumaient ; d'autres, réunies en groupe, causaient ensemble, tandis qu'une vieille femme accroupie au milieu de la pièce lâchait, par ses plaisanteries, ses contor- sions grotesques, d'appeler le rire sur leurs lèvres : c'était le bouffon. De beaux enfants, charmants comme le sont les en- fants turcs, sautaient et riaient autour de ces jolis groupes, et formaient contraste par la vivaciié de leurs jeux, de leurs mouvements, avec la nonchalante mol- lesse de leurs mères. De l'autre côté du mur d'appui, des esclaves noires, debout, les bras croisés sur la poitrine , atten- daient eu silence et dans la plus graude modestie les ordres de leurs belles mai- tresses. La supérieure alla droit a la première femme de Ch.... Ef...., qui nous reçut avec une aimable courtoisie , uous tit asseoir auprès d'elle, et commença avec la sœur Saint-Vincent, qui parle parfaite- ment le turc, une conversation très ani- mée. C'était une femme de bonne mine, d'environ trente-cinq ans, grasse, fraîche, ayant des yeux noirs spirituels, un nez a la Roxelane, une bouche toujours sou- riante. On voyait bien a son air résolu qu'elle était seule maîtresse au logis, et que les deux jeunes femmes, pâles et frêles, qui partagent avec elle le titre d'épouses, ne sont que ses humbles servanles. Main- tenant les Turcs épousent rarement plu- sieurs femmes. Us ne sont plus assez riches pour avoir autant de maisons que de mé- nages, et malheur a celui qui veut, sous le même toit, réunir plusieurs épouses ! Des disseusions intestines et continuelles lui font payer cher son imprudence. Sur un signe, des esclaves s'avancent avec des plateaux chargés de conûtures, de conserves de roses et d'eau fraîche ; d'autres apportent du café, nous offrent des chibouks que nous refusons en riant. Notre hôtesse, déjà un peu familiarisée avec les usages européens, était d'une gaieté charmante. Elle se montra émer- veillée du long voyage que j'avais entre- pris, si jeune, et mue seulement par un sentiment de curiosité. Pour les Turcs, notre besoin de mouvement est un vrai problème ; ils ne comprennent que le voyage de la Mecque. Enûn notre hôtesse, se levant, me dit gracieusement qu'elle allait me montrer elle-même toute sa maison. Nous parcou- rûmes plusieurs pièces très simplement décorées. Les Turcs n'ont aucun meuble, •[uelques coffres seulement pour serrer les vêlements. Les divans leur servent de \bo lits ; le plateau conteuant le dîner se pose indifféremment dans la pièce où le maître se trouve. Depuis que les hommes ont abandonné, pour la redingote bleue et la calotte rouge, ce costume oriental si pit- toresque et si somptueux, leur luxe ne consiste plus que dans les riches étoffes dont ils recouvrent les divans et dans les tapis qu'ils étalent avec une profusion bien nécessaire , car chez eux ils ont presque toujours les pieds nus. Après avoir visité les deux étages, nous arrivâmes à une petite terrasse. Quel ma- gnifique panorama ! Smyrne, les riantes campagnes où s'égarait Homère enfant, les montagnes, la mer, et ce spectacle éclairé par un soleil d'Orient! En voyant mon admiration, notre hôtesse était ra- dieuse; elleaussi ressentaitl'enthousiasme qu'inspire cette splendide nature. Avant que je les connusse, les femmes turques n'étaient pour moi que de malheureuses créatures énervées par l'indolence et l'ennui, esclaves du moindre caprice de leur maître. A Smyrne (mais fais bien attention, chère Emilie, que je ne te parle que des Smyrniotes déjà civilisées par notre contact, et non des pauvres Afri- caines si dégradées), à Smyrne, dis -je, j'ai été frappée de l'expression intelligente de leurs regards, de la promptitude de leurs réparties, de leurdésirdes'instruire. Elles ne sont pas aussi captives que nous nous le figurons. Une femme turque est maîtresse dans son intérieur; elle dirige ses esclaves, élève ses enfants, emploie ses loisirs à fumer ou a broder de déli- cates arabesques. L'ennui se fait-il trop sentir, car l'instruction lui manque tota- lement, le bazar est là. La femme turque s'y rend avec ses esclaves, regarde, ad- mire, fait des emplettes, puis elle va vi- siter une amie. Si la chaleur est étouffante, elle monte sur son âne ou dans son ara- bas (voilure), et mollement étendue sur des coussins, elle sort de la ville pour aller respirer l'air et la fraîcheur dans une de ces délicieuses oasis qui embellissent les environs de Smyrne. Le vendredi , jour à la mode chez les Turcs pour la prome- nade, les femmes s'y rencontrent en grand nombre, et pas un homme ne se montre aux environs. Sous de beaux arbres, au pied d'une limpide fontaine, des esclaves étendent des tapis, apportent des rafraî- chissements pour leurs maîtresses, qui, en fumant le narguilé, passent de douces heures dans une causerie intime ou dans la contemplation de la nature, ce plaisir toujours si vif des Orientaux. Tu vois, chère Emilie, que cette existence n'est pas bien terrible. A part l'ample manteau qui les enveloppe tout entières lorsqu'el- les sortent, les bottines jaunes qui cachent leurs pieds, la longue écharpe de mous- seline blanche qui leur sert de turban et de voile, je ne vois pas trop ce que les Turques auraient a envier à bien des fem- mes de nos provinces. Mais ce voile! di- ras-tu. Va, la coquetterie n'y perd rien. La mousseline est assez claire pour laisser deviner, au-dessous des longs yeux noirs qui ne sont jamais voilés, de jolis traits et un cou charmant. Quant aux femmes du peuple, hélas! chère Emilie, elles sont, comme partout ailleurs, chargées des tra- vaux les plus pénibles; mais, chose re- marquable, jamais une femme turque n'est appelée à se mêler du négoce. Me voila bien loin de la maison de Ch.... Ef.... Retournons à celte riante de- meure pour y admirer les bains, char- mante rotonde de marbre blanc où le jour ne pénètre qu'a travers des verres dépolis incrustés pour ainsi dire dans le dôme. Au fond est une petite fontaine dont l'eau tombe dans une vasque de marbre. De chaque côté, des gradins pour s'asseoir. C'est une éluve. Les Turcs ne prennent jamais que des bains de vapeur. Un élé- gant salon, garni tout autour de larges di- vans, précède réluve. La, les jolies bdi \oê gneuses viennent réparer leurs forces par un sommeil bienfaisant ou par les dou- ceurs du far niente. Pendant notre visite du palais de Ch.... Ef.... les enfants nous suivaient. Il fau- drait le crayon de Decamps pour rendre ces physionomies si fines, si expressives et a la fois si naïves et si malicieuses. Dans les petites tilles, la beauté est remarqua- ble, la grâce semble innée. Plus tard, un embonpoint souvent excessif vient défer- mer la taille, grossir les traits; l'usage du bétel gâte les dents, et l'abus des bains de vapeur donne a la peiui une teinte jaune. A trente ans la femme turque est déjà presque vieille. Je te fais grâce de toutes les maisons que nous avons visitées, de l )utes les fem- mes qui m'ont accueillie, moi étrangère, avec un empressement, une cordialité que l'on ne trouverait guère dans un pays plus civilisé. Deux d'entre elles cependant, deux cousines, vivront toujours dans ma mémoire, l'une par sa bonté, l'autre par sa beauté. En quittant la première de ces jeunes femmes, je remarquai dans la cour une petite chambre occupée par une vieille inflrme. La Nubienne qui nous précédait, voyant sur mon visage une ex- pression de curiosité, me raconta que lors de l'incendie qui a dévasté une grande partie du quartier turc , cette pauvre femme perdit tout, fortune, maison, fa- mille. Sa jeune maîtresso la recueillit, lui donna chez elle un asile et subvint désor- mais *a tous ses besoins. Qu'aurait fait de plus une femme libre et chrétienne? Non, les femmes turques ne soûl pas ce qu'on se les figure ; chez elles la nature femme, nature noble et belle, domine toujours. Sa cousine Falhraa lut poiuinoi comme une apparition évoquée par les lectures des mille féeries de l'Orient. Lorsqu'elle entra chez sa mère pour saluer la supé- lieure dont elle est la favorite, il me sem- bla voir une de ces houri.»» promises aux vrais croyants. Qu'elle était belle avec ses longs cheveux moitié nattés, moitié bon- clés, tombant sur ses épaules ou s'enrou- lant autour du petit turban de gaze qui ornait sa calotte rouge! Un teint éblouis- sant de fraîcheur était encore relevé par la peinture de ses sourcils et la petite rose noire délicatement tracée à leur naissance. Ses yeux, les plus beaux monde, ces longs yeux noirs de l'Orient, dont le feu est voilé par une frange soyeuse, avaient une expression de mélancolie si douce, de candeur si affectueuse, qu'il était impos- sible de refuser son admiration à une si charmante créature. Un large pantalon arrêté au-dessus de la cheville laissait passer un petit pied nu chaussé d'élégan- tes babouches. Sa veste de soie rouge a fleurs d'or, ouverte sur la poitrine, décou- vrait un cou charmant orné de diamants et de perles, et 'a peine voilé par une che- mise de crêpe brodée d'or et de soie. Malgré l'air de mélancolie que laissait 'a Falhma un récent chagrin (pauvre jeune femme! "a seize ans elle pleurait déjà la mort d'un premier né!), sa charmante physionomie s'embellit du plus touchant sourire en apercevant la bonne sœur Saint- Vincent ! Sautant légèrement sur le divan où j'étais assise, elle s'affaissa gracieuse- ment sur elle-même, croisa les jambes, et balançant sa jolie tête au-dessus de mon épaule, elle parla de la voix la plus mé- lodieuse qui aitjaraais invoqué Allah. Sa mère, femme de sens et de raison, avait promis aux sœurs de leur conûer l'éducation de sa tille; mais les préjugés du père, la jalousie des frères, l'empor- tèrent sur sa volonté; la jeune fille resta dans sou ignorance et se maria. Puisse-t- ellc goûter un jour tout le bonheur que méritent son aimable caractère et sa tou- chante beauté! Le temps passait vite dans ces intéres- santes et curieuses visites, mais il fallut à mon grand regret les abréger. Nous avions J57 h traverser une grande partie de la \ille. Pour ne pas te désillusionner, je ne l'ai point parlé de la saleté des rues. A Smyrne, comme dans les autres villes d'Orient, les détails ne répondent pas à l'aspect pilto- lesque et souvent si admirable de l'en- semble. Le soleil allait bientôt disparaître. Or, lu sauras que les Turcs, beaucoup plus rationnels que nous, se lèvent avec lui, se £ouchent avec lui, pensant très sainement qiio nulle lumière factice ne peut remplacer ce splendide flambeau. Je n'ai pas fait comme eux, cliere amie. Je me suis oubliée en l'écrivant. 11 est minuit, heure des plus indues dans une ville turque. Je tombe de sommeil, bon- soir. Cette longue lettre partira demain par une occasion. M"* Estelle P. WÎ0>S©, TRAVAIX i L'AIGllLLE. ToBette de.mariée.— Façons de robes. — Chapeaux. — Étoffes nouvelles. — Ombrelles. — Ameublemfsût — Mouchoir.— Point d'arme'*. — Point de plume.— Corbeille à ouvrage. — Cache-pot —Porie-raonnaic — Entre-Jeux. — Pantoufle mauresque. — Brodequin d'enfant — Col. — Jupon. Céline s'est mariée avant hier, ma cbère Adèle, et comme j'ai couru avec elle et madame de Beaumontpour aider ces da- mes dans leurs emplettes, je suis parfai- tement renseignée au sujet des modes nouvelles. Par où commencerai- je ? Parla toilette de Céline , elle en vaut la peine. Notre amie était jolie comme un ange avec ses longs cheveux noirs retombant en longs tire-bouchnns autour de sa figure. Tu sauras qu'on porte les coiffures fort basses; le voile en tulle uni. bordé d'une dentelle, est soutenu par le haut au moyen d'une canetilk 1res fine, seul moyen de lui faire former la coiffe sur le front ; de chaque côté, cette coiffe est soulevée par deux touffes de roses blanches, au cœur légèrement rosé ; le petit chapeau de fleurs d'oranger que toutes nous ambitionnons, comme si c'était une couronne sans épines, est placé en arrière et maintient le long voile qui retombe tout autour de la taille en plis légers. De très hautes dentelle?, re- levées de chaque côté en draperies et .sur- montées de trois bouillons de tulle, or- naient la robe de taffetas blanc, au corsage à pointe, aux manches et a la pèlerine de dentelle; la garniture de celle-ci était également relevée en draperie au-dessus de chaque épaule. Céline était charmante ainsi, mais, à te dire vrai, j'ai trouvé cette parure plus riche qu'élégante. C'est la mode, il n'y a rien à dire. La sœur du marié, très jolie femme, était, à mon avis, la mieux mise de toutes ces dames. Un chapeau de crêpe réséda, orné d'une plume blanche placée entre la calotte et le bavolet, et venant coquiller 'a droite ; une robe "a corsage juste et sans pointe, en taf- fetas gris, broché de petits œillets cerises; une pèlerine ouatte, garnie d'une chico- rée, ajustée et boutonnée par devant; des manches doubles, celles de dessous justes el boulonnant lu poignet: enfin une cein- ture "a longs bouts pendant par devant el assortie a la robe, composaient uo négligé paré du meilleur goùl. Je ne te parlerai pas des cachemires, iS iIps diamanls; les choses ont élé faites grandement ; mais ce qui m'a beaucoup séduite, c'est la corbeille de mariage. Fi gure-toi un meuble élégant, formant coffre a cachemires , avec tiroirs pour les dentelles, une table dont le couvercle se lève comme celui d'un véritable coffre, et qui peut alors servir de table à ouvrage. Ce beau meuble sort de chez Tahan, l'é- béniste par excellence. Tu sauras que les corsages se por- tent tous à ceinture, sans basquine ni ca- racos. Quant aux manches, on pense que leur forme, encore plate par le haut et souvent large par le bas, subira une ré- volution complète ; en attendant, les man- ches a bouillons reparaissent; ce sont, à mon avis, les plus jolies, surtout quand la robe est en étoffe légère. Les corsages froncés et plissés commencent à l'empor- ter sur les corsages plats, qui ne vont pas a tout le monde, il s'en faut. Les plis on- duleux partent de l'épaule et descendent, en formant l'éventail, dans une ceinture étroite et fermée. Que j'ai vu de jolis taffetas de fantaisie quadrillés de deux couleurs , à mille raies, a semis ou à colonnes de bluets de toutes les couleurs 1 D'autres sont au con- traire à larges carreaux vert et lilas, rose et vert. Tout le monde portera encore des manlelets cette année. On les fait à pe- tits pans arrondis. Tu peux, à ton gré, garnir le tien de sept ou huit petits vo- lants découpés ou de ruches-chicorée. Le mantelet Isabelle, vert ?é«arrf, est du meil- leur goût. Si tu ne veux ni volants ni chi- corée, tu peux orner ton mautelet de quatre garnitures plissées, dont deux vien- nent mourir au pli du bras, et dont les deux autres seulement accompagnent les pans du mantelet par-devant. Il paraît que le jaconas imprimé a perdu la vogue; on ne voit partout que piqué imprimé, coutil écru ou gris, et lis- sus de poil de chèvre broché à larges raies; mais la mousseline de h\ne régnera en- core cet été, ainsi que le barége et le fou- lard. Il faudra bien recourir aux étoffes légères si l'ou continue a porter autant de garnitures qu'à présent. Les ceintures se font en ruban n" 80, assorti pour les couleurs à celles de la robe. On les ajuste à la taille par une cocarde, et les deux bouts garnis d'effilés doivent avoir, l'un 50, l'autre 6.5 centimètres de longueur. Le chapeau Paméla, le chapeau che- vrière, commencent aussi à reparaître ; mais ceci n'est que fantaisie, entends-tu, mon Adèle? Les chapeaux faits par les meilleures faiseuses sont a forme basse, à passe arrondie, courts sur les joues, et à bavolet sans ampleur. A ma grande joie , les ombrelles sont revenues a leur simplicité primitive. Plus d'effilés, si ce n'est aux marquises desti- nées aux femmes qui ne vont pas à pied, et plus d'anneaux pour les porter le man- che en bas. Céline en a reçu deux char- mantes : une avec un manche d'ivoire ad- mirablement sculpté; celle-là est blanche, moirée et bordée d'une riche guirlande brochée rose ; l'autre a un manche en ci- tronnier non moins élégant, et l'ombrelle est amarante, avec une large bordure bro- chée d'or et filet noir; c'est l'ombrelle Montpensier. Je te cite la ce qu'il y a de plus élégant et de plus riche. Le genre Louis XV est toujours des plus à la mode en fait d'ameublement. Que les rideaux soient en étoffes de soie ou de coton, ils se font tout droits. Pour les pe- tits rideaux, on emploie toujours le tulle brodé au crochet. Chez Céline, la cham- bre à coucher est meublée en tapisserie, avec des portières pareilles; c'est un peu lourd, mais c'est riche, très riche. Maintenant que je t'ai mise au fait de toutes ces magnificences, je fixerai ton attention sur l'excellent patron * de corset (1) Voyez au revers des deux planches. Avec le se- cours du paironomèlre, on peut ajuster ce patron à \h{i que je l'envoie, puisque lu veux faire loi- inêmecet engin nécessaire. Tu peux rem- placer les baleines du dos par un petit buse en acier et supprimer tout à fait celles du dessous du bras. Je t'adresse, pour ta filleule, un patron de caraco. C'est la plus jolie chose du monde pour une très jeune personne. Le caraco se fait en même étoffe que la robe. Voici le beau mouchoir à large bor- dure que je t'ai promis, n° -1 . Regarde ce riche dessin ! Il faut l'exécuter en colon très lin. Tu broderas au point d'armes toutes les parties ponctuées. Je t'ai donné déjà une manière de l'exécuter ^ ; je vais t'en in- diquer une autre. Tourne ton mouchoir à l'envers et fais des points arrière en pre- nant deux fils seulement. À la seconde rangée que tu fais tout auprès, bien près de la première, lu contraries les points eu prenant un fil du premier point, un fil du second. Remplis ainsi l'espace ponc- tué, mais après l'avoir entouré d'abord d'un cordonnet fin; retourne, et tu as du vrai point d'armes, c'est-à-dire une mul- titude de petits points rentrant les uns dans les autres, et d'autant plus réguliers que tu auras fait plus soigneusement la piqûre a l'envers du mouchoir. Les grands pétales se remplissent au point de plume, qui est fort en vogue et qui exige aussi une grande régularité. La broderie au plumetis s'exécute en travers du pétale ou de la feuille a bro- der, tu le sais; le point de plume s'exé- cutecn long, \o\\di toute la différence; mais il exige une grande perfection de travail. Les points à jour te sont indiqués par des hachures ou petites barres ; le reste s'exécute au plumelis et en cordonnet. J'ai vu ce dessin à la Sublime-Porte ; il fait un effet admirable. louies les tailles. I.e patron de caraco n'a pas pu trouver place sur la petite planche. (i)Voir p. Ht. Le no ^2' t'offre une hordiiro do mou- choir plus simple. Tu peux, si lu le veux, le broder en formant d'abord un large ourlet ; alors lu ne découperas pas le fes- ton du bord ; il n'y aura a découper que l'intérieur de la double dent. Je t'en dirai autant du dessin de jupon n" ^^ , qui est charmant, et je t'engagerai à le broder de préférence sur ourlet ; c'est plus solide et de meilleur goût. Tu m'as parlé de ton désir de broder sur osier une corbeille à ouvrage ; en voici toujours le dessus, n" .5. C'est une rose avec boutons et feuilles ; tu recevras la guirlande pour le tour de la corbeille, le mois prochain.Touten choisissant ce des- sin, j'ai aperçu un cache-pot très joli, exécuté moitié en tapisserie, moitié en velours. C'est on ne peut plus nouveau et d'une élégance parfaite. Brode une bande de tapisserie d'après la petite bande du beau dessin que je l'ai envoyé dernière- ment^; ceci fait, et après que tu te seras procuré chez le vannier un panier en osier a claire voie de la forme et de la grandeur du pot de fleur à cacher, taille deux mor- ceaux de velours ayant la forme d'un V allongé, et couds-les, dans le sens du droit fil, de chaque côté de ta bande de tapisserie. Fais autant de ces assemblages, tapisserie et velours, qu'il le faut de pans pour entourer le cache-pot d'osier, sui' lequel tu les fixeras bien régulièrement, biais contre biais, au moyen de quelques épingles; réunis-les ensuite entre eux par un surjet que tu dissimuleras soit avec de grossechenille.soit avec de la ganse de soie de couleur tranchante; arrête solidement en haut, en bas, et le pot à fleur une fois placé, couvre la terre jusqu'au bord de mousse naturelle; tu auras la plus jolie chose du monde. Tu peux encore, si tu le préfères, former toi-même en gros Gl de fer la carcasse du caçhe-pot; ce sera plus (1) La petite planche .s'arn^te au numéros. (i) Planche Ui. loO U'-Lcr v( -.uiiout plus mince que i'osicr. Tu connais sans doute les porte -mon- naie? J'en ai trouvé un charmant au Père de famille, et je t'en envoie le dessin, n" 2. Prends ton crochet, de la soie noire ou gros bleu, et monte le nombre de points que t'indique le dessin. ïa soie doit être assez grosse pour que tou travail repro- duise la grandeur du modèle. 11 s'agit ici de crochet plein; le bouquet s'exécute en fil d'or. Tu couperas la soie à la fin de chaque rangée. Je te conseille de faire monter cette bourse, parce que je pense, comme mon oncle, que s'il est bon d'exercer notre adresse, il ne l'est pas de passer un temps précieux.et que nous pourrions mieux em- ployer, à faire mal des choses que les gens du métier exécutent "a merveille. Ces élé- gantes bagatelles sont toujours destinées a être offertes en cadeau ; le cadeau perd de son prix s'il manque de grâce dans son exécution complète. Veux-tu quelque chose de tout nou- veau? Regarde la pantoufle mauresque, n" 5. C'est encore au Père de famille que j'ai découvert ce joli travail. Tu tailles un morceau de drap bleu de France de la grandeur de la pantoufle. Tu tailles ensuite un morceau de drap écarlate sur la forme que (e donne le dou- ble trait passant par la chaîne d'anneaux allongés. Tu poses le drap écarlate sur le drap bleu, et tu couds solidement ensemble , à points arrière, les deux pièces, bleue et rouge. Avec de la soutache en or, tu recouvres la couture, et avec la même soutache tu reproduis les ornements indiqués. Souviens-toi qu'au moyen du décalque piqué que je t'ai indiqué, tu n'as pas be- soin de rien dessiner sur l'étoffe'. (!) Page. tltf. Le brodequin pour enfaot, u" 6, se (ait de la même manière, et, de même aussi, en drap bleu et en drap écarlate. Le n° 6 bis te donne Vensemble de ce petit brodequin ; la ligne ponctuée t'indique l'endroit où l'empeigne vient s'attacher a la jambe. Les n*' 7, 8 et 9, sont les diverses par- lies d'un col fort joli et 1res simple. Tu tailles et tu brodes les trois pièces indi- quées. Tu places lun sur l'autre les n" 7 et 8, après les avoir garnis d'une dentelle extrêmement basse, cousue a plat, et tu les attaches au poignet, n° 9, puis celui- ci au corps du fichu. On soutient le col par un ruban cravate; voici la manchet- te pareille, n" 10. J'oubliais mes deux jolis entre-deux pour chemise d'homme, n» 4 et 4 bis. Le numéro 4 bis te donne une charmante guirlande 'a broder sur ourlet pour robe de baptême ; le numéro 4 ferait bien aussi pour mouchoir avec ourlet. La corbeille de fleurs que j'avais votée à M. Michaul Delacroix , l'auteur de notre patronomctre,s'esttransforméepourlui,à l'Athénée des lettres, des sciences et des arts de Paris, en une belle médaille d'or déceraée a ses inventions si importantes et si utiles 'a tout le monde. Je ne doute pas que tu n'apprennes cette nouvelle avec un vrai plaisir. Ma tante me charge de te dire qu'elle résoudra, au prochain courrier, la ques- tion grave qu'elle a posée à l'endroit des reprises, et mon oncle promet de t'en- voyer un joli jeu, ou plutôt la manière d'en composer un fort amusant. Au revoir, mon Adèle; j'avais une foule de choses 'a te raconter, mais j'ai pensé qu'en ce moment tu serais bien aise de te trouver au courant en ce qui touche la mode, et j'ai sacrifié ma satisfaction à la tienne. Au revoir. Annica de Bell. Kil ÉDUCATION a3aa(â2(£)Sî a^ 2a(£)a^a2 LE LEfiS D'IIÎV PERE. OCCUPATIONS «. Nos parents déposent on notre âme le germe des vertus; leurs tendres soins, s'appuyant sur les enseignements de la re- ligion, concourent à son développement, mais de nous surtout, mes enfants, il dé- pend de le faire fructifler, car l'éducation qui corammence au berceau ue finit qu'à la tombe. Dans notre enfance, nous n'observons guère, nous réfléchissons encore moins; peu à peu arrive l'âge de l'observation et de la réflexion ; cet âge est venu pour vous; déjà l'expérience de la vie vous a prouvé que chaque jour apporte avec lui des lumières nouvelles, des aperçus nou- veaux; déjà vous avez pu remarquer que rien n'est indifférent en soi, et que si nous subissons Vinfluence du monde extérieur, celle qu'exercent nos habitudes est la plus puissante de toutes. Ces habitudes pren- nent leur source dans nos occupations journalières; il est donc important d'exa- miner quelles sont ces occupations, et quelles elles doivent être pour nous ap- porter la plus grande somme possible de perfectionnement et de bonheur. (1) Voir p. 129. Aucun (Ips articles ronlenus dans cp journal ne peut être repro(]uit, S'.us peine de poursuite en con- trefaçon, sans le ( «jnseiilemenl formel «les auteurs. T' .Série Tome 1. N" 0. — JCi Pour la femme comme pour l'homme est faite la grande loi du travail ; de notre soumission aux devoirs qu'elle impose, ré- sultent des jouissances vives et pures et la paix du cœur. Vous le savez déjà, mes filles aimées, vous à qui une mère sage a su donner, dès votre tendre enfance, l'amour du travail et le goût de l'ordre. Mais vous n'avez pas encore reconnu la nécessité de le régler, ce travail, et vous ne vous dou- tez pas de son influence immense sur l'â- me, le caractère, l'intelligence. Quelques rêveurs ont prétendu que la femme est apte, autant que l'homme, aux travaux intellectuels; qu'elle peut, dès qu'elle le voudra, devenir son émule dans les lettres, les arts, les sciences, dans la politique même; à l'appui de leurs dires, ces rêveurs ont cité les exceptions enre- gistrées par l'histoire, sans prendre garde que c'était là seulement des exceptions. Dieu, cependant, a réglé toute chose, dans sa suprême sagesse, de telle sorte que le rôle de l'homme, que le rôle de la femme sont tout à fait distincts. Leur or- ganisation est en parfait rapport avec leurs destinations si diverses, et il faut un con- cours de circonstances extraordinaires pour que la femme, l'égale do l'homme tant qu'elle reste complètement femme, \is'.7. n iÙ'I devienne son émule. Puisse la bonté de Dieu, mes enfants, vous préserver de la vaine gloire de compter jamais au nombre des exceptions! Les gens positifs, au contraire, je vous l'ai déjà dit, veulent que la femme, livrée aux soins de son ménage, occupée de l'é- ducation purement physique de ses en- fants, comme si la mère n'était pas appe- lée a donner la première éducation, l'é- ducation morale, ne toucbe jamais aux fruits de l'arbre de la science ; d'autres enfin demandent qu'elle cultive seulement les arts d'agrément qui peuvent la rendre plus attrayante, plus séduisante ; ce qu'ils aiment en elle, c'est sa beauté, sa jeunesse, son esprit; la femme qui ne possède rien de tout cela est sans valeur à leurs yeux. Et pourtant, la femme, comme tous les êtres vivants, doit vieillir; et elle vieillit bien plus tôt que l'homme. Si on ne compte pour tout, et si elle ne compte elle-même ainsi que sa jeunesse, que deviendra-t-elle pendant les longues années d'isolement et d'oubli qui succèdent a cette jeunesse si tôt passée 1 Les travaux du dehors appartiennent a l'homme; ceux de l'intérieur appartien- nent "a la femme. Le devoir de la femme est de faire régner à l'intérieur l'ordre et la paix. La science de ce devoir ne s'ac- (juiert pas en un jour ! et ici, surtout, se Vail reconnaître l'éducation reçue par la jeune fille et celle qu'elle s'est donnée a elle- même lorsqu'elle a pu commencer a observer et à réfléchir. Si, étant jeune filleet ayant eu de longs loisirs, elle a livré son esprit aux choses frivoles; si, afin de montrer ou d'exercer son adresse, elle a pris plaisir uniquement à ces mille travaux à l'aiguille qui ont avant tout pour objet la parure, et qui exigent souvent dans l'exécution beaucoup de temps et de dépenses, quand elle sera devenue femme, elle ne comprendra pas les occupations sérieuses d'une maîtresse de maison ; la parure sera encore sa prin- cipale préoccupation; les travaux à l'ai- guille, qui lui ont mérité tant de louanges, auront constamment le pas sur ceux qui concourent seulement au bieu-éire de la famille et qui donnent, dans la demeure du riche, cet aspect d'ordre, de véritable aisance dont chacun est frappé sans pou- voir se rendre compte de la cause pre- mière de ceteffet produit; dans la demeure du pauvre, ces travaux ingrats, car per- sonne ne paraît en faire cas, éloignent seuls la misère. La femme riche n'est assurément pas appelée a réparer elle-même la lingerie de sa maison ; mais si elle n'a pas compris l'importance de ce soin, si elle n'a pas ap- pris que sa surveillance au moins est né- cessaire, au fond de tout ce qui présente Vapparence de l'ordre sera l'incurie , celte plaie cachée et rongeante qui peut amènera elle seule la ruine des familles. Vous, mes enfants, vous que la bonté de Dieu a placées et maintiendra, je l'es- père, dans cette humble médiocrité de fortune où se trouvent la paix et le bon- heur pour quiconque a cultivé sou esprit et sa raison, vous devez vous surveiller soigneusement vous-mêmes et vous impo- ser le devoir absolu de ne donner à la broderie, 'a ces travaux variés et charmants qui plaisent tant k votre âge, que vos loi- sirs; et vous n'avez point de loisirs tant qu'il y a dans la maison des travaux néces- saires et utiles a faire. Les gens légers reprochent aux gens graves de vouloir rendre difficile, même pour la jeunesseiusouciante, cette vie dans latjuelle elle entre "a peine : ils demandent qu'on lui laisse du moins les privilèges de l'âge heureux où le présent, l'avenir se montrent si riants et si beaux I... Mais un père, une mère sages consenlirnnt-ils ja- mais à voir leurs enfants payer chèrement, dans un avenir prochain, les jouissances insensées de ces privilèges qui ne durent m;3 qu'un SI petit nombre d'anuéfs ! La vie esi sérieuse, difficile; on ne saurait l'appren- dre trop tôt. Conservez, mes enfants, l'habitude que nous vous avons fait prendre de vous le- ver matin ; après la prière , faites une lecture courte dans l'Écriture Sainte ; cette lecture donne de la nourriture a votre âme pendant que vous vous occupez des soins domestiques de chaque jour. Aussi longtemps que votre instruction ue sera pas terminée, la distribution de vos travaux de la journée se trouvera parfaitement réglée ; mais le moment viendra où vous aurez vous - mêmes "a pourvoir a l'emploi de votre temps. L'ha- bitude du travail étant acquise, celle de faire passer le travail utile avant les tra- vaux d'agrément l'étant aussi, je ne crains pour vous ni l'ennui qui naît de l'oisiveté, ni l'encombrement qui naît de la négli- gence dans les choses importantes: faites en sorte seulement que l'ordre auquel est soumise votre vie puisse se trouver dé- rangé, dans l'intérêt des autres, sans in- convénient réel. Vous y parviendrez en vous levant une heure plus tôt le jour où vous prévoirez une distraction a prendre, un service a rendre. La santé souffre d'une veille prolongée; elle se fortifie au con- traire par la cessation matinale d'un bon sommeil, et ce bon sommeil est le produit, ne l'oubliez pas, d'un exercice journalier. Autant que possible, ayez une heure fixe pour votre promenade, et que Tattrait d'une broderie a achever, d'une lecture à terminer, ne l'emporte jamais sur l'ha- bitude que nous vous avons fait contrac- ter de sortir tous les jours et par tous les temps. La santé physique entretient la santé morale. Les occupations des femmes sont pres- que toutes manuelles. Une indolence trop ordinaire, des devoirs nouveaux à remplir, font souvent que la plupart abandonnent non pas loujouis les talents d'agrément (|u'cllts uni cultivés av(c plus ou moin> j de sticct-s, mais les éludes intellecluelles ' que le plus grand nombre d'entre elles I a rarement poussées bien loin. L'esprit, I comme l'âme, comme le corps, se rouille parle défaut dexercice: si ou ne le sti- mule pas, il tombe dans la paresse ; il se complaît alors aux frivolités, aux puéri- lités, et l'on a souvent lieu de s'étonner en voyant la jeuue fille, dont la jeunesse promettait pour la suite une femme re- marquable, devenir un être complète- ment nul, aimant le commérage et ne sachant plus prendre intérêt à des choses qui jadis n'étaient pas au-dessus de sa portée. xMes enfants, je vous le répète, nous devons avoir constamment l'œil ouvert sur nous-mêmes ; si nous nous relâchons dans notre surveillance, si nous accor- dons quelque chose à notre indolence na- turelle, nous serons bientôt dominés par nos mauvais penchants, et il nous faudra de grands efforts pour ressaisir notre em- pire sur nous-mêmes. La lecture, mais celle des bons livres, histoire, voyages, doit donner de la nowr- rilure k l'esprit de la femme, comme la lecture de l'Ecriture Sainte donne de la nourriture \i son âme. Il est beaucoup de travaux à l'aiguille qu'on peut exécuter en ayant sous les yeux un bon livre. Quel- ques passages de ce livre fournissent ma- tière à la réflexion; les yeux alors s'en détachent et l'esprit travaille, en même temps que les doigts, et d'une manière utile. Exercez encore cet esprit que vos pa- rents ont cultivé et qui vous apporte, par cette culture, de vraies jouissances, à se rendre compte de ses acquisitions. « La lecture, » dit Bacon, « donne du fonds a un homme; la conversation lui donne de la présence d'esprit, et l'habi tude d'écrire lui donne de l'exactitude. » Ces trois qualités sont aussi nécessaires 164 à la fomrae qu'à l'homme. Si voire esprit a du fonds, votre conversation sera plus attrayante et vous aurez à parler d'autre chose que de parure et que des ridicules du prochain ; car je ne pense pas que vous puissiezjamaismédire, vous, mes enfants, qui vous appliquez sérieusement h suivre la loi de l'Évanjiile; reste a acquérir l'exactitude qui résulte de l'habitude d'é- crire ses pensées, ses souvenirs, ses im- pressions. Cette habitude, vous la possédez déjà en partie ; votre mère et moi nous vous avons accoutumées b retracer de mémoire ce qui vous a le plus frappées dans vos lectures ; les impressions que vous avez reçues du petit nombre d'événements auxquels vous avez assisté ou que vous avez entendu raconter. Il faut continuer, mes enfants ; mais songez bien que ce compte rendu de vous-mêmes n'est fait que pour vous seules. Il ne s'agit point ici de prouver qu'on a de l'acquis, de l'es- prit, du style ; il s'agit de conserver, ^Jour soi, le souvenir des impressions reçues, des modifications apportées par le temps dans la manière de voir ; il s'agit enfin d'entretenir le jeu de ses facultés intel- lectuelles. Plus tard, ces cahiers, ce compte rendu de rous-wêmes a vous-mêmes, seront relus par vous avec un vrai plaisir. Vous y re- trouverez vivants les jugements de votre inexpérience, les joies de votre jeunesse, les rêves de votre imprévoyance. Plus tard aussi, mes filles aimées, lorsque la douleur se fera sentir; lorsque votre âme débordera en même temps que le devoir, en même temps que le repos d'un être chéri vous imposeront la loi de cacher votre peine, vous recourrezà voire plume, et laissant couler sur le papier le torrent d'amertume dont votre cœur se trouvera gonflé, vous sentirez le calme succéder, le courage renaître. La plainte est néces- saireà l'âme qui souffre ; mais cette plainte exhalée dans un cœur ami afflige ce cœur, et souvent les consolations données nous amollissent: car elles nous font appuyer sur un malheur que le courage peut seul dompter; tandis qu'au contraire, si la plainte s'est exhalée solitaire et dans le sein de Dieu, l'âme ayant rejeté, comme les eaux troublées un moment par la tem- pêle, le limon qui l'empêchait de voir en elle-même, se juge, mesure sa force et se relève courageuse et ferme. Pour vos parents seuls peuvent s'ouvrir ces cahiers ; car un père, unemère, trouve- ront pour vous ce qui manque dansl'adoles- cence, les sages lumières de l'expérience faisant voir les choses sous leur véritable aspect; mais si vous confiez ce compte rendu a une amie, c'est qu'en vous vien- nent de s'éveiller des prétentions littérai- res; c'est que votre amour-propre a besoin de recueillir les louanges dues aux traits heureux dont ils peuvent être semés; de ce moment sera paralysé l'effet bienfaisant qui résulte d'une intime causerie avec soi-même, de l'épanchement sans con- trainte du trop-plein de l'âme. Cette âme s'ouvre devant Dieu avec humilité et sans feinte; devant un œil humain elle se drape dans sa souffrance, et la voix de Dieu cesse de se faire entendre, cette voix di- vine qui retentit dans la solitude et qui console et fortifie ! D. G. iiiîi Je vis, mais iioii plus moi, c'est Jcsus-Glirisl qui vit en moi. {Sailli Paul aux Galales, cliap. II, v. 20.) I Vers le milieu du quinzième siècle, sous le règne de Philippe le Bon, s'élevaiL à Gaud, dans la rue (|ui porte encore le nom de Saint Jean, un vaste édiflce, que l'on appelait \eSleen de Ravesclioot. C'était la demeure d'une ancienne et noble famille, illustre par tout le comté de Flandre, et son écusson, bien connu des hérauts d'ar- mes, portant d'or aux trois corbeaux de sable, ornait, sculpté en pierre de taille, le fronton de la porte massive, a laquelle on montait par un large perron. Or, par une soirée d'avril de l'an du Seigneur 1 44.5 (on était au samedi, 12 du mois, veille de laPassion), celte porte était ouverte, elle vestibule, salle immense et sombre, dé- corée de quelques vieux trophées d'ar- mes, éclairée par une seule fenêtre étroite et haute, se voyait rempli d'une multi- tude de pauvres , a qui un majordome , suivi de plusieurs valets, faisait une ample distribution de comestibles et d'argent. Le pain de froment, la tranche de bœuf, la mesure de vin, l'escalin de Brabant étaient donnés équitablemeut a chacun de ces pauvres, mendiants de profession. Non loin d'eux, dans un coin du vestibule, se tenait un groupe de femmes, qui sem- blaient attendre aussi quelques secours, mais non pas de ceux que distribuait la main banale d'un domestique. La était en- core l'indigence, mais une indigence plus timide et plus lière ; c'étaient de pauvres mères de famille, cachant leurs vêtements usés sous le long manlclcl noir à capu- chon qui donne aux femmes de la Flandre une physionomie si modeste et si grave. Auprès d'elles se tenaient quelques jeunes tilles de douze à quinze ans, craintives, timides et dont les visages arrondis avaient pris une expression sérieuse à la vue de ces voûtes austères, de ces valets empres- sés et de ce majordome a l'air important et hautain. Les pauvres allaient se retirer, empor- tant dans leurs besaces la riche aumône du sire de Raveschoot, lorsque tous les regards se tournèrent vers l'escalier de chêne noirci qui s'élevait au fond du ves- tibule. Une jeune fille, un enfant, descen- dait d'un pas léger les marches antiques. Elle répondit par un salut doux et affec- tueux aux marques de respect des men- diants, et s'avança vers les pauvres femmes qui avaient sans doute attendu sa venue. Cette jeune iille avait douze ans à peine: petite et gracieuse, elle semblait un en- fant; mais à qui regardait son front pur et pensif, ses yeux a la fois pleins d'àme et d'innocence, il était facile de comprendre que la gravité sainte du christianisme avait pénétré dans ce jeune cœur et mûri cette précoce adolescence. Elle se nom- mait Régine, et elle était la Iille et l'héri- tière du sire de Raveschoot. Une femme âgée la suivait et semblait la couvrir d'un regard de maternelle sollicitude ; celte femme portait une large corbeille soi- gneusement recouverte. «Je vous ai fait mander, dit Régine d'une voix basse et douce aux pauvres mères qui se pressaient autour d'elle, 166 pour vous distribuer moi-même les dous que mon père vous a destinés. Je vais de- main m'asseoir pour la première fois a la sainte table. . . C'est un grand bonheur pour moi, une grande arâce! Vos filles y seront à côté de moi, nous serons comme des sœurs... Je désire bien qu'elles prient pour mon bon père et pour moi , et qu'elles acceptent, en souvenir de notre bonheur commun, ces peiils présents que mon père leur offre et auxquels j'ai tra- vaillé moi-même. " En disant ces mots, Régine prit daus la corbeille et remit a chaque jeune fille un paquet où se trouvait un vêtement propre et complet, un chapelet aux grains d'é- bène, et une bourse renfermant douze es- calins. Les pauvres tilles rougirent en recevant ce présent; mais l'embarras et la pudeur de la pauvreté étaient dépassés encore par la modestie de Régine, honteuse au milieu de son opulence et timide en dis- tribuant ses bienfaits. Dame Isabelle, la gouvernante, prit a son tour la parole et dit : " ^'oubliez pas, mes enfants, que pour vous vêtir et vous nourrir, la demoiselle de Raveschoot s'cbl dépouillée des orne- ments de sou rang... Elle n'aura demain ni joyaux ni dentelles , ainsi l'a-t-elle de- mandé à messire, afin de pouvoir être plus riche en charité. » Un murmure de louanges s'était élevé ; Régine, toute confuse, s'éloigna de l'heu- reux groupe et se rapprocha de la porte ouverte, qui donnait sur la rue. Quelques oisifs s'étaient arrêtés et regardaient les mendiants : parmi eux, Régine remarqua un petit garçon, de cinq "a six ans, pau- vrement vêtu et dont la ligure noble et charmante faisait un étrange contraste avec cetéquipaize grossier. 11 regardait et plongeait de grands yeux naïfs dans le vestibule ouvert, où l'on voyait étiiiceler, aux dernières lueurs du jour, le retleldes armures, et briller dans l'ombre, comme une petite étoile, la clarté de la lampe allumée, le samedi, au pied d'une image de Marie. Régine, attirée par la grâce de cet enfant, le prit par la main, et fouil- lant dans son escarcelle de velours, elle en tira une pièce d'argent qu'elle lui of- frit, en disant : « Va porter cela à ta mère. »» Mais l'enfant recula en rougissant; une tierté candide brilla sur son front, et il répondit : « Je ne mendie pas, moi ! ma mère ne me le permettrait pas, oh ! non ! — Et qui est donc votre mère? » Il releva la tête avec satisfaction et dit : « Elle s'appelle Claire de Zutter. C'est la fille du tanneur de Plotters-Gracht. — Ah! mon Dieu! Et ton père? — Mon père? il se nomme Liévin de Raveschoot, et moi, je suis le petit Hugo de Raveschoot. » Régine avait pâli ; l'enfant la regardait avec surprise; elle se pencha vers lui, le baisa tendrement et dit à voix basse : « Cours dire a Ion père que Régine t'a embrassé, va ! » Elle lui fit encore un signe d'amitié, puis elle se retira. II La maison de Raveschoot était, nous l'avons dit, un des fleurons les plus bril- lants de la noblesse de Flandre, alors si chevaleresque et si brave. Comme ses an- cêtres, le père de Régine avait servi ses souverains sur les champs de bataille ; dès sa jeunesse il avait été frère d'armes de Philippe de Bourgogne, le grand duc d'Occident. Parvenu a un âge déjà avancé, il s'était choisi une compagne, et avait vécu avec elle dans sa ville natale, entouré, par les hautains seigneurs ' de (i) c'était le nom que l'on lionnnit ;ni\ bourgeois lie (Jailli, ^i riche.s siuigueilUux ei st ^iiuvi:iit ni ic- voUe contre leurs souverain , Hirnn Viiii i.ciidi. H7 Gaiid, d'une coiisidéralion qui s'atlacliait bien plus à ses vertus sévères qu'à sa for- tune ou même a sa uaissance. Deux en- fants étaient nés de son mariage; mais Régine avait, en naissant, coûté la vie à sa mère, et ses premières années s'écoulè- rent entre un père dont elle était la seule joie, et un frère beaucoup plus âgé qu'elle et que les passions de la jeunesse empor- taient souvent loin du toit paternel. Lu jour, Régine chercha en vain ce frère qu'elle aimait d'une tendresse en- fantine. Elle le demanda aux domesti- ques... Ils baissèrent les yeux et n'osèrent répondre... Elle le demanda h son père et fut effrayée de l'expression de fureur qui passa sur le front du vieillard. De- puis celte époque, le jeune homme ne re- parut plus dans la maison de ses ancêtres. En avançant en âge, Régine entendit ré- péter autour d'elle les mots de mésal- liance et d'exhérédation ; elle comprit que son frère avait désobéi... Epouvantée, elle n'en demanda pas davantage... On lui ré- péta souvent qu'elle était l'unique héri- tière du sire de Raveschoot; elle n'attachait pas grand sens à ces paroles, et elle gran- dissait, gracieuse et douce, réjouissant les yeux de son père, comme une fleur tardive et parfumant de vie et de jeunesse cette maison morne, ce foyer désert, où ne s'asseyait plus une mère heureuse, ni un fils , l'espérance et l'orgueil de son père... Peu a peu les enseignements de la religion pénétrèrent dans son esprit, et elle conçut le désir de donner à son père tout le bonheur qui dépendait d'elle. Ce désir de perfectionnement moral devint plus vif a mesure que se rapprochait l'é- poque heureuse où elle devait aller s'as- seoir au banquet sacré; remplie de l'idée de Dieu, pénétrée du besoin de lui plaire, Régine, chaque jour, devenait plus hum- ble, plus douce, plus charitable et plus simple ; elle comprenait mieux la ten- «Iresse de sou père, el elle lâchait d'y ré- pondre par un amour docile et fort. Le souvenir de son frère revenait souvent a son esprit, et, a l'aspect de ces devoirs, de ces vertus que la religion lui montrait si hautes et si belles, elle comprit enfin com- bien le fils banni , le fils maudit devait être malheureux. Après avoir embrassé ce petit enfant, qui était venu, sans le savoir, pauvre, in- connu, au seuil de ses ancêtres, Régine rentra dans la salle où son père l'atten- dait pour le souper. Le vieillard était assis dans un grand fauteuil et lisait avec une attention profonde les œuvres philoso- phiques et théologiques de Henry Goe- thals, le Docteur solennel, professeur en l'Université de Paris, la lumière du monde, la maîtresse et la mère des scien- ces, et successeur du grand Thomas d'A- quiu et de l'illustre Bonaventure. Ré- gine s'assit en silence pour ne pas trou- bler les méditations studieuses de son père, et pensant encore a son frère, elle porta involontairement les yeux autour d'elle. Tout rappelait, dans cette salle, la magnificence et l'illustration de sa fa- mille; ce n'était pas seulement le luxe de l'ameublement, les cuirs dorés que l'Es- pagne avait fournis, les meubles si riche- ment sculptés qu'il semblait que toute la vie dun ouvrier se fût employée a évider les fuseaux de ces sièges, à tailler dans le bois ces figurines naïves, à dessiner ces arabesques capricieuses; ce n'était pas le luïede la vaisselle et du linge, car les bourgeois de la Flandre connaissaient toutes ces recherches de la vie; mais des souvenirs plus nobles se rattachaient à ces vieux portraits revêtus de la cuirasse ou de la simarre, à ces armes précieuses suspendues aux murailles, à cet écussou gravé sur le granit de la cheminée ou étincelant aux vitraux de la fenêtre. A la vue de ces orgueilleux insignes, Régine soupirait... elle pensait à son frère, et se disait que jamais l'époux de Claire, de la 1G8 pauvre bourgeoise, de la tille d'au obscur artisan, ne pourrait ressaisir ses droits et amener, sous ces lambris pleins de la grandeur de leurs aïeux, son humble compagne et le fils qu'elle lui avait donné. Mais bientôt les idées de la jeune fille prirent un autre cours ; de troublées, elles devinrent paisibles, et la tristesse se per- dit dans une joie suave et douce. Régine pensait au lendemain... a ce lendemain dont peu d'heures la séparaient et qui devait l'unir tout entière à son Dieu. Tous les vœux de son cœur pressaient cette heure désirée; elle pensait avec un amour ineffable, avec l'amour d'une âme dont rien n'a altéré la pureté, à ce Sau- veur aimable, a ce roi plein de douceur, qui ne vient vers ses sujets que pour les consoler, les fortifier et les enrichir. «« Mon Dieu! se disait-elle dans le plus intime de son âme, purifiez mon cœur, ce cœur qui doit être votre tabernacle! Mettez-y tous les sentiments qui vous plaisent, et puis- que, ô Dieu de paix ! vous serez tout à moi et moi toute à vous, daignez faire de voire pauvre servante l'instrument de la réconciliation entre un père et un frère qui me sont si chers! » Elle fut tirée de sa méditation par la voix de son père ; longtemps il l'avait re- gardée avec tendresse, et il lui disait d'un ton plein de douceur : «« Eh bien ! vos protégés sont-ils satis- faits, ma chère Régine ? — Mon père, répondit-elle, ils vous ont béni mille fois; et moi, que de grâces ne vous dois-je pas? Oh ! vous m'avez rendue bien heureuse ce soir ! — Vous 6tes un enfant pieux et sou- mis, Régine, dit le vieillard d'un air grave, je veux donc vous satisfaire eu ce qui est raisonnable. Plût au ciel que votre frère!... le misérable! . — Oh! mon père, ne vous irritez pas! il doit être si malheureux! — Malheureux! sans doute, il l'cbt, le fils rebelle! il travaille comme un ma- nœuvre; lui, un Raveschoot! il rampe devant ceux qui l'emploient pour gagner un morceau de pain, et l'écusson aux trois corbeauxl, l'écusson qu'en récom- pense de ses féaux services le grand comte Arnoult donna a notre aïeul Ral- drick, est maintenant pendu comme une enseigne a la porte d'une tannerie! Honte et malheur sur ton frère et sur sa posté- rité ! — Oh! mon père!... >» Régine ne put achever, elle pleurait et tremblait. Son père la prit dans ses bras et lui dit : «' Pourquoi pleures-tu? — Mon père, répondit-elle, votre co- lère me paraît terrible!... Oh! sijevousai jamais offensé, si j'ai jamais eu le mal- heur de vous déplaire, dites-moi bien que vous me pardonnez ! et avant que je m'ap- proche de l'autel où mon Dieu daigne m'attendre, mon père, donnez-moi votre bénédiction! » Elle s'était laissée glisser à genoux ; le sire de Raveschoot posa la main sur la tête charmante penchée devant lui, et il dit, d'un accent profondément ému : « Que le Seigneur ratifie la tendre bé- nédiction que je te donne, et que toutes les grâces du ciel descendent sur toi ! Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit! Amen. » Une heure plus tard, Régine, agenouillée devant le crucifix qui gardait le chevet de sa couche, disait avec espoir : w Oh I mon Dieu ! vous m'aiderez a vaincre mou père, n'est-ce pas? Demain, je serai forte avec vous ! »» 111 Le lendemain, le jour se leva pur et brillant , dorant de son éclat priutanier le voile de brouillard qui s'élève, même aux plus beaux jours, des eaux de l'Es- caut et de la Lys: l'église de Saint-Jean' (1 ) Appelée aujourd'hui Sainl-Bavon. 1 0!J avait revêtu ses plus beaux oiuemeuts pour célébrer la solennité eucharistique. L'Eglise, épouse désolée au souvenir des souffrances de son époux immortel, avait, pour un jour, déposé les vêtements de deuil et repris ses habits d'allégresse, pour mieux fêter, pour mieux accueillir les jeunes âmes conviées au banquet nup- tial. Le tabernacle étincelait aux lueurs des flambeaux, mais ses portes d'or étaient encore fermées et dérobaient aux regards le céleste aliment, pain de vie promis aux âmes ferventes. Le chœur, majestueux et sombre, dont les rayons d'un jour spleu- dide parvenaient à peine a dissiper les mystérieuses ténèbres, se remplissait déjà d'une foule nombreuse. Toutes les castes de la cité avaient la leurs représentants; la jupe de fulaine d'une pauvre fille ef- fleurait la robe de soie d'une riche damoi- selle; le fils de l'artisan s'agenouillait sur le marbre a côté de l'enfant du patricien., . Au pied de la table sainte, ainsi qu'au tribunal redoutable de Dieu, toutes les barrières s'abaissent; il n'est plus de no- bles ni de plébéiens, il n'est que des fils d'Adam, s'asseyant au festin du Père com- mun delà grande famille humaine, et par- tageant, dans un sentiment d'amour et d'égalité fraternelle, la coupe de vie que le Seigneur a préparée dans sa miséri- corde. Au dernier rang de la foule, con- fondue parmi les plus humbles filles de la cité, anéantie devant son Dieu dans une attitude d'adoration muette et profonde, Régine était agenouillée. Rien ne la dis- tinguait de ses compagnes que son humi- lité même; la charité avait dérobé a sa parure tous les ornements mondains, et sa virginale beauté ne devait aucune splen- deur au luxe des bijoux et des dentelles ; rien en elle ne trahissait son rang ni sa richesse : une simple robe de laine blan- che déroulait jusqu'à terre ses plis gra- cieux, que reten.iit aulour de la ceinture une cordelière de buic: un voile de ga/e d'argent, étoffe rapportée d'Orient par les marchands vénitiens et lombards, cachait le front et la chevelure et enveloppait Régine comme d'un transparent nuage. Abritée sous ces plis, elle fixait ses re- gards sur l'autel où sa foi lui rendait visi- ble l'époux céleste à qui elle allait être unie ; elle priait du cœur, elle priait de la pensée; il semblait que l'amour divin prêtât des ailes a son âme et l'élevât vers ce maître souverain, frère et ami des cœurs purs, qui, voilé aux yeux de la matière, se manifeste à ceux qui l'invo- quent et le désirent. Le sacrifice s'accom- plissait a l'autel. Déjà le prêtre avait lait entendre le chant majestueux et solennel de la Préface ; il avait exalté en son nom et au nom du peuple fidèle le Dieu trois fois saint; déjà les paroles puissantes avaient fait descendre du ciel la victime sans tache; le pain et le vin avaient vu changer leur substance en celle du corps et du sang de Jésus-Christ; la prière ensei- gnée par le Sauveur du monde avait retenti sous les voûtes, et le prêtre, courbé devant le calice redoutable, s'était frappé la poi- trine en répétant avec le centenier : Do- mine non sum dignus! enfin, nourri lui- même du pain de vie, il se retourna et donna la paix au peuple, puis tenant à la main la coupe du salut, il descendit len- tement les degrés de l'autel... Moment auguste, où la joie et la terreur se con- fondent en un sentiment inexprimable, mélange du respect le plus profond et de l'amour le plus tendre! moment où la créature s'anéantit et se relève a la fois... anéantie devant les grandeurs de son Dieu, élevée par l'union intime avec son céleste ami! moment trop vite éclipsé d'une félicité ineffable, qui pourra redire tes douceurs? Le prêtre s'arrêta devant la table sainte; il prononça les paroles sa- crées, et il déposa sur les lèvres trem- blantes de chaque communiant le gage précieux de l'immorlalitc. Régine à bon H) tour le reçut, et elle seutil la plénitude de la Divinité reposer corporellement en elleK Elle retourna a sa place sans le sa- voir et comnoe dans l'égarement heureux d'un songe; abîmée dans un bonheur jus- qu'alors inconnu, la reconnaissance et l'amour se pressaient sur ses lèvres en mille paroles confuses; impuissante à chanter sa joie, elle invitait les anges a la célébrer avec elle: il lui semblait entendre l'Hosannah éternel qui se redit au fond des cienx, et elle répétait en son cœur : A l'Agneau qui a sauvé le monde soit l'honneur, la puissance et la gloire'^! Elle s'offrait toute a celui qui s'était donné tout à elle. Sortant enfin de celte extase de bon- heur, fugitive comme toutes les félicités d'ici-bas, Régine sentit que son âme était transformée; les saints désirs, l'es- prit de sacri6ce, la force et la charité, l'humilité et le courage, régnaient eu son cœur... C'étaient les célestes parfums, marques glorieuses du séjour d'un Dieu... Elle pria avec plus de calme : elle offrit ses vœux ardents pour son père et pour son frère a la victime de l'éternelle ré- conciliation ; prosternée aux pieds de son Dieu, dans l'effusion de son amour, elle présenta l'holocauste de ses prières pour ceux qui lui étaient si chers; pour eux, elle n'oublia rien ; pour elle, elle ne de- manda que la grâce d'aimer son Dieu, au soir de sa vie, comme elle l'aimait à son aurore, et elle sentit, h la paix qui se ré- pandit dans son cœur, que sa prière avait été entendue... IV La vieille maison de la rue Saint-Jean avait pris un air de fête; d'ordinaire noire et sombre, elle était ce jour- la gaie, rayonnante et parée. Quand Régine y reiiira, suivie de sa gouvernante , elle (I) Saini Paul aux Collossiens. /S)Vl»ocaIyp»e. trouva le vestibule orné d'arbustes verts, et son pavé de marbre noir caché sous une couche de sable de mer, blanc comme le lait, et où une main habile avait tracé des dessins variés. Les servi- teurs accueillirent leur jeune maîtresse avec les témoignages d'une respectueuse allégresse, en la saluant de ce doux nom de fiancée qu'en Flandre on donne a la jeune fllle qui vient, pour la première fois, de s'unir à l'époux divin. Régine ré- pondit avec une affabilité cordiale et simple aux marques d'affection des vieux domestiques de sa famille, et après avoir encore dit un mot tout bas a sa gouver- nante, qui, s'enveloppant de sa faille, ressortit précipitamment, elle rentra seule dans la chambre où le sire de Raveschoot l'attendait. Il vint au devant d'elle; son front soucieux s'était éclairci comme un sombre horizon que colore un dernier rayon de soleil ; un moment, il la con- templa avec une tendresse orgueilleuse et satisfaite, et se penchant vers elle, il la bénit et l'embrassa. «Oh 1 mon bon père, » dit-elle a voix basse , et la tête penchée sur l'épaule du vieillard , « combien j'ai promis à Dieu d'être sage et bonne pour vous plaire ! combien je lui ai promis de vous rendre heureux! Je ne veux vivre que pour cela... — C'est de toi seule, enfant, que j'at- tends en effet mon bonheur. Depuis que j'ai perdu ta mère, Régine, ta sainte mère, je n'ai dû qu'à toi mes courts instants de joie. «> Régine allait parler; mais elle se re- tint et elle baisa la main de son père d'un air suppliant et soumis. ««Désires-tu quelque chose, ma fille? dit-il ; parle, que veux-tu? Est-ce de l'ar- gent pour tes pauvres? est-ce quelque dentelle de Malines, quelque beau missel de Douai?... Dis, Régine, tu peux me de- mander aujourd'hui ce que tu voudras!» 1/1 Elle rougit et pâlit; ses mains trem- blaient et sa voix aussi. «Plus tard, mon père, plus lard je vous dirai... — Eh bien! allons dîner: la table nous attend, et le maître queux s'ennuie. Viens, ma chère enfant. » Le sire de Raveschoot ouvrit les portes de la salle à manger, où la table était dressée, élincelante d'argenterie et de ver- rerie de Bohême et de Venise. Tout était préparé pour un somptueux banquet, di- gne des noces d'un prince, et pourtant deux couverts occupaient seuls la largeur de celte table splendide : celui de Régine et de son père. A celte vue, la jeune fille se troubla; elle parut prendre une forte résolution, et se tournant vers son père, elle lui montra d'un geste la table encore vide: «Omon père, dit-elle, serons-nous donc seuls a célébrer cette fête de fa- mille? — Et qui voudrais-tu inviter?... — Mon père, tout a l'heure vous me di- siez que j'étais la seule joie de voire vie... Pourtant, vous avez un autre enfant ! — Régine, oses-tu bien nommer... — Oui, mon père, répondit-elle les mains jointes, j'ose nommer mon frère, mon pauvre Liévinî II fut longtemps votre joie et votre orgueil ; il était voire pre- mier-né, il était le bonheur et l'espé- rance de ma mère; elle l'a béni en mou- rant, elle vous l'a légué comme son plus cher trésor!... Pendant vingt ans il fut les délices de votre cœur, vous Taimiez! il était si beau et si bon ! Faul-il qu'au- jourd'hui il soit banni de la maison pa- ternelle, qu'il ne puisse pas s'asseoir à la table de son père et partager la joie d'une sœur dont il a si tendrement protégé l'en- fance ! — Il a désobéi... Il a abdiqué ses droits ; il a foulé aux pieds, pour un amour insensé, les ordres de son père, le nom de ses aïeux .. Ne men parle plu;, Régine ! — Mon père ! •» Et elle fondit en larmes. « Sèche tes pleurs, dit-il, oublie ton frère ; c'est une branche coupée du vieil arbre des Raveschoot ; elle ne portera point de fruits. Viens, mon enfant. — M'asseoir à cette table? oh! mon père ! même a côté de vous, mon frère me manque, et la vue de sa place vide me serre le cœur!... Hélas! je reviens d'une table où tous les enfants sont admis, même les plus coupables... Leur père, qui est auxcieux, pardonne à leur repentir... Mon père, soyez bon comme Dieu même, pardonnez "a Liévin ! — Jamais! — Mon père!» et ellese jetaàses pieds, plus louchante et plus belle sous sa pâ- leur et ses larmes; M mon père, au nom du Dieu que j'ai reçu, au nom de Jésus-Christ, notre Seigneur, notre maître a tous, faites grâce à mon frère ! il est malheureux, il se repent de vous avoir offensé. Oh ' rouvrez-lui vos bras et voire cœur, » Le vieillard restait immobile; Tinflexi bilité était sur son front, mais des larmes roulaient sous ses paupières en voyant sa fille humblement prosternée. Il voulut la relever, «Mon père! dit-elle, souffrez que je reste à vos pieds et que j'implore encore ces faveurs que vous m'avez promises. Hélas ! je n'en souhaite qu'une seule, c'est de voir Liévin et sa femme dans vos bras et leur enfant sur vos genoux ! — Ils ont un enfant! — Un fils, qui s'appelle Hugo comme vous. Oh ! faites grâce a cet innocent, c'est votre pelit-Dls, c'est un Raveschoot! mon père! pardon pour Liévin! — Tu le veux donc? répondit le vieil- lard d'une voix lente; eh bien ! au nom de Dieu! qu'il soit fait selon ton désir!... Ma hlle, je pardonne a Ion frère ! 172 — Ah! mon père!» Et se jetant au cou du vieillard, elle couvrit de baisers et de larmes sou vénérable visage, répé- tant avec délices : « J'ai/éussi! Dieu était avec moi ! » Mais s'interrompant tout a coup, elle dit à voix basse au sire de Ra- veschoot : " Vous m'avez dit souvent que j'étais votre unique hériiiére; mais au- jourd'hui, n'est-ce pas, mon père, Liéviu rentre dans tous ses droits?»» Le vieillard ne put résister a l'accent de cette généreuse prière ; il prit Régine par la main et l'amena devant une scri- bane d'ébène qu'il ouvrit et d'où il tira un pli de parchemin scellé de l'écusson aui trois corbeaux: «Voila mon testa- ment, dit-il; Régine, je te le donne ! — Mon père, répondit-elle, je vous comprends et je vous obéis ! »> Et elle lança le papier dans la chemi- née où flambait un grand feu ; puis, ou- vrant une porte, elle fit un signe, et Lié- vin de Raveschoot, suivi d'une jeune et belle femme, qui donnait la main au gen- til Hugo, entra dans la chambre. Dame Isabelle l'avait amené la par Tordre de sa jeune maîtresse. Le fils si longtemps banni était pâle... Une profonde émotion se lisait sur ses traits... Mais a la vue de son père il oublia tout, jusqu'à ses craintes filiales, et se jeta, fondant en pleurs, aux genoux du vieil- lard. Celui-ci le releva, l'étreiguit sur sa poitrine et lui imposa le signe de la croix sur le front en disant: « Tout est pardonné, mou fils! Dieu et ton père te bénissent! — 0 ma sœur! s'écria le jeune homme, comment le remercier ! — Où est ta femme, où est ton fils y» dit le sire de Raveschoot. La belle Claire s'avança, confuse et rou- gissante ; le vieillard la regarda avec un sourire bienveillant et lui dit : «Ma bru, vous êtes chez vous... ou- blions le passé et soyons heureux !» Il prit entre ses bras l'enfant, qui le caressa, plein d'une confiance enfantine, et après l'avoir béni a son tour il ajouta : « La table nous attend. Venez, ma chère Régine. » La jeune fille baisa la main que son père lui tendait; mais elle y plaça celle de Claire, et prit le bras de son frère, qui la regardait avec tendresse, pendant qu'elle répétait eu son cœur : « 0 mon Dieu ! soyez béni pour ce beau jour! je vous dois tout! vous avez agi en moi ! recevez a jamais le cœ'ur de votre pauvre servante ! »• Charlotte Si.mon. LE P1A,\0 MAGIQIE. Esquisse. (SlITL El UN. ) Dès le lendemain, madame de Céri lly vint avec Blanche l'aveugle rendre la vi- site reçue la veille, l'endant que les deux mères et le giand-pere pailaieui de leurs filles chéries, celles-ci se promenaient dans le jardin en causant avec l'abandon, la confiance <|ui naissent si facilement au jeune âge; elles étaient déjà amies. 173 nianclip , séparée du monde par son infirmité, montrait dans les idées, dans les manières une naïveté pleine d'origi- nalité qui intéressait vivement Ciémenline et qui la captivait en lui offrant à chaque instant le plaisir de l'imprévu. Blanche, de son côté, trouvait dans sa nouvelle amie la tendresse, l'enjouement qu'elle avait si longtemps rêvés; un mois ne s'était donc pas encore écoulé, que les deux jeunes filles, surnommées par leurs bons parents les inséparables, se voyaient au moins deux ou trois fois le jour. Blan- che, sans y songer, était devenue le pro- fesseur de Clémentine pour la musique. Elle se refusait obstinément à rien jouer, "a rien chanter; mais elle communiquait à son élève celte pureté, celte sûreté de goût que possèdent seuls les téritables artistes. « Quand je serai tout à fait contente de toi, disait Blanche, je rendrai à ton piano sa magie; alors elle ne sera pas perdue, parce qu'alors tu seras en état de me comprendre. — Ainsi , demandait Clémentine , ce n'est donc pas un conte des gens du village ni un rêve fait la première nuit que j'ai passée ici? Les pianos de cette maison parlent tout seuls? et pourtant le facteur que j'ai mandé, sans en avoir positivement besoin, n'a rien trouvé d'ex- traordinaire à ces deux beaux instru- ments. » Blanche souriait, et répondait : "Travaille! Tu n'es pas encore digne de ce que j'ai fait pour Hélène; non point parce qu'elle était ce que tu peux deve- nir, grande musicienne , mais par recon- naissance de sa tendresse pour moi! Je n'avais que celte preuve h lui donner de ma gratitude si profonde!... Et je l'aime comme je l'aimais, plus peut-être, ou du moins d'une autre manière. »» Les jours où il y avait du monde chez M. cl madame deBécherel, et ceci arrivait souvent, Blanche ne se montrait pas. M représentations, ni prières ne pouvaient vaincre son obstination. « Je serais un embarras pour toi, di- sait-elle 'a Clémentine, et un objet de cu- riosité, de pitié. .. de dédain peut-être, pour tes autres amies. — Tu serais au contraire l'objet de leur admiration, répondait Clémentine. Je t'as- sure qu'il est merveilleux de te voir aller, venir dans la maison , dans le jardin ; et ce qui n'est pas moins merveilleux , c'est ta dextérité a faire du filet, et ton adresse à exécuter en tricot les dessins les plus élégants et les plus variés. . . Quand je pense que tu es seule au logis les jours où nous viennent des Parisiens, comme on dit dans le pays, que tu as de l'ennui, de la tristesse, pendant qu'ici règne la gaieté, mon plaisir est bien gâté, je t'assure! Blanche, je t'en prie... — Ne parlons pas de cela, répondait la jeune aveugle en détournant la tète. Si tu souffres ces jours-la, je souffre encore plus, et ma pauvre mère bien davantage. Je ne suis pas raisonnable, vois-tu, et j'ai grand besoin que ma mère me raconte l'histoire de Laure Brigmann. Je veux que tu l'entendes aussi... je veux te tenir par la main tout le temps que maman parlera, afin de sentir ce qui se passera dans ton âme. ..Viens donc lundi prochain de bonne heure. . . Dimanche tu as beaucoup de monde... Je prierai pour toi toute la jour- née, afin que Dieu le donne le bonheur qu'il me refuse. — J'irai l'embrasser dimanche soir, répondit Clémentine avec la plus tendre affection , et te demander à déjeuner lundi. — Que tu es bonne, ma Clémentine! »» s'écria la jeune aveugle en souriant tris- tement. Alais le dimanche soir, Clémentine ne put s'échapper un instant, et le lundi elle ne fui libre que très tard, plusieurs des 174 invités ayant passé la nuit chez ses pa- rents. Quoiqu'elle eût fait prévenir Blan- che, celle-ci était clans un de ces moments d'.'ibattement qui désolaient souvent sa mère et qu'un rien sufGsait pour faire naître. « Je n'ai pas pu venir du tout hier ni plus tôt ce matin, dit Clémentine en em- brassant tendrement son amie. — Je le sais, répondit Blanche ; mais il y a des jours où il semble que Dieu se retire de moi... Je suis dans un de ces jours-là... ne me parle pas; donne -moi ta main, et écoute ma mère... » Madame de Cérilly regardait sa fille avec des yeux pleins de larmes. «Maman, dit la jeune aveugle, raconte- nous l'histoire de Laure Brigmann . . Cette histoire -la, Clémentine, ne ressemble à nulle autre. . . bien heureusement ! . . . C'est Hélène qui est venue nous la dire un jour... Ecoute, ma Clémentine, écoute! » Madame de Cérilly joignit les mains, les porta à son front, parut se recueillir un moment, puis retrouvant son courage, elle dit d'une voix douce et lente : « Laure Brigmann , née à Nevs-Hamp- shire, aux États-Unis, avait deux ans h peine lorsqu'une maladie cruelle vint lui enlever la vue, l'ouïe, la parole et l'o- dorat... — Entends -tu , ma Clémentine ! aveu- gle, sourde-muette, et ne pouvoir môme pas respirer le parfum des fleurs ! « Clémentine serra la main de Blanche avec émotion. « \insi mutilée, reprit madame de Cé- rilly qui faisait de visibles efforts pour que sa voix ne trahît pas ce qui se passait en elle , la malheureuse enfant grandit jusqu'il l'âge de sept ans sans communi- cation avec le monde matériel, si ce n'est par le secours du loucher. Chez elle, le sens du loucher s'était enrichi de ce qu'a- vaient perdu tous les autres; et, avec ce seul secours, I.aure était parvenue a re- connaître la forme, les dimensions dos ob- jets : elle les indiquait même avec assez de netteté pour faire comprendre quelle était la chose qu'elle demandait. Douée d'in- telligence, elle avait compris encore, par le moyen du toucher, a répéter certains actes qui établissaient un petit nombre de relations entre elle et sa famille : ainsi, samère exprimait l'approbation ou la dés- approbaiion par de petits coups qu'elle frappait sur la tête ou sur l'épaule de l'en- fant; et il semblait qu'un certain instinct avertît Laure quand ces marques de con- tentement ou de mécontentement allaient lui être données par son père qu'elle craignait beaucoup, car, d'avance, elle tressaillait ; elle n'obéissait qu'à lui, et la pauvre mère voyait avec douleur s'annon- cer des défauts dont il était bien difficile de la corriger , puisque la malheureuse Laure ne pouvait ni voir ni entendre, et qu'on ne savait par quel moyen faire pé- nétrer jusqu'à sou intelligence l'idée la plus ordinaire. « Dieu prit pitié de ce cœur maternel plein d'angoisses et de cette enfant si malheureuse. — Oui, bien malheureuse! murmura la jeune aveugle. — A Boston, continua madame de Cé- rilly, l'institution des aveugles est dirigée par un homme pieux et bon , le docteur Howe. 11 avait entendu parler de Laure Brigmann ; la pitié, le désir d'essayer un système nouveau, dû à l'observation et à la réflexion, firent naître eu lui la charitable pensée de demander que Laure fût confiée à ses soins. «i Laure, amenée dans l'institution des aveugles de Boston, y fut d'abord comme perdue, — Tu comprends cela, n'est-ce pas? demanda Blanche en se penchant vers Clémentine comme si elle avait voulu ou pu lire dans ses yeux. Pauvre, pau- vre Laure! que d'épouvantes durent se 175 faire sentir à son cœur en se croyanl per- due!... abandonnée de ceux qui l'avaient enlonrée jusqu'alors I... — Mais au bout de quinze jours, pour- suivit madame de Cériliy, Laure, qui avait dû éprouver bien des inquiétudes, s'é- tait déjà familiarisée avec sa nouvelle de- meure, et alors commença son éducation. — Tu vas voir! dit Blanche dont l'a- battement diminuait visiblement à me- sure que sa mère parlait. Oh ! quel homme admirable ! — Le docteur Howe, continua madame de Cériliy, mit entre les mains de l'enfant une cuillère, puis une fourchette aux- quelles il avait attaché un écriteau portant les noms de l'uue et de l'autre figurés en caractères saillants, — C'est comme cela que maman m'a appris a lire, dit encore Blanche. Mais moi j'entendais du moins, et au moyen de l'odorat je pouvais distinguer entre eux les divers métaux. — Laure, reprit madame de Cériliy, palpa d'abord les objets en témoignant par quelques gestes qu'ils lui étaient con- nus ; puis elle palpa les écriteaux en ma- nifestant de l'étonnement... Lorsqu'on se fut assuré qu'elle distinguait bien ceux-ci l'un de l'autre, on les détacha de la cuil- lère et de la fourchette, et ou les lui pré- senta séparément. Après quelques hésita- tions, elle rapprocha les deux écriteaux, et sans se tromper, des objets auxquels chacun d'eux appartenait. — Ainsi elle comprenait! s'écria Clé- mentine vivement intéressée. — Jusqu'à un certain point, répondit madame de Cériliy. Elle comprenait sans doute que tel écriteau appartenait à la cuillère et tel autre k la fourchette; mais c'était bien peu de chose encore ; il fallait lui faire acquérir la perception du rap- port existant entre les mots et les objets. « De petits carions portant chacun une lettre en relief et pouvant se rapprocher il volonté furent disposés de manioro ;i reproduire les deux noms déjà connus d'elle. L'enfant les toucha attentivement, reconnut ces noms et répéta ce qu'elle avait fait lors des premiers essais, en met- tant ensemble l'objet et son nom. Alors on mêla les lettres qui composaient l'un des noms, et l'une des maîtresses, pla - çant les mains de Laure sous les siennes, recomposa le nom ; ensuite on se contenin de guider les petites mains de l'enlant qui paraissait éprouver de l'allrail pour ce qu'on lui faisait faire. «Je l'examinais avec un vif intérêt, à écrit le docteur Howe, et je pus fixer presque le moment où la vérité fit jaillir ses premières lueurs dans l'âme de Laurè. En cet instant elle cessa d'être un animal qu'on instruit : toute sa contenaucg devint véritablement humaine, et l'expression de ses traits s'il- lumina de l'esprit immortel qui s'éveillait en elle en lui indiquant uu nouveau mode d'union avec les autres intelli- gences. Le plus grand obstacle était vain- cu; il n'y avait plus qu'à continuer avec persévérance. »» • — C'est admirable ! s'écria Clémentine de plus en plus attentive. — Pour moi, dit Blanche, c'est plus admirable encore, parce que, vois-tu, Clémentine, j'ai passé par là!... Pas tout à fait, pourtant, et Dieu en soit loué! Mais je me souviens de la joie que j'ai ressentie lorsque, pour la première fois, ma mère me fit ainsi composer mon nom avec des lettres en relief! lorsque, poui la première fois, je pus lire, avec les doi^iis, ces deux mois qu'elle avait composés : je t'aime. Ma mère, ma bonne mère! dit la jeune aveugle en se jetant au cou de sa mère; et je te chagrine par mes injustes murmures, loi, mon ange gardien ! toi qui m'as donné une éducation sans la- quelle je ne serais rien!... Continue, ma mère! je sens à les paroles, et aux souveoirs qu'elles réveillent, mon âmo, Mg nliictV flepnis hier, ^e rochauffer déli- cieiisomtMif. . . . Clt'-raenline l'embrasse aussi ! ... Ah ! qu'elle a raisou de t'ai- raer! Personne ne mérite d'être aimé au- tant que toi!... Raconte, ma mère! tu me fais du bien ! >» Madame de Cérilly était pâle et fort émue; mais habituée à se contraindre, elle reprit ainsi son récit : «Le docteur Ho^ve ne s'était pas trom- pé ; l'àrae venait de sortir de son engour- dissement, et Laure Brigmann, se sentant auimée d'une vie toute nouvelle, mon- trait une grande ardeur a s'instruire. Chaque jour son vocabulaire s'enrichis- sait de plusieurs mots: on parvint a lui faire apprendre l'alphabet des sourds- muets , alphabet dont les lettres sont re- présentées par les différentes positions des doigts; enûn, au bout de dix-huit mois, Laure savait déjà nn assez grand nombre de mots pour exprimer ses idées ; et ses doigts obéissaient si prompteraent à sa pensée, quon avait peine a les suivre dans leurs divers mouvements. Sa mère vint la voir; Laure n'hésita qu'un mo- ment à la reconnaître, et, fondant en lar- mes, elle se jeta dans ses brns. — Pauvre mère! murmura Clémentine. — . C'est heureuse mère qu'il faut dire, reprit madame de Cérilly, car son enfant ne se trouvait plus seule , isolée dans le monde! car son enfant, si cruellement mutilée par la maladie, avait cessé d'être un objet de pitié stérile ! — Oui, dit Blanche a son lour, heu- reuse mère! heureuse autant que peut l'être la mère d'une pauvre infirme, n'est- er pas, maman? » 11 y eut un assez long silence. «Maman, nous écoulons, dit enfin la jeune aveugle ; et madame de Cérilly re- prit ainsi : «Jusqu'alors on s'était boni»' ;i faire apprendre a Laure le nom des objets ; on comnipuça à lui indiquer par quels termes parliruliers elle pouvait désigner les qua- lités qu'elle leur reconnaissait, telles que grand, lourd, mince, léger. Des adjectifs on passa aux prépositions, et ceci d'une manière bien ingénieuse ; un anneau fut placé sur une boîte ; on fil épeler a Laure les mots avec ses mains ; après qu'elle les eut répétés, l'anneau fut placé sur un cha- peau. D'abord elle se trompa ; mais aus- sitôt réparant son erreur, elle prouva qu'elle avait la conscience de la position relative des objets soumis à son examen. L'anneau fut rais dans la boîte. Ceci em- barrassa beaucoup l'enfant qui réfléchit longuement. . . Enfin elle donna, par le jeu de ses mains, la preuve que celte dif- ficulté nouvelle était surmontée , car elle les posa d'abord l'une sur l'autre, puis elle les renferma l'une dans l'autre. «Ainsi encouragé, le docteur ITowe par- vint a lui faire conjuguer les verbes actifs que, jusqu'alors, elle a^ait employés a l'infinitif; ensuite il la familiarisa avec les différentes parties du discours. — Quelle patience et quelle imagina- tion féconde dans ce bon docteur! dit Clémentine émerveillée. — Maman en a montré tout autant avec moi, dit Blanche; car si j'étais moins in- firme que la pauvre Laure, en revanche je n'avais pas comme elle la passion de m'instruire!... Maman, continue, je t'en prie! Tous mes souvenirs reviennent et ils me rendent digue de toi ! »» Madame de Cérilly pressa sa fille sur son cœur bien plein, et continua. « Mais il restait a initier Laure à une opération fort importante pour l'avenir de ses relations avec les personnes qui l'en- touraient; le docteur Howe entreprit de lui enseigner l'écriture. — L'écriture ! répéta Clémentine. Mais comment, madame, enseigner l'écriture à une enfant sourde, muette et aveugle ! est-ce donc possible? — Le docteur llOA\e le tenta, reprit ma* 177 tlame de Cérilly. La surprise de Laure fut exlrt-me, lorsqn'après lui avoir mis un crayon entre les doigts, on commença à imprimer à ceux-ci les mouvements que nécessitait un nouvel exercice si mysté rieux pour elle. Peu a peu, en apprenant à former ses lettres, elle comprit le sens de l'acte auquel elle se livrait ; bientôt elle comprit aussi la portée des résultats, et sa joie fut immense, profonde. Elle tra- vaillait sans relâche... Les premiers mots qu'elle put tracer furent pour sa mère. »' Blanche quitta la main de son amie, se serra contre madame de Cérilly, et passant un bras autour d'elle, appuya sa lête sur l'épaule de cette mère tendre et dévouée qui ne vivait que pour l'aimer. «Ainsi, continua madame de Cérilly profondément émue, ainsi furent éta- blis des moyens de communication en- Ire la pauvre infirme et le monde maté- riel et intellectuel. Avec le langage des sourds-muets, Laure pouvait traduire à l'instant sa pensée ; avec le secours de l'écriture, elle pouvait la transmettre à sa famille ; enfin, avec le sens du toucher, elle pouvait lire la pensée d'autrui, et comme ce sens acquérait chaque jour de nouveaux développements, quelques mou- vements des doigts, à peine sensibles pour tout autre, sufflsaient à transmettre des idées a cette intelligence que l'éducation éclairait d'une manière si rapide. « Alors le docteur Howe osa entrepren- dre de parler au sens moral, an sentiment religieux que la bonté de Dieu a placés dans l'âme humaine pour l'aider a rem- plir sa , tâche ici-bas et la rendre digne d'un monde meilleur; et alors aussi se manifesta cette âme qui avait sommeillé, comme l'inlelligence , faute de pouvoir donner en quelque sorte un corps^ une enveloppe palpable, au sentiment et à la pensée. Laure Brigmann a maintenant près de seize ans ' , et elle jouit de toute la plé- (1) Laure BrigninniiPil iicfln It flncembro iwo.Cfi nitude de son entendement ; elle connaît les attributs de l'esprit humaiu, elle pos- sède une notion su fusante de notre des- tinée ici-bas; elle a la connaissance de Dieu, de la religion chrétienne, qu'elle pratique avec ferveur; elle a enûn l'idée du bien, du mal, du juste, de l'injuste, de la propriété, de l'équité, de la pudeur, de'l'affection raisonnée, de la charité mê- me , et elle peut prendre part aux saintes joies de la famille; elle peut aimer, être aimée, admirée... car c'est par un travail sérieux et persévérant sur elle-même qu'elle a aidé aux secours intelligents qui lui sont venus du ddiors. » Madame de Cérilly se tut. Sa (ille la te- nait toujours embrassée, et Clémentine, le cœur gonflé d'une émotion jusqu'alors inconnue, comprenait maintenant com- ment cette grande infortune , racontée à Blanche par sa mère, devait éveiller dans le cœur de la jeune aveugle une profonde reconnaissance pour cette mère dévouée, et l'amener a accepter avec résignation une destinée moins malheureuse que celle de la pauvre Américaine. Blanche se leva soudain. Elle pressa de ses lèvres le front de sa mère, tendit la main à Clémentine, et sortit lentement du petit salon. Madame de Cérilly se couvrit les yeux de son mouchoir et laissa couler enfin des pleurs longtemps retenus, mais en conte- nant ses sanglots. « Moi qui donnerais ma vie pour la rendre heureuse! murmura-t-elle bion bas. — Puis-je la suivre? demanda Clémen- tine. — Non, non, je vous en prie ! La soli- tude amène la réflexion, et la réflexion rend durables, pour quelque temps du admirable résullat, obtenu par le docteur nowe, a été l'objet, en l8-4i, d'un rapport plein d'iniénH et de savoir di^ à M. Dufaii, l. \e vicomlfl Uéricai l de Thuiy, .sur la physiologie vrj?»?talc. guerres, et qui ne garde que l'histoire fu- gitive du cœur. » Mais si la simple vue d'une fleur inspire de si brillantes idées, de si touchantes pensées, si leurs charmantes couleurs, si leurs doux parfums nous enivrent, quelles sensations , quelles jouissances durent donc éprouver ces naturalistes qui dé- couvrirent, l'un, les phénomènes de la germination et le développement de la plante; un autre, la marche de la sève; celui-ci, les fonctions des feuilles, orga- nes de la respiration des végétaux; celui- là, le mouvement journalier des feuilles et des fleurs ; cet autre, la différence des sexes; enfin ceux-ci, le sommeil des plan- tes ou le phénomène plus extraordinaire encore de leur irritabilité! En effet, que dut éprouver, par exemple, le célèbre Linnœus, lorsque entrant une nuit dans ses serres , une lumière à la main , il ne reconnut plus les plantes qu'il était si bien habitué à y voir tous les jours, et qu'après plusieurs visites nocturnes, il s'assura que ces plantes, au coucher du soleil, se livraient au sommeil en perdant leur port ordinaire , en fermant leurs feuilles et leurs fleurs! Une observation non moins curieuse a ce sujet, est celle du célèbre botaniste de CaudoUe. Après avoir étudié diverses plantes dans leur sommeil, il imagina d'en changer l'heure à sa volonté: ainsi, en la Iransporlanl du grand jour dans un en- 187 droit obscur, il eudormit la cliarmanle seusitive,mîmo*a/)Mrfica, quoique l'heure véritable de son sommeil lût encore éloi- gnée ; mais ce qui n'est pas moins curieux, en l'éclairant ensuite avec une lampe, il trompa celte jolie plante sur l'heure de son réveil : il la vit successivement étendre ses délicats, ses flexibles pétioles, et s'éveiller a cette lumière artificielle dont la privation subite la replongea bien- tôt dans un profond sommeil. Quel étonnemeot encore ne dut pas éprouver la fille de Linnseus, lorsqu'elle découvrit l'atmosphère de fluide inflam- mable et aromatique de la fraxinellc (dic- tamnus albus), en examinant, dans une belle nuit d'été, les fleurs de cette admi- rable plante avec une lumière, et qu'elle vit soudainement l'atmosphère s'embraser autour de la fraxinelle sans que cepen- dantcelle-ci en fût aucunement endom- magée ! Peu de personnes out remarqué le beau phénomène des étincelles et des éclairs que lance la fleur de souci (calendula offi- cinalis] dans les belles soirées de juillet et d'août, après le coucher du soleil. Les éclairs sont d'autant plus sensibles que la couleur du souci est plus foncée; on ne peut les obtenir que lorsque l'atmosphère est chargée de vapeurs humides ou qu'il a plu pendant le jour. Mais nous avons parlé de l'irritabilité végétale. Cette propriété, qui semblait n'appartenir qu'aux animaux, a été re- connue et constatée dans un grand nom- bre de plantes, avec des caractères parti- culiers a chacune d'elles. Seulement, il faut l'avouer, jusqu'à ce jour, nous ne connaissons encore ni sa cause première ni l'organe dans lequel elle réside, ni la manière dont elle agit. Les plantes qui l'ont présentée au plus haut degré sont la sensitive d'Amérique (mimoim©; TRAVAUX A L'AIGl'ILlE. Modes. — Amalgame. — Kcharpe brodée. — Manière de dessiner sur étoffe. — Tapi.sserie. — Poinl.s au cro- chet. — Dentelle en tricot. — Bourse à tabac. —Col et manchettes en point de Venise. — Le jeu d'IsAM- BOCRG. Tu me reprochas, ma chère Adèle, de n'êfre pas entrée dans assez de détails sur les modes nouvelles; eh bien ! parlons modes avant tout. Il est très vrai que les corsages plats n'ont plus la vogue, cependant on en porte encore; alors ils sont très ouverts par devant, sur une chemisette à bouil- lons ou brodée et garnie autour du cou d'une dentelle. Quant aux corsages dé- colletés, ils le sont carrément; de Té- paulelte carrée descendent les plis en éventail dans une ceinture étroite. La plupart des manches s'entr'ouvrent par le bas et laissent voir de frais bouil- lonnes de mousseline. Aie soin de tenir la jupe toujours ample et longue. Je t'en- verrai prochainement des bottines gris poussière, gris noisette et gris argent. In petit talon place a l'intérieur produit un effet tout a fait aristocratique. Tu auras peut-être de la peine a t'accoutu- mer a la forme large du bout et arrondie (jui distingue les nouvelles chaussures; mais c'est la mode. Je joindrai a l'envoi une ceinture-écharpe, brochée de fleurs variées, en ruban n" 80 avec effilé, et un amalgame que toutes nos amies se sont réunies pour composer a ton intention. Qu'est-ce qu'un amalgame? diras-tu. De- mande a ma cousine ce que c'était yarft* qu'un charivari. L'amalgame que l'en- voient nos amies so compose d'une paire de «sabots non semblables l'un a l'aulne. d'une souris blanche, d'une souris grise, d'un pantin, d'un pistolet, d'un sabre, de trois statuettes, et enfin... d'une loco- motive avec son tender et un wagon. En plaçant une pastille parfumée dans la chauffeuse et en y mettant le feu, tu ver- ras la locomotive lancer de la fumée et rouler... Tout cela est joli, charmant; ce sont de vraies miniatures plus mer- veilleuses encore à contempler au mi- croscope qu'à l'œil nu. Tu es parfaitement maîtresse de faire un mantelet en mousseline brodée avec un entre-deux de dentelle; ceci convient très bien a notre âge ; tu peux encore en faire un en mousseline-laine unie avec un simple volant pareil ourlé ou festonné ; mais défletoi de la forme arrondie; les mantelets ambitionnent actuellement beaucoup de posser pour des pointes de châles. J'avoue que je leur préfère lesécharpes, qui ont toujours la vogue. On en porte de toutes les façons; et je t'envoie un très beau dessin, n* ^ I *, pour en broder une en soutache, ou au point de chaî- nette. Tu peux, à ton gré, faire fou écharpe en mousseline-laine ou en mousseline de soie (le couleur vive , soit bleu N'emours, soit amarante Isabelle, et la broder d'une couleur tranchée ou couleur sur couleur. Soit que tu te serves de point de chaî- nette ou de soutache, tu broderas de nou- M^ I.a petite plaiirhe s'nrrt-le au 1108. 190 veau en soulache l'écharpe a l'envers , aUû de cacher Venvers de la broderie. C'est double besogne, mais l'écharpe vol- lige et ne doit point montrer cet envers. Tu peux faire une seconde grande guir- lande au-dessus de la première si tu dé- sires quelque chose de riche. Puisque tu veux décidément dessiner sur étoffe, je vais t'en donner le moyeu. Tu piques soigneusement le dessin; tu le places sur l'éloffe que tu as tendue sur la table de jeu, et tu fixes le tout solide- ment avec des épingles. Ceci fait, tu rou- les une bande de drap, ce qui te donne une sorte d'estompé, et tu prends avec cette estompe une poudre composée, eu parties presque égales, de résine commune et de bleu de Prusse réduits en poussière impalpable ; tu frottes soigneusement ton estompe ainsi chargée sur le dessin pi- qué, et quand tu as fini, tu te sers d'un fer à repasser, légèrement chaud, pour fixer le dessin sur l'étoffe. Si tu veux des- siner sur du noir, prends du blanc d'ar- gent au lieu de bleu de Prusse ; si c'est sur du velours, lu chauffes seulement l'étotfe par-dessous en la passant au-dessus d'un fourneau allumé; ou bien suis les contours du pointillé avec un pinceau trempé dans une dissolution de gomme arabique et de bleu de Prusse ou de blanc d'argent. Avec un pinceau, tu peux dessiner sur toutes les étoffes possibles, même sur le tulle, tandis qu'avec une plume tu n'en vien- drais pas facilement k bout. J'aurais dii le parler d'abord du dessin de tapisserie n" ^ , qui aura sans doute attiré Ion attention; mais la mode m'a entraînée h mettre l'écharpe en première ligne. Les fruits, et non les ûeurs, ont main- tenanl la vogue. Je t'envoie donc un beau bouquet de fraises, avec feuillage et fleurs. Si tu le copies exactement, ou aura peur de les écraser eu s' asseyant sur le fauteuil. Je le donne aussi le patron de ce fauleuila la Voltaire. A, dossier; H, le siège; C, la manchelle. J'ai réduit au dixième ; ainsi donc mes millimètres doi- vent te représenter des centimètres. Tu as, d'ailleurs, un patronomètre pour vé- rifier mes mesures. Tu trouveras, sous le n" 2, un dessin a exécuter au crochet pour bonnet ou ca- nezou. Commence par tailler un patron de bonnet sur le modèle que je t'ai en- voyé au mois de février dernier ; la passe d'abord. Tu fais une rangée de points de chaînette de la longueur de cette passe ; sans couper, tu reviens sur les pas et tu fais dix points de chaînette détachés, puis onze points, et ainsi de suite jusqu'au bout ; tu reviens encore sur les pas , saus couper, et tu fais huit points de chaînette détachée, puis six points allemands, en les rapprochant le plus possible par le bas, et huit points de chaînette détachés; lu fais de même les dents suivantes; la troisième rangée comme la première, la quatrième comme la seconde. Tu aug- mentes ou tu diminues le nombre des dents suivant la forme de ton patron. La passe finie, tu commences le fond par le bas, et lu l'exécutes de la même manière. C'est à rinstitution de la bonne et ai- mable madame Thiébaul, près du pont d'Auslerlitz, que j'ai copié pour toi ces trois jolis dessins, numéros 2, 5 et 4, et ce sont ses charmantes élèves qui m'ont appris celte manière simple d'exécuter au crochet tous les patrons possibles. Je savais depuis longtemps que les études sont poussées très loin dans celte maison, mais j'ignorais qu'on s'y occupât avec tant d'habileté des travaux a l'aiguille. Avec le dessin n" 5 tu peux faire un joli col, et avec le n° 4 une charmante dentelle. Je n'ai pas besoin d'entrer, je crois, dans des explications que les dessins donnent eux-mêmes; remarque cependant que la rangée du haut, n'' 5, a été laissée sans éventail, afin que lu visses bien comment 19 doit s'exécuter la première rangée. Quant à la dentelle n° 4 , elle se fait toute en points allemands, a l'exception de la qua- trième rangée; c'est en point de chaî- nette que tu exécutes la grande et la pe- tite dent destinées a supporter les points allemands très rapprochés qui forment la dentelure du bord. Je te le répète, ma chère Adèle, tu n'as nullement besoin de couper ton coton à chaque rangée ; tu travailles tantôt à l'endroit, tantôt à l'en- vers. Le coton doit être du n° 50. C'est encore a l'obligeance des élèves de madame Thiébaut que je dois de pou- voir t'enseignera faire une très jolie den- telle en tricot de l'invention de l'une de ces demoiselles. Lis attentivement et exécute à mesure. Première rangée. Monte douze mailles; — prends la pre- mière sans la tricoter; — passe le coton devant l'aiguille comme te le montre le n" 5 ; — tricote deux mailles ; — passe le coton devant l'aiguille ; — tricote deux mailles ensemble ; — passe le coton de- vant l'aiguille et tricote deux mailles à la fois ; — passe le coton devant l'aiguille; — tricote deux mailles à la fois; la der- nière simplement. Seconde rangée. Tu dois avoir maintenant ^o mailles sur ton aiguille. — Prends la première sans la tricoter; — tricote deux mailles; — tri- cote une maille a l'envers, deux à l'en- droit, encore une à l'envers, deux à l'en- droit, une a l'envers, deux à l'endroit ; — passe le coton devant l'aiguille; — prends deux mailles à la fois ; — tricote simplement les deux dernières. Troisième rangée. Prends la première maille sans la tri- coter ; — tricote deux mailles; — passe le coton devant l'aiguille; — tricote deux mailles ensemble, et le reste siraplenienf. Quatrième rangée. Tricote onze mailles; — passe le coton devant l'aiguille ; —tricote deux mailles ensemble, puis deux simplement. Cinquième rangée. Prends la première maille; — tricot*^ deux mailles; — passe le coton devant l'aiguille ; — tricote deux mailles ensem- ble ; — le reste simplement. Sixième rangée. Rabats trois mailles; — tricote sept mailles; — passe le coton devant l'ai- guille;— tricote deux mailles ensemble: — le reste simplement. Recommence à la première rangée, el fais ainsi autant de mètres que tu vou- dras. Je n'ai pas pu te donner celte fois la rose promise pour le tour de la corbeille à ouvrage, car tu voulais absolument une bourse à tabac ; en voici une très jolie, n" 8, à exécuter en drap bleu et drap rouge, et à broder en soutache d'or comme la pantoufle et le brodequin que je t'ai envoyés le mois dernier. Ta chère Caro- line choisira entre ces deux cliarmanls écussons, n°' 6 et 7; celui de roses, n^Bjest tout'afaitconvenablepourune jeune fille. N°'9etl0i, col en point de Venise avec la manchette pareille. Ce genre de travail, tu le sais, s'exécute tout au point de fes- ton. Il ne faut pas découper les parties ombrées. Les œillets se font également on points de feston, bien ronds et bien ou- verts. Trace avec soin et enchevêtre bien les tils, autrement un ou deux blanchis- sages auraient raison de ton travail. Quand tu m'auras dit si tu veux exécu- ter pour ton livre d'heures des ornements détachés, ou bien entourer les pages d';i- rabesques, je verrai a t'envoyer de jolis (1) La ppUtP planche s'arrête au n« 8. 192 dessins; mais songe qu'il n'est pas possi- ble dépeindre sur le papier d'impression sans Yencoler, besogne ennuyeuse et dé- sagréable a faire. Tu me rappelles que j'ai promis de l'enseigner un jeu très arnusant, et tu demandes en même temps charades, énig- mes, logogriphes! Miséricorde! Mais il faudrait passer ma vie entière à ton ser- vice, très chère amie ! courir à la recher- che des modes, des broderies nouvelles, fouiller dans le gros portefeuille de mon oncle, et consacrer mes nuits a t'écrire. Le jeu d'Isambourg, que je t'ai promis, a fait nos délices dimanche dernier; il est renouvelé, non pas des Grecs, mais du séjour que mon oncle fit aux eaux de Spa en Allemagne, vers la fln du siècle der- nier. Ce bon oncle a eu la complaisance d'écrire, sur cinquante-deux cartes blan- ches, cinquanle-deuî mots divers, très divers, je t'assure. Il les a battues et fait couper a ma tante, et nous en a donné neuf a chacun, nous étions cinq, laissant le reste au talon. ^ous avons étalé chacun nos neuf cartes sur la table, et nous nous sommes tous récriés a la pensée qu'il fallait que le premier a la droite de mon oncle com- mençât une histoire pour y placer ces neuf mots si divers, que le second la continuât, 'et ainsi de suite. Quelquefois on fait seulement des histoires détachées ; chacun compose la sienne. Il est permis iVécarter et de prendre jusqu'à deux car- tes au talon ; mais hélas ! ce qu'on prend est souvent bien pire que ce quon écarte! Le mot mal placé coûte une tiche au cou- pable, et si l'on intéresse le jeu, le pro- duit de la poule est pour les pauvres. Eugène était le premier à la droite de mon oncle. 11 avait eu en partage ces neuf mots : modestie, crème de tartre Jaloux, adresse, bon sens, mari, bal, pelit-maî- tre el barbe. Comme on voit le jeu de chacun en même temps qu'on voit le sien, rien n'est plus amusant, parce qu'on cher- che d'avance comment les uns et les au- tres se tireront des difficultés. Eugène a mis un jeton au panier pour acheter le droit de ne pas suivre l'ordre dans lequel les mots se présentaient, et il nous a ra- conté qu'un petit-mailre étant au bal mit la plus grande adresse a rendre ^'a/oux un mari; mais celui-ci ayant autant de bon sens que sa femme avait de modestie., tout ce que le petit-maître eut pour sa peine, ce fut une barbe bien savonnée avec de la crème de tartre. Et la-dessus des fous rires, parce qu'Eugène a su ac- compagner son récit des gestes les plus bouffons. Mon tour est venu ; j'ai mal con- tinué l'histoire commencée, et j'ai mis six fiches au panier, il faut que je l'avoue à ma honte ; mais j'ai pris ma revanche dans la soirée. Mon oncle a gagné la première poule, et cependant il s'était donné ces neuf mots: carotte, planète, jupon, pa.t- sementier , pantin , rossignol, garance , entonnoir, vermicelle, >ous avons tant ri que nous recommencerons dimanche pro- chain. Ma tante ne peut pas sortir le soir, même quand il fait beau ; et, comme nous, elle prend plaisir au jeu d'Isambourg, pour lequel Eugène est dévoré, dit -il, d'une véritable passioîi. Il veut le diver- sifier a l'infini, prétendant qu'on peut, avec le jeu d'Isambourg, bien mériter de la postérité en le rendant utile et émi- nemment instructif au moyen de l'his- toire, de la géographie, de la mythologie, etc., etc. : Alors, dit-il, je lui donnerai mon nom, jeu d'Eugène, ou encore le nom de jeu français. En attendant, chère Adèle, je te recommande, à toi qui aimes 'a rire, le jeu d'Isambourg. ANxMca de Bfj.l. 193 ÉDUCATION ^a^Lacaa^sî a^ sa(Da4ia»a LE LEGS D'l\ PERE. TALENTS'. Le talent ne se donne pas ; ceci est une vérité aussi ancienne que le monde ; mais il est possible d'acquérir des talents; aussi, dans presque toutes les familles, les jeunes personnes ont des maîtres pour les arts d'agrément. Elles profitent plus ou moins de leurs leçons suivant le plus ou le moins d'aptitude dont elles sont douées pour le dessin, pour la musique, et suivant encore le temps qu'elles peu- vent consacrer à l'étude. Beaucoup res- tent médiocres; d'autres n'arrivent qu'a lin talent d'amateur ordinaire ; le très petit nombre mérite le nom d'artistes. A peine mariée, la jeune fille, devenue femme, se hâte de prouver que mainte- nant elle est libre de suivre sa volonté, en abandonnant ses livres, ses crayons, son piano. Il semble qu'enivrée de sa po- sition nouvelle, elle souhaite par-dessus tout de rompre avec le passé. Mariée d'hier, elle ne se souvient plus aujour- d'hui des sacrifices faits par ses parents pour lui assurer, dans le présent, des jouissances vraies, dans l'avenir, des res- sources peut-être. Elle travaillait, elle (1) Voir p. 161 Aucun des ariiclos contenus dans ce -journal ne peut être reproduit, sous peine de poursuite en con- ircfaçon, saiH lo ronsenleni'.'nt formel des auteurs. l'" SÉRIE Tome 1. N"7. _JCI étudiait par obéissance ou ntue par le désir d'augmenter ses moyens de plaire, et non par amour de l'élude et du travail. Qu"a-l-elle besoin aujourd'hui de tout cela? N'est-elle pas mariée? N'a-t-elle pas atteint le but , et n'est-elle pas en droit le faire enfin ce qu'elle veut? La jeune fille, nouvellement femme, ne sait pas que les mois, que les années qui vont suivre ne ressembleront pas aux premiers mois et à la première année de son mariage ; elle croit infinie cette ten- dresse dont elle se voit l'objet ; elle ignore que les affaires, l'ambiiion vont bientôt entraîner loin d'elle le fidèle com- pagnon de tous ses instants, et qu'avant peu commencera l'isolement auquel pres- que toutes les femmes sont destinées. Si elle perd l'habitude de l'étude et du tra- vail, comment animera-t-elle sa solilude? Comment abrégera-t-elle la longueur de ses journées et comment remplira-t-elle le vide qu'elle crée autour d'elle? La rouille de l'oisiveté s'étend avec une grande rapidité et elle ne s'enlève que par des efforts persévérants. Revenir seule- ment au point d'où l'on est parti est chose difficile ! La main qui voltigeait légère- ment sur les touches d'un piano, s'est al- lo\irdie : la main^qui faisait assez bien I.I.KT IS-, 7. 13 194 une esquisse, a perdu sa précision, el l'œil ne sait plus voir comme aulrefois. Que de pertes a réparer ! Mais ce n'est pas tout. Pour qui se met- Iraîl-on de nouveau a l'élude? Pour un mari sans cesse absent? Les encourage- ments de tendres parents, le désir d'ob- tenir un éloge de son professeur, ne sti- mulent plus le zèle. On s'aperçoit bien tard qu'on ne sait pas grand'ciiose. . . Il faudrait beaucoup travailler. . . De nou- veau, les crayons sont remis dans leur boîte, le piano est fermé ; on s'ennuie, on est triste; on sort pour se distraire; on voit des toilettes qu'on envie , le goût de la parure se développe et se nourrit de tout ce que l'oisiveté enlève à l'âme et a l'intelligence. . . Que l'infortune vienne quelques années plus tard, on est sans égide contre elle , sans ressources pour défendre ses enfants et soi-même de la misère ; a moins que l'amour maternel , celte toute -puissance qui fait faire des prodiges à la femme, ne rende a l'àme sa force morale; alors d'admirables exemples d'études reprises à un âge où l'élude est des plus difûciles, sont donnés au mon- de; la mère qui veut sauver ses enfants de la faim trouve le courage de repa- raître sur les bancs de l'école, de recom- mencer les travaux de ses jeunes années, de subir des examens publics pour ob- tenir le diplôme qui lui donne le droit d'enseigner aux enfants des autres, et de gagner ainsi pour les siens un asile, des vêtements, du pain! Telle est, mes filles aimées, l'histoire n'uvo> m;i-iii- fiques. { xv« siècle. ) 99 quenter assidûment l'académie de dessin fondée à Florence vingt ans auparavant (en ^b6i) par le Vasari, élève et ami de Buonarotti et de Vaniicchi , et d'où sor- tirent plus tard les Ciglio, les Salvalor Rosa , les Smargiasso qui donnèrent nais- sance a l'école florentine. A la fin de l'année, Angelo avait tout abandonné pour les lettres; et Béatrix, après avoir rêvé pour lui la gloire dans les arts, la rêvait maintenant dans la poésie^ Malheureusement l'aïeul ne partageait pas les espérances de la jeune fille, -et souvent Béatrix avait à préserver son frère du juste mécontentement d'un homme qui, malgré son grand âge, donnait au travail, et à un travail assidu , aride . le temps qu'Ângelo perdait étourdiment, comme il arrive trop fréquemment dans la jeunesse. « Si du moins , disait le vénérable Marco, je le voyais rougir de son oisiveté alors que tu acceptes des travaux qui ne sont ni de ton âge, ni de ton sexe, je compterais sur l'avenir; mais son orgueil, sa nonchalance et son égoïsme me font présager que jamais il ne sera le soutien de sa famille! Puisse-t-il n'en pas deve- nir un jour le malheur et la honte! » Ce fut seulement vers le matin qu'An- gelo rentra; sa sœur l'attendait dans la salle basse , car, pour rien au monde , elle n'aurait voulu qu'en ce moment où des hôtes remplissaient la maison , et la veille d'une grande fêle, desombres nua- ges vinssent couvrir le front de son aïeul. « Eh bien! l'as-tu vu ? lui as-tu parlé ? demanda- t-elle en faisant asseoir Angelo auprès d'une table sur laquelle elle avait placé les mets qu'il préférait. — Je l'ai vu, je lui ai p.irlé, répondit le jeune homme d'un air radieux; et si notre aïeul y consent, il m'emmènera avec lui en France. Comprends-tu mon bonheur, ma sœur? j'irai en France, chez cette nation où les lettres sont en hon- neur!... chez celle nation... — Mais si notre aïeul refuse son con- sentement?" demanda Béatrix. Angelo fit un geste qui signifiait qu'il saurait s'en passer. «Ah! mon frère! murmura douce- ment la jeune fille. — Mais songe donc, ma sœur, reprit Angelo avec vivacité, que le seigneur Mi- chel de Montaigne peut, s'il le veut , me présenter à la cour de France; que la reine-mère est une Médicis; que tous les Florentins sont vus par elle avec faveur... Je ferai mon chemin dans l'armée... Non, mon aïeul ne pourra me refuser d'aller servir la France. Les Français sont guel- fes depuis que Charles d'Anjou , frère de saint Louis, s'est déclaré guelfe il y a deux siècles en acceptant la couronne que le Saint Père lui offrait; et si la France avait la guerre, si elle avait de nouveau besoin de nos bras, de nos épées, elle verrait en- core que Florence se souvient ! — Comment le seigneur Michel de Mon- taigne t'a-t-il reçu? — A merveille ! je lui ai été présenté par le seigneur Alessi , l'un des premiers officiers du grand-duc... Ah! ma sœur, quel grand air! quel beau et noble vi- sage! quel regard pénétrant! Tu le ver- ras demain aux côlés du grand-duc. Il a comme lui les cheveux et la barbe noire, la peau brune, les membres gros et forts, la taille moyenne, le visage et les manières remplis de courtoisie. J'ai entendu ra- conter qu'il parle le latin comme sa lan- gue maternelle et qu'à treize ans il avait terminé ses études. Vois un peu, ma sœur, quel avantage c'est d'être élevé en France ! Il a déjà publié plusieurs livres, et c'est pour rétablir sa santé qu'il voyage. Pendant cinq mois il a habité Rome; le Saint Père lui a rendu toute sorte d'hon- neurs et lui a donné une bulle qui le fait citoyen romam. Ma siBur, quelle joie de 200 poiaitre en France sous les auspices d'uu si grand seigneur! Il ne va guère a la cour; mais il y a des amis et il pourra me re- commander. — Sans doute, ce serait un grand hon- neur, dit Béatrix après un moment de si- lence. Mais si lu changes de fantaisie en Fiance comme ici... — Béatrix , je suis né pour porter l'épée et non pour tenir les balances a peser l'or et la soie. — Ainsi la plume du poëte sera encore abandonnée? — Non, ma sa?ur, poésie et combats vont bien ensemble. Je la verrai donc celte cour de France si brillante, si re- nommée pour sa politesse, son élégance, la beauté de ses femmes, la bravoure de ses seigneurs!... J'en deviendrai fou de joie! Ma sœur, obtiens le consentement de notre aïeul , si tu ne veux pas que je »|uitte Florence comme un enfant perdu, déshérité de tous les biens, de toutes les affections de la famille ! » Béatrix ne répondit pas. Elle se leva, desservit la table, remit chaque chose en place et engagea son frère, qui faisait lout haut les plus beaux rêves, a aller cher- cher le repos. Pour elle , elle passa le reste de la nuit en prières et en tristes réflexions sur les scènes pénibles qu'elle prévoyait. Le lendemain, veille de la nativité de saint Jean -Baptiste, commencèrent les processions; le grand-duc les suivait eu carrosse. Puis venait un char en forme de théâtre , entièrement doré et sur lequel se tenait debout saint François d'Assises; il avait les mains croisées sur la poitrine et ouvertes aûn de laisser voir ses stigma- tes ; une couronne était posée sur son ca- puchon. Quatre enfants, représeniant des anges, l'entouraient. D'autres enfants vê- tus en guerriers et dont l'un rcpiésen- tait saint Georges, faisaient partie du cor- tège , qui s'arrêta a la vue d'un [grand dragon que portaient plusieurs hommes et qui jetait du feu par la gueule. Saint Georges attaqua le dragon de la lance, de l'épée, et finit par le faire rouler dans la poussière avec ses porteurs. Le cortège se dirigea ensuite vers la place du grand-duc , lieu destiné aux courses en char. Des obélisques avaient été placés aux quatre coins, et, de la, par- taient des cordes qui interdisaient a la foule immense l'entrée de l'arène. Des échafaudages avaient été dressés pour re- cevoir les spectateurs; toutes les fenê- tres, tous les balcons se trouvaient garnis d'hommes, de femmes richement parés. Les courses commencèrent, et quoi que put faire le conducteur duchar du grand- duc, le prix fut remporté par Strozzi. Alors la foule , qui paraissait avoir vu à regret le char du grand-duc conserver l'avantage jusqu'au troisième tour, lit en- tendre des cris de joie que la présence du prince ne put contenir ; c'est que Fran- çois 1", digne fils de Cosme I", avait hé- rité a la fois de la couronne ducale et de la haine du peuple. Les réjouissances continuèrent toute la journée sans que la chaleur , qui était excessive, pût déconcerter les amateurs de fêtes publiques; vers le soir seulement la place se déblaya pour laisser le champ libre aux apprêts des solennités du lende- main , et l'on commença a placer des lampions sur trois rangs et des pois à feu autour du Duomô. La nuit venue, les lampions s'allumèrent, les potsa feu lan- cèrent des fusées, et la foule continua de circuler dans les rues une grande partie de la nuit. Ce soir-là, Angelo vint prendre place au banquet de la famille. Béatrix avait mis son couvert auprès de celui d'un ancien ami de leur père, Paolo Bianchi , conû- dent des inquiétudes que lui donnaient les projets du jeune homme. Elle espé- rait que do sages rcmonliances produi- 201 laicul quelque impression sur cet esprit chaugeant et amèneraient au moins des réflexions salutaires. Pendant le repas j Marco Scarlolti rap- pela la pompe des fêles du temps de la Ré- publique florentine ; il rappela la magnifi- cence que les villes, les villages, sOumispar les armes de Florence, déployaientdans les députations envoyées pour porter les tri- buts dus à chaque jour anuiversaire de la nativité du Précurseur; il rappela les superbes drapeaux de velours , de menu vair*, de salin, de taffetas glacé, si am- ples que les hommes qui les portaient se trouvaient, ainsi que leurs chevaux, en- veloppés de flots désole; il rappela qu'en grande cérémonie on suspendait ces ma- gniCques drapeaux aux murs intérieurs de l'église ; ils y restaient jusqu'à l'année suivante où de nouveaux drapeaux ve- uaientles remplacer. Marco rappela enco- re les cent tours dorées qui entouraient la place du vieux palais , les innombrables cierges de bois , de carton , de cire (ceux- ci pesant jusqu'à cent livres), bariolés des plus vives couleurs et qui se dres- saient dans ces tours où se mouvaient des figures également de cire et richement habillées. « Alors, disait le vieux guelfe avec cha- leur , c'étaient de riches offrandes que présentaient les députations des terres et chàlellenies; alors il y avait de la gran- deur, une véritable pompe dans ce spec- tacle et une véritable gaieté dans les danses exécutées par de jeunes hommes et par déjeunes filles... Demain nous ne ver- rons pas autre chose que la parodie de nos fêles populaires. Le grand-duc placé sur son estrade garnie de tapis , ayant a sa gauche, sous le dais, le nonce du pape, plus loin l'ambassadeur de Ferrare, et en- touré de ses courtisans, fera appeler par son héraut ses tenes et châteaux. Alors passera Sienne, leprésculée par un jeune i) petil-gns. " garçon vêtu de velours noir et blanc et qui offrira au grand-duc un vase d'argent sur lequel est gravée la louve de Sienne ; puis viendra sans ordre , sans respect , sans contenance, une bande d'estaffiers mal velus, triste parade du défilé de nos seigneurs guelfes , de notre bourgeoisie guelfe a cheval, a pied, marchant en bon ordre sous la protection de la bannière guelfe, la lance au poing, le bouclier levé et luttant entre eux de belle prestance, d'air de noblesse et de dignité. Au lieu du char richement doré et traîné ma- jestueusement par des bœufs, portant un cierge colossal couvert des armes des sei- gneurs de la monnaie, et ces seigneurs suivis de plus de quatre cents person- nages vénérables tous inscrits comme ini- tiés à l'aride Calimala Francesca, ayant tous à la main un cierge de cire et s'a- vançant d'un pas mesuré et grave , ou verra demain un char en bois, surmonté d'une pyramide autour de laquelle ou aura groupé des enfants habillés en anges et en saints, et au sommet sera attaché à une haute barre de fer un homme travesti en saint Jean-Baptiste !... « Marco Scarlolti se tut un moment; son regard semblait chercher dans tous les au- tres regards un sentiment de sympathie aux regrets et aux sarcasmes que lui arra- chaient ces souvenirs du passé. Les hom- mes de son âge inclinèrent la tête en signe d'acquiescement, les hommes plus jeunes détournèrent les yeux, les enfants fixèrent les leurs au coulraire avec étonnement sur le vénérable aïeul; ils ne compre- naient pas qu'on pût trouver quelque chose il blâmer dans les magnificences de la fêle attendue avec tant d'impatience, Angelo ouvrait la bouche pour dire quelques mots; mais sur un signe de sa sœur, il se tut, cl, pendant le reste du re- pas, la conversation, de générale qu'elle avait été, devinl particulière cl de voisins a YOiisinsj, 202 Le leudemain, dès l'aube du jour, les cloches de toutes les églises , de tous les couvenls,commencèrentà sonner a graude volée. Béalrix, enveloppée de sa cape, sortit avant l'heure où sa présence devait être nécessaire au logis; elle allait faire ses dévotions et se préparer par la prière aux discussions de famille qu'elle pré- voyait. A son retour, elle fit déjeuner sesjeunes frères et sœurs, présida a leur toilette; puis ello les envoya sous la conduite de deux personnes, auxquelles elle savait pouvoir se fier, aux espèces de logos en bois dressées sur la place du grand-duc, en face le palais vieux a la haute tour car- rée , et a gauche de la Fabricca degli Par ses soins , le repas du matin était prêt , et lorsque les convives eurent dis- paru , elle sortit avec son aïeul et Paolo Bianchi , qui lui donnait le bras, parée des simples et riches atours des jours de fête. Sa robe de taffetas rose glacée de bleu , garnie par devant, des deux côtés, d'un volant à deux têtes, s'ouvrait sur un jupon pareil ; une coiffe de dentelle en- cadrait son charmant visage et cachait ses cheveux; par dessus la coiffe elle avait noué négligemment un petit capuce de satin noir. Lorsque tous trois arrivèrent, les cour- ses de chevaux barbes, qui succèdent au défilé des terres et châteaux et au pas- sade du char de saint-Jean, venaient de commencer. Marco Scarlolti et Paolo Bianchi prirent intérêt à ce spectacle ; les chevaux qui couraient étaient petits , mais beaux et pleins de feu, et l'on reconnaissait, aux enseignes que portaient les écuyers qui les montaient, le maître de chacun des coureurs. Le cheval du cardinal de Mé- dicis remporta le prix. Il) Voir la gravure. Les portes du palais, les'appar^ements intérieurs étaientouverls à fout le monde; les villageois, en pénétrant dans cette ma- gnifique demeure où rien ne faisait ob- stacle a leur avide curiosité, se croyaient encore maîtres, comme autrefois. Dans la grande salle tourbillonnaient les groupes de danseurs et de danseuses. Les hôtes du vieux guelfe revinrent tard ce soir-là , et le souper n'eut lieu qu'à minuit. On passa encore ensemble la journée du lendemain qui se trouvait être un di- manche, et enfin, le lundi, tout rentra dans l'ordre accoutumé ; la vieille maison reprit son activité silencieuse et chacun retourna à ses occupations. Paolo Bianchi avait accordé cependant quelques jours à son vieil ami : Béatrix le lui avait inslam- menf demandé, car elle ne se sentait pas de force à lutter seule contre la volonté de son frère et contre le mécontentement de son aïeul. « Ma chère fille , dit Paolo Bianchi à Béatrix vers la fin de la semaine , j'ai causé longuement avec votre frère; c'est une tête sans cervelle; j'ai vu, non le seigneur de Montaigne, il est malade, mais son secrétaire; le seigneur de Montaigne n'a pas le plus petit désir de s'occuper de votre frère qui a pris sans doute dans son imagination tout ce qu'il vous a ra- conté des bontés de ce seigneur pour lui ; mais je suis pourtant d'avis que votre aïeul le laisse courir le monde, sinon tout a fait à la grâce de Dieu, du moins en le faisant partir assez léger d'argent... Ne craignez rien ; j'ai des relations, des amis même en France et à Paris. Quand votre frère aura goûté un peu de cette vie er- rante , dans laquelle il faudra qu'il ap- prenne à se tirer seul d'affaire, il nous reviendra plus rassis et mieux disposé a prendre sa part des travaux dont tout le fardeau pèse sur vous. — Mais notre aïeul, seigneur Bianchi? 203 — Marco Scarlotti s'est rendu à mes raisons , non sans résistance ; ainsi An- gelo partira. » Bëatrix pâlit, et mentalement elle dit : «« Mon Dieu ! ayez pitié de moi î soutenez- moi ! » Dès qu'une résolution étaitprise, Marco Scarlotti n'apportait point de retard dans son exécution. Le soir même du jour où Béatrix avait appris la décision de son aïeul, celui-ci dit àAngelo, en présence de toute la famille : «Tu veux partir. . . eh bien! pars; lu veux voir la France, va en France. Peut-être a l'élrauger sentiras- tu naître en ton cœur deux amours que tu ignores et que je connaissais à ton âge , l'amour de la pairie et l'amour de la fa- mille, n Aces sévères paroles, Angelo rougit jus- qu'au front ; mais la joie de voir ses dé- sirs satisfaits l'emportant sur tout autre sentiment, son cœur se gonfla à la seule pensée d'une indépendance complète et prochaine. Les préparatifs du départ furent bien- tôt terminés; une somme d'argent suffi- sante pour faire le voyage tantôt à pied , tantôt à cheval suivant l'occasion, et pour quelques semaines de séjour, un vêlement de rechange, des lettres de ftcommartda- tion, il n'en faut pas davantage quand on a vingt ans. Béatrix, depuis la veille, dévorait ses larmes; plus d'une douleur se faisait sentir à son âme ; celle qui l'emportait en ce moment sur toutes les autres ve- nait d'une séparation dont elle ne pouvait prévoir le terme. Angelo reçut à genoux la bénédiction de son aïeul. " Va, dit le vieillard de cette voix lente et grave qui donnait quelque chose de si imposant à ses paroles, va dans le monde apprendre "a connaître le prix de ce que tu délaisses! Que Dieu te garde! Mais si tu reviens pauvre et dépouillé, rap- porte |)!ir et intact le bien qu'en tous les temps notre famille a su conserver, l'hon- neur! » En dismt ces mots, Marco Scarlotti étendit la main sur la tête de son petit- fils; il était plus ému qu'il ne voulait le paraître ; puis il lui fit signe de se relever, l'embrassa une dernière fois, et le jeune homme un peu troublé sortit de la salle. Sa sœur le suivit; le prenant par la main elle l'attira a l'écart, loin des jeunes frères et sœurs qui pleuraient. «Angelo, dit-elle, souviens-toi de la parabole de l'enfant prodigne ! cette mai- son te sera toujours ouverte! Si un jour tu répétais avec des larmes cette parole des livres saints : Hélas! combien de mercenaires ont maintenant du pain avec abondance dans la maison de mon père... mon frère, reviens! » Les sanglots l'empêchèrent de conti- nuer. Les yeux d'Angelo étaient devenus humides: il embrassa Béatrix avec une tendresse toute nouvelle, et il s'élança hors de la maison, ne sachant plus sil était heureux de l'accomplissement de son vœu le plus cher. Paolo Blanchi donna un jour encore k son vieil ami et à la fille de Thomasso Primavera, puis il retourna àPise en re- grettant de n'avoir pas un fils; il aurait été fier de nommer Béatrix sa fille. Mais Béatrix venait de se vouer au cé- libat; elle avait promis a Dieu, le soir même du départ de son frère, qu'elle ne quitterait jamais la maison de son aïeul, qu'elle serait pour lui une fille soumise et dévouée, pour son jeune frère Silvio, et pour ses deux sœurs , une mère tendre. Elle savait qu'un étranger, qu'un gendre apporterait, par sa seule pirésence , la gêne, le mécontentement dans leur inté- rieur paisible; que la volonté d'un étran- ger ne ploierait pas a tout instant devant la volonté de son aïeul, maître absolu che;; lui ; car c'est ainsi que l'homme indépen- 204 daut comprend souvent l'indépendance, et elle avait fait le sacriûce de tous ses rêves d'avenir; sacrifice d'autant plus grand qu'elle était aimée et que peut- être elle aimait elle-même sans se l'être jamais avoué. Celle qui est épouse ne s'ap- partient plus, Béatrix le savait ; elle sa- vait aussi que les devoirs imposés par le mariage ne sont pas toujours compatibles avec ceux de la piété filiale, et, courageu- sement, mais non sans pleurer souvent en secret, elle acceptait avec résignation la destinée que Dieu lui avait faite. Plusieurs années s'écoulèrent ainsi; la tâche de Béatrix était grande ; sa piété soutenait son courage. Le commerce de détail que Béatrix avait décidé son aïeul a joindre au négoce prospérait ; les enfants grandissaient, et déjà Silvio , de quatre ans plus jeune que sa sœur, la secondait avec zèle. De temps en temps , on rece- vait des nouvelles d'Angelo. Il s'était en- rôlé sous les drapeaux du duc de Guise, il s'était fait ligueur. Dans les lettres as- sez rares qu'il adressait à Béatrix, il por- tait aux nues son héros; il vantait le crédit, la faveur dont il jouissait a l'ar- mée. Le vieux Marco se sentait rajeuni en lisant le récit animé des batailles aux- quelles son petit-fils prenait part et il le voyait revenir un jour à Florence , cou- ronné, comme il le disait, par la gloire! L'âge n'avait pas affaibli ses vieilles hai- nes; cependant la prospérité de sa maison lui rendait supportable le joug que subis- sait Florence, mais il se plaisait encore à racontera son petit-fils Silvio les affreuses guerresde partis, les horribles guerrescivi- les qui avaient si longtemps désolé le pays; et Béalrix, en rappelant son frère aux de- voirs que la religiou impose , aux senti- ments d'amour , de fraternité qu'elle ordonne, combattait dans l'âme du jeune homme les passions que les paroles sou- vent exaltées dn vieux guellc avaient pn exciter. Depuis longtemps François 1" avait cessé de vivre; Florence s'enorgueillissait de la protection accordée aux arts, aux lettres par son successeur, Ferdinand P*", cardinal. Ferdinand avait hérité de la couronne ducale dans un moment diffi- cile; il fallait se maintenir en paix au milieu des circonstances délicates où le plaçaient les guerres de l'Espagne et de la France, et le vieux républicain lui-même proclamait parfois son habileté. Béatrix, heureuse du calme donné à son aïeul dans les derniersjoursd'une longue vie, en louait Dieu, et ferme dans la vo- lonté de se sacrifier tout entière au bon- heur des siens, elle acceptait avec pa- tience et résignation les difficultés de sa vie de dévouement et d'abnégation com- plète ; car la pratique de la vertu exige de constants efforts sur soi-même ; le che- min qu'elle indique n'est pas toujours fleuri, et si elle donne de ces joies in- times et profondes qu'aucun langage ne saurait peindre, elle donne aussi de no- bles et vives souffrances. Béalrix recon- naissait souvent que la vieillesse, l'enfance sont exigeantes; les infirmités aigrissent l'humeur du vieillard et le rendent quel- quefois injuste; la légèreté du jeune âge, ses défauts »e se corrigent pas sans lutte, et enfin les préoccupations du commerce pèsent parfois bien cruellement sur la pensée ; et cependant jamais un nuage ne venait altérer la paisible sérénité du beau visage de Béalrix. Si une plainte s'échap- pait de son cœur, si les larmes du regret d'un bonheur à jamais perdu venaient baigner ses joues , c'était seulement le soir lorsque, agenouillée devant Dieu, elle sentait des souvenirs trop chers encore oppresser son cœur. Plus d'un prétendant h sa main s'était présenté; elle était belle, elle était riche; sa réputation était sans tache, son mé- rite était connu de tous et la considéra- tion publiqueFenlourait. Chaque fois elle •205 avait répondu avec simplicité et fernioté « Je ne me marierai jamais. .• Un soir, Béatrix était seule. Depuis bien des années déjà Marco Scarlotti reposait dans la tombe ; Silvio, a la tête de la maison, était marié ainsi que ses deux sœurs, et les cris joyeux de jeunes en- fants commençaient de nouveau a réveiller les échos de la vieille maison. Béatrix se reposait des fatigues de la journée ; elle avait eu de nombreux convives attirés a Florence par les fêtes données en l'hon- neur du mariage de la seconde fille de François I", Marie de Médicis , avec le roi de France et de Navarre, Henri IV. Une foule de pensées venaient à la fois l'assaillir; mais celle qui dominait toutes les autres avait pour objet cet enfant •prodigue qui n'avait pas reparu dans la maison de son père et dont elle igno- rait le sort. En vain elle avait employé les diverses relations établies par le com- merce pour arriver a découvrir ce qu'é- tait devenu Angelo Primavera , l'ardent ligueur; nul n'avait pu le lui dire. Sans doute il n'existait plus... Peut-être était- il mort de misère, obscur, ignoré, préfé- rant, par orgueil, tout souffrir plutôt que de tendre vers sa sœur une main sup- pliante!... Béatrix laissait couler sur ses joues, sans songer à les essuyer, les lar- mes excitées par les tristes images qui passaient tour à tour devant ses yeux. La porte de la chambre s'ouvre sou- dain, et l'une des servantes entre en di- sant : « Voici deux dames qui demandent il parlera mademoiselle. » (ne femme et une jeune fille, vêtues d'habits de deuil , s'avancent, d'un air timide, à la suite de la servante. Leur extérieur annonce la pauvreté; toules deux sont pâles et maigres ; foutes deux paraissent exténuées de souffrances et de fatigues. La mèrt', qui marchait la première, fait un mouvement comme pour se jeter aux pieds de Béatrix. . . mais se contenant, elle s'assied tremblante sur le siège qui lui était offert; tirant aussitôt un papier de son sein, elle le présente à Béatrix et se couvre les yeux de sou mouchoir. Béatrix ouvre le papier et lit : « Ma sœur, je te lègue ma femme et ma fille... n Jetant un cri, elle tend les bras à la veuve et a l'orpheline qui s'y précipitent en sanglotant. Longtemps elles se tinrent toutes les trois embrassées .sans pouvoir parler ; longtemps leurs larmes , leurs soupirs se confondirent dans un douloureux silence. « Ma sœur ! ma nièce ! . . . Mon pauvre frère! dit enfin Béatrix d'une voix étoul- fée par les sanglots. Oh ! soyez les bien- venues!... Bestez, restez Ta sur mon cœur !. . . Merci à toi, Angelo, d'avoir eu confiance en ta sœur ! merci du legs que tu me fais! merci à vous d'être venues, vous qui l'avez aimé, vous qui le pleu- rez ! » Et de nouveau un long silence succéda à ce cri du cœur. Pendant près d'une heure des mois en- trecoupés exprimèrent seuls les senti- ments tumultueux qui agitaient ces trois âmes; puis Béatrix demanda, s'informa. . . En apprenant que ces deux pauvres fem- mes avaient dû faire à pied la plus grande partie de ce long voyage, elle ne voulut plus rien entendre, rien écouter; elle fit préparer a la hâte la chambre d'Angelo, veillant elle-même à ce que les soins les plus prévenants, les plus affectueux fus- sent donnés à la veuve, h l'orpheline, que Silvio, sa feranie, ses sœurs, étaient ve- nus embrassera leur tour cordialement, et elle ne lesquillacju'après les avoir vues endormies. Seule de nouveau, Béatrix, a genoux de- vant l'image de la madone, pria lonulemps 206 arec douleur, avec ferveur et avec grali- lude, car Dieu lui envoyait a aimer, à cou- soler. a eurichir la femme et la fille de son frère, de ce frère dont le départ lui avait coûté un si cruel sacriDce ! FortiOée par la prière, elle se releva, et elle relut la lettre d'Angelo : « Ma sœur, je le lègue ma femme et ma fille. Par orgueil je t"ai caché que depuis mon arrivée en France je n'ai presque Jamais connu que la misère; par orgueil j'ai laissé ma femme épuiser jusqu'à ses dernières ressources dans la cruelle mala- die, suite de graves blessures, qui me met au tombeau jeune encore... Ma sœur, au moment de paraître devant Dieu, je me repens ! ... Ma sœur , je m'accuse devant loi de cet orgueil , de ce monstrueux égoïsme qui ont fait mon malheur, celui de ma femme, de ma fille... le lien peut- C'irel car Giovanni t'aimait... et tu ne t'es pas mariée!... Pardonne, oh! pardonne, afin que Dieu me pardonne et me re- çoive dans sa miséricorde. AmenI n Le lendemain, les jours suivants furent employés a provoquer, a écouter de longs récits. Béatrix était avide de savoir jus- qu'aux moindres détails de la vie de com- bats, de fanatisme, de pauvreté et de sou- frances, qu'Angelo s'était faite. Bien des fois elle se sentit saisie d'épouvante à la peinture de cette guerre civile qui avait pendant tant d'années désolé la France ; bien des fois elle frissonna dhorreur en voyant le rôle que les femmes y avaient joué. a Des femmes! des chrétiennes! disait- elle. Des femmes exaller les haines poli- tiques! Des chrétiennes exciter leuis frères, leurs époux les uns contre les au très! Des femmes, des chrétiennes qui devraient toujours porter des paroles de paix et enseigner le pardon que nous ordonne le Sauveur! Ah! que Dieu nous garde ! »» La veuve d'Angelo devint la sœur chérie de Béatrix ; la fille d'Angelo devint sa flUe adoptive, et lorsque le temps eut adouci l'amertume de sa douleur, Béatrix rendit grâce a Dieu qui 1" entourait, d;tns son âge mûr, de deux êtres dont le bonheur était désormais sa plus chère étude. Au milieu de la famille de Silvio et de celles de ses sœurs, Béatrix avait parfois senti son isolement; tous l'aimaient, la révéraient ; elle les aimait tous. . . et ce- pendant Béatrix, en jouissant de leur fé- licité qui était son ouvrage, comprenait que des affections plus chères l'empor- taient dans leurs cœurs sur l'affection qu'ils lui avaient vouée. Elle avait essayé de combler le vide qu'elle sentait autour d'elle en répandant ses bienfaits sur la foule des êtres souffrants qui abondent dans les grandes villes; mais les joies de la bienfaisance, quoique si douces, ne suffisaient pas encore a son âme aimante. . . Aujourd'hui il ne lui manquait plus rien ; elle pouvait de nouveau se dévouer tout entière, et souvent elle s'écriait ave.c l'é- lan de la reconnaissance : «Soyez béni, mon Dieu, pour m'avoir donné k la fin de ma carrière un cœur ami qui est tout à moi et une fille d'adop- tion k aimer ! » M"' Sophie Dudrézène. 20- INSTRUCTION POÉSIE A IJ\E JËl^Ë FILLE. Jeune fille qui cours au bal fraîche et légère, La vanité dans l'âme, aux lèvres la chanson, Songe moins a ta grâce, un peu plus à ta mère, Dame de bon secours, sainte de la maison I Son cœur sans mesurer te répand sa tendresse ; Il te la jette à flots, il aime à l'en couvrir ; Il est riche et prodigue; et dépense sans cesse Tout son trésor d'amour, sans jamais s'appauvrir. Tout a dans la maison sa tâche journalière : La fleur du vase d'or la remplit de senteur, Le serin, d'harmonie, et Tâlre, de lumière; La mère y donne une âme et l'emplit de bonheur. Humble et sublime, elle aime une peliTe sphère, Et rayonne à l'écart, entre ses murs bénis; Elle est comme le feu du foyer, qui n'éclaire Que l'étroite famille, et ne luit qu'au logis. Des larmes ! qu'as tu donc ?. . . Oh ! que ton front s'appuie Sur celle qui console ! Oh ! va, Dieu toujours bon Te donne avec les pleurs la main qui les essuie; Peut-être te faut-il indulgence et pardon ? Ton cœur, si pur qu'il soit, parfois, dans l'ombre, cache Quelque faute à laver dans les pleurs de tes yeux ; Car la fleur la plus fraîche a souvent quelque tache Que lave la rosée en descendant des cieux. 208 k)is h ta nùvc, eiilanl. ion àine et ses mystères, Car elle a des pardons qu'on no peut épuiser : Sa faiblesse est sublime. Oh ! sur vos lèvres, mères. A côté du reproche est toujours le baiser ! II Tes yeux eut du soleil ! Les ans te tout si belle ! Ta mère aime a les voir ainsi s'illuminer ; Et pourtant chaque année en la touchant de l'aile. Effeuille sa beauté, lui prend pour te donner. Les ans brillent sur toi, mais ils neigtMit sur elle ; Qu'importe, pour ta mère ils sont les bienvenus : S'ils creusent à son front une ride nouvelle. Ils posent sur le tien une grâce de plus. Mais un époux t'enlève, et ta mère foupire : Elle ne verra plus, à son réveil joyeux, Reluire en même temps le jour et ton sourire, La lumière du cœur avec celle des yeux. Elle cherche et croit voir partout ta jeune léte: Ta chambre résonnante et folle hier encor Est triste aussi : la mère a perdu son trésor. Le nid muet et vide a perdu sa fauvette. Mais tes larmes, à toi, tarissent en un jour; Il ne faut pour sécher les pleurs de jeune femme Et la pluie au printemps, qu'un peu d'ardente flamme, Un rayon du soleil, un sourire d'amour. Et cependant ta mère et ton frais nid de mousse Parlaient à l'âme autant que cet amour nouveau. Va, la voix qui nous dit : «J'aime, « n'est pas plus douce Que la voix qui chanta les chansons du berceau! M""' Anais Ségalas. 209 HISTOIRE. T-MfiME HISTORIQUE. LeNordm'a viienaîlre,uon sur les mar- ches du trône, mais sur le trône même. Descendanlo de héros, fille d'un héros, je reçus une éducation virile. Enfant, je fus appelée à régner, et j'eus pour ministre un homme dont le nom se place dans Thistoire "a côié de celui de ce ministre célèbre qui, alors, soumettait la France à son énergique volonté. Endurcie aux fatiguescomme un soldat, livrée à l'étude comme le jeune homme qui aspire à prendre ses grades, je n'avais de femme que le nom. Mes ministres, mon conseil voulaient rendre interminable une guerre qui du- rait déjà depuis nombre d' années; je fis la paix et j'enrichis mon royaume de trois provinces qui lui avaient été longtemps disputées. Mon peuple m'aimait; les plus grands princes de l'époque ambitionnaient ma main; mais je n'avais pas été élevée dans la pratique des vertus qui font l'épouse et la mère; il pouvait naître de moi un iNé- ron aussi bien qu'un Auguste. Je me choi- sis un successeur, et moi-même je me proclamai roi. La reine avait régné seule; le roi eut des favoris, et les favoris régnèrent. Le trésor fut livré a leur avidité. L'éclat dont j'avais entouré ma couronne s'obscurcit : des factions divisaient mon royaume : roi par ma volonté, je sentis que je n'étais qu'une femme, et qu'en abjurant mon sexe, j'avais affaibli ma puissance. Le fardeau était devenu trop lourd ; je voulus renoncer anx grandeurs... La voix de mou peuple, celle de mon ministre me retin- rent sur le trône: mais alors j'appelai à mon aide les arts, les sciences: je fondai des musées, je les enrichis d'objets pré- cieux; un savant français, justement cé- lèbre, trouva 'a ma cour une noble hospi- talité. Redevenue femme, je voulus civi- liser mon peuple encore barbare, et faire pénétrer chez lui ces mœurs élégantes et raffinées qui distinguaient les peuples des autres contrées... Tentatives vaines sui' des esprits ignorants, sur des cœurs sim- ples aux mœurs encore grossières ! J'abdiquai, et, libre enfin, je pus visiter l'Allemagne, l'Italie, la France, la Belgique. Eu Italie commença pour la femme un nouveau règne, celui de l'intelligence. Les arts, la littérature trouvèrent en moi un Mécène éclairé; mon palais devint "a la fois une académie dont le nom s'unit au mien par des liens indissolubles, et un musée où les arts étaient accueillis avec enthousiasme. Née reine, je descendis du trône; née riche, je vécus de l'aumône étrangère, et je mourus à l'étranger laissant un nou- vel exemple du danger pour les femmes de celte éducation virile qui les dépouille (les vertus de leur sexe sans leui- donnei' les vertus qui font les grands hommes! S, li 210 LITTÉRATURE. CANTICO. LOS PADRES DEL LIMBO. l Quando, Senor, laesclavitud y el llaulo Oesarà de Israël ? llegando el dia En que aparezca el vencedor, el sauto, El que rompa la barbara cadeua Que en servitumbre impia Lleva tu pueblo. El liombre inobediente Perdiô de Eden la habitaciou serena : Espada refulgente Vibrô en sus puerlas serafin airado, Y â la inocencia sucediô el pecado. Mas no de tus piedades Pudo la culpa humana El raudal extinguir. que es infinUo. Y tu, senor, el nùraen poderoso Que goza en perdonar. Tu soberana Diestra sepulta montes y ciudades En abismo profundo De universal diluvio proceloso, Que de los hombres castigo el délite ; Pero diste a la tierra Adan segundo, Grato adraitiste su obediente zelo, Y' sus ofrendas puras; Y el iris de la paz brille en el cielo. Si en Egipto ardiente Padace servitumbre La eslirpe de Jacob, tû la aseguras En la fuga que intenta portcntosa, Tu disipas la fiera muchedumbre Que la persigue en vano : Abre su cenlro el mor, y en espumosa i'umba sepulta al perlinaz lirano, Sus carros y caballos précipita : Das â tu pueblo, sin lidiar, Victoria, Y al estruendo del t'impanu sonante Uimnus te cauta de alabanza y gloria. CANTIQUE DES JUSTES DANS LES LIMBES. Quand cessera, Seigneur, l'esclavage et l'affliction d'Israël? — Vienne le jour où doit paraître le vainqueur, le saint, celui qui brisera la dure chaîne que porte ton peuple, dans une servitude impitoyable! — L'homme désobéissant perdit le séjour paisible de l'Eden ; un séraphin irrité brandit à l'entrée son épée flamboyante : à l'innocence succéda le péché. — Mais la faute de l'homme n'a pu , Seigneur , arrêter le torrent de tes miséricordes, car il est inépuisable, et toi, tu es le Dieu puissant qui aime a pardonner. Ta main souveraine a enseveli les mon- tagnes et les cités dans l'abîme profond d'un déluge orageux, universel, qui châtia les fautes des hommes; — mais tu as donné a la terre un second Adam; lu as accueilli favorablement son zèle obéissant et ses offrandes pures , et Tare de la paix a brillé dans le ciel. Si. dans la brûlante Egypte , la race de Jacob souffre la servitude, c'est toi qui protèges la fuite miraculeuse qu'elle tente; tu dissipes la multitude acharnée qui la poursuit en vain. La mer ouvre son sein, et dans un tombeau écumeux engloutit le tyran, entraîne les chars et les chevaux. Tu donnes a ton peuple la victoire sans combat, et au bruit du tambour sonore il te chante des hymnes de louange et de 211 Mucbo, senor, hicisto, Y proraetiste mas : debe la lierra Ver un caudillo, en venluroso dia, Que los fiirores de discordia y guerra Calme, y en alegria De amor y dulce paz domine eterno. Las puertas del Averno Cederân â su voz omnipotente : Quebranterâ las bôvedasobscuras, Hnyendo el monstruo que se esconde en ellas, Abrasada la freute Con rayo vengador. El poderoso, El grande el hijo de David, las paras Auras rompiendo, Ilevarâ sus huellas Adonde el astre de luz préside ; acompanado De la turba de justes numerosa, Que les caminos de virtud siguieron, Y del primer pecado Sufreu la pena en carcel pavorosa. Moratin', gloire . . .Tu as beaucoup fait, Seigneur, el lu as promis davantage ; la lerre doit voir, dans un jour fortuné, un chef qui apai- sera les fureurs de la discorde et de la guerre, et qui, dans la joie de l'amour et de la douce paix , dominera éternelle- ment. Les portes de l'enfer céderont à sa voix toute-puissante; il renversera les voûtes obscures, el, le front enflammé d'un rayon vengeur, il fera fuir le monstre qui s'y cache. Le puissant, le grand, le fils de David, fendant les airs purs, s'élèvera au- dessus des lieux où règne l'astre du jour, accompagné de la foule innombrable des justes qui ont suivi les voies de la vertu, et qui, dans une effrayante prison, subis- sent la peine du premier péché. Traduction de Charles Thirion {de Langres). VOYAGES. ESI\A1\DES«. Si vous avez quelquefois suivi des yeux el du doigt sur la carte la ligne de côtes qui bornen! la France à l'ouest, peut-être avez-vous remarqué la découpure assez profonde que l'Océan fait dans les ferres, (1) Léandre-Feinand Jloratin, né en 1760, débuta par quelques composiiions poétiques qui furent cou- ronnées par TAcadémle espagnole. U accompagna en rrance le conaiedeCabarrus.en qualité de secrétaire, et devint, à sou retour, directeur de la bibliothèque royale de Madrid. S'étant attaché aux Français lors (Je l'invasion de l'Espagne par Napoléon, il fut en- suite obligé de s'expatrier, et se réfugia à Paris où il mourut en 1828. Il a surtout réussi dans la comédi e •îJ a mérité le surnom de Uolière espagnol.i entre le département de la Vendée et ce- lui de la Charente-Inférieure. Formée par l'embouchure de la SèvreNiertaise , la baie de l'Aiguillon offre la un abri vaste et commode aux vaisseaux qui sont as- (2) Les faits qui vont '.suivre sont empruntés à Tin- téressant mémoire publié par M. d'Orbigny, au nom des liabitaiils des communes littorales de l'anse de rAiguillon, menacées dans leurs propriétés et leur indusiiie; à une notice du même sur le corophie à longues cornes , crustacé observé dans les bouchots d'Esnandes; enOn à une lettre de M. de Rang, où ce savant naturaliste a bien voulu nous donner de cu< rieux détails sur les coquillages ci les pèches de nos côtes. 212 saillis par les tempêtes, les veuls con- traires, les coups de mer, si'fréquenls aux environs des îles de Ré, d'Aix, d'O- leron. Le fond de ce petit golfe, comme ses rives, est composé de vase molle que le courant de la rivière y charrie et y dé- pose sans cesse. C'est a l'entrée même de cette haie, a deux lieues au nord de La Rochelle , qu'est situé le bourg d'Esnandes, que sans doute vous n'avez jamais entendu nom- mer, et qui mérite pourtant bien votre intérêt, car il a, a lui seul, une histoire d'infatigable persévérance, d'ingénieuse industrie. Quand on gravit la haute falaise, qui domine la plage d'Esnandes, on aperçoit d'abord une vaste nappe d'eau , puis au delà, a droite, des terres basses, couvertes de cabanes de pêcheurs; devant soi, la pointe de l'Aiguillon qui donne son nom à la baie, et tout a fait a gauche la rive plate et sablonneuse de l'île de Ré, sur la- quelle quelques ruines et les fortifications de Saint-Martin tranchent d'une manière pittoresque. Ce spectacle est beau, surtout (|uand le soleil rilluraine de ses rayons et. qu'une atmosphère transparente per- met d'en saisir tous les détails ; mais il ne surprend pas comme celui qui suc- cède, alors que la mer, venant a baisser, laisse a découvert d'immenses platins vaseux, unis comme une glace, et dont les limites se confondent avec l'eau qui se retire à mesure que les flots reculent. Au lieu même où tout à l'heure la mer roulait ses vagues, ou voit s'élever comme par en- chantement une vaste cite d'une demi- lieue de tour. Le sol sur lequel cette cité repose est nu et reflète toute la pompe du ciel ; de nombreuses colonnades se dé- ploient à la surface et leur perspective décroissante se perd a Thorizon. Des quar- tiers se dessinent avec leurs angles droits, » Et le ballon, qui contenait aussi le célèbre Herr Kœnig et deux autres amateurs, a passé au-dessus de la ferme , est allé s'abatire sans accident a pende distance, après avoir fait 40 milles en une heure, et M. Green est venu avec ses compagnons demander à souper a M. Soper. Apparem- ment, M. Green a craint de compromettre sa réputation loulo nouvelle d'habile nau- tonier aérien ou de tenter une seconde fois la fortune en reprenant le même che- min pour revenir chez lui ; car ces mes- sieurs, a la suite d un joyeux repas, où les loasls n'ont pas été épargnés, ont jugé à propos de profiter tout simplement du convoi qui partait pour Chelmsfort, et de glisser humblement terre à terre sur le rail-\vay, après avoir triomphalement vogué dans VEmpirée. Il est grandement question dans le monde parisien de la vie, de la mort et du leslament du marquis d'Al... Entre autres choses, on raconte que ce marquis ayant pour première règle de conduite d'ouvrir son cœur a l'amitié, mais de lui fermer sa bourse , il était positivement impos- sible de devenir son débiteur. Si un em- prunteur se présentait, c'est-à-dire ten- tait d'emprunter, après avoir préparé de longue ma in les voies par des visites, des té- moignages répétés dedévoueraenl, de res- pect, d'affection, M. d'Al...dèsquela glace élait rompue, disait: «Combien vous fau- ilrait-il? — Telle somme, M. le marquis; c'est une misère pour vous qui êtes si riche. — Très bien,» et M. d'Al... allaita son secrétaire, l'ouvrait, y prenait un gros registre, et y inscrivait les nom, prénoms de l'emprunteur, la date, l'adresseenhu le chiffrede la somme demandée. «Pardon, disail-ilavecsa politesse de grand seigneur, SI je m'arrête à ces détails faslidicui .. — Comment donc, M. le marquis, mais rien de plus naturel ! » répondait l'em- prunteur enchanté. L'inscription faite, M. d'Al... disait: « 11 m'est impossible de vous rendre le service que vous me demandez. — Ah! M. le marquis, avec une fortune comme la vôtre!... — Abso- lument impossible, etvous m'en voyez dé- solé. — Mais alors, si j'ose le demander, pourquoi avoir inscrit mon nom?... — Pourquoi? Regardez bien ce grand livre : o'est-il pas d'une dimension respectable? Me voici arrivé presque aux derniers feuillets, et je l'ai commencé à Londres lors del'émigration. J'étais riche, quoique dans l'exil , et dès lors les emprunteurs abondaient. L'idée me vint de prendre le nom de chacun de ceux qui cherchaient à devenir mes débiteurs , et le chiffre de la somme demandée, afln d'avoir un titre justiticatif des refus par lesquels je me voyais obligé de répondre aux sollicita- tions qu'on m'adressait... Voyez, l'addi- tion marche et se poursuit fidèlement de page en page, et le total, si consolant pour moi , vous prouve que si j'avais prêté l'argent qu'on a voulu m'emprunler, je serais pauvreaujourd'hui... Voyez! voyez ! ce volume renferme mille pages... Le to- tal auquel me voici arrivé dépasse de beaucoup le capital de mes deux millions de rentes! VoiPa ce que j'aurais donné, mon cher monsieur; entendez-vous, rfon«é. car la plupart des emprunteurs se trou- vent souvent dans l'impossibilité de s'ac- quitter! N'ai-je pas eu Ta une bonne idée ? •» La Société philanthropique a tenu sou assemblée annuelle dans l'arapliithéâlrc des hospices, et il est résulté du travail des rapporteurs, que, du ^5 décembre 18 50 j usqu'au i 5 mai 1 847 , près de çua/re »u'//f malades ont été soignés et médicamenlés par la société ; que chaque jour plus de six mille indigents ont été soutenus par les aliments qu'elle fait distribuer : et que 219 deux millions de portions ont été distri- buées d ceux qui, sans ce secours, seraient morts de faim. Lequel de ces deux registres a le plus de valeur devant Dieu et devant les hom- raes?Mais, pour être justes, nous devons dire que M. d'Al,.., qui fut, de son vivant^ le fondateur de l'hôpital de Chartres, a légué deux millions pour élever un hô- pital semblable a Bourbon -Lancy; que ses serviteurs n'ont pas été oubliés, et que plusieurs legs généreux sont faits d'une manière délicate. Le cœur de l'homme est un abîme que Dieu seul peut sonder! Une cérémonie touchante a eu lieu a la kasaba de Sidi-Brahim, ce champ de bataille de terrible et glorieuse mémoire où DOS troupes ont montré qu'elles ne le cèdent en rien a celles qui, jadis, firent trembler le monde! M. l'abbé Suchet, vi- caire général du diocèse d'Alger, a voulu conGer à la terre bénite les ossements en- core sans sépulture de ceux qui ont péri à Sidi-Brahim. Nous nous bornerons à rapporter les paroles d'un témoin ocu- laire. «On partit de Nemours (Djemma- Chazaouna) a cinq heures du matin par un temps magnifique. M. le colonel Cotte, commandant le camp de Nemours, se mit lui-même a la tête des troupes, témoignant le plus vif empressement. «On arriva de bonne heure à la kasaba de Sidi-Brahim, où l'on fit une halte. Nous contemplâmes avec un sentiment dou- loureux et fier les larges taches de sang que l'on voit encore sur les murailles de ce petit bâtiment. « L'officier commandant l'artillerie ex- pliqua avec précision les différentes pha- sesdu séjour et du départ du capitaine Gé- raux et de sa troupe , et l'on se remit en route pour gagner le champ de bataille ou plutôt le coupe-gorge où succombè- rent et Montagnac, et Froment Coste , et Alphonse de Sainte-Aldegonde. A moitié chemin, on commença a gravir une pente rapide - r»^stes des/français faits prisonnier^ a Baylen , et morts de misère dans Itln de Cu'irera. sur ce qui se passe dans le monde actuel, et le monde actuel n'est pas beau ; il adore le veau d'or. Pour ramener sur leurs lèvres le sourire, sans sortir encore pourtant de ce même sujet, nous leur raconterons la petite anec- dote suivante mise surlecompted'un bour- guemestre , personnage fort à la mode ja- dis, un peu oublié de nos jours, et qui semblerait devoir reparaître incessam- ment dans les pièces en vogue. Celui-ci, dit-on, appartient a la Belgique, qui a encore des bourguemestres. Notre bourguemestre belge était donc un matin occupé a lire son journal, lors- que deux habitants du village vinrent le prier de prendre acte de la déclaration à lui faite du décès du nommé Bertrand. Le bourguemestre pose son journal sur sou bureau, ouvre son registre, prend sa plume et écrit. Une heure après, les deux mêmes vil- lageois reviennent; on s'était trop hâté, le défunt n'était pas mort. Le bourguemestre pose son journal sur son bureau, rouvre sou registre, reprend sa plume, et, après un instant de ré- flexion, il met ces mots dans la colonne consacrée aux observations : Mort par ERREUR. Deux heures après, les deux villageois reviennent encore et ils attestent que cette fois le défunt est bien mort. Le bourguemestre impatienté les re- garde pardessus ses lunettes, et croyant qu'on veut le rendre l'objet d'une mysti- fication, demande des explications qu'il abrège pourtant afin de reprendre la lec- ture d'un article qui l'intéresse fort ; con- vaincu enliii que ces gens sont de bonne foi et qu'ils ont craint d'encourir les ris- ques d'une fausse déclaration , il pose de nouveau son journal sur son bureau, oii- vie de nouveau son registre , prend sa plume, et place au-dessous de ces mots : Mort par erreur, ce seul mot ; Remort. 22 J Nos nouveaux amis les Cbinois, qup sollicitent les Anglais et les Américains, finiront, nous le craignons, par être at- teints du mal qui dévore les deux conti- nents. Ils ne veulent pas encore permet- tre aux étrangers de pénétrer trop avant dans le Céleste-Empire; mais commençant à comprendre l'esprit de spéculation que les deux continents poussent déjà si loin, leur sublimité et leur orgueil national, qui, chez le peuple lui-même, va jusqu'au fanatisme, s'abaissent devant \e produit. C'est ainsi qu'un spéculateur américain est parvenu a faire construire à Canton une jonque chinoise d'environ trois cents tonneaux, complètement gréée à la chi- noise, et qu'il se propose de charger de toutes les curiosités chinoises possibles ; il s'est déjà assuré le concours d'un équi- page chinois ; il a loué des jongleurs chi- nois, et avec sa jonque, que gouvernera, pendant le Irajot seulement, un équipage chrétien, il viendra donner une repré- sentation fidèle de la Chine, de ses usa- ges et de ses habitudes dans ses maisons flottantes, aux heureux habitants de New- York, Ceux-ci verront un beau matin entrer dans leur port la jonque chinoiso, après qu'elle sera allée se débarrasser aux Nar- rows de son équipage chrétien. Cette spéculation coûtera trente mille piastres; quand elle aura produit tout ce qu'elle peut produire, elle passera, pour vingt mille piastres, aux mains d'un spé- culateur anglais, qui la conduira en An- gleterre... Qui sait s'il ne s'en trouvera pas un troisième, mais français celte fois, pour amener la Chine dans l'un de nos ports ! C'est un singulier temps que celui où nous vivons. FernaiND de Lastoure. M'D^^©. TRAVAUX A L'AIGUILLE. Les reprises —Filet carré. — Sautoir et châle en filet.— Col et dentelle au point de rrociiot.— Bonnet dvn- fant. — iMouchoir à plis. — Dessin de gilet à broder en soies de couleur au pa.ssé — Bourse à nœuds. — Musique nouvelle.— I.ogogriphe. Ainsi, ma chère Adèle, tu as trouvé qu'il est amusant de broder en reprises du filet, comme c'est la mode en ce mo- ment, et ennuyeux i]e faire des reprises! Je l'avais trouvé avant toi ; mais ma tante prétend que la solution du problème n'est pas complète et que nous devons ajouter, loi et moi : Broder en reprises, quand c'est la mode, c'est montrer sa patience, son bon goût, son adresse, et rien de plus ch^trmanl-, faire des reprises , c'est seu- lement accomplir un des devoirs de la bonne ménagère, et rien de plus en- nuyeux , car on n'obtient guère que les suffrages... de sa blanchisseuse, qui peut dire alors, comme celle de ma tante : « Oh ! le linge de madame est si bien en- tretenu, que je le reconnais avant d'avoir vu la marque ! » Or, ma tante assure que le suffrage des petites gens n'est pas à dédaigner parce que, bien souvent, il se trouve d'accord avec les applaudissements de notre conscience. Te sorais-tu jamais douté de tout ce qu'il y a de mora/i<é dans la question que je t'avais posée? Ma taule va même jusqu'à dire que du linge bien entretenu, soigneusement reprisé, est chose aussi honorable pour une femme 222 que de bons états de service pour un militaire; que c'est la preuve la plus cer- taine de l'ordre, de l'amour du travail, ces deux vertus qu'il faut placer en première ligne parmi toutes celles qui nous distin- guent; et la conclusion est que ma tante t'engage a enseigner à la filleule l'art de faire des reprises. Comme je me récriais : » Mais Amélie n'a que cinq ans! » ma lanle a répondu : « Qu'Adèle lui mette entre les maius de la gaze noire et des soies de couleur, l'enfant prendra plaisir il ce travail; elle brodera en reprises; plus tard, faire des reprises ne sera plus qu'un jeu pour elle , car les difficultés seront vaincues, et pour peu que l'habi- tude de Tordre lui soit donnée, le reste ira de soi-même. » Tu trouveras, j'en suis sûre, en y réflécliissant, que ma tante a laison ; et puisque enfin il faut savoir faire des reprises, mieux vaut apprendre le plus tôt possible et par une méthode plus agréable que celle dont on s'est servi pour nous deux, couviens-en ! 3e crois voir encore l'ignoble torchon sur lequel j'ai fait mes premières artnes en fait de reprises; peut-être que si j'avais essayé sur de la gaze noire et avec des soies de couleur, je serais arrivée au necplus uUrà de la perfection, a la reprise perdue! Oui , le filet brodé en reprises à la vogue; mais il faut que la maille soit carrée. Rien de plus simple pour arriver a ce résultat que te présente le u° I . Achète une navette, de la chaîne de coton du no ^0 et un moule n° 8. Prends du gros fil, réunis les deux bouts ensem- ble, fais un nœud, voila ta ihonlure. Tu commences par une maille; dans cette maille tu en fais deux, daus ces deux tu on fais trois, et tu vas ainsi augmentant d'une maille a la fin de chaque rangée, jusqu'à ce que tu aies atteint la largeur (jui- lu veux donnera ton coussin; alors tu diminues d'une maille "a la finào cha- que rangée, et quand il ne t'en reste plus qu'une, ton filet est fini. Il s'agit mainte- nant de le laver, de le tendre également par les quatre côtés, de le repasser, et lu as du filet carré que tu brodes en reprises. Ton coussin une fois monté, tu le garnis d'une dentelle au point de crochet ou en tricot. A ce propos, je te dirai que mon copiste ayant commis des erreurs graves dans l'explication que je t'ai donnée le mois dernier, je t'envoie une nouvelle ex- plication parfaitement complète de cette dentelle en tricot*. Revenons au filet carré. Le n° 8 est le dessin d'un sautoir à faire eu filet de soie, et qui est charmant et lé- ger. Tu l'exécuteras de !a même manière que le coussin. Pour faire les franges, prends un moule du n° ^8 ; la frange du biais se rabat sur la pointe du sautoir ; (1) Première rangée. Tu montes d'abordia mailles sur ion aiguille ; — prends la première maille sans la Iricoier ; — passe le colon devant l'aiguille comme l'indique le dessin n° ?, Uicote 2 mailles ; — passe le colon devant l'aiguille ; — prends 2 mailles à la fois; — tourne le colon une fois autour de l'aiguille ei passe - le devant ; — prends 2 mailles à la fois ; — tourne le coton autour de l'aiguille, passe-le devant; —prends 2 mailles à la fois;— tourne le coton autour de l'aiguille, passe-le devant; — tricote 2 mailles à la fois. — Il ne te reste plus qu'une maille, tricote-la simplement. Deuxième rangée. Prends la première maille, tri- cotes-en une ; — fais mie maille à l'envers, 2 à l'en- droit, une à l'envers, 2 à l'endroit, une à l'envers;— tourne le colon autour de l'aiguille et passe-le de- vant ; — prends 2 mailles à la fois ;— tourne le coton autour de l'aiguille et passe-le devant;*— prends 2 mailles à la fois, et le reste simplement. Troisième rangée. Prends une maille, tricotes-en 2; — passe le colon devant l'aiguille; — irirole 2 mailles ensemble; — passe le colon devant l'aiguille; — iriciiie 2 mailles ensemble; —passe le coton de- vant l'aiguille ;— tricote 2 mailles ensemble, et le reste simplement. Quairi: me rangée . Prends une maille, tricotes - en 10, — passe le coton devant l'aiguille; —tricotes mailles ensemble ; — passe le coton devant l'aiguille ; -tricote 2 mailles ensembli', le reste simplement. Cinquième rangce. Prentls une maille, tricoti; 2 mailles; — passe le colon devant l'aiguille; — tricote 2 mailles ensemble, le reste siin|ilement. Sixième rangée. Pàabais K mailles; — tricote 7 mailles ; —passe le coton devant l'aiguille ; — piends 2 mailles ensemble, le reste simplement. Tu rrconimtiices alors conmie à la piemiére rangé e. 223 rien n'est plus joli. Moi qui ai de la pa- tience , lu le sais, el je te le prouve , j'ai entrepris d'exécuter en laine blanche de Berlin et en filet carré uil châle de six quarts ; quand il sera fini, je l'entourerai de chaque côté de deux rangées de filet ordinaire, et je formerai l'effilé en nouant dans chaque maille des bouts de laine de dix centimètres de longueur. Nous devons encore toi et moi, aux ai- mables élèves de M™* Thiébaut , deux dessins pour le crochet, n" 5 et n" 4. Le ïï° 5 est destiné a donner un col. Tu fais d'abord du point de chaînette de la longueur de ton col ; sans couper le coton , tu reviens sur tes pas en faisant douze points de chaînette détachés, puis lu piques ton crochet dans le huitième point de cette première rangée. Continue ainsi jusqu'au bout. Les dents ainsi préparées, tu fais deux points de crochet ordinaires, deux points doubles, trois points allemands, deux points doubles et deux points de crochet ordinaires; tu recommences de même pour chaque dent. Cette seconde rangée terminée, lu prépares en points de chaî- nette détachés les dents de la seconde rangée. La dentelle n" 4 s'exécute en tra- vers, et tu vas toujours sans couper le co- ton. Fais seize points de chaînette, puis un point allemand , et viens piquer ton cro- chet dans le onzième point de cette pre- mière rangée; fais ensuite un point de chaînette , un point allemand , un point de chaînette, cinq points allemands, huit points de chaînette, cinq points de cro- chet ordinaires, qui viennent se reprendre allemand. Alors tu recommenceras comme a la seconde rangée. C'est chez Guichard que j'ai pris cet élégant patron de bonnet d'enfant n°5 et 5 bis, et c'est Deroy qui l'a embelli de dessins légers, jolis , a broder sur tulle en application, façon de point d'Angleterre. Le n° 2 est la rose que je t'avais pro- mise pour former guirlande autour do ta corbeille à ouvrage. Afin de varier, on fait maintenant des plis aux mouchoirs. Le dessin n° 6 te donne un modèle en ce genre : les deux traits qui séparent les rangées de pois t'indiquent la place que doit occuper le pli ainsi que sa largeur. Je t'engage a ti- rer un fil, afin de faire ce pli parfaitement droit. Les n"' 7 et 7 bis s'expliquent d'eux- mêmes, et tu as déjà reconnu un col et la manchette à broder au plumetis. Le n» 8 est destiné à un bas de jupon ; tu peux le broder sur ourlet, soit en points de chaînette, soit en points de feston ; la dernière rangée doit toujours être feston- née, afin de donner de la solidité à l'our- let. Les petites fleurs se font au plumetis. Les n"* 10, H eH2 t'offrent le dessin d'un gilet , la moitié du col et la poche, a broder en soies de couleur au passé sur Casimir ou sur cachemire noir. Les clo- chettes doivent être brodées en soie rose, les petites fleurs en soie bleue, les grandes fleurs en soie violette avec un cœur jaune. Le feuillage des clochettes doit être d'un vert bleu, et celui des autres fleurs l un enfant qui a 230 perdu la vue étaul déjà giaiid , et apies avoir reçu quelque instruction primaire. Il est d'une douceur et d'une docilité parfaites, et donne à ses compagnons l'exemple de la bonne conduite. La réunion de ces trois enfants fit naître la pensée qu'on leur serait plus utile en- core, si l'on pouvait les garder un peu plus longtemps ensemble, multiplier les ensei- gnements, former leur cœur et leur es- prit, les exercer à quelque travail, en un mot leur donner une éducation complète. On crut également qu'il ne serait pas plus difficile de rendre service a six et à dix aveugles, qu'aux trois premiers. Mais il n'y avait que des ressources précaires , il fallait faire quelque chose de rien on de presque rien. On essaya, d'après ce prin- cipe qui veut peut. Des dames charitables se mirent à recueillir des souscriptions; et comme il est sans exemple, "a Paris, qu'une pensée de ce genre meure faute d'appui, les secours vinrent. M. le curé de Saint-Élienne-du-Mont. les sœurs de la Charité, MM. les élèves de l'école nor- male et de l'école polytechnique fourni- rent un secours mensuel, qui assura les débuts de cette petite œuvre. Alors, on loua un modeste local au voi- sinage de l'asile et de l'école des clair- voyants, afin que les aveugles pussent être amenés et reconduits par les personnes qui amenaient leurs enfants dans ces deux établissements. Une table, quelques bancs, un christ donné par celui qui avait four- ni le petit mobilier, mirent en mesure d'offrir un domicile au petit groupe, et le propriétaire voulut lui-même se mettre au rang des fondateurs de l'asile, par une réduction sur le prix du loyer. Il n'y eut pas jusqu'à un brave domestique du col- lège Rollin qui fit présent d'un piano qu'il avait en sa possession. Mais pour attirer les enfants, et peut- être les parents eux-mêmes, on pensa que l'aumAne corporelle sérail un moyen puissant ; et l'on obtint de la charité de MM. les administrateurs du collège Sainte- Barbe six portions de soupe chaque jour; le collège Rollin accorda le pain laissé par les élèves au goûter. Assurés, pour quelque temps au moins, du vivre et du couvert, nous pensons au travail; et pour commencer par quelque chose qui n'exige ni outillage coûteux, ni long apprentissage , nous songeons a la fabrication des sacs de papier, pour les- quels nos amis nous donnent de vieux journaux. Une livre de papier vaut quinze centimes: la main-d'œuvre qui la con- vertit en sacs équivaut à vingt-cinq, et même quelquefois à trente centimes, en total quarante ou quarante-cinq centi- mes, qui sont tout bénéfice pour l'asile, puisqu'il n'achète pas la matière pre- mière. Les enfants s'occupent volontiers a ce petit ouvrage dont le produit leur est appliqué totalement. Une moitié leur est remise directement a la fin de la semaine, tandis que l'autre, placée à la caisse d'é- pargne, constitue un petit capital qu'ils trouveront plus tard. Tâchez donc de nous obtenir de vieux papiers, c'est une ri- chesse pour nous. Plus tard, et à mesure que les enfants deviendront plus adroits, nous chercherons a imaginer quelque au- tre fabrication; soit qu'il vienne une con- currence ou un arrêt de consommation, soit que nous trouvions plus d'avantage à faire autre chose ; ne fût-ce même que pour empêcher les enfants de tomber dans la routine. D'ailleurs, dèsk présent, nous recueillons d'excellents fruits du travail; les enfants, depuis qu'ils sont occupés, sont devenus plus dociles; ils emportent presque tous du papier chez eux pour faire des sacs qu'ils rapportent le lendemain, et celte occupation manuelle les rend infiniment plus tranquilles dans l'intérieur de la fa- mille; ce qui est, selon nous, d'iinp cer- taine irapoilaucc. i 231 En effet, notre but principal est de maintenir les aveugles au sein de la fa- mille; de les harmoniser avec elle, et de les y rendre utiles aûn que les parents ne s'empressent pas dese séparerd'eux, qu'ils ne s'en déshabituent pas, et qu'ils ne re- gardent pas leur retour comme un mal- heur, lorsque ces enfants ont demeuré longtemps dans un établissement spécial. Peut-être est-il permis de croire, dès a présent, que des asiles semblables pour- raient faire quelque bien. En effet il faut savoir que les enfants aveugles qui n'en- trent pas a l'institution royale (et ceux- mômes qui peuvent y être admis, jus- qu'au moment de leur entrée) languissent dans le plus déplorable abandon, et ne peuvent trouver place ni dans les salles d'asile ni dans les écoles primaires. Ils sont de plus presque un fléau dans la maison , brisant et dérangeant tout , bruyants et indociles k l'excès, et par con- séquent condamnant leur mère à une oi- siveté forcée, ou bien, ce qui est mal- heureusement le plus commun, demeu- rant exposés à une foule de dangers, et devenant le jouet des autres enfants, et même de gens stupides et sans pitié. Ayant toujours devant les yeux l'exi- guïté de nos moyens, et ce que nous re- gardions comme les véritables intérêts des enfants que Dieu nous conflait, nous avons cherché tout ce qu'il y avait de plus sim- ple et de plus économique en tout genre, et nous n'avons pas même voulu regar- der, de peur de nous éblouir et de nous décourager , du côté de l'institution royale , où la munificence publique a réuni tant de belles et bonnes choses. Nous avons donc tout expérimenté par nous -même, examinant et lâchant de profiter des fautes autant que des succès. Le programme d'une de nos journées sera la voie la plus courte pour faire connaître les principes qui nous dirigent. Kn arrivant, les enfants récilent , d'un bout à l'autre, le petit Catéchisme histo- rique de Fleury qu'ils savent imperturba- blement, et que les nouveaux venus apprennent en l'entendant répéter aux autres. On les questionne, ou même ils se ques- tionnent entre eux, de manière a remuer dans tous les sens cette matière première de leur enseignement historique, moral et religieux. L'orthographe leur est apprise tout sim- plement, en leur disant les lettres qui com- posent les mots, aûn que s'ils viennent à •recouvrer la vue ( et il y en a quelques- uns auxquels nous espérons la rendre), ils soient au niveau des autres enfants. Vient ensuite le calcul par le même procédé, mémoire et raisonnement ; et les enfants y réussissent à souhait. Une lecture historique ou littéraire leur est faite après, et on les invite a en ra- conter immédiatement le sujet, en y joi- gnant leurs observations. Enfin, un exercice spécial consiste dans une sorte de conversation familière, où les enfants rendent compte de leurs acquisi- tions intellectuelles et de la manière dont ils les ont faites; dé telle sorte que l'ex- périence et les réflexions de chacun d'eux tournent au profit de la petite commu- nauté, en môme temps que le jugement se forme et que l'élocution se perfec- tionne et se polit. Le chant et quelques essais de musique instrumentale, le petit repas et des jeux soit sédentaires, soit gymnastiques, vien- nent couper les occupations précédentes, et ne laissent de place ni à la fatigue ni à l'ennui. Aussi n'y a-t-il eu, jusqu'à pré- sent au moins, ni discipline proprement dite, ni moins encore de punitions; les choses vont par la confiance et la bonne volonté réciproques, et les leçons n'ont paru longues encore ni au maître ni aux élèves, Enfin, le dimanche, nos enfants se ren- 232 tient a lasile, d'où ils sont conduits "a lu messe ; ils reviennent faire leur repas ac- coutumé et prendre une leçon de chant; après quoi ils retournent chacun chez eux. Jusqu'ici nous n'avons pu recevoir que des garçons : il y en a maintenant six. II n'en coûterait presque rien de plus pour admettre des petites filles, et plusieurs se sont déjà présentées. Mais il faudrait pour cela faire établir une cloison de quatre pieds de haut, qui coupât notre asile en deux, et pouvoir prendre une femme qui fit le service et surveillât les filles, les- quelles auraient, ^râce h la disposition des localités, une entrée à part. Les leçons d'ailleurs auraient lieu en commun ; le siège du maître étant placé de manière à dominer les deux parties de la salle. Voila donc le présent et l'avenir de l'a- sile Saint-Hilaire : voulez-vous savoir son l budget? Avec cent francs par mois il gé- rait en pleine prospérité , et pourrait recevoir vingt-cinq enfants; ce serait a raison de quarante-huit francs par élève, quatre francs par mois, soit TREIZE CENTIMES par jour. ;\Iain tenant que ceux qui nous approu- vent nous aident ! F. R. c'est au fondateur, lui-mênie, de Vasile Saint-Hi- laire, que nous avons demandé le récit qu'on vient de lire. Nous n'avons pas douté un monieiU que nos jeunes lectrices ne fussent intéressées et touchées en voyant que de bien il est possible de faire avec de très pelils moyens pécuniaires. Quelques-unes d'en- tre elles voudront assurément s'unir à celte bonne œuvre, en envoyant leurs offrandes à 51. le curé de Saint-Itlientio-du-Mont ; d'autres conrcvront peut- être la pensée d'ouvrir elles-mêmes dan? le quartier de Paris, dans la ville, dans la terre qu'elles habitent, un lieu d'asile pour les jeunes enfants aveugles ; mais toutes, du moins, nous n'en doutons pas, conrour- ront, par leurs souscriptions , à donner entrée à l'asile Saint-Hilaire aux pauvres petites filles aveugles, qui attendent, pour jouir de cet iraiTiense bienfait, qu'un peu d'aide soit accordé au généreux fondateur. JULIE SCENES DU MOKDE REEL Dans une étroite mansarde, au sixième étage d'une antique maison du Marais , vivait, au plutôt végétait il y a quelques années une pauvre femme si vieille et si faible, qu'elle paraissait avoir plus de cent ans. Sa peau, jaune comme du par- chemin, formait sur ses joues, sur son front des rides profondes et sans nombre, et pendait sous le menton, ainsi qu'il ar- rive aux personnes âgées qui ont passé d'un embonpoint excessif à une mai- greur extrême. Son corps était si courbé, ses membres si Iremblanis , sa marche si chancelante, qu'on éprouvait une vive pilio a la seule pensée que cettp pauvre créaluro, qui ij'avait plus qu'un >ourne de vie, habitait seule dans un grenier , privée de soins, d'affection, de famille et de secours. Cependant la vieille Marie Noté avait, disait-on, une fille jeune, élégante et ri- che. Les gens du quartier qui avaient con- nue celle-ci toute petite, assuraient l'avoir rencontrée quelquefois dans les prome- nades publiques, toujours vêtue avec luxe, et ils soutenaient d'autant plus fer- mement que c'était bien la fille de la pauvre vieille , que l'histoire de Marie Noré n'était ignorée de personne. Marie Noré, marchande de bric-à-brac dans son jeune temps, avait su faire prospérer sou commet ce et transformer 233 en argent les plus vieilles ferrailles. Sa lille, qui était son idole , avait été élevée dans l'un des plus beaux pensionnats de Paris; car Marie Noré se montrait alors aussi prodigue pour celle fille bien- aimée qu'elle était avare pour elle- même, ce qui n'était pas peu dire ; puis enfin elle lui avait donné en dot tout ce qu'elle possédait et l'avait mariée à un avoué. Mais depuis le jour où les voitures de la noce avaient mis en émoi tout le voi- sinage, mademoiselle Noré, devenue ma- dame Valancour, n'était jamais revenue chez sa mère. Bien vieille déjà a l'époque où elle avait marié sa fille, celle que les voisins appe- laient familièrement mère Noré n'était plus capable des rudes labeurs auxquels elle avait dû de pouvoir amasser une dot à son Honorine; bientôt vinrent les infir- mités; il fallut quitter la boutique dans laquelle elle avait passé son enfance, sa jeunesse, son âge mûr ; la gêne se fit sen- tir, puis arriva la misère, et la malheu- reuse abandonnée dut se réfugier dans l'étroite et froide mansarde où elle ache- vait péniblement, accablée par la souf- france, le chagrin et les privations, une existence qui n'était plus qu'une lente agonie; le pain qu'elle devait a la pitié publique était chaque jour arrosé de ses larmes. Sur le même palier demeurait un bon voisin, un ouvrier. Resté veuf avec une enfant de douze ans, il n'avait pas voulu se remarier, car il avait craint qu'une belle-mère n'aimât pas sa fille autant qu'il l'aimait et ne la rendît malheureuse. La petite Julie allait chaque jour travailler depuis midi jusqu'au soir chez une cou- turière avec laquelle son père avait pris des arrangements pour l'apprentissage. Julie était chargée, quoique bien jeune encore, de faire le pttil ménage, de rac- commoder SCS vclomeiits et ceux de son père (lu mieux qu'elle pouvait , et de pré» parer le repas du soir. Le bon p"?rc,alin Non, il n'esî pas possii)ie qu'ollo laisse sa ; mère dans nue si ltiukIo misère !. . . Non. 1 ne n'est pas possible! » | Et, avant de rentrer, elle acheta une j plume neuve bien taillée et une feuille de papier glacé. La lettre fut écrite d'abord sur du mau- vais papier, et ensuite recopiée avec grand soin par Julie et de sa plus belle écriture. «. Ma fille , " Je suis bien vieille et l'hiver est bien dur. J'ai froid et faim. Souvenez- vous que je suis voire mère. « Pour la veuve \oré, « Julie Bérat. « Jacques approuva cette lettre qui l'é- mut lui-même, mais il répéta ce que le matin il avait dit :; " Une fille qui a comme ça abandonné sa mère... Enfin porte-lui cette lettre de- main... Tu as bien profité a l'école pour le peu de temps que tu as pu y aller avant ta première communion! » Et rbonnête ouvrier embrassa tendre- ment cette enfant dont le cœur se mon- trait si bon. Julie plia sa lettre, non sans quelque embarras, et après l'avoir cachetée, elle écrivit, le plus droit possible, l'adresse de madame Valancour; puis elle se coucha avec une vive impatience d'être au len- demain, quoiqu'elle se sentît moins d'es- poir que la veille. Mais du moins si elle ne réussissait pas à parler ii madame Valancour, soQ butserait toujours rempli, car sa lettre lui ferait connaître les souf- frances endurées dans la pauvre man- sarde, et assurément ce jour serait le dernier qui verrait la mère Noié manquer du nécessaire. Julie ne fut pas admise celte seconde fois encore, mais elle laissa sa Icltro a la bonne, et elle s'en revint auprès de liu vieille femme atlenun; avec une véritable anxiété Tcffet de ses déuiarches. La lettre cependant était parvenue entre les mains de madame Valancour; cette lettre si maladroitement pliée que les do- mestiques avaient pu prendre connais- sance de son contenu, ce a quoi ils n'a- vaient sans doute pas manqué, car l'in- sistance de la jeune fille pour parler à leur maîtresse avait dû exciter leur cu- riosité. Une heure après, une femme élégante, la figure animée, montait l'escalier de l'antique maison, entrait dans la man- sarde, et Julie, effrayée des reproches adressés avec violence a la pauvre vieille pour une faute que celle-ci n'avait pas commise, la faute d'avoir compromis sa fille en lui écrivant, restait là, immobile, épouvantée d'une scène excitée par elle et qu'elle n'avait pas pu prévoir non plus que son père; car les belles et bonnes âmes ne devinent pas les monstres. Pas une parole n'était sortie des lèvres de la pauvre vieille mère lorsque ma- dame Valancour, ayant exhalé sa colère, s'élança hors de la mansarde aussi rapi- dement qu'elle y était entrée. Julie, au désespoir des suites de son imprudence, se jeta tout eu larmes, et pâle de terreur, au cou de la mère ÎSoré atterrée, sans voix et presque sans con- naissance. Elle l'embrassait en pleurant, lui prodiguant les noms les plus doux, et lui demandant de pardonner. Peu à peu la malheureuse femme revint "a elle ; son regard encore vague s'arrêta sur Julie. "Qu'as-tu fait, mon enfant, pour me demander pardon? dit-elle douloureuse- ment. Comment, pourquoi ma fille est- elle venue ici m'accabler de sa colère? » Julie avoua tout, en implorant de nou- veau son pardon. "Je te pardonne! dit enfin la pauvre vieille. Hélas! la plus eoup.ibic... 237 — C'est voire indigne fille! s'écri;i Julie avec vivacité. Oii! vous avez bien mal fait, mère Noré, de lui donner une éduca- tion qui la mettait tant an-dessus devons ! — Non, mon enfant, répondit la mal- heureuse mère, ce n'est point la qu'il faut chercher la source des souffrances que j'endure! Dans le temps, tous me disaient comme toi : Vous avez tort ! Mais le mal est venu d'ailleurs!... Des parents igno- rants, qui ne chercheraient pas a donner de l'instruction à leurs enfants, feraient tout justement comme \u\ aveugle qui mettrait un bandeau sur les yeux de son fils pour qu'il ne vît pas pins clair que lui... Dieu est juste! si j'avais été pom- ma mère ce que j'aurais dû être, ma fille serait pour moi ce qu'elle devrait être, et ma vieillesse ne serait pas abandonnée !... Oui, Dieu punit dès ce monde les grandes fautes!... Toute petite, ma fille m'a vue sans respect, sans pitié pour ma mère ! Toute petite, ma fille a appris par mon exemple qu'on peut dédaigner ses vieux parents, les repousser, leur rendre la vie amère!... Les larmes que mon avarice, ma dureté ont fait verser k ma mère, ont endurci pour moi le cœur de mou en- fant... Oui , Dieu est juste! . . . Prie avec moi, Julie, prie pour moi, car j'ai été bien coupable! mais prie surtout pour la fille dénaturée que je ne dois pas maudire, car je l'ai faite ce qu'elle est ! » Julie se mit à genoux auprès du misé- rable lit de la pauvre vieille qui, les mains jointes, priait avec ferveur. Mais c'était pour sa vieille amie que Julie invoquait In bonlé de Dieu et non pour celle dont les paroles cruelles reten- tissaient encore a son oreille. " Mon enfant, dit la mère Noré comme si elle avait deviné ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille, c'est pour Hono- rine qu'il faut prier. J'ai un compte terri- ble à rendre h Dieu... Elle aussi... Mais elle a de lougs jours ii passer sur la tf^rre ! t:iie peut encore se repentir!... Demauiir' à Dieu avec moi que son fils ne la punisse pas comme elle me punit! » Et l'enfant, en frissonnant, pria. Le soir elle raconta à son père l'af- freuse scène de la journée. « Qui aurait pu deviner cela ! dit-il tout effrayé d'une perversité si grande. Nous avons mal fait en croyant bien faire ; mais je n'aurais jamais cru qu'il y eût au monde une enfant pareille ! Dis à la mère Noré qu'elle ne s'iuquicte pas; elle ne manquera de rien tant que l'ouvrage ne manquera pas. « Mais la malheureuse femme venait d'es- suyer une secousse au-dessus de ses for- ces. Elle eut, dans la nuit même, une at- taque d'apoplexie, et après une agonie de plusieurs heures elle alla rendre à Dieu ce compte terrible qui sera demandé a chacun suivant ses œuvres. Une sœur de Charité remplaça le prêtre qui était venu apporter l'extrême -onc- tion , Julie voulut veiller avec elle, prier avec elle auprès du corps de sa vieille amie. La pauvre enfant ressentait de cruels remords; son imprudence avait hâté la fin de celle qu'elle aimait si ten- drement. Le lendemain, son père et elle accom- pagnèrent seuls jusqu'au cimetière le cor- billard des pauvres qui emportait le corps de la malheureuse mère sur laquelle son repentir et leurs prières appelaient la mi- séricorde de Dieu. Julie fut bien longtemps a se consoler ; mais les années en s'écoulant rendirent enfin le repos à cette belle et bonne âme. et peu à peu elle vil se vérifier la prédic- tion que la mère Noré lui avait faite bien des fois ; son amour, son respect pour son père, sa vive charité pour les malheureux lui jwrlaient bonheur. Ouvrière , comme son père était ouvrier, elle se faisait par- tout aimer, eslimer, et elle élait occupée touîe l'année. 238 A vingl-cinq aus elle trouva 'a se raarier avec un pelil commerçant veuf qui avail deux eufauls, Julie deviiii pour eux une tendre mère; par ses soins pour son père, qui passait entre son gendre et sa fille une heureuse vieillesse, par sa charité éclai- rée et active, elle gravait profondément dans leurs cœurs ce divin précepte, source de joie en ce monde, de bonheur dans l'autre : Honorez votre père et votre mère . et aimez votre prochain comme vous-même ! Bien des années après la mort de Jac- ques Bérat, qui sétait endormi du som- meil du jusle en bénissant sa fille, Julie, son mari et leurs enfants avaient pris, un dimanche, pour but de leur promenade le boulevard de l'Hôpital. Ils allaient visiter à la Salpêtrière une vieille femme que longtemps ils avaient aidée et qu'ils se- couraient encore. Avides d'émotions, les personnes de la classe moyenne cherchent souvent à voir les malheureux atteints de démence ; mais chez Julie, un sentiment plus digne de son cœur la portait à visiter, chaque fois qu'elle venait en ce triste lieu, la partie de l'hospice consacrée aux femmes alié- nées. Elle prenait plaisir k leur dire quel- ques bonnes paroles. Ce jour-la elle remarqua dans un coin de la cour une femme dont les traits lui parurent appartenir a quelqu'un qu'elle connaissait. Cette femme n'avait pas , comme ses compagnes, les cheveux en désordre, l'œil hagard, les vêtements dé- chirés. Julie s'approche; leurs yeux se rencon- trent .. Julie recule... Mais entraînée par un sentiment irrésistible, elle se rappro- che encore... Non, elle ne se trompe pas... c'est madame Valancour! "Ah! mou Dieu! dit-elle. Nous ici, madame ! — Vous me connaissez! dit madame Valancour dont les yeux se remplissent de larmes. Ah! puisque vous me con- naissez, dites à mon fils que je ne suis pas folle ! » Les sanglots étouffent sa voix. «Elles sont toutes comme cela, dit à son tour le gardien qui avait suivi Julie. Si on les en croyait, pas une n'aurait perdu la raison. — Je ne suis pas folle, vous dis-je! s'é- crie madame Valancour en se levant avec animation. Mon fils, depuis la mort de son père, m'a abreuvée d'outrages. . . Il m'a chassée... Il m'a dépouillée... 0 ma mère! comme il t'a vengée! » Julie frissonna jusque dans la moelle des os. «Mais il aura son tour! ajouta-t-elle en s'exaltant. La malédiction de Dieu frappe, jusqu'à la dernière génération, les eufauts ingrats ! . . . J'ai laissé ma mère mourir de misère... Il me fait enfermer à la Salpêtrière ! . . . Son fils me vengera ! — Madame ! je vous en prie ! dit Julie avec épouvante, rétractez ces horribles paroles!... Votre mère eu mourant a par- donné ! — Ma mère!... ma mère!... Oh! par- lez-moi de ma mère ! » Et la malheureuse pleurait a chaudes larmes. Julie s'assit auprès d'elle, prit sa main entre les siennes... et une heure se passa dans un entretien qui rendit un peu de calme à madame Valancour. En la quittant, Julie demanda à voir l'aumônier. Elle lui raconta la vie, la mort de la pauvre mère Noré. « Monsieur l'aumônier, dit -elle en terminant, il ne faut pas que la malédic- tion de Dieu pèse sur cette famille jusqu'à la dernière génération! Enfant, et sans autre guide que mon cœur et celui de mon père qui ne connaissait pas le monde, j'ai fait une démarche dont les suites ont été terribles. . . Aujourd'hui encore, si je 239 n'écoulais que mon coeur, j'irais iroiiver M. Valancour ; j'irais lui dire : Votre mère n'est pas folle!... Craignez d'être maudit dans vos enfants, vous qui êtes mauvais flis!,.. Mais ce n'est pas ainsi que je ramènerais celte âme égarée. Madame Valancour n'est pas folle , mon- sieur l'aumônier; son fils a profilé de plu- siinirs scènes déplorables et publiques qu'elle lui a faites pour obtenir l'ordre de l'enfermer. . . Cet ordre peut être révoqué... Ayez la charité de voir ce qui est à faire pour rappeler M. Valancour au sentiment de ses devoirs et pour récon- cilier cette malheureuse famille avec Dieu ! » Julie, dirigée et secondée par le digne prêtre, eut le bonheur de faire rendre la liberté à madame Valancour, mais celle- ci ne voulut pas rentrer dans la maison de son fils, et elle vint demeurer avec Julie. Madame Valancour a pardonné; elle a accepté un revenu modeste, suffisant pour ses besoins , et elle accueille avec ten- dresse ses petits-enfants que sa bru lui amène souvent; elle leur enseigne les devoirs de la piété filiale. Chaque jour madame Valancour pleure sa mère, eu s'humiliant devant Dieu, et chaque jour aussi elle bénit Julie, car Julie les a sauvés tous de la malédiction qui frappe en ce monde et dans l'autre les enfants ingrats ! Mme s. Lancial. INSTRUCTION poÉîsi: CAMIQLE Salut, salut à toi, Vierge aux bienfaits si doux ! F.'univers consolé le célèbre avec nous. Quand une mère en pleurs à son secours t'appelle, De ton trône éternel, de ton séjour si beau Tu réponds a sa voix, tu descends auprès d'elle Et viens veiller sur un berceau. Salut, salutà toi, Vierge aux bienfaits si doux! L'univers consolé te célèbre avec nous. Quand le pauvre ouvrier sent faiblir sou courage. Il l'adresse un soupir, il invoque ton nom ; Sa force lui revient, il a fini l'ouvrage, Il a du pain pour la maison. 240 saliit, saint k loi, Vierge aux hieufails si doux î l.iinivers ronsolé te célèbre avec nous. «juand l'humble voyageur au seuil de la chaumière, De fatigue épuisé, vient a frapper le soir, Ou" il se signe et te nomme, on lui répond : « Mon frère, A ce foyer tu peux l'asseoir. " Salut, salut à toi, Vierge aux bienfaits si doux ! L'univers consolé te célèbre avec nous. Quand au pied d'un palais l'enfant de la misère S'est couché pour pleurer, si ton nom doucement FM sorti de sa bouche, il entend sur la pierre Tomber un bel écu d'argent. Salut, saint a toi, Vierge aux bienfaits si doux! L'univers consolé te célèbre avec nous. nu'and la rr.er furieuse aux écueils du rivage Menace de briser barques et matelots. Ils proclament ton nom au milieu de l'orage, F,t ce nom apaise les flols. Salut, salut a toi, Vierge aux bienfaits si doux î L'univers consolé te célèbre avec nous. Sous la tentation quand notre àme chancelle Nous recourons a toi ; ton nom seul nous défend. Et dans nos cœurs remplis d'une grâce nouvelle Ton pied écrase le serpent. Salut, salut à toi. Vierge aux bienfaits si douxl L'univers consolé te célèbre avec nous. B°°' C. DE MÉNAINVILLE. HISTOIRE E\PL1C\T10\ DE L'ÉMdME HISTORIQIE Chrisline, reine de Suède, élaii (illc de ce célèbre Gustave-Adolphe, dont la bril- lante valeur tint un instant en suspens les destinées de IF.urope. Les Suédni-; au- raient désiré voir naître un prince qui pùl conlinuer les exploits de sou père; les astrologues, toujours flatteurs et alors en îirand crédit, avaient annoncé an roi 241 que le vœu tlo/la nation seiail réalisé. Les asirologues se trompèrent, mais Gus- tave, heureux d'être père, prit sa fille en- tre ses bras, et lu présentant à ceux qui l'entouraient : « J'espère, dit-il, qu'elle vaudra bien un garçon ; elle sera sans doute fort habile, car elle nous a tous trompés! » Dès l'âge le plus tendre, Christine reçut la mâle éducation d'un soldat. Un jour, elle n'avait encore que deux ans, le com- mandant de Calmar, voyant qu'elle accom- pagnait son père, défendit de faire les sal- ves d'usage dans la crainte de l'effrayer. «« Tirez, lirez, dit Gustave; elle est fille d'un soldat, il faut qu'elle s'accoutume au bruit des armes ! » Plus tard, ;i l'éducation d'un capitaine elle joignit celle d'un savant; dès l'âge de dix-huit ans elle lisait Polybe et Thucy- dide dans leur langue originale, et savait parler et écrire avec la même élégance le latin, l'allemand et le français. Christine était encore enfant lorsque le héros de la Suède périt enseveli dans son triomphe sur le champ de bataille de Lutzen (J632). Un conseil de régence, à la tête duquel était le célèbre Axel Oxen- sliern, le Richelieu de la Suède, gouverna l'Etat pendant sa minorité, tandis que la brillante école de guerriers formée sous Gustave-Adolphe soutenait encore en Al- lemagne l'honneur des armes suédoises. A dix-huit ans elle fut déclarée majeure, et trouva, grâce aux soins de ses tuteurs, les affaires dans l'état le plus florissant. On vil paraître dès lors dans sa conduite ce mélange de bizarrerie et de grandeur dont sa vie tout entière porte l'empreinte. Velue en homme, tantôt elle faisait de longues courses à pied et a cheval, cl bravait les fatigues de la chasse; tantôt elle s'enfermait avec les savants que ses libéralités attiraient à sa cour, et qu'elle étonnait par son érudition. Plusieurs princes recherchèrent sa main ; mais Christine préférait sa libeilt^ au bonheur de devenir mère, et elle ca- chait adroitement sa volonté bien arrêtée de ne point se donner un maître en di- sant : « Il peut naître de moi aussi bien un Néron qu'un Auguste ! » Inébranlable dans sa résolution, elle choisit pour successeur son cousin, Char- les-Gustave, le présenta comme tel aux états de Suède, et, l'année suivante, elle se donna a elle-même solennellement le titre de roi. Cependant l'état des affaires était loin d'être aussi satisfaisant que lorsque Chris- tine avait pris les rênes du gouvernement. Elle s'était entourée de savants et de gens de lettres, qui l'enivraient de l'encens de leurs panégyriques et de leurs dédicaces. Les mœurs des érudits de ce siècle, leurs discussions incessantes , leurs jalousies devaient nécessairement semer la discorde à la cour de Christine. «C'était, comme l'a dit un spirituel écrivain (M. Sainte-Beuve), un guê- pier de savants, qui se jouaient de tout... Trop souvent d'ailleurs les savants deve- naient des favoris, dont les mœurs anti- pathiques à celles des Suédois provo- quaient dans la nation un vif méconten- tement. Telle fut sans doute la première cause qui donna a Christine l'idée d'une abdication. D'ailleurs une vie libre et in- dépendante sous un beau ciel avait tou- jours été son rêve favori. La Suède et ses mœurs sévères, les soucis de la royauté et les soins minutieux du gouvernement lui étaieût devenus insupportables. Le 6 juin i6o4, Christine convoqua le sénat a Upsal, et, malgré la vive résistance qu'elle éprouva, elle déposa la couronne entre les mains de son cousin Charles- Gustave, en se réservant de vastes do- maines, l'indépendance de sa personne et le pouvoir absolu sur toute sa maison. Ici commence pour Christine une iiou- 242 velle ère, où se développe en toute li- berté l'activité iuqiiiète deson espritet son goût pour Textraordinaire. Elle visite suc- cessivement toutes les nations de l'Eu- rope, au milieu des applaudissements des savants, dont elle ne cessa jamais d'être la reiue, excitant sur son passage l'achni- ration de quelques-uns et l'étonnement de tous. Son abjuration , le meurtre de son grand écuyer, Monaldeschi, tacbe san- glante et ineffaçable, ses inutiles efforts pour ressaisir une partie de l'aulorilé qu'elle avait abandonnée, mais pour la- quelle il est si rare de n'avoir pas quel- ques regrets, sont les épisodes divers qui remplissent cette nouvelle phase de son existence. LItalie enfln fixa son choix, et ce fut à Rome qu'elle passa ses dernières années, que vinrent empoisonner de bien tristes retours. Christine sentit amèrement le supplice de l'oubli auquel sont condam- nés les souverains sans couronne , soit qu'ils aient renoncé volontairement aux grandeurs, soit que la fortune les en ait dépouillés. La Suède refusa de lui payer le revenu auquel elle s'était engagée, et ce fut d'une pension fournie par les pon- tifes romains que subsista, dans ses der- nières années, la fille du plus redoutable ennemi du catholicisme dans le nord. Christine vit'avec courage venir sa der- nière heure. Elle mourut le ^ 9 avriN689, et elle fut enterrée dans l'église de Saint- Pierre. Elle avait demandé formellement que son épitaphe se composât seulement de ces mots : Vixix Christina axnos lxiii. ( Christine vécut 65 ans. ) L'Italie conserva de précieux souvenirs de l'hospitalité qu'elle lui avait accordée. Christine avait fondé l'académie des Ar- cades et d'autres sociétés dont plusieurs existent encore aujourd'hui, et elle lais- sait une riche bibliolhèque, de précieuses collections de tableaux, de statues, d'an- tiques, d'objets rares qui allèrent gros- sir les trésors du Vatican^ plus tard, quelques souverains les payèrent a prix d'or; mais ce qui était plus important encore, Christine laissait des traces pro- fondes de l'influence qu'elle avait exercée sur la littérature, et de l'impulsion qu'elle avait donnée à la pensée. C'est la qu'il faut chercher la véritable grandeur de cet esprit hn et élevé et de celte intelligence vaste et pénétrante. Christine ne sut être ni femme ni reine, et, souvent étonné de tant de faiblesse dans la fille d'un héros, le vieil Oxen- stiern attristé s'écriait : « C'est pourtant la fille du grand Gustave ! » VOYAGES DE VIE^^E (Al'TRlCHE) A TRIESTE Montagnes de Slyrie. —Grâlz.— Alpes orientales.— Première vue de l'Adriatique. Trlfslp, Ji décembre i34. Partis de Vienne le 27, à huit heures du matin , ma chère amie , nous étions le soir a Grâlz (Styrie), ayant voyagé d'a- bord en chemin de fer, puis en poste, puis encore en chemin de fer, et toujours par un pays admirable, magnifique, char- mant, malgré sa sévérité. La neige cou- vrait presque entièrement les belles mon- 243 tagnes de la Slyrie, mais n'ôtait rieD, et peut-être même ajoutait beaucoup aux aspects imposaiils ot pittoresques qu'elles offrent tie toutes paris a la vue. Grâtz est une ville allemande calme et pai sible, située au milieu des monla?nes et au bord de la rivière Muhr, affinent de la Drave, qui, à son tour, se jette dans lo Da- nube. Ce mot calme que je viens d'écrire se place involontairement , et presque toujours, sous la plume du voyageur lors- qu'il veut parler d'une petite ville qui s'est rencontrée sur son passage. C'est sans doute par l'opposition que fait le repos extérieur qui le frappe avec le mouvement rapide daus lequel lui-même se sent en- traîné; car, pour peu qu'il s'arrête, il s'aperçoit que le monde marche partout de même, que les mêmes rôles se jouent dans tous les lieux, que l'étendue seule de la scène en change les acteurs et que la position de la contrée leur donne seu- lement d'autres noms... Plusieurs de ces braves gens, qui me semblaient heureux parce qu'ils éiaieni chez eux , enviaient peut-être, et beaucoup, mon bonheur de courir en poste? En quittant Grâtz nous avons pris la route de l'Ulyrie, et bientôt nous nous sommes trouvés au milieu des Alpes-Car- niques dont la hauteur est encore si im- posante , quoiqu'elles ne soient qu'un prolongement de la grande chaîne cen- trale de l'Europe. Pendant plus de qua- rante-huit heures nous avons sans cesse suivi, traversé, monté, descendu ces masses gigantesques, dont le sommet était entièrement couvert de neige et les flancs hérissés d'énormes rochers. Des vestiges de fortiflcalions et d'antiques châteaux se faisaient entrevoir ça et là, et venaient ajouter les souvenirs historiques des temps féodaux à l'admiration qu'inspire cette agreste et belle nature. Quelquesrailles^ après Laybach (Illyrie), (I) On sait fjiie le mille d'Allemagne, de 15 au degré nous sommes arrivés vers le soir au pied d'énormes montagnes dans lesquelles une route magnifique est tracée. Pendant plu- sieurs heures nous avons continuellement monté, non en ligne droite, ce qui serait impossible dans un pareil terrain, mais en décrivant mille détours et mille spi- rales autour de ces rochers, de ces en- tonnoirs, de ces précipices, qui, décou- verts à la clarté de la lune ou a la faible lumière de nos lanternes, nous offraient a chaque pas des aspects magiques, épou- vantables, mais admirables '. Parvenus à l'un des sommets les plus élevés que nous eussions eus à franchir, nous nous sommes arrêtés dans une es- pèce de ville ou bourgade, qui, placée à cette grande hauteur, offre au voyageur une assez bonne auberge, lui laisse en- tendre les sons d'uue cloche, lui présente enfin l'image d'une terre habitée, là où il ne s'attendait à voir qu'un désert de ro- chers et de frimas. Tout ce pays doit êl.re fort riant en été, mais je crois que l'as- pect sous lequel il vient de m'apparaître est bien loin d'être un désavantage. Les paroles ne rendront jamais ce qu'il y avait de beau dans ce mélange de neige, de fo- rêts, de rochers, d'imposante nature et de travaux humains. Plus on approche de la mer, plus la chaîne s'abaisse. A quelques milles de géographique, -vaut 5 lieues de Franco, ou environ 22 kilomètres. (1 1 C'est surtout en me reportant à ce que j'éprou- vai dans le moment dont je parle, que je sens com- bien il y a de vérité dans ces mot? d'un savant et célèbre voyaaenr : « Tout ce que les sens ne saisis- « sent qu'à peine, ce que les sites romantiques pré- « sentent de plus effrayant, i)eut devenir une source a de jouissance pour riiomme; son imaginai ion y o trouve de quoi exerce^ librement un pouvoir créa- « leur. Dans le vague des sensations, les impressions «changent avec les mouvements de l'âme, et, par « une douce et facile déception , nous croyons rece- « voir du monde extérieur ce que, idéalement, nous « y avons dépose à notre insu. » M. de Huraboldt, dans l'ouvrage intitulé Cosmos, Essai d'une descrip- tion physique du monde; tradunion française de M. II. Paye, de l'ohservaioire de l'aris. •)^^ Triesle , on n'aperçoit plus do pics l'-levés et peu de cimes neigeuses se laissent en- trevoir. En même temps toute végétation semble avoir disparu : c'est un sol de pierres, des monticules de pierres, un horizon de pierres ; c'est la uature la plus triste, la plus stérile , la plus désolée . . . Mais ce n'est aussi , en quelque sorte , qu'une avant-scène pour disposer les yeux au plus magnifique spectacle. Au moment où l'esprit est attristé par ce sombre tableau, pendant qu'il s'afflige en songeant aux efforts par lesquels on uchète quelques pauvres moissons sur cette terre péirifiée, l'œil est tout a coup frappé d'admiration en voyant, d'une immense hauteur, apparaître, presque perpendicu- lairement, Triesle, ses forêts de mâts, son port animé et le paisible golfe d'Islrie au fond duquel la ville est située. Je ne pou- vais me lasser de contempler cette mer unie, couverte d'une immense quantité de petites voiles gracieuses, qui, vues de cette hauteur, paraissaient n'être que des oiseaux planant sur des eaux transparentes et tranquilles. Le soleil levant jetait une teinte rose sur une partie de la ville et du golfe, tandis qu'au fond, la côle orien- tale, derrière laquelle paraissait sa lu- mière, traçait une immense ligne noire et faisait mieux ressortir les couleurs de l'horizon. Oli ! que c'était beau, mon amie! que c'était beau !... De ce sommet on arrive a Triesle par une roule fort curieuse qui sillonne con- tinuellement en zig-zag le rocher qu'il faut descendre; cette route est souvent creusée dans la pierre. La nous avons re- trouvé une température et une végétation qui rappelaient encrire l'automne, ;iprès avoir vu peu auparavant les glaces et les rigueurs de l'hiver ; Ik aussi j'ai vu pour la première fois, en descendant par l'Al- lemagne, de riches et nombreuses planta- lions d'oliviers en pleine terre. Partout où la chaîne des Alpes s'étend, d'occident en orient, l'olivier prospère sur le flanc mé- ridional de ces belles montagnes, et dis- paraît dès qu'on arrive sur la pente op- posée. Cet immense rideau , en arrêtant le vent froid du septentrion, amène de très grands changements dans la tempéra- ture de contrées assez rapprochées quant à la distance. Les Carpathes établissent plus loin la même différence : la Hongrie connaît d'extrêmes chaleurs et produit d'excellents vins, tandis que dans le midi de la Pologne, qui louche au versant sep- tentrional de ces montagnes, la vigne ne résiste au froid qu'a l'aide des plus grands soins, et le raisin ne mûrit qu'en très pe- tite quantité et très rarement. La ville de Trieste n'a par elle-même rien de remarquable : les rues en sont étroites, sales, tortueuses; mais le port est une chose admirable, même aux yeux de ceux qui ne prennent qu'un intérêt secondaire a la prospérité des transactions commerciales, à Tavenir de cette rivale de Venise qui semble s'emparer à son tour du sceptre de l'Adriatique, que pen- dant tant de siècles d'autres mains ont glorieusement porté. Dans cette ville al- lemande, qui touche d'un côté à l'Italie et de l'autre a la Turquie et a la Grèce, se rencontrenlde toutes partsles hommes de l'orient mêlés à ceux de l'occident, se parlent toutes les langues, se montrent les costumes les plus variés, les plus cu- rieux, les plus pittoresques. J'éprouvais un charme inexprimable a revoir , a sentir, à admirer la mer; a retrouver, quoique sur des bords bien éloignés, les plantes, les cailloux, les coquillages aux- quels se rapportait le souvenir de mes premières années... L'enfant des rivages aime la mer, comme le montagnard chérit un horizon accidenté et restreint; il l'aime comme une grave amie qui a laissé dans son cœur des impressions vives et profondes, comme une voix qui lui a fait entendre des sons que nulle autre ne sau- 245 rait lépétor... C'est ainsi qu'elle in'appa- raît toujours, et je ne l'avais point vue depuis huit ans! Trieste, ville déjà si riche du présent et si pleine d'espérances, n'était jadis qu'un repaire de hardis pirates, effroi des navigateurs de l'Adriatique. Leurs témé- raires rapines s'étendirent souvent jus- qu'au milieu des lagunes de Venise, où s'étaient en peu de temps accumulées d'immenses richesses, et sur ces flots que je contemple avec tant de joie et que je vais bientôt traverser, se sont passés des drames sanglants dont les souvenirs se retrou vent encore fréquemment sur les ri- ves qu'ils baignent. Un seul trait, chère amie, vous donnera l'idée de la hardiesse avec laquelle ces écumeurs de mer con- cevaient leurs plans et les exécutaient. Dans les premiers temps de l'existence de Venise (et l'on sait que celte existence date du cinquième siècle de l'ère chré- tienne), il était d'usage que presque tous les mariages de la ville fussent célébrés le 2 février, jour de la Purification, en même temps et dans la même église. Une rapide prospérité, des institutions régu- lières et fortes ayant bientôt donné a Ve- nise des richesses alors inconnues au reste de l'Europe, il fut établi que ce même jour le doge, en grande cérémonie, conduirait à l'autel douze jeunes filles choisies parmi les plus vertueuses, et dotées aux frais de la république, qui les parait encore, mais pour ce jour seulement, de perles et de joyaux d'un grand prix. La dot <|u'elles recevaient leur était remise dans l'église même. En 954, des pirates triestains se cachè- rent la veille, pendant la nuit, derrière l'île de Venise où ces mariages se célé- braient; puis au moment où l'on donnait la bénédiclion nuptiale, ils débarquent sans bruit, traversent, les armes a la main, la foule épouvantée, s'emparent, au milieu de l'effroi et des cris, des jeunes mariées, parées de riches bijoux, chargées de la dot qu'elles venaient de recevoir, remon- tent avec leur proie sur les bateaux qui les avaient amenés, et cherchent a gagner rapidement le rivage. Mais les Vénitiens, conduits par leur doge, les poursuivirent avec ardeur. Ils furent atteints dans des lagunes de la côte du Frioul , au moment où ils se parta- geaient les femmes et le butin. Pas un ne fut épargné, et, dans la môme journée, les jeunes épouses furent ramenées triom- phantes à Venise , où toutes les barques avaient été mises en mouvement pour aller les reconquérir et venger l'honneur de la république outragée *. La civilisation a fait de ces forbans une population commerçante et honorable- ment active... Puissent les générations fu- tures admirer les mêmes résultats sur les côtes d'Afrique où la France verse, avec tant de labeurs et de constance, des ger- mes que Dieu, je l'espère, daignera bénir et faire fruclilier ! M'»'' Claire Cadillan. l\ FOIRE DK MAhARlEF La position de ce lieu chélif sur le Volga est a distance égale du nord et du sud, (I) Ce fait m'a clé raconte sur lYalses et dont il vient de faire emplette. Ici un rusé Germain, marchand de vin, conclut avec un Grec un marché de quelques centaines de pièces de vin de Grèce et de Moldavie qu'il a l'intention de faire passer pour du vin de France et d'Espagne ; là un mar- chand prussien échange avec un Armé- nien une poignée de perles contre quel- ques milliers de quinlaux de fer. Le fer, ce métal si utile, forme la bran- che la plus considérable du commerce de la Russie, et c'est à la foire de Makarief que viennent se pourvoir un grand nom- bre des provinces de l'Europe. Le thé doit encore être placé en première ligne; la vente du thé s'élève quelquefois, a Maka- rief, jusqu'au chiffre énorme de deux rail- lions de roubles *. Les boutiques n'offrent rien qui res- semble au brillant étalage des magasins de Paris ; loin de Ih ! Ainsi telle baraque qui renferme des valeurs pour plusieurs millions, celles par exemple où sont en- tassées les riches pellelerics de Sibérie, stationne placée modoslement à l'écart, loin des lieux oîi se presse la foule. Il faut la chercher, et (|uand on en approche, qu'y voit-on ? quelques caisses, les unes couvertes de nattes ou de lapis communs, les autres nues ; deux hommes sont pai (t) Le rouble d'ai(;enl vaut 3 fr. 46 c. 247 siblemeut assis à côté, paraissanl De pas se mettre en peine des chalands. Mais à quelque iieure du jour qu'on entre dans ces baraques, on vous offre plusieurs tasses de thé avant même de s'enquérir si vous êtes un simple curieux ou bien un acheteur. D'autres petites boutiques, également modestes, renferment encore d'immenses richesses ; ce sont celles où se vendent les perles. Dans une chétive baraque tapissée de nattes, est assis un homme déguenillé. Il a devant lui , sur une table mal assu- rée , quelques feuilles de papier jaune ou bleu. Ces feuilles sont couvertes de perles de toutes les grosseurs , depuis celles qu'on appelle semences jusqu'à celles qui .•'orment un collier de huit à dix mille roubles. Les perles défectueuses, inégales et de peu de valeur, sont ache- tées fréquemment par les riches paysans et les artisans russes pour la parure de tête de leurs femmes. Les perles dites de choix passent de mains en mains et se ré- pandent ainsi dans toute l'Europe. Les châles de Kacherayr arrivent a Ma- karief en gros ballots. La vente de ces tis- sus précieux est accompagnée de cérémo- nies singulières. Cette vente se fait tou- jours devant témoins; l'usage exige cette formalité pour les affaires considérables. Ayant été invité a être l'un de ces té- moins, je me rendis à la foire avec mes collègues d'un moment, l'acheteur et son courtier qui était arménien : car c'est par l'entremise des hommes de celte nation que passe le commerce des objets pré- cieux de l'Asie. Nous entrâmes dans une maison en pierre sans toit, qui n'était pas achevée, et l'on nous introduisit dans une espèce de caveau. Quoique ce fût la demeure d'un Induu millionnaire, ce caveau n'a- vait pas d'autres meubles que quatre- vingts malles élégantes, placées les unes sur les autres le long des murs. Les par- ties \ les plus précieuses de châles se vendent sans que l'acheteur voie autre chose que les marques. Il ne peut les dé- plier ni les examiner; et pourtant il con- naît chaque châle de la manière la plus détaillée et la plus minutieuse, par le moyen d'un catalogue raisonné que le courtier arménien, avec beaucoup de dif- ficultés, fait venir de Kachemyr, et qui, d'après la marque tissue dans les châles mêmes, indique, avec l'exactitude la plus scrupuleuse, les qualités et les défauts, les beautés et les imperfections de cha- cun, le nom dn fabricant, celui du maître qui l'a fini, ses dimensions, la nature et le nombre des fleurs ou des palmes, la couleur, etc. Cette pièce offlcielle dans la poche, et quelquefois aussi, comme je l'ai vu avec admiration, dans la tête du mar- chand, une partie de châles se vend sans qu'on la voie pour ainsi dire. Les cour- tiers, a qui le catalogue a coûté beaucoup de peine et d'argent, le fout naturellement payer très cher. Suivant le prix de la par- tie de châles, on donne de deux cents à six cents roubles pour une seule copie du catalogue. L'acheteur entré avec les témoins et ses courtiers, car il en a quelquefois deux, on s'assied. L'acheteur ne dit pas un mot; tout se fait par les courtiers qui vont sans cesse de lui au vendeur, leur parlent tour à tour à l'oreille, et a chaque conférence les conduisent séparément dans le coin de la chambre le plus reculé. L'affaire se traite ainsi, jusqu'à ce que le prix de- mandé se trouve assez réduit pour que la différence ne soit pas trop grande avec celui qui est offert et que Ion ail l'espé- rance fondée de finir par s'accorder eu- tièreraent. Comme les prétentions du vendeur sont très élevées, cette différence (Ij Ce mot signine, dans le coramerro, un rrrlaiii nombre, une certaine quantité^ objets de même es- pèce. 2}8 est généralement cousidéialilc. Alors on iipporte les châles, et les deux contrac- tants commencent a se parler. Le vendeur étale sa marchandise et la prise beau- coup ; l'acheteur la regarde d'un œil de dédain sans la déplier, et confronte rapi- dement les marques et les numéros. Cette opération terminée, la scène s'a- nime. L'acheteur fait une offre directe, le vendeur se lève et s'en va. Les courtiers le suivent en criant et le ramènent avec vio- lence ; ou le pousse, on le repousse , on le tiraille dans tous les sens : c'est un ta- page, une confusion dont il est difQcile de se faire l'idée. Le marchand indou joue un rôle presque passif ; il se laisse tirailler et même maltraiter. «Juand ce tapage et cette lutte ont duré un certain temps, et qu'on pense avoir persuadé l'Indou, on procède au troisième acte, qui consiste à se frapper dans la main, en signe de conclusion du marché. Les courtiers jouent encore ici un grand rôle. Ils s'emparent du vendeur, et cher- chent par force à lui faire mettre sa main dans celle de l'acheteur, qui tient lasienne ouverte et répète ses offres avec de grands cris. L'Indou se défend ; il fait résistance, se dégage, enveloppe sa main dans les larges manches de sa robe , et répète d'une voix lamentable son premier prix. Il y a alors un entr'acte. On se sépare ; on fait une pause, afin de prendre des forces pour un nouveau combat ; le bruit, les cris, la lutte recommencent ; enfin les deux courtiers s'emparent de la main du vendeur, et malgré ses efforts et ses la- mentations bruyantes, ils l'obligent de la mettre dans celle de l'acheteur. Tout a coup règne le plus ^rand calme. L'Indou paraît être prêt a pleurer; il se plaint tout bas de s'être trop hâté de con- clure, et les courtiers félicitent l'ache- teur. On s'asseoit en6n pour procétliT h la livraison de li marchandise. louf ce qui s'esl passé n'est qu'une co- médie; mais il faut la jouer, parce que l'Indou veut absolument avoir l'air d'a- voir été contraint et dupé. S'il n'a pas été assez ballotté et secoué, s'il n'a pas eu sa robe déchirée, s'il n'a pas reçu un cer- tain nombre de coups dans les côtes et sur la tête, si son bras droit n'est pas bleu d'avoir été serré pendant qu'on voulait l'obliger de frapper dans la main de l'a- cheteur, il se repent de son marché jus- qu'à la foire prochaine, et, pour les mar- chés suivants, il devient très difûcile de lui faire entendre raison. Aussi le cour- tier le plus en renom auprès des acheteurs est-il celui qui possède le talent haute- ment proclamé de soutenir la lutte pen- dant trois heures, de tourmenter, de se- couer, de battre l'Indou de façon à le mettre hors d'haleine et de l'amener ainsi a frapper dans la main de l'acheteur. Le premier prix demandé subit tou- jours une forte réduction. Dans le marché auquel jassislais comme témoin, l'Indou avait demandé deux cent trente mille rou- bles; il consentit "a vendre pour cent quatre-vingt mille roubles, et, de plus, a payer deux pour cent au courtier. Le traité conclu, acheteur, vendeur, courtiers, interprète et témoins, nous nous assîmes tous, les jambes croisées, sur un beau tapis a larges franges, qui avait été tout exprès étendu sur le sol. Des sorbets furent apportés dans de jolies jattes de porcelaine de la Chine ; au lieu de cuiller, on nous donna de petites spa- tules de nacre de perle fixées a un man- che d'argent par un bouton en rubis, en éraeraude, eu turquoise et autres pierres précieuses. Ce fut après avoir prisées ra- fraîchissements que la livraison de la mar- chandise s'effectua. Pendant qu'un courtier et qu'un inter- prète donnaient connaissance du marché qui avait été conclu entre le vendeur et l'acheteur, un Indou apporta de nouveau les ballots, les ouvrit, et présenta chaque 2M} chàle l'un après l'autre. Les maïques fu- rent vérifiées une seconde fois ; tout ayant été trouvé conforme a l'énoncé du cata- logue, de nouveaux débats s'ouvrirent pour le terme du paiement. Les discus- sions se terminèrent pourtant; l'assem- blée se mit alors a genoux et fit la prière. Il y avait une grande diversité de croyances entre les hommes qui se trou- vaient réunis en ce lieu pour prier : c'é- taient des Indous, adorateurs de Brama et de nombreuses idoles ; des Talars qui s'en rapportent pour leur destin a la volonté d'Allah et de Mahomet son prophète ; deux Parsis, adorateurs du feu ; un offi- cier kalmouck qui honorait dansleDalaï- Lama l'image vivante de la divinité ; un Maure qui vénérait je ne sais quel être inconnu ; enfin un Arménien, un Géor- gien et moi, tous trois chrétiens, mais de communions différentes. Exemple remar- quable de tolérance ! chacun priait dans sa langue, suivant son culte, mais tous se réunissaient dans l'adoration de Dieu ! La prière terminée, les châles furent livrés a l'acheteur avec quelques cérémo- nies ; l'argent et les lettres de change fu- rent remis au vendeur, les dernières après avoir passé l'une après l'autre par les mains de tous les assistants. Alors on apporta un vase énorme en argent, semblable a nos grands pots à café. Il avait a peu près deux pieds de haut, et il était enrichi de pierres précieuses et de perles. Une tasse fut posée devant cha- cun des assistants, et un Maure, qui était sans doute un domestique, la remplit avec le breuvage que renlei niait le grand vase. Cette liqueur était un mélange d'eau, de sucre, de jus d'oranges douces, de toute sorte d'épices et d'un peu de rhum. On se salua réciproquement, et chacun vida sa tasse ; jamais je n'ai pris de boisson plus agréable. Enfin on se sépara et chacun s'en alla de son côté. Je retournai a ma demeure, réfléchissant tristement sur ce qu'il en coûte d'existences d'hommes pour produire ces merveilleux tissus, dont le luxe s'est fait un besoin de pre- mière nécessité. A partir du pâtre qui garde dans les montagnes de Lahore ces chèvres kirghises dont la toison précieuse fournit un duvet si doux; de l'esclave qui, sous le bâton, apprend l'art de teindre, de filer, de tisser et de composer les dessins les plus beaux, les plus variés, jusqu'au marchand indou qui vient vendre ces tissus a Makarief à d'autres marchands , lesquels vont les vendre a leur tour dans les villes capi- tales de tout le continent d'Europe, com- bien, je le répète, d'existences se sont usées dans les souffrances, la fatigue, la misère, nées de l'esclavage, de l'inclé- mence des saisons, des longs voyages, avant que ce châle si désiré vienne enve- lopper de ses plis moelleux la taille de la femme riche! 0 femmes, femmes! chacun de vos caprices coûteux n'est satisfait qu'au prix des plus grands sacrifices, et trop souvent au prix de criantes injus- tices ! Que Dieu vous pardonne et vous amende I V. '260 INDUSTRIE LE NAIVKIIV Les procédés de l'industrie, pour la plupart si curieux, consistent souvent à employer avec intelligence les forces vives données par la nature elle-même; mais, dans la teinture, ils ont plus souvent en- core pour objet la décomposition et la recomposition des corps tinctoriaux. Ra- rement ils arrivent a la perfection et à la solidité que la nature seule assure à ses productions ; nous en donnons une preuve dans la note qui nous est communiquée par la bienveillance d'un ami, au sujet de réioffe à la mode, du vrai nankin sur lequel nos jeunes lectrices exercent avec tant de goût et d'adresse leur talent de brodeuses; cette note a été empruntée pour elles a l'important mémoire que M. Haussmann. attaché à l'ambassade française en Chine , vient de soumettre à la société industrielle de Mulhouse, sur l'industrie cotonnicre des Chinois; nous sommes certains que cette note sera lue avec plaisir. " Le coton le plus beau et le plus re- marquable que produise la Chine est as- surément celui qui sert à la fabrication des toiles connues en Europe sous le nom de nankins. On a longtemps agité la ques- tion de savoir si les tissus nankins étaient fabriqués avec un lainage ayant déjà, avant toute manipulation, la couleur jau- nâtre qui les distingue, ou s'ils devaient cette nuance particulière a uue légère teinture. « M. Vau-Braam, chef de la mission commerciale que la Hollande envoya "a Pékin en 4794, avait été chargé, par des négociants européens, de demander que les nankins destinés à leurs divers mar- chés fussent teints désormais en une cou- leur plus foncée que ceux reçus depuis quelque temps. Il eut l'occasion de s'as- surer, pendant son voyage, que la nuance de ces tissus était naturelle et nullement sujette à pâlir. Sir Georges Staunton, l'un des membres de l'ambassade de lord Macartney , reconnut, en traversant la province du Kiang-nân, que le coton qu'elle produit est naturellement de cette couleur jaune qu'il conserve après la fi- lature et le tissage. Il dit aussi que le coton de Nankin dégénère et devient blanc quand on le transplante dans une autre province. « J'ai vu, aux environs de Chang-hai, des cotonniers à duvet jaune croître dans le voisinage de cotonniers blancs; mais ces derniers sont de beaucoup les plus nombreux. On eu rencontre aussi qui donnent un lainage d'une nuance inter- médiaire , mais il paraît que le coton jaune domine sur les rives du Yang-tze- kiang, aux environs de Nankin et sur les bords du grand caual. Sa couleur est at- tribuée, par plusieurs personnes, à de Toxyde de fer contenu dans les terrains où il croît; ceci expliquerait pourquoi, transplantée dans uii autre sol, la plante est sujette a dégénérer et a donner du coton blanc. « L'une des provinces des Philippines, llocos, possède aussi un coton rougeâtre, 2.5 ( nommé coyote^ plus foncé (micoic \\ue celui du Kiang-nân, el dont la plante, comme celle de Chine, subit une modifi- cation, et fournit un produit blanc, quand on la dépayse ; rendue a son premier ter- roir, elle se couvre de nouveau de colon rouge. «' Quand on a eu l'occasiou de compa- rer sur les lieux la couleur des calicots de Nankin et d'Ilocos à celle de la ma- tière première, il est impossible de ne pas la considérer comme naturelle, et l'on est forcé d'admettre, comme un lait cer- tain et incontestable , la préexistence de cette nuance dans le fil employé par le tisserand. «Les cotons d'Haïti, de Carracos,de plu- sieurs parties de l'Inde, et notamment de Parnéah et d'Orixa, enfin les cotons jumel d'Egypte , présentent une teinte qui se rapproche de celle des cotons Nankin, et qui persisterait probablement dans le tissu sans le blanchiment. » |VJ<Î>2>^© TRAVAUX A L'AIGIILLE Diorama.— Pholopliore-siplion.— Eau de roses.— Modes.|— Serviettes à thé.— Tricot-gerbe.— Pantoufles en ma roquin. —Mouchoir à broder au point dechainette.— Boutonnières.— Robes d'enfant à broder en soutaclie.— Curaçao.— Procédé pour découvrir le coton dans la toile.— Autographie des demoiselles. J'arrive du Diorama, ma chère Adèle, et j'en reviens enchantée. Mon oncle a eu la complaisance de nous accompagner, Ernestine et moi. Nous étions d'avance bien émues a la pensée que nous allions voir la terrible inondation de la Loire , cette scène de désastres si nombreux el si effrayants ! Quel beau talent que celui du peintre ! Le ciel est admirable de vérité; les loin- tains font illusion complète; et, sur le* premier plan, se trouvent un cabriofcet el des tonneaux qui sortent de la toile. Mais le mouvement, le mugissement de ces vagues tournoyantes qui renversent tout sur leur passage et qui sou lèvent le ber- ceau dans lequel se joue un enfant, man- quent bientôt, et c'est heureux, je t'as- sure , car en vérité, si ce^ vagues bou- geaient el mugissaient^ ce serait à en prendre le frisson. • P^nsuite nous est apparu Saint-Marc avec ses.colonnes de marbre aux chapiteaux do- rés. C'est beau ,c'est p/ein d'espace el d'air. Non, ce ne peut être la une toile plate ; on n'a qu'a descendre pour poser le pied sur ces dalles en mosaïque, pour passer entre ces portiques et ces colonnes qui réfléchissent avec tant de justesse les rayons de la lumière et qui sont d'un si beau poli! Peu à peu le jour baisse, la nuit vient... Aftrs s'illumine la croix lu- mineuse et l'é^se se remplit de monde ; celle wéme église qui, tout à l'heure, était vide ! Je ne peux exprimer, comme je l'ai senti, l'effet magique de ce spectacle! D'où vient celle foule magiquement éclai- rée a la Rembrandt par la croix lumi- neuse cl par deux lumières dans les bas côlés? Mon oncle, après avoir joui de no- tre surprise, nous a engagées a prolonger la séance alin que nous pussions revoir Saint Maïc dans l'effet de jour. Alors, il a porlé noire attention sur la partie du 252 chœur presque blauche, et par conséquent peu chargée de peinture, qui forme le fond du tableau. C'est au revers de cette toile que, sont peints les personnages qui apparaissent en transparent, au specta- teur, dans l'effet de nuit; cet effet, réelle- ment prodigieux, s'augmente encore par remploi savant de la lumière distribuée d'après les lois de la physique. Le même procédé donne aux nuages la transpa- rence, la légèreté dont j'avais été frappée tout d'abord. Mais cette magie blanche ne reçoit en vérité de valeur que du ta- lent de l'artiste. M. Bouton est grand peintre et il possède a un haut degré la science de la perspective. Nous sommes revenues à pied par la rue Saint-Martin, et presque en face l'é- glise de Saint-Nicolas-dcs-Champs, mon oncle nous a arrêtées devant une montre dans laquelle brûlait une bougie en plein jour. Cette bougie est placée la pour an- noncer aux passants que Houdaille, bi- joutier, qui s'entend si bien a garnir d'ornements de bon goiît les livres de piété, a inventé un brûle- tout fashionable pour brûler tous les bouts de bougie jus- qu'à extinction de cire et de mèche. Nous sommes montées chez Houdaille pour acheter une paire de ces brûle-tout ; c'était un joli cadeau a faire à ma tante qui en a été ravie. Imagine-toi un tube en porcelaine blanche qu'on place dans n'importe quel flambeau; c'est a Tinté- I leur de ce tube qu'on introduit un bout de bougie. L'élastique destiné a recevoir ce bout de bougie le pousse, à mesure qu'il se consume, vers l'orifice supérieur, et non -seulement rien n'est perdu, mais encore on peut aller et venir avec son bougeoir muni de l'élégant brûle- tout, sans que la bougie coule jamais. Rien de plus confortable que ces photophore -si- phons Houdaille; ils peuvent être 'placés dans les salons les plus élégants, et ils ne coûtent que si,\ fraucs la paire. Jai enfin retrouvé le secret de fabri- quer de l'eau de roses sans alambic ni cucurbite, et je me hâte de le le commu- niquer pendant qu'il y a encore des roses. Fais emplette d'un vase de terre com- mune, vernissé et creux, puis d'un plat de même matière qui s'adapte bien sur le vase. Tu couvres celui-ci d'un linge fin que tu retiens solidement autour du vase avec une ficelle. C'est sur ce linge que tu mets une couche épaisse de pétales de roses bien épluchés; sur la couche de roses tu poses, en appuyant un peu, ce plat de terre, (dans lequel tu as fait allumer un feu doux de poussier de charbon), lorsqu'il est as- sez chaud pour qu'on ne puisse le toucher sans se brûler les doigts. Quand cette pre- mière couche de roses est desséchée, tu la remplaces par une autre couche de ro- ses fraîches, et toujours ainsi tant que tu as desroses. L'opération terminée, tu trou- ves l'eau de roses dans le vase de terre, et il n'y a plus autre chose a faire que de la verser dans un flacon et de boucher avec soin. J'aurais dû commencer peut-être par l'explication de la charmante mode que je t'envoie et qui aura tout d'abord char- mé tes regards; mais je m'essaie a mettre un peu d'ordre dans ce que j'ai "a te dire. T'en aperçois-tu'? L'élégante robe rose que tu vois est tout simplement en mousseline imprimée. Tu festonneras avec du coton blanc cha- cun des cinq volants en te servant du fes- tou mat que te présente le dessin de mou- choir n" 4, lequel feston peut servir aussi pour lesmanteletsde mousseline brodée, qu'on porte beaucoup. Je ne t'en ai pas en- voyé d'échantillon plus tôt, parce que ce sont la deceschoses qu'on trouve partout. Il faut donner peu d'ampleur 'a chaque vo- lant, et coudre le cinquième à plat sur la jupe. La robe de mousseline blanche de la très jeune tille est bimpicmcnl ornée de 2; plis ; quant à la reJiiigolfi do la prlile fille, qui a l'air tout étonuée de se trou- ver si belle, elle est en taffetas vert, glacé de brun, et toute garnie de ruches; la robe de dessous et le pantalon blanc sont en jaconas. On commence, tu le vois, à porter un bracelet, et même plus, a chaque bras, mais ils sont toujours dissemblables. A propos de bijoux, change le nom de ton amalgame en celui de ht^eloquet, et lu te trouveras à la dernière mode. Tu seras charmante avec cette toilette rose si élégante et pourtant si simple, et je suis certaine que tu vas faire une re- dingote ruchée a ta filleule; ces redin- gotes remplacent les caracos, qui sont devenus fort communs. Ce qui est encore très joli en fait de coiffure, pour les peti- tes filles, c'est un chapeau de paille cou- leur feutre, orné d'une plume bleue et de rubans bleus. Quant à Alfred, je ne te prescrirai rien; mais tu peux dire à son aimable mère que la forme des vestes destinées aux petits garçons est des plus variée, et des plus bizarre souvent. La fantaisie choisit en- tre la blouse ordinaire, un peu délais- sée, la tunique a corsage plat, boutonnée sur le côté, retenue par une ceinture de cuir, ou bien la tunique en nankin et a châle brodé en soutache blanche, et ces vestes incroyables qm tiennent beaucoup du caraco, et qu'on brode sur les coutu- res, sur les manches demi-courtes cl ou- vertes, sur les poches, enfin, partout et toujours en soutache blanche. Ces pauvres enfants sont parfois bien ridicules, car le goût n'est pas chose commune. Chapeaux de paille, casquettes do paille, suivant l'âge du héros et suivant le caprice des mamans, complètent le costume. La mode ne s'est jamais montrée si bonne prin- cesse ; elle laisse à ses sujettes une liberlé dont quelques-unes abusent parfois pour se pormeltre des excentricités tout h fait iritannigues. Je remonte pour toi ;i la source la plus pure, à cette maison Po- pelin Ducarre, qui imprime a tout ce qui sort de ses magasins le cachet du goût et de la bonne compagnie. Voici enfin le tricot-gerbe promis de- puis si longtemps, n» I . I e graveur ne l'a pas rendu tel qu'il est, bien s'en faut; aussi éprouveras-tu, après l'exéculion de ce travail, une agréable surprise. Ce charmant tricot peut te servir a faire une nappe d'autel qui , se trouvant natu- rellement festonnée, n'a pas besoin de garniture, une aube fort riche, ou bien enfin un coussin que tu doubleras de taf- fetas rose ou bleu, à ton choix. Mais je ne t'engage pas du tout à employer soit le tricot, soit le crochet , pour faire des serviettes à thé; j'en ai vu de toutes nou- velles en jaconas double, ce qui est beau- coup plus rationnel, entourées de plis avec des pois entre chaque pli, et d'une frange en filet de coton Un ; ceci est éclos d'hier^ et rien n'est plus élégant. Le des- sin de mouchoir a pois et à plis que je t'ai envoyé dernièrement* peut te servir à cet usage, en supprimant la bordure fes- tonnée. On varie les dessins autant qu'on veut; les entre-deux 2, les mouchoirs que j'ai choisis pour toi, à diverses époques, te fourniront dos entourages élégants. Quant a la frange en lilet, lu prendras, pour l'exécuter, ton moule le plus fin, ot tu feras ta première rangéeaumoyend'unc aiguille a coudre; pour les suivantes, tu te serviras d'une navette fine. Ces franges peuvent aussi se varier; tantôt tu les ter- mineras par un effilé, tantôt tu les feras sans effilés et tu les broderas en reprises. Dans tes douzaines de serviettes "a thé, il peut s'en trouver quelques-unes de bro- dées en couleur avec la frange pareille. Mais revenons au tricot gerbe. Commence par te munir de deux ai- (1) Pl. VII, no 0. •2) PI, IV, 110» 4 el 4 bis. 2o4 guilles n" 8, et de deux grosseurs de coton, en trois fils, n" I2et ir 20. Prends le coton ir ^2, et luonle 20 mailles, 2 pour la lisière, -18 pour cha- que dent ou gerbe; par conséquent, tu montes autant de fois, -18 mailles que tu comptes de gerbes pour donner la largeur voulue a une nappe d'autel, a une aube, à un coussin ; puis, à la fin, 2 mailles en plus pour former la seconde lisière. Premier tour. — Tricote 2 mailles unies + . — Passe le coton sur l'aiguille, et fais un rétréci en prenant 2 mailles ensemble en point de couture. — 5 autres rétrécis pareils. — Laisse le coton sur l'aiguille, -1 maille unie. — Passe le coton sur l'aiguille, ^ maille unie. — Passe le coton 4 fois encore sur l'aiguille en tri- cotant chaque fois une maille unie. — Voila remplacées les 6 mailles prises en rétrécis. — Retourne au signe +. — Tu répètes la même chose en reprenant au signe +, autant de fois que tu as de gerbes, c'est-a dire de -18 mailles en -18 mailles. Tu termines par les deux mailles unies de la seconde lisière. Tu fais le second tolk, tout en points de couture. — Le troisième tour sim- plement. Le QUATRIÈME TOUR, tOUt CU points de coulure. Prends maintenant le coton no 20, et fais le premier tour comme il est indiqué pour chaque gerbe , le second tour eu points de coulure, le troisième tour sim- plement, le quatrième tour en points de couture. Recommence avec le coton n» 12, et alterne avec les deux numéros de coton, de quatre tours en quatre tours. Tu vas ainsi jusqu'à la fin du travail, et tu as un tissu charmant , a raies ondées transpa- renles et mates. Tu peux encore faire, rtvec le Iricol-gerbe, un élégant couvre- pied, moitié en soie, moitié en laine, de deux couleurs différentes. On brode beaucoup de pantoufles en soie demi-torse et au passé, sur maro- quin, ï.o n" 2 to donne un dessin venu di- rectement de Maroc^ et ceci est la vérité vraie. Choisis du maroquin rouge et exé- cute la broderie en soie jaune vif, uni à d'autres couleurs vives et tranchantes, à moins que tu ne préfères employer deux nuances de jaune seulement ; cela dépend de ta fantaisie : le vert et le bleu clairs se détachent cependant très bien, ainsi que le jaune d'or, sur le fond rouge. Tu es grande travailleuse , ma chère amie, puisque tu ne crains pas d'entre- prendre une berthe brodée tout entière en application, façon de point d'Angleterre! Deroy a composé pour toi le dessin ma- gnifique que voici, n" 5. Comme tu ne m'as pas envoyé de mesure) je ne peux te donner qu'un à peu près en fait de pa- tron ; mais dans un dessin aussi chargé que l'est celui-ci, rien de plus facile que de rapprocher ou d'écarter, enfin de rac- corder les fleurs entre elles, suivant la grandeur et les contours d'une berthe. Ta as fait déjà plus d'une fois ce genre de tra- vail qui seul peut approprier a différents usages les dessins que je t'envoie. Tu as de Y intelligence, emploie-la. Ta chère Caroline trouvera sur la même feuille un dessin de mouchoir, n° 4, à exécuter en point de chaînette. 11 faut se servir de coton rouge, afin de donner de la vraisemblance aux branches de corail que ce joli dessin représente. Je recommande à ton attention le n" 5. La grande mode est de broder ce genre décusson moitié eu coton rouge, moitié en colon blanc, sur les serviettesde table. Tu recevras h ce sujet, le mois prochain, de plus amples informations. Les n°s 6 et 7 sont des boutonnières à broder au pluinetis sur chemises d'homme*. N" S. Ecusson k broder au plumetis. N<»* 9 et ^ 0. Col et mauchettes à broder (I) l.a petite plnnche tinii au n"^ 7. 2 oo au piumelis avec deux rangs de point d'écLelle pl un rang de point de feston. N" 1 1 . Robe à tablier, pour enfant, a broder en soutacbe. N" 12. Parement pour le bas de la manche. Tu recevras le mois prochain le dessiades jockeys, et tu sauras bien l'ap- proprier aux revers que tu veux broder. Si lu préfères que la robe soit a plastron et a corsage fermé derrière , retourne du haut eu bas le dessin du tablier et prends le nombre de rangées étroites qui te sont nécessaires pour cet usage. Mon habitude n'est pas, tu le sais, de te don- ner toujours de la besogne toute faite. La recette pour faire du curaçao est des plus simples. Ma cousine mettra a macérer pendant quinze jours, au soleil, et dans une bouteille bien bouchée, 50 grammes d'écorce sèche d'orange , avec un litre d'eau-de-vie ordinaire. 11 faut agiter la bouteille chaque jour. Ce temps écoulé, ma cousine filtrera à travers du papier gris maintenu dans un eulounoir de verre, puis elle fera fondre 500 grammes de su- cre dans égale quantité d'eau; elle lais- sera un peu caraméliser, et enfin elle ver- sera ce sirop dansleaii-ile-vie aromatisée avec récorce d'orange. Ma tante l'engage à oublier, pendant quelques mois, le cu- raçao dans une armoire; il n'en deviendra que meilleur. Ces jours-ci nous avons fait l'essai d'un procédé pour découvrir s'il y a du coton mêlé au fil de lin dans la toile ; rien de plus curieux, comme tu vas voir. J'avais pris plusieurs échantillons de toile, parce que le moment est venu, pourma tante, de faire ses emplettes annuelles. .Nous avons fait bouillir quelque temps nos échantil- lons dans de l'eau, pour les dégager de leur apprêt; quand ils ont été bien sè- ches, nous les avons plongés tour à tour, pendant une ou deux minutes au plus, dans de Vacide sulfuriqu.c concentré. La loile devient alors diaphane. Aussitôt il faut la rincer dans de l'eau en la frottant avec les doigts. Tout le coton que conte- naient plusieursde nos échanlillonss'élait transformé en une espèce de matière gom- meuse; mais, comme Teau ne suffisait pas à l'enlever, nous avons plongé nos mor- ceaux de toile, qui manifestaient si clai- rement la fraude, dans de Valcali, puis nous les avons fait sécher. Alors, chère amie, les fils de coton s'étant trouvés dé- truits par Faction de l'acide sulfurique qui les réduit en matière gommeuse, nous avons pu nous rendre compte, par les places, maintenant vides, qu'ils avaient occupées entre les fils de lin, de la quan- tité de colon que contenait cette toile qu'on nous avait assuré être tout en fil. Ce procédé n'est-il pas joli, curieux? il est aussi dune exécution facile. Répète-le, avec ma cousine, sur des échantillons de toile; seulement prends soin de ne pas laisser la toile plus de deux minutes dans l'acide sulfurique, autrement le fil de lin ou de chan\re s'attaquerait aussi; mais c'est toujours le culun, lorsque la toile eu contient, qui est transformé le premier en matière gommeuse et transparente, tandis que les fils de lin, pendant cette courte opération, restent blancs et opa- ques. Ou trouve chez tous les pharma- ciens de l'acide sulfurique concentré et de l'alcali. C'est M. Kindl , pharmacien de Bohême , qui a découvert ce joli pro- cédé. Puisque tu es si malhabile a lire les écritures, y compris la mienne, je te fais cadeau, à titre de sujet d'études utiles, de V Autographie des demoiselles qui vient de paraître, excellent petit volume aussi remarquable pour le fond que par la forme. Quand lu l'auras lu tout entier, tu te trouveras eu état de déchiffrer même ties hiéroglyphes. Une promesse nous avait été faite, puis renouvelée, lu l'eu sou- viens? celle de nous enseiguer a recon- naître le caractère d'une personne par 25(i celui (\o son »''cri(iire! Mais le*; promes- ses!... autant en oniporle le vent! Au reste, notre prometteur est homme de trop d'esprit pour n'avoir pas senti que a serait ouvrir une source d'erreurs. Gomment reconnaître, par l'écriture, le caractère de celles qui, comme loi et moi, ont fait leur possible pour se donner une écriture bizarre, étrange et ne ressem- blant a nulle autre? Nos essais ont eu pour résultat de nous amener l'une et l'autre au nec plus ultra du griffonnage. Si l'on jugeait de ton caractère par ton écriture microscopique, fantastique, illisi- ble, on te douerait d'un esprit étroit, d'une humeur Iracassiore, tandis que tu jouis d'une intelligence riche et grande, tandis que tu unis la douceur à la bonté. Pour moi, on me jugerait, par mon écriture, brouillonne, étourdie, désordonnée, et tu sais si j'aime la paix et l'ordre en toute chose ! Décidément, en manquant de pa- role, notre prometteur s'est montré de nouveau homme d'esprit. A propos, ou sans à propos, et le logo- griphe? Mon cousin avait cinq motifs pour le deviner. Si tu avais trouvé le mot, chère Adèle, bien certainement tu aurais donné du cor en gravissant, malgré tes cors, si tu en as, le roc au sommet du- quel tu serais allée planter Ion drapeau! Au revoir ; je te promets, pour le mois prochain, des choses charmantes. Annica de Bell. 5^É(âa(D2»®(âaa. Avec regret nous annonçons a nos jeunes lectrices encore une grande perte pour les lettres et pour leur journal. Madame la comtesse de Bradi , née de Ceylan, a cessé de vivre. Longtemps elle a enrichi ]e Journal des Jeunes Personnes d'excellents articles sur les plantes cé- lèbres , de biographies et de nouvelles. Madame de Hradi a publié aussi plu- sieurs ouvrages remarquables entre les- quels nous en distinguerons deux destinés à la jeunesse : Le Savoir-vivre en France, qui s'adresse particulièrement aux classes nobles et riches, et Le Secrétaire au dix- neuviéme siècle. l'ont (0 qui est sorti de sa plume porte le caractère particulier h la femme du grand monde, et aussi à la femme pieuse, éclai- rée, instruite, qui sait ce que l'étude donne de jouissances. Née belle et riche, elle a supporté avec fermeté l'adversité qui était venue la trouver, et se, rési- gnant a la destinée nouvelle que Dieu lui imposait, elle a demandé au produit de son travail ce que les événements avaient ravi a son âge mûr et à sa vieillesse. Dans tous les rangs, les femmes sont appelées 'a des luttes difOciles... Honneur 'a celles qui se montrent jusqu'à la fln courageu- ses et soumises aux décrets du ciel ! S. Ulliac Trémadeure. 257 ÉDUCATION asaa(â^:i®îjr 2^ ^;îïî(c)a^2i5â LE irf.S n'l\ PKRF I.K MO.NDK ' Qu'est-ce que le monde? Aux yeux de la jeunesse c'est un enchanteur prodigue de jouissances et de bonheur; aux yeux des rigoristes c'est un monstre semblable au Minotaure qui dévore, sans se rassa- sier jamais, des victimes de tous les rangs, de tous les âges; aux yeux des personnes calmes et sensées, le monde est le milieu dans lequel nous nous trouvons appelés à vivre. Ce milieu se compose d'un petit nom- bre de gens sincèrement religieux et d'un très grand nombre de gens qui compren - uent mal la religion; d'un petit nombre de gens auxquels l'éducation a donné des armes pour vaincre les passions mau- vaises, et d'un grand nombre de gens dont l'éducation est restée incomplète ou qui n'ont pas reçu d'éducation. Il se compose encore d'un petit nombre de gens in- struits, d'un grand nombre de vaniteux frottés de sciences , et d'un nombre bien plus grand d'ignorants; d'un petit nom- bre de puissants, de riches que la pré- somption égare, que l'oisiveté accable, que l'ennui assiège, et d'un grand nom- bre d'ambitieux, de nécessiteux, de pau- CJ Volr'page 22."i. Aucun des articles contenus dans ce journal ne peut être lepi oduil. suus ()ciiie tic poursuiie en cou- Irffaron, sans le consenieinciit.r'Miiiel dps auteurs. V SÉRIE Tomr I. N' <». — SF vres tlonf la plupart se font les flatteurs, les courtisans des puissants, des riches, et les parasites de quiconque peut satis- faire la soif de l'or, le besoin des plaisirs de toute espèce dont ils sont dévorés : ces inendiants-la, mes enfants, de tous les êtres les plus méprisables, se pressent en foule aux portes des palais, des hôtels, et assiègent même le seuil de la chaumière; car, dans tous les rangs, dans toutes les classes, les flatteurs, les parasites ne man- quent pas. Tels sont les principaux éléments qui constituent, sur toute la surface du globe, le monde social; on les retrouve partout, soit qu'il s'agisse de l'Europe, soit qu'il s'agisse des nouveaux continents ou des îles les plus récemment découvertes ; seu- lement, ces éléments se modifient dans leurs dehors suivant le degré de civilisa- tion auquel les nations sont parvenues; mais les passions individuelles et domi- nantes sortent partout d'un même fonds, l'égoïsme, l'orgueil; mais les vertus in- dividuelles sortent également partout d'un même principe, l'oubli de soi, le sacrifice de soi a autrui : et partout aussi, l'égoïs- me, l'orgueil portent les mêmes fruits, le malheiu'. souvent un raalheiu- sans re- mède ; et partout aussi l'oubli de soi, le dévouement a autrui donnent le seul bon- PTEMBUF. 18*7. 17 'i5H heur réel ici-b;is, la pai\ du co'ur, l'es- time de tous. Voilà doue le milieu dans lequel brûle de s'élancer la jeunesse riche d'illusions, d'espérances, d'avenir, et riche surtout de uobles et saintes croyances! A ses yeux étincellent de toutes les couleurs du pris- me les vaines de cette mer houleuse que soulèvent sans cesse les orages suscités par des ambitions diverses, par l'amour de soi se mauifeslant sous toutes les for- mes et avide de tout envahir. Le nouveau venu, la nouvelle venue portent nécessairement ombrage à quel- qu'un dans ce tourbillon où chacun pré- tend à la première, a la meilleure place. Mais comment en auraient-ils la pensée en voyant l'aimable sourire qui les ac- cueille, en entendant sur leur passage un murmure flatteur? Un pore, une mère tendres les ont souvent avertis de se défler des apparences... La déflance n'a pu en- trer dans des cœurs sans détours, et les conseils de l'expérience n'ont souvent éveillé dans leur esprit d'autre pensée que celle de Vinjustice de leurs parents envers un monde dont les plaisirs échap- pent, quoi qu'on fasse, à un certain âge. Le jeune homme, ne voulant en croire que lui-même, achète parfois bien chè- rement cette expérience qui dictait des conseils obstinément repoussés : mais il est homme, et le monde pardonne beau- coup a l'homme, tandis que le monde ne pardonne rien à la femme. L'homme , avec une conscience pure, peut et doit, quelquefois, braver les jugements du monde social ; la femme , avec une conscience pure, doit les respecter tou- jours. L'homme, que des erreurs de jeu- nesse ont compromis, trouve non -seule- ment de l'indulgence, mais il peut en- core se relover et reconquérir l'estime publique ; la femme dont la conduite est, au contraire, sans reproche se voit per- due, perdue à jamais si les seules appa- rences raceusont. Àu^^si longtemps que se prolongent sa jeunesse et sa beauté, le monde lui pardonne, ce monde où la loi du plaisir est la premièrede toutes; mais elle a perdu l'eslimc des gens de bien, et quand sa jeunesse, sa beauté se sont éva- nouies, les sarcasmes, les dédains de tous, l'abandon, l'oubli, |viennent la punir du- rement de ne pas s'être souvenue 'a tous les instants de sa vie que la réputation d'une femme se ternit d'un mot, d'un souffle, et que rien ne peut lui rendre son éclat. Elevée au sein de la famille, la jeune fille se persuade difficilement qu'il y a des envieux, des méchants; le mal, en toute chose, lui apparaît comme une ex- ception ; car l'accomplissement de ce qui est bien, l'exercice de la bonté apportent avec eux tant de jouissances qu'il n'est pas possible qu'on y renonce pour se lan- cer dans une route semée de chagrins et de douleurs. Elle repousse donc cette croyance au mal que la sagesse de ses pa- rents veut éveiller en elle, et elle attend avec une vive impatience le moment où son existence solitaire et sérieuse doit changer enfin. Elle a des amies de son âge, mais elle voudrait multiplier le nom- bre de ses connaissances ; elle goiite quel- ques plaisirs, mais elle en a rêvé d'autres; car en elle se fait sentir l'impérieux be- soin de plaire, et sa jeune imagination l'entoure des illusions les plus flatteuses et les plus riantes. Enfin , elle fait son entrée dans le monde. D'abord étourdie, enchantée, elle jouit de ce qu'elle voit, des adulations qui l'enivrent; tous les regards, toutes les voix lui disent qu'elle est charmante. Bientôt elle entend émettre les principes de morale aisée et les maximes corrup- trices que doivent proclamer des gens qui ont pour but principal la satisfaction de leurs penchants dangereux ou coupables, et la vie se montre à elle sous un aspect 259 inattendu. Elle tomnience p,ir se seiilii étonnée ; quelquefois elle s'alarme . ni.iis trop souvent elle évite de recourir à sa mère pour dis^iiper les doutes, les incer- titudes qui s'élèvent dans son esprit. Elle n'a pas encore perdu la conscience de ce qui est bien, seulement ses idées sur ce qui est mal ne sont plus aussi positives qu'il y a peu de jours. Elle a rencontré dans de brillants salons des lemmes sur le compte desquelles chacun parle en des termes peu ménagés, et pourtant elle les a vues accueillies, fêtées ! C'est que ces femmes-la sont belles, spirituelles, élé- gantes; ou bien leur mari est riche et eu crédit... Dans les premiers temps elle les Juit avec épouvante; leur contact lui pa- raîtrait une souillure... Peu a peu elle arrive à reconnaître, tout bas, qu'elles sont aimables. . . et enfin, faut-il le dire, mes enfants ! elle en vient parfois à envier presque leurs succès 1 ... De la , a croire que le respect pour l'opinion publique est une chimère, qu'avec de la hardiesse on peut impunément la braver et qu'il y a de la force de caractère, de la grandeur d'âme à l'oser lorsqu'on a pour soi sa conscience, la distance est petite! ... Et cette distance seule sépare les femmes d'un abîme sans fond ! Mes enfants, ne l'oubliez jamais : le soin que prend une femme de sa réputa- tion est la preuve la plus solide de son respect d'elle-même. Le monde, quelque léger, quelque injuste qu'il puisse être, l'en récompense en l'entourant d'une es- time qui grandit avec les années, et qui place sur ses cheveux blancs comme une auréole. Soit qu'on vive dans un cercle étroit, soit qu'on vive dans le tourbillon des plaisirs, ce soin exige, comme l'ob- servance de tous les devoirs, une con- stante surveillance sur soi-même. La jeune fille, la jeune femme qui se lient légèrement avec d'autres femmes, courent le risque de se trouver compromises p;u quelpie étourderie que, seules, elles n'auraient pas commise, mais a laquelle elles se laisseront entraîner par faiblesse ou par bravade, et cette étourderie leur met une tache au front. Alors elles voient les mères sages, les maris sensés éloigner d'elles leur fille , leur femme ; un vide se fait autour d'elles, et aussitôt ce vide se remplit de la foule des hommes que la légèreté des femmes attire, de la foule des femmes qui n'ont plus rien a perdre dans l'opinion. Cependant il est encore possible de recouvrer sa propre estime du moins, et celle de ses amis!... Honneur a celles qui le comprennent! honneur à celles qui fuient cette foule redoutable pour aller pleurer dans la solitude l'in- conséquence qui a compromis leur répu- tation I Chez les femmes qu'une éducation re- ligieuse n'a pas éclairées et qui n'ont pas appris de bonne heure qu'il faut a chaque instant, a chaque pas lutter contre soi- même, l'impérieux besoin de plaire va grandissant d'années en années. Le monde le sait; le monde sait aussi que chez un grand nombre cet impérieux besoin survit à tout et qu'il les domine encore au bord même de la tombe. 11 n'y a donc point d'âge où la femme puisse se croire au- dessus du qu'en dira-t-on : la calomnie la menace dans sa jeunesse , le ridicule l'attend dans son âge mûr si elle ne res- pecte pas l'opinion dans toutes ses exi- gences. Ainsi, mes filles chéries, c'est une erreur de penser qu'a trente ans, qu'à quarante ans même, une femme est en droit de se permettre ce qu'elle ne se se- rait pas permis a vingt ans. Les prudes affi- chent des précautions que prend naturelle- ment et sans afficher rien la femme qui a bien compris que le monde fait à tou- jours peser sur elle un joug qu'elle doit accepter a tous les instants de sa vie, si elle veut conserver pur le nom honoré que 'im lui a laissé son père, le nom honoré que lui a donné son époux. (Vies enfants, mes filles aimées, eroyez- en votre père , préservez de toute souil- lure, de tout soupçon cette réputation qui doit être, après l'honneur, votre bien le plus cher! Aucun sacriDce ne doit coûter pour atteindre ce but. Que votre réputa- tion soit aussi pure que votre conscience ! Plus vous avancerez dans la vie, plus vous reconnaîtrez la vérité de cet axiome : Respecte ton nom, car c'est un trésor plus précieux que les trésors d'or et d'argent^ ! Mais que jamais vous ne le re- connaissiez en versant les larmes amères du repentir ! Qu'est-ce que la vie avec un nom déshonoré?... Mes pauvres enfants ! je ne pourrai vous guider dans le monde ; mais l'amour du bien, mais le respect de vous-mêmes ontjeté, je l'espère, dans vo- tre âme des racines assez profondes pour que rien désormais ne puisse les extirper ! Que Dieu vous protège et vous guide, mes filles aimées! Dans la position obscure que Dieu vous a faite, ce dont je le remercie tous les jours, vous pourrez éviter ce tourbillon qui présente tant d'écneils ; vous pourrez échapper a ces enchantements qui n'ont que la durée du jour et qui compromet- tent trop souvent notre bonheur ici-bas et notre félicité éternelle ! Les habitudes d'une existence paisible, utilementoccupée, l'emporteront toujours, j'ose le croire, sur les séductions que pré- sentent des plaisirs passagers et bientôt sui- vis des dégoûts de la satiété. Avec un esprit nourri de bonnes lectures, vous sentirez promptement le vide de ces sociétés que rassemble momentanément l'espoir du plaisir et que glace souvent l'ennui. La lassitude qui suit chacune des fêtes du grand monde, l'oisiveté qui en résulte, parce que le corps est fatigué, parce que l'esprit ne peut reprendre aussitôt son équi- libre, ramènent promptement la femme raisonnable au sentiment des joies sans mélange que lui a toujours données l'accomplissement journalier de ses de- voirs; et elle reprend avec plus d'amour des occupations favorites ; et après avoir entrevu ce monde, qui est loin de ré- pondre à l'idée qu'elle s'en était faite, elle revient demander a la famille un bonheur que quelques-unes persévèrent à chercher inutileaient ailleurs! D. G. vmnm n ivhospice \oiivelIc 11 était cinq heuies du malin el le soleil, se levant radieux, réjouissait le cœur de lean - Baptiste, grand et maigre garçon d'environ trente ans, qui depuis plus d'une heure déjà parcourait le village de Chaunay pour acheter les œufs et les poulets qu'il allait vendre à la ville voi- sine, et pour prendre en même temps les commissions de tous les habitants qui se (f) Olinri'on, Le J.iryr itr In sngrssr. trouvaient sur sa roule. 11 entrait en ce moment dans la plus belle ferme du pays où depuis quelques jours il venait cher- cher une lettre chaque fois qu'il allait an marché : tout le village se servait du mar- chand de volaille pour faire porter ses lettres à la ville; mais elles devaient être remises ouvertes à .lean -Baptiste, car il est défendu aux commissionnaires des «•nmpaiïnes de se charger de lettres cachC" 201 lées. Peu impuilait, le brave homme ne savait pas lire et il ne s'inquiétait d'ail- leurs que de ses propres affaires. Lorsque Baptiste ouvrit la grande porte, une jeune personne, élégamment enveloppée dans un peignoir blanc garni de dentelle, était penchée sur nu guéridon placé contre une fenêtre ouverte ; elle écrivait rapidement, en souriant avec l'expression du bonheur au jour qui s'annonçait si beau; ce jour devait être pour elle rempli de ces mille petites joies, de ces riens charmants que l'être heureusement doué sent si vive- ment, et qui, pour tant d'autres, passent inaperçus.- Celle jeune tille, dont l'air de distinction contrastait avec tout l'attirail de la ferme, était venue passer quelque temps a la campagne pour recouvrer, en partie au moins, les forces que les bals, les fêtes lui avaient enlevées, et pour ren- dre la fraîcheur à ses joues pâlies. Fille unique d'un riche notaire de la ville voisine, mademoiselle Flore Derville n'était pas seulement un des meilleurs partis de la contrée , c'était encore une charmante personne ; non qu'elle fût d'une beauté remarquable, mais elle pos- sédait au suprême degré tout ce que l'in- telligence et la bonté du cœur peuvent donner d'attrait a une physionomie mo- bile et franche où l'âme se reflète comme dans un miroir, et tout ce qu'une éducation distinguée peut développer de grâces dans les habitudes de la vie. Tandis que les plus doux sentiments débordaient de son crenr délicieusement ému cl que sa plume courait avec rapi- dift- sur un papier soyeux et jiarfumé, .jpan- Baptiste, qui traversai! la grande cour «le la ferme et que, dans sa préoccu- pation, elle n'apercevait pas, la saluait de loin d'une manière humble ; il avait une tournure si grotesque que les garçons d'é- curie s'étaient arrêtés dans leur travail pour ne rien perdre d'une pantomime d'autant jilu^ ribibic que «elle a qui s'a- dressaient toutes ces révérences n'y pre- nait pas garde. Lorsqu'il fut assez près de mademoiselle Derville pour qu'elle pût entendre le bruit de ses pas, elle fît un mouvement de surprise. « Déjà! dit-elle. — Excusez bien, mam'selle! Pour vous c'est de bien bonne heure, mais pourmoi, c'est trop tard : quoique je me sois levé de bon matin, on m'a tant fait attendre partout que j'aurai de la peine a arriver assez tôt pour bien vendre ma marchan- dise. — iili bien ! mon ami, je ne vous ferai pas attendre, moi ; ma lettre est termi- née ; pour ne pas vous retarder davantage, je n'y mettrai pas d'adresse. La voil'a. « A mon père et à ma mère. — Ne vous pressez pas tant, mam'selle! On n'attend pas volontiers pour tout le monde, mais pour vous, le temps est tou- jours bien employé, quand même on le passerait a rien faire. » Celte réflexion indiquait une malice démentie par la bouche niaisement ou- verte et les longs bras pendants du rusé paysan; mais Flore comprit et elle tira sa bourse, au risque de faire arriver Baptiste un instant plus tard au marché. « Je vous recommande bien ma lettre, mon brave garçon , et surtout n'oubliez pas, en revenant, de m'apporler la réponse et tout ce que je demande a mes parents! — Soyez tranquille, mam'selle, la com- mission sera bien faite. Pour vous servir, je me jetterais dans le feu ! » i:t Baptiste se relira chapeau bas et en rccidanl; mais 'a peine eut- il passé le seuil de la fcrmequ'il comjtta, en souriantd'un air narquois, la jolie petite monnaie blan- che que venait de lui donner mademoi- selle Derville. Ln peu plus loin il s'arrêta devant une chaumière d'un aspect misérable. Là aussi il devait prendre une letlre, mais ce n'é- tait pas de celles cpiun commissionnaire 262 atleudcomplaisamment; aussi, bieuavaul d'être orrivé a la vieille masure, criait-il avec impatience : «Allons donc, allons donc; je n'at- tends pas, je vous en préviens! » Alors une pauvre jeune fille au teint pâle, aux yeux entourés d'un cercle noir, aux lèvres décolorées par la fièvre , tres- saillit, et d'une main tremblante se dé- pêcha de plier la lettre qu'elle venait d'écrire sur une table boiteuse placée par elle a la porte de la chaumière : cette feuille de papier commun portait la trace des larmes qui avaient coulé pendant qu'une âme désolée, découragée, s'épan- chait dans un cœur ami , le seul qui lui eût jamais répondu. La pauvre fille était vêtue d'une robe de toile, courte et étroite, comme les por- tent assez généralement dans les provinces les femmes de la classe inférieure. D'a- près l'avis du médecin, qui lui avait con- seillé d'essayer l'air de la campagne con- tre un mal qu'il jugeait sans remède, elle était venue dans ce village demander un asile à une bonne femme qui avait été la nourrice de l'amie a laquelle elle écrivait. Chaque semaine, avec les petites écono- mies lentement amassées dans de pénibles labeurs, elle payait sa dépense ; trop heu- reuse encore que la recommandation de Cécile lui eût ouvert celte maison si pauvre ! Comme la jeune fille se disposait a écrire l'adresse de sa lettre, Jean-Baptiste lui dit, non pas de sa voix doucereuse, mais de sa grosse voix enrouée qui faisait peur aux enfants : «C'est bon, c'est bon! C'est pour votre camarade de là bas ; on connaît ça! Sa maîtresse est ma plus ancienne pratique.» Marie n'écrivit donc que ces mots : A Cécile, et elle remit sa lettre à la hàle, eu cherchant dans sa poche l'humble offrande qui devait payer la commission. •• F.iul-il NOUS Hpportor la rofionse ce soir? demanda Jean-Baptiste d'un Ion un peu adouci. — La réponse! » reprit Marie dont le cœur se gonflait d'émotion à l'idée de cette consolation qu'elle n'avait pas espérée. Mais bientôt baissant la tête avec décou- ragement : « Il n'y en aura pas ! » dit-elle; et ses yeux se remplirent de larmes. Baptiste s'éloigna promptement sans comprendre l'amertume des paroles de la pauvre Marie, et en un moment il fut hors du village. Cette jeune fille, que le sort avait jetée au dernier degré de l'échelle sociale, était douée de beaucoup d'esprit, d'un noble caractère et d'un cœur digne d'inspirer les plus touchantes sympathies. Quelques jours encore, et cette intelligence supé- rieure, cette âme si belle et si pure re- tournaient vers leur auteur sans avoir pu surmonter les obstacles dont le malheur lesavait entourées. Mais Dieu veille sur ses créatures, et alors que tout semble perdu pour elles, sa main secourable les arrache aux épreuves auxquelles sa suprême sa- gesse avait jugé à propos de les soumettre, et les place au rang qu'il leur a destiné. Les lettres des deux jeunes filles, em- portées par Jean- Baptiste, étaient allées rejoindre, dans la vaste poche du com- missionnaire, des objets de toute espèce ; et souvent il y plongeait la main pour s'assurer qu'il n'avait rien oublié. Dans une de ces fouilles qu'il renouvelait saus cesse et sans précaution, tout eu cheminant avec un passant, les deux lettres tombè- rent ensemble, a l'insu de Baptiste, sur l'herbe qui bordait une longue allée de tilleuls. Déjà il était loin, car il marchait d'un bon pas, lorsque le vieux curé de la pa- roisse vint dans cette allée [lour dire son bréviaire en se promenant. Le bon prêtre, voyant ces deux carrés do papier blanc tjuc le vent promenait sur l'Iiei bc, en re- linl un avec sa canne; raiilro bc (minaif 203 au même moment airêlé par une racine sortant de terre; il se baissa, les ramassa, et il lut : A mon père et à ma mère. puis: A Cécile. Il n'y avait pas d'autre adresse ni d'autre indication. Le bon curé n'eut pas l'idée que ces lettres avaient pu être perdues par le commissionnaire. La beauté du papier de l'une, l'écriture élégante et facile par la- vons que s'adressent les égards, les em- pressements dont je me vois l'objet. Tout le moo'le honore dans volr^ fille la boulé qui vous fait aimer de ceux qui vous con- naissent, et votre amour si dévoué, les soins continuels dont vous m'entourez, me donnent seuils des droits a l'affection et aux prévenances que je trouve partout. On me sait si heureuse qu'on me traite quelle se distinguait le nom de Cécile^ comme un être privilégié. Mes bons pa tracé sur l'autre, tout cela lui paraissait ne pas pouvoir venir du village. Quelque voyageur avait sans doute perdu en pas- sant par le bois ces deux lettres dont il s'était probablement chargé par complai- sance. Incertain de ce qu'il devait faire, le vieillard s'assit au pied d'un arbre. En- fin, après avoir tourné et retourné ces let- tres et longtemps réfléchi, il ouvrit celle qui portait pour suscriplion : A mon père et àma mère, et chercha la signature, pen- sant qu'à la suite devait se trouver l'adresse de la personne qui écrivait; mais son espoir étant trompé, il lut les premières lignes, et se laissant entraîner par le charme de ces épanchements d'une âme heureuse, il alla jusqu'au bout sans s'arrêter. « Mes bons parents, « Vous ne sauriez vous imaginer tout le plaisir que je goûte a la campagne. Ma cousine est si aimable et si complaisante (ju'ellc néglige tout pour m'amuser; ce- pendant il me tarde de vous revoir. De- puis huit jours seulement je vous ai (juittés, et il me semble qu'il y a des mois que je vous ai vus. Je m'en retour- nerai bientôt ; car il me serait impossible de rester longtemps loin de vous. Les soins que je reçois sont bien empressés, bien affectueux ; mais ils ne peuvent me tenir lieu des vôtres, si touchants et si tendres, et je sens qu'aucun plaisir ne peut valoir la joie de vous embrasser. » Que de bonheur je vous dois, mon l)on pjrc, ma bonne mère! car c'est a rents ! comment m'acquitter envers vous? Je vous aime de toutes les forces de mon âme; mais puis-je jamais vous aimer assez pour payer tant de bonheur et de tendresse ? « Envoyez moi , je vous prie, quel- ques cadeaux pour ma cousine, et des bonbons pour les enfants du village. Ils m'apportent des fleurs et des fraises en accourant au-devant de moi dans mes promenades. « Je vous embrasse de tout mon cœur, mes chers et bons parents. Répondez -moi de suite, s'il vous plaît; parlez-moi de vos santés, de mes jeunes amies, de tou- tes nos connaissances, de ma bonne, de tous ceux qui m'aiment enfin, et assurez bien chacun de ma gratitude et de mon attachement. Parlez-moi surtout de vous, mes bons parents, de vous que j'aime tant ! « Votre fille reconnaissante et dé - vouée. « Flore Derville. >» Le cœur plein d'une douce émotion, le curé s'arrêta longtemps après avoir lu cette lettre, comme s'il avait craint de s'arracher trop tôt au sentiment de bien- être que lui faisait éprouver le bonheur d'autrni. •• Quelle belle et bonne âme ! dit-il enfin les yeux humides. Cette lecture m'a fait du bien! Chère enfant! comme elle sent le bonheur que Dieu lui donne ici- bas! Que de tendresse dans son cœur pour ses excellent"^ parents ! » 264 Et il resta quelques iustauls eucore comme absorbé dans la contemplation de cette télicité si»bien sentie. Son vénéra- ble visage rayonnait d'une douce joie. « Voyons l'autre lettre , « dit -il sou- dain. Dès les premiers mots, l'exp^ression de sa ligure cliangea.... « Voici le printemps, Cécile , ce prin- temps avec lequel j" espérais renaître et que j'ai tant désiré; mais ce n'est plus pour ta pauvre amie qu'il ramène \ef beaux jours : bientôt tout sera fini pour moi. Nulle douleur n'oppressera plus ce cœur qui, si jeune encore, a tant souf- lert! L'espérance, illusion mensongère, si souvent déçue et toujours renaissante, ne viendra plus en précipiter les batte- ments. Encore quelques mois, et ce pau- vre être que l'infortune a brisé, ce pauvre être qui n'a pu supporter son isolement, n'existera plus, même dans le souvenir de ceux qu'il aima d'une affection si ten- dre ! » «Quel découragement ! dit le bon curé. Ne pas croire même a un souvenir ! ♦» « Cécile, il est affreux le sort d'un enfant qui, dans le monde entier, n'a pas un parent, un guide, un protecteur! qui, en sortant de l'hospice où il a été élevé, ne sait dans quel lieu reposer sa tête!... (jue de fois les larmes de la douleur et de l'humiliation viennent mouiller ses joues, et combien de chimères ajoutent une nouvelle amertume a ses maux! Il cher- che, il croit trouver un père, une mère dans tous ceux qu'il rencontre. Chaque jour son imagination s'abandonne à des rêves trompeurs ! Ces rêves lui montrent un avenir riant dont la seule pensée l'eni- vre.... Mais le moment présent n'en de- vient que plus insupportable!... L'infor- tuné! comme les heureux de ce monde il a un cœur aimant; avec quelle ardeur il s'attache à tous ceux qui l'accueillent I a tous ceux ijui seulement ne le repous- sent pas! Qu'il a soU d'être aimé! Que ne ferait-il pas pour obtenir de ceux dont il est entouré des marques d'amitié qui le rendraient heureux! Hélas! pas une âme ne répond à la sienne ! »» « Pauvre enfant! s'écria le digue prêtre dout les larmes obscurcissaient sa vue. Est-il donc vrai, mon Dieu ! qu'une dé- solation si profonde, un abandon si com- plet soient le partage de quelques-unes ^pe vos créatures? » Et, le cœur plein de tristesse, il reprit sa lecture : « Si le malheureux est utile, on le traite bien... quelquefois! Alors il se livre avec abandon aux sentiments les plus affec- tueux... Il croit, en retour, obtenir quel- que attachement... Mais soudain une cir- constance imprévue vient lui faire sentir que, pour ceux qu'il aime, il n'est qu'un étranger... et un étranger sans appui, que l'injustice, le caprice peuvent impuné- ment maltraiter, accabler! « C'est ainsi, Cécile, c'est dans des rêves décevants, dans des chagrins trop réels et dans nu travail au-dessus de mes forces que ma santé, ma vie se sont usées. Pour- quoi ne pas rendre grâce au ciel de ce qu'il m'épargne de plus longues souffran- ces? Pourquoi cette épouvante en me voyant dépérir? Pourquoi ce regret dé- chirant alors que je me sens mourir?... Cécile, mourir a mon âge ! Ah ! j'aimerais mieux souffrir ! Mon courage n'était pas épuisé , je pouvais lutter encore contre l'infortune! Sais -je ce qui m'était ré- servé!... Qu'ai-je dit , mon Dieu! N'est- ce pas une tombe obscure oîi persoune ne viendra prier?... «Cécile, j'ai voulu te dire adieu. Tu me pleureras, toi, tu me comprendras ! comme moi n'es-tu pas un enfant de l'hos- pice, isolée, méprisée, semblable au pau- vre paria? « Adieu donc, Cécile, adieu ! « ÎVlAKlL. n 26i '« Adieu ! répéta le bou curé. Oli ! non, non , pauvre jeune fille ! Ou du moins tu mourras cousolée ! » Il resta immobile, une main posée sur le cœur et les yeux levés vers le ciel , tandis que ses cheveux flottaient au gré du vent. Son regard, où brillaient des larmes, sem- blait adresser à Dieu une muette prière. Soudain il se leva, l'excellent homme, le charilable pasteur, et il remit son bré- viaire a une autre heure, car il avait à faire une chose encore plus agréable à Dieu que la prière, il avait à consoler, à encourager , puisqu'il savait que dans sa paroisse une pauvre créature isolée sur la terre allait mourir dans l'abandon, a la fleur de l'âge, sans qu'une main amie eût adouci pour elle ce terrible passage de la vie à l'éternité. Le bou curé s'était sou- venu tout à coup que le dimanche précé- dent il avait vu à la messe, avec madame Dumont, la riche fermière, une jeune fille, jolie, élégante; quant à l'enfan* sans fa- mille, il crut se rappeler aussi une figure inconnue, maigre et pâle, qui avait passé devant lui au moment où il rentrait dans la sacristie. Au reste, rien de plus facile que de découvrir la maison où l'on avait reçu cette jeune étrangère; l'arrivée de toutes les deux avait dû être un événe- ment pour les commères, et le bon curé était certain de se trouver bien renseigné dès la première question qu'il adresse- rait a une femme du village. En effet, on lui dit que chez la mère Si- mon était une jeune fille malade qui lui avait été envoyée de la ville voisine par l'orpheline qu'elle avait nourrie plusieurs années auparavant. Sans hésiter, le bon pasteur se rendit à la pauvre chaumière de la mère Simon. Il ne lui avait pas fallu longtemps méditer pour trouver le raoyon de rapprocher, par la charité, la jeune fille heureuse et riche, de la jeune fille pauvre et sans bonheur ici-bas, car il puisait ses inbpir.ilioni dans sou cu;ui. Marie était encore assise devant la porte, au soleil. Elle avait appuyé son coude sur la table, et sa tête se penchait sur sa main avec une langueur pleine d'abattement. " Mon enfant, dit le bon curé qui était arrivé près d'elle sans qu'elle l'eût aperçu, celte lettre que j'ai trouvée cl que j'ai dû lire pour savoir à qui il fallait la remettre, m'a livré le secret de vos douleurs cl de votre isolement. » A ces mots , Marie regarda la personne qui lui parlait et fit un mouvement pour se lever. « Restez, restez,» dit le digne prêtre. Et il s'assit sur un escabeau placé auprès de la table. Je viens en bon père vous aider a souffrir, et, si cela est possible, vous rendre, avec la santé, la force et l'espoir. Parlez-moi avec confiance, dites-moi vos peines comme vous les diriez à Dieu, dont je suis le représentant sur la terre. Vous le savez, les malheureux sont ses enfants. Reprenez courage, chère Marie, ce n'est pas sans dessein que la divine Providence a fait tomber cette lettre entre mes mains, et puisque Dieu m'envoie vers vous, c'est qu'il vous aime, mon enfant! »♦ Ces douces et consolantes paroles tom- baient une a une sur le cœur de Marie qu'elles ranimaient, comme la bienfai- sante rosée ranime la fleur flétrie par la sécheresse. « Ah ! monsieur le curé, dit-elle, que vous êtes bon ! Jamais on ne m'a parlé ainsi! Oh! oui, c'est Dieu qui vous en- voie, car les autres hommes ne sont pas mes frères. Entre eux et moi il n'y a au- cun lien ; sur la terre entière je suis étrangère... Dieu seul ne rejette aucun d« ses enfants, n'est-ce pas?... >r Et les sanglots étouffèrent sa voix. Le bon pasteur laissa passer cette pre- mière émotion, puis changeant de sujet pour amener la jeune fille à des idées moins Irislcb ; 266 "J'aime, lui dit -il, l'élévaliou de vos pensées et la pureté de votre langage, comme tout a l'heure j'ai aimé votre style si simple et si vrai. D'où tenez-vous l'in- struction qui vous distingue? Elle est bien supérieure a celle que les enfants des hos- pices reçoivent ordinairement. — Je n'ai cependant pas été élevée au- trement que mes compagnes, répondit Marie ; seulement, comme j'apprenais avec une grande facilité et que j'aimais l'étude avec une sorte de passion, les re- ligieuses chargées de l'instruction des orphelines se firent un plaisir de cultiver mon intelligence. Je devins bientôt, sans y penser, la petite merveille que presque toutes les maisons d'éducation aiment a montrer les jours de solennité, pour se faire honneur. Madame la supérieure d'alors était femme d'esprit et démérite; j'ai appris bien plus encore dans les en- tretiens qu'elle avait avec moi , après les heures de classe, que je n'ai appris dans les livres. Je me souviens, le cœur plein de reconnaissance, du temps que j'ai passé dans ce refuge de l'enfance aban- donnée; je n'étais pas malheureuse à cette époque! Mais le moment vint où l'hospice tioiiva à me placer comme de- moiselle de comptoir chez un marchand de loile. J'avais seize ans; il fallut quitter l'asile qui était pour moi la pairie, la famille! Ces dames me donnèrent des conseils, des encouragements, et m'em- brassèrent affectueusement; mais dans leurs yeux je ne vis point de larmes moi, je pleurais a torrents et les sanglots in'étoullaient. Hélas! ne sont-elles pas afcoutnmées a ces départs de chaque jour! Ne savent-elles pas que les orphe- lines qu'elles ont élevées sont, comme les oiseaux de passage, destinées a aller d'un lieu 'a uu autre sans s'arrêter jamais! Mais moi, je quittais pour la première fois et pour toujours les boniu's sœurs, nie^ bonnes compagnes, cl colle maison qui jusqu'alors avait été mon univers! « Marie s'interrompit un moment. «Tous, mon enfant, dit le bon curé dont les yeux étaient tixés sur elle avec affection . nous ne sommes ici-bas que des oiseaux de passage ! — Il est vrai, mon père, reprit Marie en soupirant ; mais, parmi nous, les uns sont malheureux à toujours — A toujours 1 non, ma fille ; car vous serez heureuse maintenant. « Marie sourit tristement, mais avec l'ex- pression de la reconnaissance. « Continuez, je vous prie, » dit le bon curé. Et elle continua. «Hélas! ce ne fut pas en demoiselle de comptoir, ce fut en servante qu'on me traita. Les travaux les plus rudes, les plus humiliants, étaient mon partage. Mes nouvelles compagnes dédaignaient l'enfant de Vhospice, et, ainsi que les maîtres de la maison, elles me faisaient sentir mon infériorité.... Ah ! monsieur le curé, que j'ai souffert! — Je le devine, pauvre enfant! Personne ne daignait donc s'apercevoir que vous étiez en état de faire mieux que ce qu'on vous donnait a faire? — Personne, mon père! Que de fois, eu regardant la quantité de pièces de toile que j'avais h porter du rez -de-chaussce au second étage, je me suis demandé si je pourrais, sans mourir 'a la peine, ac- complir ma tâche!.... Je ne suis pas morte, vous le voyez, mais je n'ai rien perdu pour attendre, n'est-ce pas, mon père?» ajouta-t-elle en souriant si triste- ment que les larmes en vinrent aux yeux du vieillard. '. Mon enfant, dit-il, il faut éloigner ces souvenirs pénibles et ne plus songer désormais qu'a votre guérison. J'ose l'os- pérer si vous voulez me seconder. Quand vous nurez recouvre la santé, une vie UDuvcllc s'ouvrira pour vous, je vous le 267 ptomets; car, si mon cœur ne me trompe pas, je vous procurerai bientôt une amie de votre âge, dont l'affection vous conso- lera, dont l'appui vous sera utile. Oui, je le crois fermement, elle ne vous refusera pas ce sentiment de fraternité qui devrait nous unir tous dans cette vallée de misères et de larmes. Elle, aussi, elle a une belle âme, une haute intelligence, je lésais... Mais commençons par vous établir dans une demeure plus commode et plus saine. Je vous emmène avec moi au presbytère; la vous trouverez les bons soins de ma vieille Gertrude, des aliments convena- bles et du bon vieux vin qui ne jouera peut-être pas le dernier rôle dans le traitement dont j'attends votre giiérisou.u Et sur-le-champ le bon prêtre emmena l'orpheline. Marie était si émue de cette admirable charité, qu'elle ne pouvait parler. Mais ses larmes et ses mains join- tes avec toute l'exaltation de la plus vive reconnaissance disaient ce qu'elle sentait bien profondément. Gertrude, accoutumée depuis quarante ans, qu'elle était gouvernante du bon curé, à le voir recueillir les malades, les néces- siteux, s'empressa de conduire Marie a la petite chambre bien simple, bien pro- pre qui était réservée aux amis. « Maintenant, dit le curé, vous allez, mon enfant, faite connaître a Gertrude le régime qui vous a été ordonné par le médecin ; elle vous aidera à le suivre de point en point ; elle enverra ensuite Pierre, le sacristain, chercher votre petit bagage et payer ce que vous pouvez de- voir à la femme Simon... Non-? compte- rons plus tard, ajouta-t-il avec un sou- rire; car je vous promets que vous serez riche un jour du produit de votre travail. Calmez-vous, prenez du repos... je revien- drai bientôt. » Mais le vénérable vieillard rencontra, à la porte du [)resliNtprc, un de ses parois- siens qui venait le chercher en toute hàle pour uii mourant, et il était lard lors- que, apri s avoir rempli les devoirs de son ministère sacré, il arriva à la ferme. Dans la cuisine se trouvait la fermière, madame Dumout, qui gourmandait d'une voix élevée le commissionnaire. « A-t-on jamais vu ! disait-elle ; perdre une lettre dont on vous charge! Et cette enfant qui attendait la réponse avec tant d'impatience!,... Voilà un commis- sionnaire soigneux et fidèle!... — Ma cousine, ne grondez pas ce pauvre homme, disait une voix jeune et agréa- ble. Il a eu la bonne pensée d'aller dire a mon père et a maman le malheur qui lui est arrivé, de sorte qu'ils ne se tourmen- teront pas, et c'est tout ce qu'il faut pour aujourd'hui. Demain dès le matin vous aurez l'obligeance, n'est-ce pas, de faire porter par un exprès la lettre que j'écri- rai ce soir? — Mais cela va te fatiguer, ma chère Flore ! — Non, ma cousine, ne craignez rien et n'affligez plus ce pauvre homme en le grondant; il a bien assez de chagrin de cette mésaventure : n'est-ce pas, Jean- Baptiste ? — Oh! je vous en réponds, mam'sellc! s'écria le commissionnaire. Quand j'ai vu que j'avais fait une chose comme «:a, je me suis donné des grands coups de poing dans la tête!... Mais c'est qu'il y avait encore une lettre de c'te demoiselle pâle et maigre qu'est chez la mère Simon, à prendre le lait, comme ils disent, et je l'ai perdue tout d'uir-me.... Mais poiu" celle Ta.... il n'y avait pas de réponse. — Qu'il y eût ou qu'il n'y eûtpas de réponse, dit le bon curé en intervenant h son tour, la lettre était peut être atten- due— Jean-Hap:isle, croyez-moi, soyez plus soigneux "a l'avenir! J'ai trouvé les deux lettres, et je rapporte à mademoi- selle Derville celle qu'elle aécrile. — En v'Ia une (liancc! s'ciria Jean- 2ti8 Baptiste tout léjoui pendant que thacuu s'empressait autour du bon curé et le sa- luait a l'envi. Eh bien! ajouta-t-il, ren- dez-les-inoi toutes les deux , et je vas retourner de ce pas à la ville. — Non , merci , Jean-Baptiste , reprit Flore, pendant que le curé applaudissait par un signe de tête a ce bon mouve- ment; j'enverrai la mienne demain, après y avoir ajouté quelques mots. — Monsieur le curé, entrez donc dans la salle , disait madame Dumont ; vous causerez un peu avec Flore. » Quelques instants après, le vieux curé était seul avec la jeune fille. ««Mademoiselle, dit-il en lui rendant sa lettre, pardonnez-moi d'avoir lu. — De tout mon cœur, monsieur le curé! — Cette lettre m'a montré une per- sonne heureuse. — Oh ! oui , bien heureuse , grâce a Dieu! — Elle m'a montré aussi une belle et bonne âme qui doit être accessible à la charité... — Oh ! parlez, parlez, monsieur le curé! Mes parents sont riches, et si nous pou- vons aider quelque malheureux... — Il ne faut point d'argent pour le moment, mademoiselle ; il faut seulement cet amour du prochain qui nous est re- commandé par le Seigneur comme étant l'un de nos principaux devoirs. Veuillez m'écouter. » Et le vénérable prêtre raconta, dans toute sa simplicité, la louchante histoire de Marie. Flore écoutait avidement, lui fan t uni- p. l'iaiëe ainsi à la fin d'un ooni, elle fait l'olfice il'un adjcclil et peut se traduire \Kir glorieiuc. Wladisias veut dire glorieux par m puissance ; Zdzislas, glorieux par la tance; blantsias, glorieux par son eiai , Bol*v|af, olG- naix par la iouffraiicc, elc. et, oubliant tout ce qu'il y avait en elle de dignité et d'élévation d'âme, il prêta plusieurs fois l'oreille a des insinuations calomnieuses et perfides. Un personnage très important, du nom de Gnievosz Da- levicz, poussé par une haine dont on ne connaît pas le motif, alla même jusqu'à dire que , dans les premiers temps du mariage d'Hedvige , le duc d'Autriche était venu plusieurs fois a Cracovie et avait été reçu par la reine. La fureur de Jagellon ne connut alors plus de bornes. Hedvige, offensée, réclama hautement l'examen sévère de sa conduite et de l'ac- cusation qu'on osait porter contre elle. Plusieurs seigneurs polonais prirent le parti de la reine et obligèrent l'accusa- teur a soutenir en public, devant le sénat, ce qu'il avait précédemment avancé, ou a s'avouer coupable du plus bas de tous les crimes, celui de calomnie. Eu présence des sénateurs il gaida longtemps le silence ; puis, enfin, sommé de prendre la parole et poussé par la ter- reur ou le remords, il ne put que s'écrier : • Je demande grâce et pardon ! » Les juges le condamnèrent à une peine fort sensée, quoique très singulière. Il dut, en se com- parant à un chien hargneux, se coucher sur les genoux et sur les mains auprès de la stalle de la reine, démentir à haute voix ce qu'il avait avancé, dire qu'it avait menti comme un chien, et ter- miner cette humiliante confession en aboyant trois fois. Si un homme d'hon- neur pouvait se rendre coupable de ca- lomnie, celte punition serait, ce me sem- ble, la plus cruelle qu'on lui pût infliger. Une autre douleur encore était réservée a Hedvige. Sou mari désirait vivement avoir des successeurs directs h qui il pût laisser ou assurer l'héritage de ses vastes Étals, cl au bout de plusieurs années de mariage la reine de Pologne n'était point mère. Au milieu de ce chagrin, ce lut en- core dans Id pnere qu'elle cheicha deb 27*J consolations et uo appui. Se dépouillant des marques de sa grandeur, revêtue d'un habit de religieuse, Hedvige se rendit, sans appareil et sans suite , aux lieux des plus saints pèlerinages, demandant a Dieu de bénir l'union qu'elle lui avait offerte et de la rendre encore utile a la Pologne en consolidant l'incorporation des Etals de son époux avec ceux qu'elle-même avait gouvernés. Des légendes, qui se répéteront toujours avec attendrissement, racontent que, dans ces pieux voyages, elle allait souvent demander l'hospitalité sous le pauvre toit du paysan , et qu'elle enviait le bonheur de la mère entourée d'une nombreuse famille. Un jour, se disposant à partir pour l'un de ces pèlerinages, elle fit vœu, si ses prières étaient exaucées, de donner a l'é- glise qu'elle allait visiter un entant d'or de la grandeur et du poids de celui qu'elle demandait à Dieu avec tant de persévé- rance. Le premier soir de son voyage, elle ar- rive chez une paysanne qui tenait dans ses bras un bel enfant nouveau -né. Hedvige le prend, le caresse, le regarde avec des yeux pleins de larmes, et félicite sa mère de le voir si robuste. « Oui , répond la pauvre femme , Dieu m'a fait un beau présent; puisse-t-il en accorder un semblable a notre bonne reine ! » Sans se faire connaître, Hedvige lui dit de demander au ciel cette grande faveur, et, avant de se livrer au repos, toutes deux ensemble prièrent auprès du berceau de l'enfant endormi. Le lendemain matin la paysanne ac- court émerveillée : « Ah ! madame, s'écrie-t-elle, j'ai rêvé la nuit dernière que noire prière était en- tendue, que la reine aurait un lîls ! En me réveillant, j'ai fait vo'u de donner h l'é- glise de... (c'était celle où se rendait Hedvige) un bel enfant de cire*, et j'es- père, j'espère beaucoup I » La reine embrassa la pauvre femme au cœur si généreux, partagea ses espérances, et, un an après, elle les vit réalisées par la naissance du fils que son mari et elle dé- siraient si ardemment. Hélas ! la joie gé- nérale fut de courte durée : cet enfant ne vécut que trois jours et coûta la vie a sa mère. . . Hedvige n'avait que vingt-huit ans. Les vertus privées ne furent pas les seules qu'on admira dans cette jeune sou- veraine. Hedvige prit une part active au gouvernement de la Pologne, réconcilia deux factions qui l'agitaient, et n'oublia rien de ce qui pouvait ajouter a la gloire de la patrie qui l'avait adoptée. Elle en- couragea les études et dota richement l'université de Cracovie fondée par Ca- simir le Grand ; c'est Ta, qu'environ un siècle plus tard, étudia l'illustre Coper- nic. Dans les États qui appartenaient à son mari , elle propagea le christianisme , et ainsi elle établit la base solide et morale de toute civilisation ; enfin toutes les idées grandes et nobles paraissent avoir trouvé place dans son esprit, tous les sentiments généreux semblent avoir fructifié dans son cœur. A la mort d'Hodvige, Jagellon , regardé par les Polonais comme roi de leur élec- tion, continua de régner sur la Pologne. Quoique le souvenir d'Hedvige ne s'effaçât point, dit-on, de sa pensée, il se remaria deux fois encore, etil eut, de ces nouvelles (1) Cette coutume d'ofirir en ex-voto une repré- sentation de la personne pour laquelle on priait, a été très répandue dans le moyen âgc.Le vœu de la paysan- ne s'explique très bien chez un peuple qui, pour se pro curer le miel dont il fait une boisson, l'hydromel, élève un grand nombre d'abeilles. Dans plusieurs parties de la Pologne, on voit même beaucoup d'a- beilles sauvages. En allant des frontières de Gallicie à Varsovie, j'ai remarque, à l'cnlrée d'une forél, liii eïv,aiiii d'abeilles établies dans le creux d'un sapin à une immense hauteur. Les abeilles sauvages résistent au lioid jigouieux de tes tontrccs. 280 atliauces, deux tils, duat 1 aiué fut choisi pour successeur au trône dans une assem- blée ou diète que Jagellou avait convo- quée deux ans avant sa mort. Les des- cendants de l'époux d'Uedvige occupèrent aussi le trône électif de Hongrie, et ré- gnèrent glorieusemeut sur la Pologne jus- qu'en ^o72, c'est-à-dire pendant près de deux siècles. Le règne d'Hedvige en Pologne corres- pond à l'époque la plus désastreuse de notre histoire, a des événements qui cou- vrirent bientôt de guerres, de trahisons, d'horreurs, la plus grande partie de l'Eu- rope. L'année de son couronnement fut celle où monta sur le trône de France, a côté de Charles VI, la reine qui devait livrer a leurs ennemis les peuples dont elle était accueillie, la femme qui profita de la folie de son mari pour lui faire signer un traité déshonorant s'il avait pu être ad- missible, la mère qu'on vit donner l'héri- tage de son fils à ceux qui le dévastaient et en faisaient un champ de carnage et de ruines, Isabeau de Bavière, en un mot. C'était le temps oii les communes ( celles de Flandre en particulier i luttaient con- tre les seigneurs, féodaux pour conserver leurs libertés acquises. C'était !e temps oii la féodalité, dérivée du besoin de défense, était devenue une source d'oppression et de violences; où la force était le seul droit, où le pauvre et le faible n'avaient qu'a courber la tête sous le joug de l'homme armé... Et cependant, cette épo- que de sang et de crimes, en outre du saint et noble dévouement qu'elle inspi- ra*, vit naîlre les grandes forces par les- quelles se sont formées les sociétés mo- dernes. . . Ne désespérons jamais de la marche de l'humanité : Dieu la guide ! M'"' Emma DuGtEiNDv. VOYAGES SOLVEMRS ATLWTIQIES PACHAMAC LE, TEMPLE DU ïOLtlL L'éternel printemps de la zone torride deviendrait fatigant 'a la longue si cha- que instant du jour, dans ses phases di- verses, ne déployait aux regards des hom- mes toute la magnificence de la création. Mais quand, par un contraste de circon- stances heureuses, les plus douces grada- tions de climat, depuis le printemps jusqu'aux tièdes et suaves transitions de l'automne, se trouvent enfermées dans l'intervalle d'un seul jour, dans le cadre d'un môme tableau, alors on serait tente d'ctre jaloux de ces pays privilégiés \Hniv I lesquels la nature réserve ses plus riciies ' trésors. Telle est l'admirable position de Lima. Les premiers rayons du soleil, chas- sant les nuages amoncelés autour de la cime des Andes, colorent d'une teinte rougeâtre leurs neiges éternelles, et font élinceler la rosée de la nuit sur les feuilles vertes du palmier. Le vautour s'élance vers les régions des glaces; le colibri bourdonne autour des orangers et va s'a- briter sous les fleurs, toujours renouve- lées, dont les parfums embaument la ville des Rois. Ici des sables brûlants, des mon- Hi Ceiui d'- Jeanne d'Aie.JiôO). 281 tagues arides et] escarpées ; là des loufles de bananiers dont les hautes tiges for- ment d'impénétrables bosquets. Cinq heures sonnaient à la cathédrale quand nous passâmes le pont de Cocha : l'air vivifiant du matin animait nos che- vaux, et ils se prirent a galoper, sans pré- voir qu'ils avaient seize à dix-huit lieues à parcourir dans le sable avant la nuit. Qu'il y a de bonheur a s'isoler ainsi d'une ville tumultueuse, pour se livrer à loisir a toutes les émotions de son âme !... Wos regards se portaient avec admiration du sommet des Andes jusqu'aux bords de l'Océan, et ces imposants paysages s'em- bellissaient pour nous des charmes d'une conversation intime ; car nous étions trois Français, unis par l'amitié et poussés par un même désir de voir. Quand on a dépassé les faubourgs et les jardins, dont les arbres laissent tomber leurs branches sur la roule pour abriter le passant, ou est étonné de ne plus ren- contrer de traces de maisons, ni rien qui rappelle la culture, si ce n'est de larges champs d'alfalfa ( luserne ) arrosés par des segutas, et, dans le lointain, aux en- virons de Chorillos, de beaux enclos de cannes a sucre, isolés au milieu des sa- bles ; mais le sol en exploitation est d'une incroyable fertilité : les fruits des tropi- ques se succèdent sans relâche, et a voir la verdure des plantations et des vergers, on oublie qu'il ne pleut jamais dans cette bienheureuse vallée. La consomnnation du pain est presque nulle parmi le bas peuple du Pérou, et le blé est apporté du Chili. Les clôtures de ces champs ne sont point des haies et des fossés comme en France, ce sont des murs en terre ou en briques non cuites, élevées de quatre U cinq pieds sur trois d'épais- seur. Si ces lieux étaient boisés, ils pour- raient devenir le repaire de brigands, et à peine pourrait-on voyager de jour avec sécurité : car ce hypcrbatcro qui se rend à la ville chassant devant lui une troupe d'ânes^ perdus dans la poussière, ce hy- perbalero a cheval derrière un énorme tas de luzerne, sur sa niisérable monture dont il écorche les flancs avec la corne d'un bœuf au lieu d'aiguillon, ce mulâtre aux jambes pendantes, h l'œil vit' et astu- cieux, tient souvent une carabine cachée sous son alfalfa. Mais au milieu de celte plaine si vaste, conquise peut-être sur les flots par des éboulemenls progressifs de celle triple chaîne de montagnes ou minée seulement par des vagues éternellement poussées dans la même direction par les vents du large, au milieu de celte plaine on voit surgir des lumulus. Ces tertres sans ver- dure , d'une assez grande élévation, formés a leur base par une hutte de briques, renfermaient les corps des In- diens d'un haut rang ; on y a fait des fouilles pour eu tirer des vases en terre noire d'un travail curieux, ornés de ligu- res bizarres et symboliques, ayant trait a la mythologie des anciens habitants du Pérou. L'Indien, plus religieux que nous, hommes civilisés, envers les ossements de ses pères, l'Indien, qui porte encore un vêtement brun en signe de deuil éternel de ses Incas détruits, voit avec douleur la violation de ces lumulus; et ces sépulcres ouverts lui rappellent sans cesse les mines inépuisables où chaque lingot d'or était le prix de la vie de l'un de ses ancêtres. iSous ne rencontrions presque personne sur notre route : le sable retardait la mar- I che de nos chevaux ; enfin nous Alteigni- mes un défilé au delà duquel on naper- çoit plus Lima. Plusieurs sentiers vers la gaucho con- duisent à la Cordillièro; il doit y avoir des habitations cachées dans les vallées intermédiaires, car nous voyions se mou- voir, aux sommets inférieurs de la Sierra, des points noirs et blancs que nous re- «ounûmcs bientôt pour être d«s troupeaux 7m de chèvres ; maislasolitudeesl complète ; pas un toit, pas une fumée : les Andes nous masquaient encore les rayons du so- leil et déversaient de chaîne en chaîne, de cime en cime, leur ombre opaque sur la plaine moutueuse et semée de char- dons a travers laquelle nous poursuivions notre roule. Parfois seulement un habi- tant de Mamacona passait sur sou âne, le large poncho gris sur les épaules, grave et silencieux, sans même daisner nous regarder ; parfois aussi c'était un cavalier péruvien avec ses grands étriers de bois plaqués en argent, et animant de ses épe- rons une belle mule de paso. Sur l'ex- trémité la plus aiguë de l'un de ces pics, il y avait quelque chose d'immobile, assez semblable à un berger des Alpes , avec sa blanche houppelande ; mais quel homme eût pu monter l'a ! Nous restâmes assez longtemps indécis sur la nature de cette fantastique appa- rition : mais enfin, déployant ses gigantes- ques ailes noires rayées de plumes blan- ches, un condor, car c'en était un, se lança brusquement dans l'espace, se mit à tournoyer au-dessus de nos têtes, et vint s'abattre sur un pauvre breno, expi- rant, qu'une troupe d'Indiens chevau- chant à l'horizon venaient d'abandon- ner la. Les historiens (|ui placent Pachamac a trois lieues de Lima n'ont jamais fait ce trajet : nous trottions depuis plusieurs heures, et rien encore n'annonçait l'ap- proche du village. Nous partîmes an ga- lop pour atteindre les Indiens: il y en avait une douzaine environ, femmes et f nfants voyageant lentement sur de petits ânes; c'est ainsi que je m'étais souvent figuré la marche des patriarches dans le désert. L'un de nous porta la parole ; " Kst-ce la le chemin de Pachamac? » Personne ne répondit, ^ous u(tus aper- çûmes alors que tous dormaient; les uns abbib de cote, Icb autres en croupe, leb petits enfants dans des paniers ou aux bras de leurs mères. La même question fut répétée a un vieillard qui fermait la marche. Il leva lentement sou grand chapeau de paille, cligna de l'œil et laissa retomber sa barbe grise sur sa poitrine. Il fallut donc aller au hasard et suivre la seule route un peu fréquentée qui s'offrît a nous. Tout a coup la plaine s'élargit du côté de la montagne ; on découvre a l'horïzon un rideau de verdure dont l'aspect plus doux réjouit l'œil fatigué d'errer sur uu sable brûlant. La mer se rapproche aussi par la droite, et ça et la s'élèvent brus- quement des rocs a pic, noirs a leur base, blanchis à leur sommet par la fiente des pingoins ; ils hérissent la plage comme pour défendre aux profanes d'aborder cette rive sacrée. Enfin la belle vallée de Pachamac ap- paraît; on franchit, par une large trouée, ces murailles épaisses, presque rasées et recouvertes dans plus d'un endroit par la terre: une colline assez escarpée, en forme de pain de sucre, au bord même de l'O- céan, couverte dans toute son étendue de ruines dans lesquelles l'œil ne peut rien reconnaître, de vestiges de maisons ou de palais, de briques éparses sur le sol, voila tout ce qui reste du célèbre temple du Soleil et de la splendeur des Incasde Cuzco. Ici se tenaient les vierges consa- crées a Pachamac, le Dieu inconnu, le Dieu qui anime le monde; là était le Tuci Pata, le lieu des réjouissances, le parvis sacré; plus loin demeuraient le grand prêtre et Villacuma. Telles étaient nos conjectures ; car, sauf quelques pein- tures bizarres à moitié effacées et dont les murailles sont revêtues, ces pierres grises, ensevelies sous le sable du désert et sous le sable des mers, restent muettes à toute investigation. Celle immense enceinte est au moins restée inhabitée ; les Indiens la vtnerenl; et uoub tic pûmes ariather 283 d'eux aucun détail, aucua éclaircissement sur leurs traditions et leurs cérémonies passées. Ces traditions, répandues dans les livres, auraient pris un caractère impo- sant dans la bouche d'un fidèle Indien de Maraacona. Hélas ! tout est détruit, ef- lacé ! Il ne reste de ce grand corps que des ossements épars. Pachamac oublié si près de Lima, radieuse et brillante, c'est Pompeia auprès de .\aples, mais avec cette pénible différence, qu'ici la main des hommes a hâté cette œuvre de des- truction que la-bas le Vésuve a consom- mée seul. A quelques pas de là , et dans le fond de cette vallée si étincelante de végéta- tion, s'étend le village de Mamacona, en- tièrement peuplé d'Indiens, et, plus loin, celui de Luvin , composé d'habitations péruviennes. On descend par une pente rapide a un joli ruisseau, et nous le tra- versâmes a cheval en attendant l'achève- ment d'une arche très large et très con- fortable dont les Indiens ne semblent pas apprécier du tout la valeur, eux qui jet- tent sur une rivière un pont vacillant, supporté par des cordes de manguey. Ce ruisseau, comme la plupart des tor- rents de la vallée des Andes, roule des paillettes d'or; mais ce qui le rend étran- gement pittoresque, c'est le silence de ses bords, la transparence de ses eaux où se mirent les cabanes si peu bruyantes des Indiens, ses petites îles couvertes de fleurs, ses grèves jaunes sur lesquelles passent des troupes d'ibis au plumage d'un blanc sans tache , pur comme un flocon de neige apporté par l'orage du haut des monts. Puis c'est un étourdis- sant murmure d'oiseaux-mouches , de colibris se poursuivant a travers les buis- sons; suspendus dans leur vol aérien, comme par un aimant, à la branche abaissée des arbres de la rive, ils suivent l'ondulation tJexible des lianes soulevées pai la brise et sont allircs entoie par la fraîcheur les eaux. A travers ces bosquets se découvrent les huttes de Mamacona. Les bananiers de ces jardins plantés par la nature laissent pendre jusqu'à terre leurs fruits dorés. Jamais je n'ai vu une plus puissante image du repos auprès de la turbulente multitude des grandes villes , tant de simplicité auprès d'un luxe orgueilleux. L'Indien de l'Amérique du nord porte sur ses traits l'empreinte d'une douce mélancolie; c'est une âme attristée qui ressent le contre-coup de chaque ar- bre abattu dans sa forêt ; le Charrua de l'Uruguay est l'homme sauvage dans toute l'extension de l'idée, défiant et cruel, sans perception précise du bien et du mal : tel est aussi l'Indien des Pampas, et l'Araucanos du Chili, plus réfléchi peut- être et suivant dans ses attaques une tac- tique plus raisonnée. Tous ces différents peuples , plus ou moins nomades , obéis- sent encore avec une certaine liberté aux impulsions de leurs habitudes ; mais l'In- dien du Pérou s'est réfugié hors de la vue des édifices triomphaux de Lima, a l'abri de son temple vaincu. La gît le tombeau de sa nation ; il reste où ses pères régnè- rent et moururent, pleurant encore, dans sa muette douleur, cette ancienne civilisa- tion du nouveau monde, tellement dé- passée aujourd'hui, et qui leur donnait le premier rang parmi les nations de leur vaste hémisphère, comme si ce soleil qu'ils adoraient eût éclairé leur intelligence de toute l'abondance de lumière et de cha- leur qu'il refuse aux régions polaires. Tandis que nous traversions ces allées ombragées, une cloche se fit entendre; c'était un dimanche, on célébrait la messe à l'église de Luvin. Nous arrivâmes dans une cour remplie de mulâtres de cholos (sang mêlé) et même d'Indiens. Il fallntIg^ TRAVAIX A l'AIGUILLE AubPîaii point de crochet. — Denlel/e en Iricot. — Canezou, broderie en larel. — Mouchoir, broderie en point de feston et point d'échelle. — Lettres et numéros pour marquer le linge. — i,e Parfait Almanach de pari*. Toi qui voyages à peu près quand tn veux, iria chère Adèle, tu ne saurais te fluu- rer quelle tristesse éprouvent, après cha- que départ, ceux qui restent ! Cesjours der- niers Esther s'est envolée pour le TréporI; hier, Pauline et Noémi sont parties... Mon oncle, voyant combien me peinait l'im- possibilité où nous sommes de quitter ce cher Paris, bien déplaisant en été, m'a dit en riant que, si je voulais, nous pour- rions, dans la matinée, faire le tour du monde, et nous l'avons fait... au Géo- rama. Jamais je n'ai pris une leçon de géographie si bonne et si complète. Un petit escalier en spirale, terminé par une plate-forme, vous conduit au centre du globe. De là, vous embrassez d'un coup d'oeil les continents, les îles, comme per- dues dans celte immense quantité d'eau salée qui tantôt envahit les terres habitées ou habitables, tantôt les abandonne en les découpant sur leurs bords de mille dé- tours capricieux. Cet archipel grec où sont nés tant de philosophes, tant de sages, qu'il tient peu de place dans cette immen- sité ! Ces îles, que tant de nations se sont disputées, ce sont des points à peine visi- bles au milieu de ces mers qui ne laissent point de continent à découvert vers le pôle antarctique. Kt qu'esl-elle, notre lùi- rope, auprès de cette Afrique, de cette Asie, avec leurs déserts de sable, et de ces deux Amériques aux forêts séculaires, aux plaines stériles nu verdoyantes, et que borne seul Thorizon ! Les volcans sont in- diqués par des points lumineux et rouges ; en vérité, presque tous se tiennent comme par la main, et il n'est pas étonnant que, lorsqu'un de ces fourneaux-\a s'allume, les autres tardent peu à prendre feu. ^'olls étions accompagnés dans notre vogage par M"<^ Aline Guérin, la fille de l'inven- teur du Géorama. Elle démontre parfaite- ment bien, quoiqu'elle soit toute jeune encore ; aussi avons - nous passé deux heures bien agréables, je l'assure. Si je le disais toutes les réflexions que m'a sug- gérées cet ensemble, qui est maintenant dans ma tête et devant mes yeux avec une netteté incomparable, tu comprendrais le suprême dédain dont je me suis sentie saisie en songeant aux petites misères que je t'envoie chaque mois, et a l'importance que nous attachons à un dessin de brode- rie, à un ouvrage à l'aiguille, destinés à nous parer, nous atomes qui sommes moins qu'un graiu de sable microscopi- que sur ce globe dont nous fouillons la croûte terreuse pour arracher quelques parcelles d'or et de pierres précieuses aux mines que cette croûte recèle, dont nous fouillons les mers profondes pour enlever à l'iiuîire perlière et aux bancs sous-ma- rins ces perles, ces coraux qui nous reu- donl si fières !... Mais ne crains rien ; ma sublimité de fraîche date n'a pas tenu devant Vinspi' ration h laquelle tu dois ce de'^siu en 280 point «Je crof'liPt, ii" 4, et sans cossor (^l'avoir le firorama présent ;i la pensée. je me suis remise, moi atome, h préparer pour toi les clioses encore plus atomiquen que je t'envoie. Pour exécuter au point de crochet le dessin n" ^ , qui est destiné à une aube, tu lais une rangée eu point de chaînette (le longueur "a te donner la largeur que doit avoir l'aube, et après avoir réuni les deux bouts de cette rangée, tu reviens sur tes pas en faisant un point allemand tous les deux points de chaînette (la dentelle qui borde l'aube par en bas se fait en dernier). Sur le dessin, les points de chaî- nette qui séparent les points allemands, lorsque commencent les zigzags, puis le dessin principal, sont assez exactement comptés pour te guider. Le ïï" 2 représente, très grossie, une jolie dentelle en tricot, d'une exécution facile, et qui est charmante, exécutée en coton On avec des aiguilles fines. Il faut faire les rétrécies à l'endroit lorsque je ne les indique pas à l'envers ou en point de couture, ce qui est tout un : qadinl aux augmentées , lorsque c'est ^ , tu passes le colon devant l'aiguille ; si c'est 2, 5, 4, tu tournes en outre le coton une fois, deux fois, trois fois autour de l'aiguille, suivant le nombre de mailles augmentées qui est indiqué. Ceci bien entendu, monte ^ 1 mailles. PitEMiER TOUR.— 2 mailles unies, — l augmentée,— 1 nitrécie, — l augmentée, — i rétrécle, — i aug- rm:nlécs, —1 rclrécie,— 2 augmcnices, — 1 rélrécie, — 1 maille unie ; lu as maintenant 15 mailles sur ton aiguille. f)EuxiÈME TOLK. — 3 mailles unies, — là l'envers, — 2 unies, — 1 à l'envers,— a unies, — 1 à l'envers, — 3 unies. i iiiOisiEME Touiv. — i mailles unies,— 1 augnieniée, — 1 relrerie, — 1 augnienlée, — 1 rétrécie, — -2 unies,— 2 augmentées,— 1 rélrécie,— 2 augmentées, — 1 réiiécie, — 1 unie; tu as maiulenanl 1f> mailles. (,,iiATiiiEME TOUR. — 3 mailles unies, — là l'envers, — 2 unies, — 1 à l'envers, — 5 unies, — 1 à l'envers, — 4 unies. CiNWiEME Toun,— 2 mailles unies, — 1 augmentée , — 1 rélrécie, — { augmentée, —'1 rélrécie, — unies, — 2 augmentées, — 1 réinrie, — 2 augmen tées, — 1 réirérip, _ i unie; tu as mainienant 17 mailles. Sixième tour. —3 mailles unies, — i À l'envers,— 2 unies, — 1 à l'envers, — 5 unies, — là Tenvers, — 4 unies. Septième tour. —2 mailles unies, — 1 augmentée, — 1 rélrécie, — l^augmentée,- 1 rélrécie, —6 unies, — 2 augmentées, — l rélrécie, — 2 augmentées, — 1 rélrécie. — i unie; tu as 19 mailles. Huitième tour. — 3 mailles unies,— l à Tenvers,— l 2 unies, — 1 à l'envers, — 7 unies , — 1 à l'envers, — 4 unies. Neuvième tour. — 2 mailles unies,- l augmentée, — 1 rélrécie, — 1 augmentée, — i rélrécie, — ir. unies. Dixième tour. — Tu rabats 8 mailles, puis tu fais 8 mailles unies, — là l'envers, — 4 unies ; tu as par conséquent 11 mailles sur ton aiguille; alors tu re- commences comme au premier tour. Le no 5 est le canezou à broder eu lacet et point de dentelle que tu m'as demandé, et dont j'ai demandé, moi, le dessin à Deroy. Tu sais déjà par ex- périence que ce genre de travail si joli, si élégant, n'est pas d'une exécution lon- gue ni difficile, et qu'il produit un effet charmant. Tu calqueras le dessiu afin d'avoir les deux devants du canezou ; tu le calqueras encore sur le patron du dos que tu auras taillé d'après celui de l'un de tes cauezous, ainsi que déjà je te l'ai indiqué *. Le mois prochain je l'enverrai le col. Comme on fait beaucoup de broderie au point de feston très fin, j'ai choisi h ton intention cette jolie bordure de mou- choir, n" A. Regarde comme ce dessin est élégant et riche ! Ce n'est pourtant que du point d'échelle et du point de feston. En revenant l'autre jour de voir Céline, je suis entrée chezHarel, rue es si mal payées, et qui perdent la vue à faire ces travaux merveilleux ! et c'est la enfla que j'ai pu avoir des renseignements sur la manière de marquer le linge. Il n'est plus question, vraiment, du vulgaire point de marque ; l'alpbabet en lettres gothiques, dont je t'envoie le com- mencement et que je compléterai plus lard, doit, ainsi que les numéros, être exécuté en coton rouge et en coton blanc, au point de cordonnet fin. Le bon goût se montre dans l'emploi des cotons rouge et blanc, alternativemant employés. Quel- ques personnes, ainsi que je te l'ai dit le mois dernier, choisissent des écussons du genre de celui n° 3, planche Vlll (sur le- quel j'ai déjà fixé ton attention), pour coins de serviette, et les exécutent de même, moitié en coton rouge, moitié en coton blanc. Les lettres se placent de cha- que côté de la fleur qui occupe le milieu de l'écusson, et les numéros dans le petit écusson du bas. On pousse le luxe jusqu'à broder ainsi les quatre coins des ser- viettes, de la nappe, et, dans le milieu de celle-ci, on brode encore une énorme rosace rouge et blanc, au ceulre de la- quelle se trouvent le chiffre et les armes. Je vais commencer, le mois prochain, a te donner de bien jolies choses; des des- sins pour ces petits cadeaux d'élrennes que nous aimons à offrir à nos parents et à nos amis. Déjà ! diras- tu. Hélas ! oui, mon Adèle, et ce matin j'ai dit avant toi déjà en voyant sur la table du salon le Parfait Almanach de Paris que mon oncle doit placer, pour mon cousin, tout au fond de la caisse. ]\Ia tante et moi nous nous sommes amusées à le parcou- rir. Imagine-toi qu'on y trouve de tout absolument; et,pourlasommede^ f. 25 c. on fait connaissance avec Paris historique et monumental, Paris religieux, Paris voyageur, scientifique, artistique, bien- faisant, que sais-je ! Mon oncle assuri? que c'est un bon ouvrage, bien conçu, et aussi utile aux Parisiens eux-mêmes, qui sont loin de connaître tout leur Paris, qu'aux provinciaux. Ma tante et moi nous avons vu avec on plaisir extrême le nombre des établissements de bienfaisance exis- tants a Paris, et fondéssoitpar la ville elle- même, soit par des associations particu- lières. Nous profiterons des derniers beaux jours pour en visiter quelques-uns. Nous avions souvent cherché ces rensei- gnements sans pouvoir nous les procurer nulle part. Tu sais comme ma taule est charitable, et comme sa charité est éclai- rée ! Puis, je me suis donné le passe- temps, toujours avec mon Parfait Alma- nach et sans bouger du salon, de par- courir les environs de Paris, et de voir comment et par où l'on peut s'y rendre en voiture, eu chemin de fer. Que veux- tu ! j'ai la passion des voyages, et je ue sors jamais de mon grand village ! Ku- gène, qui a, comme tu sais, la prétention d'être sinon économe, du moins grand économiste, a voulu me consoler l'autre jour de ma vie stationnaire eu me racon- tant l'idée singulière qu'a eue M. Alfred de Vigny de savoir ce qu'on sème d'ar- gent eu voyage, seulement par le change des monnaies. M. de Vigny partait pour l'Allemagne. Arrivé a Francfort, il pria un riche négo- ciant, auquel il élait recommandé, de lui changer une pièce de vingt francs pour diverses monnaies du pays, et il mit celle monnaie dans une bourse à part. A Mu- nich, il changea la monnaie de Fiauchirt pour de la monnaie bavaroise ; a Berlin, il changea l'argent bavarois pour de l'ar- gent prussien ; il en fit autant a Vienne, à Milan, aNaples, à Rome. Après avoir par- couru l'Italie, M. de Vigny passa en Suisse, puis il descendit le llhin, traversa lu Hol- lande, la Belgique, changeant partout la monnaie » Et aussitôt, saluant tout le monde, il se retira. Peut-être, si je revoyais maintenant la Hollande, me paraîtrait -elle plus at- trayante qu'a l'époque où je visitai Am- sterdam, Harlem et La Haye; j'étais alors très jeune, assez étourdi et grand ami du mouvement et du bruit. Je quittai donc avec joie un pays où les maisons reposent sur pilotis et où le buveur d'eau pourrait mourir de soif, car l'eau potable est rare ; celle dont on se sert à Amsterdam pour les usages domestiques est apportée a grands frais de la petite ville de Weesp et d'Utrecht; mais les Hollandais sont avant tout buveurs de bière; peu leur importe donc que l'eau de leurs canaux soit saumâtre! L'année suivante, le hasard me con- duisit au Havre vers la fin de l'automne, et j'eus la curiosité de visiter le petit bourg d'Etretat, distant de six lieues en- viron. Je ne connaissais pas les mœurs de nos pêcheurs français : et la mémoire encore toute fraîche de mon séjour a Scheveling, je me sentais curieux d'établir entre eux une comparaison. Le premier coup d'œil jie fut pas, je l'avoue, en faveur de mes compatriotes. Quelle différence entre cette bourgade placée dans une vallée étroite, défendue contre la mer par une falaise de cinq cent cinquante pieds d'élévation, et le joli vil- lage de Scheveling! Quelle différence aussi entre ces maisons hollandaises si propres, si bien ordonnées, et ces pauvres chaumières où régnent la malpropreté et la misère ! Quelle énorme différence en- fin entre les digues, ouvrage de l'homme, ot la digue mobile en galet que la mer, lors(|uc souffle le vent du nord, roule vers 316 Etretat, menacé de périr uu jour sub- mergé, et que la mer entraîne avec Ja même rapidité dès que souffle le vent de terre ! 3Iais, en revanche, je retrouvais ici l'activité et la gaieté françaises. Ces tis- serands , qui passent a tisser du calicot une grande partie de l'année, commen- çaient à abandonner leurs métiers pour radouber leurs barques, tandis que les femmes, les enfants travaillaient avec ardenr à raccommoder les filets. Partout régnaient le mouvement et la vie. C'est qu'ici, comme sur presque toutes les côtes, on se préparait a aller au-devant des phalanges de harengs qui , descen- dant le long de la Norvège, pénètrent dans la Baltique en faisant le tour des Or- cades et de l'Irlande, et, cinglant vers le midi de la Grande-Bretagne, viennent inonder les côtes de la France et de l'Espagne. Ici aussi la précieuse manne donne du travail, et le produit du travail donne du pain. Au moment du départ, les larmes des femmes se mêlent aux cris de joie des marins. Fatigués de leur vie casanière, ils courent avec ardeur au-devant des dangers. Le vent, la pluie, la grêle, le froid, les hautes lames, ils vont tout bra- ver; ils vont exercer leurs forces physi- ques, leur intelligence... Les bateaux partent; il ne reste plus sur le rivage que des femmes et des en- fants éplorés... Tout le temps que dure la pêche, l'église, le dimanche, est pleine. Que de prières ferventes montent au ciel ! Les pêcheurs sont a quinze lieues d'Etre- tat, dans les parages de Dieppe... Que Dieu daigne leur accorder bon vent, bonne mer et bonne pêche ! Qui n'a pas vu nos côtes au moment de la, pêche ne peut se figurer l'anxiété de ces pauvres familles dont le chef, le sou- tien risque sa vie pour gagner de quoi les nourrir, les vêtir... toujours bien pauvre- ment, hélas! Chaque jour le facteur rural apporte des nouvelles; chaque soir on en. tend partout répéter ces mots : Nos hom- mes doivent pêcher cette nuit! Le vent est bon!... la mer est rude ! Pauvres gens! sur les bateaux sont les filets des veuves de marins ; ces filets leur assurent une part dans les bénéfices. Ici il n'y a pas complaisance de la part des pêcheurs ; la veuve du marin mort, et qui possède les filets de son mari, ne fait qu'exercer un droit. Si ses filets ne peu- vent trouver place sur les bateaux d'Etre- tat, une demande est adressée au com- missaire de la marine qui ordonne que ces filets naviguent et qu'il soit rendu compte a la veuve du produit. Ne craignez rien i les vieillards qui n'ont plus de fils, les enfants qui sont orphelins auront leur part de la pêche ! Le pauvre a-t-il jamais oublié le pauvre?... Soudain le son d'une trompe a retenti ; tous et toutes sortent a la hâte de leurs chaumières et courent en tumulte vers la plage. « Les bateaux arrivent! les bateaux ar- rivent ! » Ce cri est répété de partout avec une émotion fébrile , avec des sanglots qui étranglent la voix, avec toute l'anxiété de l'espoir et de la crainte, et l'écho des fa- laises le redit au milieu du bruit mesuré de la mer qui monte écumante, frappant l'un contre l'autre les galets qu'elle en- traîne. La lune se lève; elle éclaire la scène. Les femmes, les enfants travaillent d'avance. On prépare les cabestans et les câbles pour virer les bateaux. Ou s'em- brasse, on rit, on pleure, on cric... Mais le vent est contraire... La voile découverte la première à l'horizon est carguée et disparaît; le bateau roulé par les vagues avance, recule... Une grande demi-heure se passe souvent avant qu'il échoue. Alors un câble est jeté du rivage ; un homme saute par-dessus le bord; il a de l'eau jusqu'à la ceinture; il lutte contre les va- 317 gués.,. Le câble est amarré enûn ; tout le monde s'élance à terre, mais il y a du tra- vail encore pour près d'une heure ; les femmes sont au cabestan , tandis que les hommes soutiennent le bateau pour qu'il glisse d'aplomb. Rude besogne des deux côtés! Si, pendant la pêche, l'homme a dû, plus d'une fois, faire preuve d'un grand courage, d'une grande puis- sance de volonté, la femme du pêcheur n'en montre pas moins dans un travail pénible et dangereux ! On va s'embrasser enfin... Mais voila une autre voile... en voici une autre... encore une autre... Dieu soit loué ! Dieu soit béni ! pas une barque n'est perdue !... Une barque per- due ! Comprenez-vous tout ce qu'il y a de douleur dans ces seuls mots? Douleur profonde, sans remède... misère sans fin pour la veuve et les orphelins ! Dans les baies du nord on pêche an- nuellement vingt millions de harengs; dans les ports de la Baltique chaque an- née plus de trois cents millions devien- nent la proie des pêcheurs ... Et partout on ignore le nom de Guillaume Beukels! Et nous, nous Français, nous ne savons pas non plus le nom de celui de nos com- patriotes auquel les habitants de Dieppe sont redevables de l'art de fumer le hareng! Et tous nous ignorons le nom du bienfai- teur de l'humanité qui, le premier, ima- gina de transporter ce poisson dans les eaux où il manquait. Grâce à lui, l'Améri- que du nord a vu éclore des œufs de hareng a l'embouchure des fleuves où ses phalan- ges ne se montraient jamais autrefois, et aujourd'hui une nouvelle source de ri- chesse s'est ouverte pour les habitants de ces rives lointaines. Mais qu'importe! Les noms oubliés ici- bas ne le sont pas là où s'inscrivent à toujours les belles actions des hommes! Et la seulement se trouve la véritable gloire ! JrLES LOISEL. ^<î>^Ig^ TRAVAUX A l'AIfillLLE Société anglaise pour l'abolition du corset. — Tapisserie.— Col, lacet et points do denlello.— Col etjnanchellcs, feston et pluraetis. — Bordure riche pour mouchoir. — Entre-deux. — Musique nouvelle. — Procédé pour la conservation des noix et du raisin. Tu es bien pressée, ma chère Adèle, en ce qui touche la mode ! Rien de décidé encore au sujet de la grave question de savoir si l'on portera décidément les cor- sages h ceinture ou h pointe; pour le mo- ment, nous nous contentons de mettre à mort nos vieilles robes ; au mois de no- vembre, la souveraine universelle aura prononcé sur ce point. Je ne peux que te ■pAT\er (\c \a probabilité Iris probable du jetour vers les corsages ajustés pour' l'hi- ver prochain ; chose rationnelle, comme le dit Eugène, qui est accouru l'autre soir pour m'annoncer la formation do la so- ciété des anti-baleines et anti-corsets, fondée en Angleterre dernièrement, dans la bonne ville de IIull,par des fcmniesqui ont juré guerre à mort a ces engins, si funestes a la santé des jeunes filles et des femmes. Ce qui m'a beaucoup étonnée, c'est le choix que ces dames ont fait du révérend M. Dobin pour leur président. 3IS Eugène prétend, avec son impertinence ordinaire, qu'un président pent seul main- tenir l'ordre dans une société de femmes, obtenir que les motions soient écoulées en silence, et faire que toutes ces dames, en prétendant à la présidence, ne fassent pas crouler une association naissante. J'ai paru passer condamnation ; c'était la ma- lice la meilleure a opposer à celle d'Eu- gène, qui espérait une discussion, et je me suis bornée à dire que si l'Angleterre possédait une aussi bonne confection- neuse que madame Pousse, l'Anti-stay- and-cor set- Society se contenterait d'or- donner, d'une part, que ses membres seraient astreints et contraints a ne porter que des corsets fabriqués dans les ateliers de madame Pousse, et, d'autre part, que chaque sociétaire veillerait à ce que ses amies el connaissances fussent mises dans l'impossibilité de se serrer outre mesure. Eugène a compris que j'étais dans ce qu'il appelle mes humeurs graves^ et il a gardé pour un autre jour ses épigrammes. Les très jeunes gens croient faire preuve de beaucoup d'esprit en se moquant des femmes; le meilleur moyen de les punir, c'est de se montrer insensibles k leurs folles railleries. Encore des manteaux courts pour cette année; ce dont je suis ravie. Il est ques- tion de pelisses avec de petites manches larges ajustées au poignet, et de manteaux dont les ouvertures pour les bras forment de larges manches ouvertes. Mais tout cela est assez indécis. Prends donc patience! Le froid ne viendra que trop tôt, hélas!... M lis avec le froid viendront aussi les soi- rées et les bals. Comme tu n'es pas encore décidée en ce qui louche le cadeau que tu veux faire, j'ai choisi pour toi un dessin de tapisserie, genre damas, qui peut te servir pour re- couvrir soit un prie-Dieu, soit un tabouret de piano. Tu sais que ceux-ci sefontmain- enant carrés, et qu'à l'intérieur du siège se trouvent des compartiments destinés à remplacer le porle-musiqiie. Je n'admire pas celle invention, car il me semble peu commode de se lever a chaque instant et d'ouvrir un coffre pour prendre telle ou telle partition ; mais enfin, c'est la mode. Si tu destines celte tapisserie 'a un prie- Dieu, lequel, étant conçu de même que le tabouret, renferme les livres de piété, tu feras emplette de canevas n** -14; si tu veux l'exécuter pour cabas, tu prendras du canevas u" 4 8 ou 20. Tu peux aisé- ment, en piquant le dessin n» \ et en le ponçant, le transporter sur le canevas même ; avec un pinceau et de l'encre de la Chine, tu passeras sur les traits poin- tillés, puis tu laveras, avec le même pin- ceau et de l'encre de Chine plus étendue d'eau, les parties ombrées. Cette manière de dessiner sur le canevas évite l'ennui décompter les points; si cependant tu préfères Vancienne méthode, copie, sur le papier quadrillé que je t'envoie* et qui l'offre trois grosseurs de canevas, ton dessin de damas, et mets-le à l'effet en le coloriant toi-même. Le fond est de deux nuances de bleu, l'une claire, l'autre foncée. Tu feras la grande palme jaune, et les trois perles de couleur violette; sur la palme jaune, la petite palme doit se dessiner en rouge écarlate avec le milieu blanc. Le travail terminé, tu encadreras prie-Dieu, tabouret de piano, coussin ou cabas, d'une rangée d'espèce de point de natte eu laine noire, puis de trois rangées du même point couleur bois clair, bois plus foncé, bois très foncé, et enfin d'une autre rangée noire. Le dessin n" 2 te montre comment tu dois piquer ton aiguille après avoir arrêté la laine, el le u° 5 comment la seconde rangée doit se croiser sur la première. Tu pars de gauche en prenant, dans le bas, (I) La feuille de papier quadrillé, pour dessiu de ta- pisserie, se vend au bureau du journal, 20 cent, prise à l'aris.et 2λ c. franche de pori. 319 deux fils à la fois, puis deux fils en haut ; Ui en laisses quatre dans l'iulervulle; lu reviens en haut, puis en bas, toujours de gauche d droite, ton point se croise na- turellement et tu as une bordure tout a fait nouvelle. Je te recommande le numéro 4 pour exécuter au crochet soit un col, soit des manchettes eu coton fin; le dessin est si facile k lire que je ne te donnerai pas des explications qui me paraissent être inu- tiles. Tu me crois bien étourdie, chère amie, puisque lu as jugé nécessaire de me rap- peler que je ne t'ai pas envoyé le col du ca- nezou lacet elpoiuts de dentelle ; le voici, n°o, et, de plus, n"' 6 et 7, une broderie très facile pour col et manchettes et d'un effet charmant. Tu exécutes les trois traits qui forment chaque dent, au point de fes- ton fin, et la fleur au plumetis avec un petit œillet au milieu. Si tu veux rendre ce dessin plus riche, remplis av^c du po int d'échelle l'intervalle que laissent eutre eux les trois festons. Je suis certaine que tu as déjà admiré le beau dessin pour mouchoir u" 8. Peut- être te seras- tu lais.sé e If rayer "a la vue d'une besogne si longue ; mais rien de plus facile que de supprimer la guirlande intérieure et de faire seulemeui la bor- dure ; cette guirlaude, placée sur ourlet, te donnera un autre mouchoir très élé- gant. Le ruban doit être brodé tout au point d'armes; lu feras des pois bien ronds sur le poiut d armes; les œillets "a jour peuvent être remplis d'un moulinet fin, j'entends les plus grands; les fleuis doivent être exécutées en poiut de plume avec entourage en cordonnet fin ; enfin, après avoir fesionné finement le bord in- férieur du ruban et les deux côtés intérieurs el extérieurs du dessin qui termine la bor- dure, lu découperas tous les intervalles dans lesquels tu vois des croix et quelques points semés, et lu rempliras avec des points de dentelle. lU travail de ce genre, exécuté en coton tin, sur de belle batiste, est un charmant cadeau d'étrenuesa pré- parer. Puisque lu le désires, je choisirai pour toi des entre-deux de différents genres; ces guirlandes sont bonnes a placer sur chemises d'homme, sur manteaux de nuit et sur chemisettes d'enfant; pour les che- misettes, un rang de broderie suffit, par- ce qu'elles ferment derrière. Tu fais deux plis assez larges de chaque côté de la bro- derie ; tu brodes sur ourlet le collet, qui doit être carré, fendu par devant, ouvert par derrière, et tu le montes sur un poi- gnet afin qu'il rabatte bien. Le n^' 9 est bien joli, qu'en dis-tu ? Je n'ai pas oublié ma promesse, et je l'envoie un joli choix de musique nou- velle que j'ai fait l'autre jour, en passant, chez Meissonnier, parce qu'il m'a été im- possible d'aller jusqu'à la rue Neuve-Vi- vienne. D'abord trois jolies romances : Mes enfants, le bon Dieu nous voit, par Marquerie ; le Langage des fleurs et Plus heureux qu'un roi, par Masini ; les deux quadrilles de la Reine Margot et le Bal des Pierrots, par J. Pasdeloup ; les deux quadrilles de Musard sur des motifs de l'opéra-comique Ne touchez pas à la reine, et enfin la Sainte-Cécile de i.-B. Tolbecque. Es-tu contente, celle fois? Voila de quoi vous faire danser toutes aux vendanges. Mais moi qui ne danse pas, pour le moment du moins, et qui m'oc- cupe avec tant de dévouement, tu en con- viendras, des plaisirs et des jouissances des autres, j'ai recueilli ces jours-ci deux receltes dont je me hâte de te faire part afin que tu puisses préparer, pour cet hiver, de vraies surprises a les convives. Veux-lu leur donner au mois de jan- vier des noix fraîches? rien de plus fa- cile. Fais creuser dans la cave, si elle esl bien sèche, un trou plus ou nwtins pro- fond suivant la quantité de noix que tu I 320 veux conserver; lu le feras ensuite garnir dans son pourtour de planches minces, et tu le rempliras de noix nouvellement abat- tues et enfermées dans leur écorce verte. Lorsque celte espèce de silos est plein , fais-le recouvrir de planches, puis de terre sèche bien tassée ; et, le jour des Rois, des noix fraîches figureront au dessert. Les châtaignes conservées ainsi sont bien meilleures que celles qu'on laisse a l'air au grenier. Cette recette, que ma tante tx pratiquée chez son père, n'a pas eu, comme celle que je vais te donner pour la conserva- tion du raisin, Vhonneur d'être soumise a la Société royale d'agriculture, mais elle n'en a pourtant pas moins une valeur réelle. Quant au raisin, choisis et marque les plus belles grappes de la treille pour les cueillir dès qu'elles auront atteint leur maturité, mais pour les cueillir avec le sarment qui les porte. Tu placeras ce sar- ment dans un vase plein d'eau, la grappe en dehors et pendant librement. Ton vase bien garni de belles grappes peut être laissé impunément dans une pièce non habitée, même pendant l'époque des gelées les plus fortes; l'eau glacera, mais non pas le raisin, et au mois de mai, tu auras a placer sur la table une belle cor- beille de chasselas presque aussi frais que lors de la récolte : car, chose remarquable, le raisin ainsi conservé n'offre pas un seul grain gâté. 11 faut seulement avoir soin de faire celte cueillette par un temps sec et serein. Il est inutile de changer l'eau du vase. J'ai envie d'envoyer ma recelte à 'notre chère Emma, a Riga. Ce procédé pour la conservation du raisin vaut bien mieux que celui qu'elle emploie et qui consiste a tremper quelques-uns des fruits qu'on veut garder pour l'hiver dans une dissolution decire, qu'il faut faire fondre ensuite... Voila Céline qui vient me cher- chercher. Nous allons courir les maga- sins un peu pour nous, beaucoup pour toi. Toutes deux nous t'embrassons... Au revoir h la hâte. ÂNNicA DE Bell. Jllbum. Les bonnes acliotis protègent les familles. Heureux qui peut, au faible accordant son appui, Mettre un pareil trésor entre le ciel et lui ! Ducis, Les petites douleurs nous mettent hors de nous, les grandes douleurs nous ren- dent à nous-même. Jean-Paul Richter. Ceux qui cherchent le repos en ce monde n'y trouvent que le regret d'avoir perdu leur temps. SÉNÈQUE. '' Imaginez-vous que vous êtes heureux ; c'est le plus court chemin pour aller au bonheur. Amélie, princesse de Saxe. Ceux dont l'esprit n'a point de règle ressemblent dans leur jeunesse h ces vol- cans qui lancent tous les [éléments que la nature a cachés dans leur sein ; on les admire; ils épouvantent, mais on ne s'en occupe plus dès que le moment de l'ex- plosion est passé. Madame Necker. L'admiration est le germe de la science. Bacon. Le savant sait et s'enquiert ; mais l'i- gnorant ne sait même pas de quoi s'en- quérir. Proverbe persan, 321 ÉDUCATION aaaa(aa®5s? a-t? sa^a^ias LE LEGS D'UN PERE L'ÉPOUSE. — LA VIEILLE FILLE. ' Il y aurait, dans le monde, beaucoup moins de souffrance et de malheur trop réel si, à l'âge où la raison commence a se développer, on cherchait, en regardant autour de soi, à prendre une idée juste de cette existence que l'expérience et l'i- magination nous montrent telle qu'elle n'est pas, telle qu'elle ne saurait être. Les espérances auraient alors des limites; on comprendrait alors que le mariage, cette principale préoccupation de la jeune fille, est une chose sainte, une chose grave, un engagement sérieux qui impose de grands devoirs. Ce n'est pas sous cet aspect qu'il se pré- sente au couvent, a la pension et môme au sein de la famille : car le mariage est trop souventannoncé comme la couronne, le prix d'honneur destiné a la plus stu- dieuse. Le mariage!... C'est le titre de ma- dame; c'est la couronne de fleurs d'o- ranger, la toilette de mariée, la corbeille, les cachemires, les dentelles, les bijoux; et, pour celles qui s'avisent de penser au mari, c'est l'adoration perpétuelle d'un être soumis a tous les caprices de sa jeune femme. (*) Voir paRe289. Aucun des ariicles contenus dans ce journal ne peut ('tre reinocJuit, sons peine de poursuite en run- Irefaçon, sans le consentement forme) des auteurs. 11^ SÉBiB. Tome I. N" 10. — Le mariage est tout cela le premier jour ; il est un peu moins que tout cela les jours d'après ; il n'est presque plus rien de tout cela a la fin de l'année. Pour- quoi ? C'est que les rôles n'ont été que momentanément intervertis ; c'est que l'homme est né pour commander , la femme pour obéir; c'est que la nouvelle épouse a trop oublié la soumission pro- mise devant Dieu , devant les hommes à celui qu'elle vient d'accepter pour appui et pour maître. Lui, aussi, il l'a oublié; tout a coup il s'en souvient, et l'adora- teur fait place au mari. Je vous l'ai dit, mes enfants, vaine- ment vous chercherez sur la terre une affection semblable a l'amour paternel, à l'amour maternel; affection constante, dévouée, mêlée d'indulgence et de sévé- rité. La jeune femme, unie à un homme de beaucoup plus âgé qu'elle, peul seule espérer d'en retrouver quelque trace si, de son côté, elle se montre ce qu'elle était pour ses parents, attentive, affec- tionnée cl soumise. Mais celle dont l'é- poux est dun âge assorti au |sien , doit apporter dans le mariage une douceur, une indulgence inépuisables. Pour elle a commencé le véritable rôle de la femme, celui du dévouemenl a autrui; dévouc- WOVEHBRE 18*7. 21 322 ment sans bornes cl de tous les instants; oubli de soi complet; sacrifice de ses goûts aux goûts de sou mari; résignation et patience dans les jours mauvais ; cou- rage persévérant pour elle et pour lui ; et ce n'est pas tout encore! Ces hautes vertus doivent se revêtir d'une apparence aimable. Il ne faut pas que les combats livrés à soi-même laissent des traces; il ne faut pas que les souffrances physiques, qui sont le partage de la femme dans tous les rangs, dans toutes les classes, vien- nent, par leur expression déplaisante, las- ser le mari ! Sur l'homme porte tout le fardeau des affaires ; pour lui tous les soucis du de- hors, les inquiétudes relatives a la for- tune de la famille dont il est le chef; les déceptions amères; le contact journalier avec des rivaux en ambition, avec des protecteurs souvent arrogants. Il revient chez lui chagrin, mécontent, et comme il a dû longuement se contraindre, sa mau- vaise humeur éclate au logis ; car l'hom- me n"a pas appris, ainsi que la femme, a se dompter dans tous les instants de la vie ; car sa violence naturelle l'emporte souvent malgré le meilleur vouloir; car enfin il puise rarement, comme elle, à la source de toute force morale et de toute consolation. Si, à son retour, et dans cette disposi- tion d'esprit, il trouve une femme ma- lade, un intérieur attristé par cette hu- meur dont il pense avoir seul le privi- lège, des scènes éclateront, ou bien, sans rien dire, il ira chercher ailleurs ce que sa maison ne lui présente pas, la dis- traction nécessaire à la disposition cha- grine de son esprit. Le ramener plus tard, lui faire aimer sa maison, est uueentreprise qui demande des efforts bien autrement grands que ceux qu'auraient pu coûter, dès les pre- mières années du mariage, quelque douce parole, quelque aimable sourire dissimu- lant les souffrances physiques avec les- quelles la femme doit vivre, les mécon- tentements qui sont survenus dans la journée, et l'aigreur qu'excitent souvent les contrariétés inévitables pour celle qui est chargée de diriger et de surveiller servantes et domestiques. J'ai vu des hommes violents complè- tement domptés par la douceur inaltéra- ble de leur femme; j'ai vu des hommes accablés d'affaires, rentrer avec empres- sement au logis quoiqu'ils ne dussent y trouver qu'une femme malade , et en- tourer cette femme des soins les plus tendres ; s'abaisser a toutes les fonctions de la garde-malade; surmonter toutes les répugnances naturelles qu'inspirent quel- ques-uns des maux auxquels est sujette la malheureuse humanité, et persuader ainsi à l'infortunée frappée des plus affreux fléaux, qu'elle n'était pas, qu'elle ne pou- vait être pour personne un objet de dé- goût et d'horreur! Oui, je l'ai vu!... et mes larmes ont coulé! Et jai admiré cette toute-puissance que donnent à l'é- pouse la beauté morale, les facultés de l'intelligence, la force de caractère, se réunissant pour dominer d'affreuses tor- tures, pour laisser a l'àme, à l'esprit toute leur liberté, et pour faire aimer jusqu'au dernier souffle celle qui, en mourant, n'a- vait même plus forme humaine ! Mais ce que je n'ai jamais vu, mes en- fants, c'est la femme capricieuse, égoïste, emportée , exercer longtemps son empire. Quelques hommes d'un caractère faible se soumettent pendant plusieurs années peut-être a ce joug affreux; si, dans le malheureux ménage, il y a des enfants, la chaîne bien lourde qui unit les époux se trouve consolidée : mais, tôt ou tard, cette chaîne se brise ; et la femmeallière qui n'a pas su comprendre que la dignité de l'é- pouse consiste non à montrer qu'elle rè- gne, mais à le cacher, mais a entourer son mari, le père de ses onfanis, d'une 323 oonsulération qui rejaillit snr elle, comme sur elle rejaillit le mépris dont elle le couvre en faisant éclater la faiblesse de celui qui ne sait pas on qui n'ose pas être le maître, se voit délaissée sans retour! Le rôle de réponse est noble et beau ; pour le remplir , pour mériter le titre de compagne, d'amie de celui qui est, après Dieu, son plus solide appui dans la vie, l'épouse doit chercher dans la prière, dans de sérieuses méditations les forces dont elle a besoin chaque jour : elle doit demander à Dieu cette tendre indulgence qui fait pardonner les torts légers ; celte persuasive éloquence qui ramène au sen- timent de la justice l'homme que parfois l'ambition égare et qui repousserait avec violence une vérité qu'il reconnaît tout bas, mais dont il serait blessé, si cette vérité lui était présentée avec sécheresse, d'un air de supériorité et au moment où les passions bouillonnent en lui. L'épouse doit savoir attendre du temps ce que le temps seul peut amener ; elle doit se bien persuader que si, dans plusieurs circon- stances, elle est appelée à diriger en quel- que sorte son mari en réveillant en lui des sentiments étouffés par l'esprit du siècle, par les influences extérieures, cette action doit être ignorée de tous. Plus l'é- pouse entoure l'époux de déférence, plus elle estelle- même respectée; plus elle s'ef- face pourle laisser paraître en toute circon- stance, plus elle mérite aux yeux de Dieu, dont la bonté lui fait trouver les paroles qui persuadent. Qu'a Dieu seul , cette source inépuisable de force et de vie, elle rapporte tous les succès obtenus ; et la vanité avec ses petitesses, et l'orgueil avec ses misères, ne viendront pas gonfler, puis dessécher son cœur. Toujours sem- blable à elle-même, elle poursuivra sa tâche, et, en avançant en âge, elle verra prospérer l'époux, les enfants élevés dans l'amour et le respect de leur père; et à l'approche de sa dernière heure , elle pourra dire avec le calme d'une âme en paix avec elle-même : Mon Dieu! bé- nissez-les ! Tous vous connaissent et vous aiment! Oui, mes bien chères amies, il est beau, il est noble le rôle de l'épouse ; mais il est difflcile, même pour la femme qui, étant jeune fille, a été élevée dans la sou- mission au devoir; mais il est impossi- ble pour celle dont une éducation sage n'a pas éclairé l'esprit et formé le cœur. Pour celle-là, chaque jour devient une source de souffrance, et cette source ne se tarit pas avec les années, "a moins que rappelée par le malheur au sentiment de ses devoirs, à moins que puisant dans une amère expérience la connaissance de son vrai rôle ici -bas, elle ne parvienne à se vaincre elle-même. J'ignore, mes enfants, si toutes vous vous marierez. Peut-être l'une d'entre vous, effrayée par la vue d'un de ces mauvais ménages dans lesquels les torts sont tous du côté du mari, car il est des hommes d'une perversité telle que la douceur, le dévouement le plus entier ne peuvent les toucher ni réveiller en eux aucun bon sentiment, peut-être celle-là préférera-t- elle la prétendue honte de rester fille au danger de rencontrer un mari semblable à celui qu'elle voit répandre autour de lui une désolation, un malheur sans fin et sans remède. Est-ce donc une honte, direz-vous, mes enfants, de rester fille? Pour vous, non ; pour vous qui avez jusqu'à ce jour vécu loin du monde, pour vous encore ce n'est même pas un ridi- cule ; car dans la famille vous connaissez plusieurs vieilles filles, et aucune n'offre à vos yeux l'image du ridicule ; toutes savent se faire estimer et aimer. Mais pour la jeune fille bercée depuis l'en- fance de Vespoir du mariage qui donne la fortune, la considération, la liberté, c'est presque une honte, et c'est un ri- 324 dicuie au moins que ^e ne pas trouver a s'établir. Chez elle l'espoir du mariage grandit avec les années; voyaut le mariage sous un faux jour, elle doit voir aussi sous un faux jour les avantages qui valent une dot pour la jeune fille sans fortune. Elle compte sur sa beauté si elle est belle, sur la parure qui relève le peu dattrails qu'elle peut posséder quand la beauté lui manque , et tout occupée de faire valoir ses avantages extérieurs, persuadée qu'en se montrant partout elle finira par attirer sur elle les regards sérieux d'un épou- seur, elle passe ainsi sa jeunesse a pré- parer les amertumes qui résultent d'es- pérances trompées, et le ridicule qui naît de prétentions survivant de beaucoup à l'âge pendant lequel il est permis aux femmes d'en avoir. Pour celle-là, vous le voyez, rester fille c'est plus qu'un 7Ha//ieMr, c'est une /lonfe, et celle-là peut compter sur les railleries, sur les sarcasmes de ce monde qui ne l'at- tire que pour s'amuser des airs de jeu- nesse et des frais de tcrilette qui décèlent chez elle la soif de plaire et un esprit de plus en plus insensé. Celle-là encore est un fléau pour sa famille, pour ses amis ; tous s'en moquent ou la dédaignent, ou la repoussent. Dans la grande famille hu- maine, c'est un être complètement inu- tile, qui ne vit que pour soi, n'est bon que pour soi et lasse la patience la plus inépuisable. Cette fois encore, mes chères amies, l'opinion publique, le monde ne sont pas injustes dans Tanathème qu'ils lancent contre celte vieille fille; mais ils le de- viennent en enveloppant dans la môme proscription celles que le dévouement à la famille , le goût de l'indépendance ou bien des circonstances indépendantes de leur volonté, mais auxquelles elles se sont soumises de bonne grâce, ont vouées au célibat. Dans l'antiquité, à Rome, à Lacédé- mone, 'a Athènes, et, plus tard, dans la Judée, les lois déclaraient infâme l'hom- me ou la femme qui vivait dans le céli- bat ; de cette réprobation se trouvaient seuls exceptés ceux qui se dévouaient au culte des autels: ainsi, à Rome, les vestales, en Perse les prétresses du soleil, puis les druidesses dans la Germanie et les Gaules, étaient non-seulement con- sidérées comme formant une classe en dehors de la classe commune , mais en- core le respect, la vénération de tous venaient les entourer. Aujourd'hui , dans notre monde civi- lisé, la vieille fille est seulement enta- chée de ridicule ainsi que le vieux gar- çon : on leu r prête , et souvent bien gratui f e- meutjdes manies qu'ils n'ont pas ou qu'on trouve parfois chez ceux qui vivent en dehors du tourbillon de ce monde si exi- geant dans les petites choses, et trop in- dulgent parfois dans les choses graves. Mais détournez vos regards de cette vieille fille qui rêve encore de mariage à cinquante ans, etportez-les sur cette autre vieille fille qui ne s'est pas mariée parce que ses parents l'ont amenée à reconnaî- tre que celui dont elle avait fait choix ne pouvait la rendre heureuse ; ou bien parce qu'elle n'a pas voulu quitter un père et une mère âgés et infirmes ; ou bien en- core parce qu'elle est devenue la seconde mère de pauvres orphelins laissés sur la terre par son frère, par sa sœur ; ou bien enfin parce qu'elle a préféré la vie isolée, mais indépendante et paisible, à la vie inquiète, tourmentée de la mère de fa- mille qui, mariée sans fortune, manque de ressources pour élever ses enfants : que voyez-vous? Une personne calme, sensée, aimée, estimée de tous parce qu'elle possède l'esprit de sou âge , parce qu'elle porte sur les malheureux les fa- cultés aimantes de son âme. Elle ne doit qu'à elle seule sa position honorable, la Ô^O cousidéralion dont elle est entourée. Sans doute elle est bien seule, et plus les an- nées s'écoulent, plus s'étend le vide qui se fait autour d'elle; les peisoiines de son temps, de son âge disparaissent peu a peu, et des liens de famille bien faibles l'unis- sent encore a la génération nouvelle. Mais hélas! n'est-elle pas plus seule encore celle qui, après avoir été épouse, n'a plus d'époux! celle qui, après avoir été mère, n'a plus d'enfant! Oui, le monde est injuste ei dur eu- vers les femmes vouées au célibat, par des causes diverses, lorsqu'il les enve- loppe toutes dans la sorte de proscription qu'expriment ces deux mots : Vieille fille! Combien de vieilles lilles sont les anges tutélaires des familles ! Combien, en se dévouant a l'éducation privée ou publi- que, rendent a la société des services de lapins haute importance, tandis que nom. bre d'autres, se consacrant a soigner la souffrance, vont dans les hôpitaux offrir, sans y songer, et dans une humble obscu- rité, l'exemple de cette abnégation com- plète qui semble être le but, la fin impo- sés à la femme sur la terre! Mes Olles aimées, le seul bonheur pos- sible ici -bas consiste a diminuer la som- me des maux départis a l'humanité en- tière, en acquérant sur nos mauvais pen- chants, sur nos passions assez d'empire pour n'avoir pas a répéter avec une con- viction pleine d'amertume ces paroles trop vraies, et si cruelles pour l'âme ac- cablée sous le poids d'un repentir tardif : Nos plus grands maux nous viennent de nous ! D. G. im UAIIVE UËRÉDIÏAIKJ^. (SUITE ET FJN. ) Les hôtes attendus arrivèrent pendant que don Sanche était enfermé avec le prê- tre; et celui-ci voulut consacrer le reste de la nuit a exercer son saint ministère en faveur des maîtres et des serviteurs qui aspiraient tous a faire leurs dévotions le lendemain. Lorsque l'heure de la cérémonie fut arrivée, le digne ministre du Dieu qui enseigna l'oubli de soi, le sacrilice de soi piuir autrui et la loi divine du devoir, se rendit à la chapelle pour revêtir ses or- nements sacerdotaux, et chacun fut frap- pé de sa pâleur et de la fatigue qui se li- sait sur son visage. Cependant il officia avec ferveur de cœur et dignité; une lorco surhumaine semblait le soutenir. Apres avoir accompli les cérémonies de la consécration a Dieu de cette chapelle beaucoup trop petite pour contenir la foule des assistants, au lieu de monter dans la chaire, il s'avanra jusque sur le parvis du nouveau temple, afin de pouvoir se faire entendre de tous. Prenant pour texte ces paroles : Tout royaume divisé contre lui-même sera ruiné, et toute ville, toute maison divisée contre elle-même ne pourra subsister*, il prêcha avec une simplicité évangélique l'amour dans la famille, la concorde en- tre les maîtres cl les serviteurs, l'affec- tion, le bon accord entre les voisins, et la charité, l'amour de tous pour tous. Bien des yeux se mouillèrent a ces paroles de paix ; bien des fronts se baissèrent jusqu'à (0 EvaiiiU» selon saint Malhieu.diiij). xii,vcrs. IS. 326 terre avec la confusion du repentir, et d'un repentir sincère. Après avoir béni la foule agenouillée autour de la chapelle , sur l'herbe haute et fleurie, le vénérable prêtre rentra dans le temple, et bientôt les communiants vinrent tour à tour prendre place à la table sainte. Le soleil était déjà haut sur l'horizon au moment où les invités se réunirent dans la salle pour le banquet. Le prêtre voyageur occupait le haut bout de la table. La sérénité brillait sur son front. Avec cette présence d'esprit que donnent et la charité vraie et la con- naissance du cœur humain, il sut trouver l'occasion de parler à chacun de ce qui l'intéressait le plus. Il souriait a la gaieté des enfants, il souriait aux chants des es- claves pour qui ce jour était aussi un bien beau jour ; mais le premier il se leva en demandant la permission d'aller pren- dre un repos d'autant plus nécessaire que son intention était de partir vers la Du de la nuit suivante ; il avait promis de s'ar- rêter dans les deux fazenda les plus voi- sines, et ses nouveaux hôtes devaient partir avec lui. La veillée se prolongea pour les autres convives. Les occasions de se visiter sont rares dans ces vastes déserts ; et tout le monde était sur pied au moment où le prêtre, après avoir donné une dernière bénédiction, monta à cheval. La piété et la reconnaissance de don Sanche et d'EI- vire avaient augmenté le nombre des vases sacrés et des ornements que portait le cheval de suite. Tous deux accompagnèrent le prêtre et leurs convives jusqu'aux conOns de la fazenda, puis ils revinrent sur leurs pas : mais ils ne voulurent point rentrer, pour chercher le sommeil , après ces journées d'émotions et de fatigues, sans avoir remercié Dieu dans son nouveau temple, et tous les deux ils s'y rendirent. A la faible lueur de la lampe qui brû- lait devant l'autel, ils crurent voir comme une ombre agenouillée... Elvire se serra avec terreur contre son mari dont elle te- nait le bras, et d'un commun mouvement ils s'arrêtèrent dès l'entrée. S'accoutumant peu a peu a la demi- obscurité qui régnait en ce lieu , ils re- connurent bientôt que ce n'était pas une ombre, que c'était un être vivant enve- loppé d'une longue robe de bure et dont la tète, débarrassée du capuce rejeté en arrière, était rasée. " C'est lui ! murmura Elvire en entraî- nant don Sanche hors de la chapelle par un mouvement plus rapide que la pensée. — Qui , lui ? »» demande don Sanche ; car, au milieu du silence profond, il avait entendu ces paroles prononcées bien bas cependant et à peine articulées. Elvire reste muette et un instant im- mobile... Mais de nouveau elle marche avec rapidité vers la maison, obligeant don Sanche à la suivre, et, tremblante, hors d'haleine, elle se jette sur une chaise en entrant dans la salle basse. « Que signifie le trouble où je vous vois? s'écrie don Sanche; que signiUent les paroles qui viennent de vous échap- per ? » Elvire ne répond pas. Elle est pâle, et elle semble être glacée par la terreur. «Don Sanche, dit-elle entiu tout bas, asseyez- vous ici près de moi, ne me quit- tez pas! Au nom du ciel, ne me quittez pas!... Il vient!» A ces mots elle se lève, enveloppe son mari de ses bras, et regarde vers la porte avec effroi. Don Sanche étonné sert sa femme ctui- tre sa poitrine ; il n'a rien entendu ; il ne voit personne... Tout h coup un homme, un moine ap- paraît sur le seuil de la porte. Los rayons du jour qui vient de paraître forment derrière lui comme un fond lumineux sur 327 lequel se détache cette tête rasée et sé- vère. «' Don Alphonse ! s'écrie don Sanche ; et il fait un pas en avant , mais Elvire le retient avec force. — Non, pas don Alphonse, répond le moine , mais le frère Lorenzo. . . et ton frère ! » A ces mots, prononcés avec l'élan du cœur, don Sanche se dégage de l'étreinte d'Elvire et s'élance dans les bras qui lui sont tendus, en répétant : «Mon frère !... mon frère ! » Longtemps ils se tinrent embrassés. Elvire, les yeux tout grands ouverts, sen- tait ses genoux fléchir; d'une main elle se soutenait en s'appuyant contre la mu- raille, de l'autre elle comprimait les bat- tements de son cœur. « Tu ne me hais donc pas ! s'écrie Al- phonse dont le regard ardent plonge dans le regnrd de Sanche. — Moi te haïr ! . . . moi haïr mon frère I — Laisse-moi, laisse-moi! Et soudain Alphonse le repousse avec force. J'aurais préféré ta haine!... J'aurais eu a vaincre du moins !... Ta géuérosité m'humilie !... Laisse-moi , te dis-je ! Je n'ai pas encore dépouillé le vieil homme ! Mon Dieu ! quand donc preodrez-vous pitié de moi? Quand donc m'accorderez-vous la force de vous obéir sans révolte?» D'un air abattu il se jette sur un siège el cache dans ses deux mains sa figure cou- verte de larmes brûlantes. Sanclie revient vers sa femme et l'en- toure d'un de ses bras comme pour la protéger. Il y eut un long silence. « Alphonse, dit enfin celui qui avait été la victime d'une jalouse haine, saviez- vous avant-hier, en venant ici, que vous veniez chez votre frère? — Je l'ignorais... Dieu a tout conduit. — Qui donc vous a instruit de mon vé- ritable nom ?»♦ Alphonse, du geste, désigna Elvire. «Tous deux, dit-il en relevant la tête avec un sourire amer, nous nous sommes reconnus... N'est-il pas vrai, madame? » Elvire frissonna. « Écoute moi, Sanche, reprit Alphonse de ce ton impérieux qui, si souvent, avait fait trembler son frère enfant et glacé ou révolté le cœur du jeune homme, avant hier... il s'est fait en moi une révolution terrible... Te retrouver ici... et pourtant je t'avais cherché en Europe. ^ et pour- tant mon âme s'était adoucie. . . N'im- porte... j'ai dû fuir!... Tout le passé se réveillait sombre, menaçant..; Pendant la nuit j'ai erré autour de ta demeure... Que de combats dans mon âme !. . . La lutte a été longue... bien longue. ..Maintenant... maintenant je suis résolu... Il le faut!... je le veux!.., Seigneur de Salaveira, jeté salue! » Sanche tressaillit et regarda Alphonse avec surprise. ** Retourne en Espagne, reprit celui-ci de ce même ton hautain ; l'héritage de notre père, notre nom glorieux t'appar- tiennent... je te lègue tout, car je veux mourir au monde !... — Je ne te comprends pas, répondit don Sanche dont les joues brunes s'é- taient animées d'une fugitive rougeur. — Je me suis repenti! reprit Alphonse avec amertume. Vois la robe qui me cou- vre! vois cette tête rasée... vois ces pieds nus!... Sous cette bure bat un cœur dé- chiré par le remords... par un remords éternel... car j'ai refusé à ma mère cet amour qu'elle me demandait pour toi !... car la main qu'elle étendait sur ma tête pour me bénir a été raidie par la mort avant que ma bouche eût prononcé la promesse de t'aimer... de t'aimer... toi !... toi, l'époux d'Elvire de Ilenarès I...» Don Alphonse se leva el se mita mar- cher dans la salle avec agitation. " Et je suis ici ! dit-il avec un accent 328 qui lit courir uu uouveau irissou daus les velues d'Elvire; et j'y suis volontaire- ment ! Avant hier j'ignorais où la main de Dieu me conduisait... Hier je suis re- venu et j'ai entendu les paroles du prê- tre , les paroles de Dieu même ! Toute maison qui est divisée contre elle-même ne pourra subsister. II ne faut pas que la maison de Salaveira meure!... Va donc en Espagne ; va donc relever notre nom ; va donc, va!.. Et que dans le silence de ces nuits si longues, que dans ces ténè- bres qui me glacent d'une folle terreur, l'ombre de ma mère apaisée ne répète plus ces terribles paroles : Caïu, qu'as-tu fait de ton frère ? » En disant ces mots, Alphonse s'élança hors de la case. Don Sanche aussitôt le suivit. Ce fut seulement vers le milieu du jour que don Sanche revint. Sa figure portait les traces d'une émotion profonde. Elvire l'attendait avec anxiété, et cependant elle s'arrêta dès les premiers pas faits au de- vant de lui. «Je pars pour Rio la uuitprochaine, dit don Sanche d'un air accablé. Il faut que je revoie mon frère ; il faut que je parle au seigneur gardien du couvent des Fran- ciscains. Nous retournerons en Espagne, mon Elvire î nous irons vivre auprès de ta mère!... Pourquoi faut-il qu'une joie si grande soit mêlée d'une si grande amer- tume ! Alphonse est bien malheureux ! Le remords l'oppresse, mais le repentir, un repentir sincère n'est pas encore venu dompter les passions auxquelles pendant tant d'années il a livré son âme. Prions, Elvire, prions pour lui! et que nos en- fants apprennent de bonne heure u prier pour mon malheureux IVèrc ! — Ils le savent déjà, répondit Elvire avec douceur. Le nom de leur oncle est mêlé chaque matin et chaque soir a leurs prières ! — Tu es un auge! dit tsunclie en pios- saut avec tendresse sa femme sur sou cœur. — Oh! non! reprit Elvire. Dieu con- naît les combats que j'ai eu à me livrer a moi-même depuis le jour où la persécu- tion la plus cruelle nous obligea de cher- cher un refuge dans l'exil!... Non, je n'ai point pardonné encore, quoique tant de fois j'aie promis à Dieu de pardonner ! Allez, don Sanche, allez porter des pa- roles de paix à don Alphonse... Dieu bé- nira nos efforts et les siens en nous don- nant enfin les sentiments d'amour qui doivent unir entre eux tous les hommes et les membres d'une même famille ! » Deux messagers arrivèrent tour a tour la semaine suivante. L'un venait apporter a Elvire, de la part du prêtre voyageur, une lettre ainsi conçue : « Ma fille, vous ne vous étiez pas trom- pée; vous avez revu don Alphonse. Un peu prématurément il a pris l'habit au- quel il aspire et qu'il s'efforce de mériter par l'observance des plus grandes aus- térités. Priez pour ce grand pécheur, mon enfant! Ici, au couvent, il n'y a qu'une voix sur l'édification que donnent a tous les frères les mortihcations qu'il s'impose. Il a fait vœu de renoncer au monde, à son nom , a ses richesses, et de réparer ses fautes en léguant à son frère ce riche héritage. Puisse rélernclle bonté de Dieu faire tourner a la gloire de son saint nom les efforts persévérants de deux faibles femmes pour extirper jusqu'à ses dernières racines tout sentiment coupa- ble! Priez Dieu ardemment de recevoir dans sa grâce le malheureux pécheur ! J'aurai quitté Hlo quand vous y viendrez prochainement. Adieu donc. Je vous donne ma bénédiclion, et je prie pour vous ! » L'autre messager était envoyé par don Sanche, qui annonçait à sa femme son pro- chain retouret rairivéc du gérant dont il avait (ait chuix pour diriger la fazcndi* 321) pendant leur absence. Don Sauche termi- nait en l'engageant a se hâter dans ses pré- paratifs de départ. El vire, en lisant ces deux lettres, était baignée de pleurs. Elle allait revoir sa mère I elle allait lui conduire ses enfants ! vivre dans sa patrie!... Ah! son cœur succombait sous tant de joie. . . Et pour- tant une secrète amertume venait s'y mê- ler. L'image d'Alphonse, non plus me- naçant, mais d'Alphonse malheureux, troublait sa pensée. La haine, celte haine héréditaire qu'il lui portait, n'était pas éteinte, elle le sentait; mais il travaillait a se vaincre lui-même; mais il eurichis- sait volontairement une Henarès en lé- guant sa fortune a son frère... « 0 mon Dieu ! dit Elvire , et elle joi- gnit les mains avec ferveur, daignez don- ner a son âme les joies que nous ont ap- portées dans l'exil l'accomplissement de nos devoirs!... Daignez remplacer le sen- timent amer de la haine par le sentiment si doux de l'amour fraternel ! Qu'il puisse enfin aimer, celui qui n'a jamais voulu apprendre qu'à haïr! » Ce ne fut pas sans émotion que don Sanche et doha Elvire de Salaveira quit- tèrent les lieux où ils avaient vécu si longtemps dans une solitude profoode, et leur départ ût verser des larmes sincères aux serviteurs, aux esclaves que toujours ils avaient traités avec humanité. Ces champs en pleine culture, ces prairies couvertes de nombreux troupeaux , cette maison d'habitation entourée de nom- breuses dépendances, cette chapelle qui témoignait de leur piété, tout cela s'était défriché, s'était étendu, s'était élevé grâce à de constants labeurs!.,. Mais ils retournaient dans la patrie, et dans celte patrie les attendait une mère qui avait souffert pour eux... Une mère !... ce mot dit tout !... Aussi, a mesure que les voya- geurs, accorapa{;nés d'une suite nom- breuse, b'éloiiniiuient El elle demanda a Dieu la résignation aux décrets de sa Provi- dence. Le château resta tel que don Sanche l'avait reçu de son frère; tout ce que le vieux manoir contenait était pour lui sacré; mais les terres s'améliorèrent, mais le travail éloigna de la contrée la misère, et Elvire enseignait a ses fils à suivre l'exemple de leur père, à remettre en honneur, par des bienfaits, les noms désormais unis de Salaveira et de He- narès. En comparant la tâche qui lui était dé- partie avec celle qu'avaient jadis si cou- rageusement acceptée ses deux mères, et dont elles avaient acheté l'accomplisse- ment au prix de leur vie, Elvire bénissait Dieu; et la haine coupable qui l'avait si longtemps emporté dans son cœur sur l'affection due au frère de don Sanche, s'effaçait eulin devant un sentimeut plus chrétien et plus doux. Sa mère, elle le savait a présent, n'avait pas connu le nom de celui que le père gardien des francis- cains de Madrid envoyait au Brésil; doua Paquila n'avait donc pas eu "a regretter d'avoir, pour ainsi dire, conduit comme par la main, dans la retraite où se ca- chaient SCS enfants, ce frère haineux qui s'était montré si longtemps leur plus cruel ennemi ; ici apparaissait seul le doigt de Dieu ; enfin, Elvire savait encore que don Alphonse, ayant accordé aux prières in- stantes de doua Maria le secret sur le ma- riage de (Ion Sanche, don Sanche n'avait p.is été ntaudit par un père mourant : et cha(jne jour elle priait avec ferveur pour le coupable, en évoquant le pieux souve- nir de dona Maria et de dona Paquita , ces beaux modèles de dévouement sans bornes. Avec la plus vive impatience, les deux époux attendaient des lettres du BrésiL Ils en reçurent enfin. Le père gardien du couvent des Franciscains de Rio annon- çait a don Sanche l'entrée en noviciat de don Alphonse, et l'année d'ensuite don Alphonse écrivait à son frère : «Louange à Dieu ! le mauvais esprit est vaincu 1 Par des motifs purement hu- mains j'ai accompli un grand sacrifice en te léguant l'honneur de continuer la fa- mille de Salaveira... Des motifs purement humains n'auraient pu me faire consentir à voir relever celle de Henarès! Long- temps je me suis débattu contre le mau- vais esprit qui ranimait en mon cœur cette vieille haine... Dieu a daigné abaisser jus- qu'à moi son regard paternel , et mon âme a changé ! Du haut du ciel les deux anges qui avaient été envoyés sur la terre pour remplacer la haine par l'amour daignent me sourire ! Mon frère, ma sœur, soyez heureux ! Demain je meurs au mon- de I demain je consacre à Dieu les jours que je dois passer encore dans cette vallée de larmes et d'erreurs coupables ! Puisse mon repentir racheter mes fautes et mon injustice! « Adieu, mon frère , adieu, ma sœur ! Vivez en paix! Bénissez ma mémoire, et apprenez à don Alphonse de Salaveira, îi don Sanche de Henarès îi la chérir comme ils chérissent celle de doua Maria et de doua Paquita! Adieu, encore une fois, adieu, jusqu'au moment où la bonté de Dieu nous réunira dans un monde meil- leur I La sont ignorées les vaines distinc- tions créées ici-bas par l'orgueil. En pré- sence du trône de Dieu, qu'est-ce qu'un nom? Un son sans valeur, sans écho et qui s'évanouit aux abords de réteruité!» .^35 Ces événemenis se sont pas^rs il y a près d'un demi-siècle ; don Sanclie . El- vire n'exislenl plus; mais don Alphonse de Salaveira , don Sancbe de Henarès vi- vent, honorés, révérés, car ils ont pris ponr devise la devise de leurs deux aïeules : Ici-bas les sacrifices , dans le sein de Dieu la récompense I He>ri de Bougival. INSTRUCTION POÉSI 1^ LA LETTRE DE LA VElVE^ DÉDIÉ A M. CHALET, CURÉ DE VERTEUIL. «Pauvre petite, avec ta'mère, Dans ce grenier tu meurs de faim. Mais peut-être a notre misère Daignera-t-on donner du pain. Vois-tu, cette lettre est écrite Pour un riche qui la verra; Prions, prions, pauvre petite, Et le bon Dieu nous entendra. »» Nul ne répond ! plus d'espérance : Le riche n'avaif pas compris ; Pour le pauvre et pour sa souffrance Il n'avait eu que du mépris. Alors l'enfant se prit a dire : — « Pourquoi pleurer comme cela ? C'est au hou Dieu qu'il faut écrire, Et le bon Dieu nous répondra. » — " S'il était encor sur la terre, Dieu nous secourrait aujourd'hui ; Mais la lettre que tu veux faire Ne monterait pas jusqu'à lui...» (1) Ce joli morceau a élé fait pour notre journal par l'auteur rie l'ode la Yappur ; il prouve la louplesse d'un talent qui se plie à tous les genres avec la plus grande facilité. 336 — « Pour qu* elle arrive à son adresse Au Ironc du pauvre on la inetlra; Il est si bon pour la détresse! Oui, le bon Dieu nous répondra ! » Dans sa confiance naïre, A son projet l'enfant rêva ; Puis elle écrivit la missive; An Ironc du pauvre on la trouva. On courut chez la pauvre mère , Et lorsque chez elle on entra L'enfant lui redisait : — «Espère! Oui, le bon Dieu nous répondra. » Prosper Blanchemain. HISTOIRE EXPIICATION DE l'ÉMCiME HISTORIQIE L'origine de la ville de Lyon se perd dans la nuit des siècles, et il paraît presque impossible de déterminer l'époque pré- cise de sa fondation. Lugdununi ( c'est ainsi qu'on l'appelait ) avait déjà , du temps de la conquête des Gaules par César, une grande importance. De graves dissensions s'étaient éleyées dans l'en- ceinte des murs de Vienne; une partie des habitants avait chassé l'autre ; réfu- giés sur les bords du Rhône, près de son connueiil avec la Satmc, les bannis vien- nois y vécurent longtemps campés dans des cabanes ou sous des tentes. L'année qui suivit la mort de César, le sénat ro- main forma le projet de les coloniser et de leur bàlir une demeure ; il chargea de ce soin le gouverneur de la province, Planciis, dont il redoutait et voulait oc- cuper l'osprit turbulent. A l'endroit où la Saône se jellc dans le Rhône, sur le pen- chant d'une colline qui la borde a l'occi- dent, était situé un village ségusien, nom- mé Lugdunum. Plancns s'en empara et eu lit une ville où il établit les exilés. Plus tard , Auguste , charmé de la beauté du site, y fonda une colonie militaire. Lugdunum s'enrichit en peu de temps; Auguste la choisit pour métropole de la Gaule celtique , qui dès lors prit le nom de Gaule Lyonnaise. L'an 738 de Rome, le divin empereur vint lui-même à Lug- dunum, accompagné de Tibère, et suivi d'une cour brillante et d'une garde nom- breuse. On le reçut dans un palais con- struit sur le penchant d'une colline de Fourvières. Auguste séjourna trois ans à Lugdu- num. Il organisa une cour et une espèce de sénat semblal)lc à celui de Rome. On vit aussi se constituer un collège des soixante, qui rendait la justice avec dé- pendance immédiate du sénat romain, un athénée où des orateurs s'exerçaient a des disputes éloquentes, un collège par- ticulier pour les citoyens romains, un 337 ■surveillant des collèges d'artisans, un maître de navigation et des porls, etc., etc. Caligula, a son tour, habita le palais impérial de Lyon ; il institua , près de l'autel élevé en mémoire d'Auguste, de nouvelles conférences grecques et latines; mais prenant plaisir a humilier la foule des orateurs qui venaient a Lyon pour disputer le prix d'éloquence, il imposa pour punition aux vaincus l'obligation de fournir à leurs dépens des prix aux vain- queurs, et d'effacer leurs propres ouvra- ges avec la langue; en cas de refus, ils étaient battus de verges et même préci- pités dans le Rhône. L'empereur Claude orna Lyon de ma- gniûques aqueducs. Au premier siècle de l'ère chrétienne, un terrible incendie ayant dévoré cette ville, Néron la fit bien- tôt rebâtir. Trajan , Adrien et Anlonin concoururent aussi au rétablissement de sa prospérité. Vers la fin du deuxième siècle, saint Pothin y propagea le chris- tianisme, et y périt avec cinquante-huit de ses disciples. Saint Irénée , qui lui succéda, succomba avec dix neuf mille chrétiens, dans une seconde persécution qui eut lieu en 202. Sous les empereurs, Lyon fut encore prise d'assaut et pillée par les barbares du.'nord , qui l'auraient incendiée si Julien ne les avait surpris et exterminés. Le farouche Attila, celui que l'on a appelé le fléau de Dieu , vint de- vant celte ville vers le milieu du cin- quième siècle ; il la saccagea et il prit a tâche d'en faire disparaître tous les mo- numents romains. Une longue suite de désastres désola Lyon pendant plusieurs siècles, et dans les temps modernes, eu ^793, cette ville célèbre ayant manifesté un esprit con- traire à celui de l'époque, vit décréter sa ruine par la Convention'. Plus tard Na- (1) voir les (l(!lails aiillientiqucs du siéf;e (\p. I.yon clans le premier volume de VUisUùrc- Musée de la M- publique française, par M. AugusiiiiChalamPl. II' .SÉRIR poléon l'entoura de toute sa sollicitude, ei la prospérité de Lyon reparut. De 1851 à -i8.')4, Lyon a été le théâtre de luttes sanglantes, que nous ne décri- rons pas; nous ne pouvons décrire non plus dans ce cadre si étroit les terribles inondations qui l'ont souvent affligée ; ces souvenirs, d'ailleurs, datent malheu- reusement d'hier, pour ainsi dire ! Cette grande cité a donné naissance à une foule d'hommes célèbres, dans les temps anciens et modernes *. La population de la ville de Lyon s'é- lève a 135,7^3 habitants. Les historiens fout remonter au règne de Louis XI l'éta- blissement de ses fabriques de soieries ; ils en attribuent, l'origine a des Floren- tins et à des Lucquois repoussés de leur pays par les querelles sanglantes des Guelfes et des Gibelins. Le nombre des ateliers, pour le travail de la soie dans toutes ses branches , s'élève au delà de ^ 3,000. En ^ 833 on comptait 32,000 mé- tiers, non compris les 2,000 qui sont employés à la fabrication des tulles et des bas. La seconde ville du royaume mérite bien que nous disions un mot de ses pro- menades publiques, de ses ponts, de ses faubourgs. C'est dans la plaine des BroUeaux que les Lyonnais se donnent rendez-vous les dimanches et fêtes. Les Brotteaux offrent (Ij Les empereurs Marc-Aurèle, Caracalln el Claudo; r.ermanicus, dont l'empire romain pleura la mort pré- maturée; Sidoine Appollinaire, célèbre écrivain du cinquième siècle; saint Ambroise le Grand; l'hilibert Delorme, Perrache, Rondelet, architectes; les frères Ooustou, Coisevox, Chinard, Lcmot, sculpteurs ; les peintres Stella, Vivien, r.evoil et P.ichard; les s'a veurs Audeau, Drevet, Gryphe ; les naturalistes P.o- zicr, Bernard et Adrien de .lussieu, La Tourelle, Morel; Bourgelal, fondateur des écoles vétérinaires de Lyon et d'Alfort; les historiens Paradis, Colonia, Ménétrier ; l'hydrographe Fleurieu ; l(;s savants poè- tes ou littérateurs Vergior, Louise Labbc, Terrasson, Borde, Morelei, Prud'hommi-, Lemoiitey, Jal, de Ge- raudi) ; le célèbre économiste J.-B. Say ; les mécani- ciens lambon, Tliomé, Jacquart ; le maréchal Suchei, dur iTAlbufera, etc., etc. î? 338 aux promoteurs p1ii';ioiir<5 belles allées, des bouquets d'arbres irrégulièrement plantés, au milieu desquels se trouvent des salles de danses, des cafés, des di- vertissements de toute espèce pour le peuple. On peut appeler les Brolleaux les Champs-Elysées de Lyon. De celle plaine on découvre le coteau de la Croix- Rousse et ceux de la Bresse, vaste pano- rama semé de délicieuses maisons de campagne. L'allée Perruche^ située dans le quar- tier qui porte le même nom, est très belle et très fréquentée : à son extrémité on jouit d'une vue admirable sur le con- fluent de deux grandes rivières, dont le cours inégal et la couleur différente for- ment contraste; au couchant, la vue s'é- tend sur le cours du Rhône, les campa- gnes du Dauphiné et les Alpes; "a l'est, sur les jardins de Perrache, la Saône et le coteau de Sainte Foy. Les environs de Lyon offrent des sites admirables. Nous citerons les Etroits, la Belle • Allemande , la Pépinière, Vile- Barbe, le Cimetière de Loyasse. Les quais, comme à Paris, sont de vé- ritables promenades. Le quai Saint-Clair se fait admirer par ses édiâces. À la suite vient le quai de Retz, celui de Bon-Ren- ooutre. celui de rHôpItal. et enfin le quai d'An^oulùme. Tous s'étendent sur la rive droite du Rhône. Sur la rive gauche de la Saône, les quais d'Occident, de Saint-An- toine . des Célestins, forment une voie extrêmement large, d'où l'on découvre de fort beaux points de vue. Douze ponts ornent la ville. On distin- gue \e Pont- Morand, construit, en M'A, par l'habile architecte dont il porte le nom. Ce pont a six cent-trente pieds de long sur quarante -deux de large, et il étonne par sa légèreté; le Pont-Lafayette, achevé en H 829, aux extrémités duquel on remarque quatre charmants pavillons; \e Pont de la Guillotière, dont la con- struction est attribuée au pape Inno- cent IV. Telle est la ville de Lyon, remarquable aussi par ses églises, par ses hôpitaux, par ses théâtres, par ses bains, par ses hôtels magnifiques, par ses environs et par son climat doux et salubre; de fraîches brises viennent s'y abattre, après avoir parcouru les Alpes, et achèvent de rendre plein d'at- traits le séjour d'une ville qui a reçu et qui mérite le surnom de seconde capitale de la France. A. C. VOYAGES PAYS DE LEON. LES LAVANDIERES DE MIT Les Bretons sont fils du péché , comme les autres, mais ils aiment leurs morts ; (t) La croyance à des lavandières faniôraes est répandue dans toute la Bretagne, mais surtout dans le léonais. ils ont pitié de ceux qui brûlent dans le purgatoire, et ils tâchent de les racheter du feu d'épreuves. Chaque dimanche, après l'office, ils prient pour leurs âmes, 339 sur la terre oîi pourrissent leurs pauvres corps. C'est dans le mois noir » surtout qu'ils font acte de clirctien. Quand la messagère de l'hiver^ unive, chacun pense à ceux qui sont allés vers la justice de Dieu ; on fait dire des messes "a l'autel des morts, on leur allume des cierges, on les voue aux meilleurs saints; ou va avec les petits enfants sur leurs pierres, et, après vêpres, le recteur sortde l'église pour bénir leurs fosses. C'est aussi cette uuit-la que le Christ leur donne du soulagement et leur per- met de revenir visiter les foyers où ils ont vécu. Les morts sont alors aussi nom- breux dans les maisons des vivants que les feuilles jaunies dans les chemins creux. Voilà pourquoi les vrais chrétiens laissent la nappe mise et le feu allumé pour qu'ils puissent prendre leurs repas et réchauffer leurs membres engourdis sous la froidure des cimetières. Mais s'il y a les vrais adorateurs de la Vierge et de son Fils, il y a aussi des en- fants de Y ange noir { le Démon ) qui ou- blient ceux qui ont été le plus près de leur cœur. NVilherm Postik était un de ceux là. Son père avait quitté la vie sans recevoir l'absolution , et, comme dit le proverbe, Kadiouest toujours le fiis de son père. Aussi n'était-il occupé que de plaisirs défendus, dansant pendant l'of- iice quand il le pouvait et trinquant pen- dant la messe avec les gueux^ acheteurs de chevaux. Dieu n'avait pas manqué de lui envoyer des avertissements. 11 avait frappe du mauvais air *, dans la même année, sa mère, ses sœurs et sa femme ; mais VVilherm s'était consolé en recueil- lant l'héritage. (1) mz-du,'UOm breton de novembre. (2) Nom donne à.la féie de la Toussaint. (3J C'est le num ifamlier donné dans le Léonnais aux Normands qui viennent y acheter des clietaux. (4) Avelfal, nom donné par les {Bretons à toute innuence .maligne. Le recteur avait beau ravortir au prône qu'il était une pierre de scamlale pour toule la paroisse ; loin de corriaer Wilherm, cet avertissement public n'avait, pour résultat que de le faire renoncer a l'église comme il était facile de le pré- voir, car ce n'est pas en faisant claquer son fouet que Von ramène un cheval échappé; aussi se mit-il à vivre plus a son aise que jamais et sans plus de foi ni loi qu'un renard de taillis. Or, il se trouva dans ce temps-la que les beaux jours prirent On et que la fête des morts arriva. Tous les gens baptisés mirent leurs habits de deuil et se rendi- rent à l'église afin de prier pour les tré- passés; mais lui, Wilherm, revêtit ses habits de fête et prit la route du bourg voisin où se réunissaient des matelots sans religion et des femmes sau'^ hon- neur. Tout le temps que les autres employè- rent a soulager les âmes en peine , il le passa dans cet endroit, buvant du vin de feu, jouant avec les matelots et chantant des rimes composées par les meuniers. FI continua ainsi jusqu'au milieu de la nuit et ne songea à s'en retourner que lorsque les autres se sentirent fatigués du péché. Lui, c'était un corps de fer pour le plai- sir, et il quitta l'auberge le dernier, aussi ferme et aussi dispos qu'au moment où il était entré. Seulement il avait le cœur chaud de boire. Il chantait tout haut, par la route; il passait devant les croix sans baisser la voix, sans ôter son chapeau, et il frappait à droite, à gauche, sur les touf- fes de genêts avec son bâton, sans avoir peur de blesser les âmes qui remplissaient cette nuit-là les chemins. Il arriva ainsi à un carrefour où se présentaient deux routes conduisant à son village. La plus longue était gardée par la protection de Dieu, tandis que la plus courte était hantée par les morts. Bien des gens, en la traversant la nuit. 340 avaient entendu de* bruits et vu des clinses dont on ne parlait que lorsqu'on était beaucoup et à portée du bénitier; mais Willierm ne craignait que la soif et les femmes laides ; il prit doue la route la plus courte en faisant résonuer ses galoches sur les cailloux du chemin. Cependant la nuit était sans lune et sans étoiles : les feuilles couraient em- portées par le vent, les sources coulaient tristement le long du coteau, les buissons frissonnaient comme un homme qui a peur, et, au milieu de ce silence, les pas de ^Villlerm retentissaient dans la nuit ainsi que des pas de géant ; mais rien ne l'épouvantait et il marchait toujours. En passant près du vieux manoir rui- né, il entendit la girouette qui lui disait : Retourne, retourne, retourne ! ^Vilherra continua son chemin. Il arriva devant la cascade et l'eau murmura : Ne passe pas, ne passe pas, ne passe pas! Il posa son pied sur les pierres polies par la rivière et la traversa. Comme il at- teignait un chêne vermoulu, le vent qui sifflait dans les branches répéta: Reste ici. reste ici, reste ici ! Mais W'ilherni frappa, en passant, de son bâton l'arbre mort et pressa le pas. Enfin il entra dans le vallon hanté. Minuit sonnait a trois paroisses. ^Yilherm se mit a siffler Tair de Marionnik. Mais au moment où il sifflait le quatrième vers, il entendit le bruit d'une charrette non ferrée, et il l'aperçut qui venait vers lui couverte d'un drap mortuaire. Wilherm reconnut la charrette de la mort. Elle était traînée par six chevaux noirs et conduits par VAnkou • qui tenait un fouet de fer et répétait sans cesse : Détourne, ou je le retourne ! Wilherm fit place, mais sans se décon- certer. (1) Vankou, mot à mol l'augoisse; ce nom désisiio orrtin.-lirempQt le fanli-mede la mort. : « Que fais-tu donc ici, M. de Ker- gicen *? lui demanda-t-il effrontément. — Je prends et je surprends, répondit l'Ânkou. — Tu es donc un voleur et un traître? continua Wilherm. — Je, suis le frappeur sans regard et sans égard. — C'est-à-dire un sot et un brutal. Mais où vas-tu donc pour être aujourd'hui si pressé? — Je vais chercher Wilherm Postik,» répliqua le fantôme en passant. Le bon vivant éclata de rire et poussa plus loin. Comme il arrivait devant la petite haie de pruneliers qui conduit au lavoir, il aperçut deux femmes blanches qui éten- daient du linge sur les buissons. «Sur ma vie! voilà des jeunes filles qui n'ont pas peur du serein, dit-il. Pour- quoi êtes-vous si tard dans la prairie, mes petites colombes? — Nous lavons, nous séchons, nous cousons, répondirent les deux femmes en même temps. — Quoi donc? demanda le jeune hom- me. — Le linceul du mort qui parle et mar- che encore. — Un mort! Parbleu! vous me direz son nom.; — Wilherm Postik. »» Le garçon rit plus fort que la première fois et descendit le petit chemin rabo- teux. .Mais à mesure qu'il avançait, il enten- dait plus distinctement les coups de bat- toirs des lavandières de mdt sur les pierres de la douéz'^, et bientôt il les aperçut elles-mêmes, frappant leurs draps mortuaires et chantant ce triste refrain : (i) Plaisanterie sur la pâleur du speclro île la mort; owen signifie l'Unie. (3) Lnvoir. •Vii Si chrétien ne vient nous sauver, Jusqu'au jui;enient îl faut lavor, Au clair de la lune, au biuit du venl , Sous la neige, le linceul blanc. Dès qu'elles aperçurent le joyeux com- pagnon, toutes accoururent avec de grands cris, en lui présentant leurs suaires et en lui criant de les tordre pour en faire sor- tir l'eau. « Un petit service ne se refuse pas entre amis, répondit Wilherm gaiement; mais chacun son tour, les belles lavandières ; un homme n'a que deux mains pour tor- dre comme pour embrasser. » Il déposa alors son bâton et prit le bout du drap mortuaire que lui présentait une des mortes , en ayant soin de tordre du même côté qu'elle, car il avait appris des anciens que c'était le seul moyen de ne pas être brisé. Mais pendant que le linceul tournait ainsi , voila que d'autres lavandières en- tourent Wilherm, qui reconnut sa tante , sa femme, sa mère et ses sœurs. Toutes criaient : «Mille malheurs a qui laisse brûler les siens dans l'enfer ! mille mal- heurs ! »» Et elles secouaient leurs cheveux épars, en levant leurs battoirs blancs, et, a toutes les douez de la vallée , le long de toutes les haies , au haut de toutes les landes , des voix répétaient : « Mille malheurs! mille malheurs ! >> Wilherm, hors de lui, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête; dans sou trouble, il oublia la précaution prise jusqu'alors, et se mit a tordre de l'autre côté. A l'in- stant même le linceul serra ses mains comme un étau, et il tomba broyé par les bras de fer de la lavandière. En passant, au point du jour, près de la douez, une jeune fille d'Henvik, nom- mée Fantik ar Fur, s'arrêta pour mettre une branche de houx dans son pot au lait frais tiréj, et aperçut Wilherm étendu sur les pierres bleues. Elle crut que le vin de feu l'avait abattu là, et s'approcha avec un brin de jonc pour le réveiller ; mais voyant qu'il restait immobile , l'enfant prit peur et s'encourut au village pour avertir. On vint avec le recteur, le son- neur de cloches et le notaire, qui était maire de l'endroit. Le corps fut relevé et placé sur une charrette a bœufs; mais les cierges bénits que l'on voulut allumer s'éteignirent toujours, ce qui fit compren- dre que Wilherm était acquis à la damna- tion. Aussi son corps fut-il déposé en de- horsdu cimetière, sous l'échalier de pierre, là où s'arrêtent les chiens et les mécréants. Emile Solvestke. {Le Foyer breton.) LA PIERRE DU PARVIS. >.EG EN DE. La première chose que le voyageur découvre en arrivant à Anvers, c'est la tour de la cathédrale, qui porte, ficre et légère , dans les nuages ses clochetons ouvragés, ses dentelles de granit et sa haute croix dorée, sur laiincllc se posent les mouettes, les corbeaux et les hiron- delles. Jamais le signe du salut ne fut placé plus noblement : il s'élève dans les airs coinrao un phare d'espérance ; il con- (1) Les Bretonnes portent leurs pois au lait sur la tiHe, «;l, pour diminuer l'agitation du liquide, elles y plongent liahitupllemcnl de petites brandies de ronce ou de houx. . , 342 sacre par sa présence une des œuvres les plus sublimes de l'art humain : la cathé- drale d'Anvers. Nous ne la décrirons pas ici ; nous ne redirons pas ses splendeurs austères, ses cinq nefs, forêt de pierre, où l'œil s'égare ; ses lourds faisceaux de colonnes frêles; sa chaire, ses confes- sionnaux, si curieusement sculptés ; ses autels étincelants d'or ; son christ de marbre de Paros ; ses vieux tombeaux, ses vitraux coloriés, sa large travée où res- pirent les pages immortelles de Rubens; nous nous arrêterons modestement sur la place du parvis, si gothique, tout em- preinte du caractère d'un autre âge, et là, près du monument de Quentin Metzys, ce Vulcain dont l'amour fil un Apelles, comme le dit son épitaphe, nous remar- querons une pierre bleue qui plus d'une fois attire le regard curieux des étrangers. Enchâssée au milieu du pavé, entre les grès de couleur terne, elle est semée d'une quantité de petits morceaux de cuivre. Incrustés à sa surface, sans ordre et sans régularité, ils jettent un certain éclat quand le soleil a son couchant illumine le parvis et fait resplendir les moindres détails delà sculpture qui revêt la grande cathédrale du sommet a la base. Cette pierre bizarre est muette pour les étran- gers, mais au vieux bourgeois, au vieux senor^ de la ville, elle rappelle une sim- ple et triste histoire. Le 22 octobre ^o20 fut pour toutes les villes des Pays-Bas jour de fête et de liesse; ce jour-là, un Flamand devait être élevé au trône; ce jour-là, Charles-Quint, nouvellement promu empereur, devait être couronné à Aix-la-Chapelle. La ville d'Anvers, si riche et si puissante, mo- derne Tyr dont les marchands étaient semblables d des princes, avait étalé tout son luxe, toutes ses splendeurs, pour ce- ci) Sobriquel donne aux Anversois à cause de leur 01 .;iit.'i! i-clibre «Jans le? IMyi-Bas. lébrer dignement le nouveau César. Le matin, actions de grâces dans les nom- breuses églises ; le soir, fêtes populaires, joutes sur le fleuve, tirs à l'arc, à l'arque- buse, et brillants cortèges où figuraient les corps de métiers vêtus de leurs plus beaux costumes et précédés de leurs étendards de velours et de soie. Les rues retentis- saient de chants joyeux et de bruyants vivats : Lang leven aen keyzer Karle ! Ces acclamations triomphantes puisaient une nouvelle force dans les tonneaux d'hydromel et de bière de Diest et de Louvain qui , placés devant l'hôtel de ville, livraient à tous leurs liqueurs géné- reuses. Parfois la voix solennelle des clochers dominait les clameurs populai- res et proclamait dans les airs la gloire de Charles, empereur à vingt ans. Mais cette joie, si universelle qu'elle fût, ne retentissait point dans tous les cœurs ; cette fête publique avait, comme toutes les autres, un écho triste, et pour les âmes en deuil l'affliction s'accrois- sait encore du navrant contraste de la gaieté générale. Dans une grande maison de la Kamer-Straet^ désignée alors à l'attention des passants par l'enseigne du Lion-Rouge, au fond d'une petite cham- bre située sous les combles , un jeune homme, assis auprès d'une étroite fenêtre, jetait un regard mélancolique sur les groupes des promeneurs dont la foule bigarrée ondoyait dans les rues comme un serpent à mille couleurs. Ses vêle- ments simples et pauvres , son attitude abandonnée et triste, montraient assez qu'il ne prenait aucune part aux réjouis- sances publiques. La chambre, quoique minutieusement propre , trahissait un complet dénûment et la misère ; les murs, grossièrement blanchis, n'avaient d'autre ornement qu'une vieille gravure sur bois, représentant la sainte Vierge, patronne ci reine d'Anvers ; un ili;i|H'ki, lapporlé sans doulc du f>clrrin;igo dr Ma Mootaigu, quelques brins de buis bénit, accompagnaient la pieuse image ; autour de la chambre étaient symétriquement rangées quatre escabelles de bois blanc, un petit dressoir où ne se voyaient plus ni hanaps ni assiettes peintes, et une table de chêne aux pieds tordus. Uo lit, en- touré d'un rideau de toile bleue, occupait le fond de la chambre : dans ce lit, qui attirait souvent les regards soucieux du jeune homme, une femme était couchée; elle semblait être endormie, quoique souvent de sourdes plaintes vinssent tra- hir l'existence de la douleur sous l'appa- rence du repos. Sa figure pâle comme la cire, ses lèvres bleuies, ses yeux cernés décelaient une longue souffrance physi- que ; mais dans la contraction de ses sourcils, dans les plis de son front, il y avait une douleur morale plus accablante encore. Le jeune homme, assis auprès de la fenêtre, ressemblait, quoiqu'il fût à la fleur de ses ans, "a cette femme minée par l'âge et la maladie ; son jeune front, à demi caché sous de longs cheveux blonds, portait aussi les fatales empreintes de l'épuisement et du malheur. La voix faible de la malade s'éleva : « Yvon ! dit-elle. — Ma mère, que désirez-vous? Vou- lez-vous un peu de tisane? il en reste encore. — Mon enfant, qu'as-tu? Yvon, tu pleures ! — Hélas ! ma mère, je ne puis pas vous soulager ; je vous suis inutile : faut-il que la maladie m'ait abattu â ce point! Je ne saurais soulever mon marteau, je ne peux supporter l'ardeur de la forge ; me voilà faible comme une femme ! — Mon pauvre enfant, la fièvre des polders a détruit tes forces, tandis que le chagrin a miné les miennes... Que la vo- lonté de Dieu soit faite! — Amen! Cependant j'aurais besoin dèlrc fort pour combattre la pauvreté! Si, dans quelques jours, uous ne pouvons payer le loyer échu, maître Thomaès nous chassera de sa maison ; il nous fau- dra alors errer dans la rue comme des bohèmes et mourir de faim, de froid et de honte dans quelque carrefour. Encore si j'étais seul a souffrir! — Mon fils, dit la malade en élevant sa main pâle vers le ciel, j'ai vu mourir ton père et tes frères ; je me suis vue pri- vée d'une fortune, humble il est vrai, mais qui suffisait à mes désirs; au milieu de mes chagrins , j'ai dit : Vous me les aviez donnés, vous me les avez ôtés, Sei- gneur! que votre nom soit béni! Et j'ai trouvé dans la soumission a la volonté de Dieu un baume 'a tous mes maux. » Le jeune homme soupira et, abaissa vers la terre son regard triste. Soudain un bruit éclate dans la rue ; des cris, des ac- clamations joyeuses se font entendre. « Qu'est-ce? "dit la malade. Elle espé- rait distraire Yvon de sa triste préoccu- pation. Il revint vers la fenêtre, et répondit : « C'est le cortège de Druon Antigon qui passe^; toutes les corporations l'accom- pagnent... Voila les poissonniers, les tan- neurs; voila les peintres avec l'image de saint Luc, et voici les forgerons avec la bannière de saint Eloi. » Le pauvre Yvon regardait d'un air cha- grin ses joyeux frères de métier; pleins de vie, de force et de gaieté, ils remplis- saient l'air de leurs bruyants vivais. Mais tout à coup Yvon recule comme si une main invisible l'avait frappé, et il revient vers le lit de sa mère. Effrayée à la vue de sa pâleur, la malade s'écrie : « Qu'est-il arrivé, mon fils? — Je viens de voir Elisabeth avec son père et le riche orfèvre de Zierich-Straet, maître Verachtenl » (Ij Nom rl'iinp si.tHic de gonnl que l'on promène à Aiivrrs diiiMnl los ff^tps piihH on incrusta autant de pièces de cuivre qu'il avait été receilli de fragments du crâne du malheureux. Telle est la légende de la pierre du parvis*. Charlotte Simon. Îî2a>lg© TRAVAUX A L'AIGIIILLK Modes. — Voilette. — Dahlia en laine. — Bonnet de femme.'— Cabas en ficelle. • ches. — Tricot double.— Tricot neige.— Enigme. ■ Bourse en filet. — Bobé- .l'ai tant de choses a te dire aujourd'hui, mon Adèle, que je ne sais en vérité par où commencer. La mode, la mode avant tout, )rest-cc pas? Eh bien! la mode pour les étoffas est écossaise; velours, satins, taf- fetas écossais ; mérinos unis ou brodés au point de chaînette en semé , couleur sur (1) La caihedraic d'Anvers," commencée mailles légères, etc. Au troisième tour, tu recules encore d'une maille, puis 3 mailles légères, 7 mailles pleines, etc., et tu arrives ainsi a avoir, de biais , des raies pleines et des raies à jour. Ce travail si simple produit un ef- fet charmant. Tu peux en faire l'applica- tion a la carnassière que tu destines h mon cousin; seulement tu ajouteras, toujours par dix, le nombre des mailles nécessaires pour te donner une plus grande largeur, car une carnassière est plus large qu'un cabas. Le filet ayant la vogue, je t'envoie un dessin pour bourse, n" 8, a exécuter en filet et perles d'acier. Il faut monter 62 mailles, et placer deux ou trois rangées 350 (jp perlr>? t]e chaque cûliWlp la fente de la bourse. N"' 9 eHO. Col et manchette à broder au plumetis et au point d'armes. Ou fait beaucoup de bobèches en pa- pier mousseline rose, bleu, vert, pour les flambeaux. Taille un carré de 22 centimè- tres; plie ce carré en deux, et de biais, comme tu ploierais uu châle; plie encore en deux, et encore en deux. Pose sur ton papier ainsi plié le dessin n° -H, et dé- coupe le tout ensemble; tu laisses le pa- pier intact aux endroits où le dessin ne marque pas de dents. Tous les petits car- rés s'enlèvent avec les ciseaux; le reste se pointillé en piquant avec une aiguille un peu grosse. Si tu veux une manière plus expéditive de faire de ces bobèches qu'on place au nombre de quatre ou cinq les unes sur les autres, en variant les couleurs, dé- coupe "a deuls arrondies ou aiguës les bords de ton papier plié comme je tai dit, en lui donnant la forme d'une demi-feuille de rose ou de chêne; plie, de biais, le coin d'une serviette, et place ton papier, ainsi plié en plusieurs doubles et dé- coupé, dans ce pli que lu poses sur le bord dune table; rabats le coin de la serviette, et applique fortement sur le tout la paume de la main gauche; tu tires alors avec la main droite, eu tournant vers toi, les deux doubles du coin de la serviette ; il se forme des plis sous la paume de ta main gauche fortement appuyée, et ainsi se gauffre ta bobèche. Le tricot double et le tricot neige sont des plus faciles à exécuter. Le premier sert a faire de moelleuses brassières, des manches, des genouillères et même des jupons. Avec le second lu peux préparer une élégante sortie de bal, si tu l'exé- cutes en laine rose ou bleue avec de grosses aiguilles en bois, ou bien encore une frileuse, ou fauchon, pour aller au jardin. Si, au contraire, lu veux employer tin cntoii fin on de la soie, lu auras le plus joli tissu du monde. On le dirait semé de perles. Tu peux faire un col et manchettes pareilles en tricot neige, ou bien une bourse de soie*. Puisque tu veux un petit sachet, tu peux broder au passé le dessin de porte- cigare que je t'ai envoyé au commence- ment de l'année. Rien de plus facile que d'employer le même dessin pour faire un porte- visite-; de même aussi tu peux broder au crochet la plupart des dessins pour le point de feston que je t'ai en- voyés, mouchoirs, cols, manchettes, et encore les dessins application, façon d'An- gleterre. Voilà, j'espère, ton domaine agrandi et bien du temps épargné, car la broderie au crochet va très vite, et quand le point est bien fait, eu coton fin, elle vaut au moins le point de feston. Tu par- fumeras ton sachet avec du coton imbibé d'essence de bergamotte, ou bien avec du patchouli ; ïinnocente iris de Florence est passée de mode. Mon oncle est charmé de ta perspica- cité; oui, chère amie, le jeu d'isambourg est d'origine aristocratique ; il fut tw- porté a Spa en ^ 770 par le général d'isam- bourg; le prince deWolfenbultel le jouait du malin au soir, et plusieurs femmes (1) Tricot doltsle. — Monte le nombre de mailles nécessaires pour fobjet que tu veux faire. — Au pre- mier tour, augmeiue d'une maille par chaque maille, en passant le coton sur l'aiguille. — Au second tour, et à tous les suivants, après avoir pris, comme tou- jours, la première maille sans la tricoter, — t maille unie; — passe le colon devant raif;uilie, — prends 1 maille à l'envers, sans la tricoter, repasse le coton derrière l'aiguille, — 1 maille unie, — passe le coton devant l'aiguille , — l maille prise à l'envers sans la tricoter ; — passe le coton derrière Taiguille , — t maille unie, etc., et toujours ainsi jusqu'à la Un. Tricot NEIGE, — 11 se fait tout entier à l'envers. — Monte le nombre de mailles nécessaire. — 1" tour. — Augmente d'une maille par chaque maille en tournant le coton autour de l'aiguille. — 2« tour. — l maille sans la tricoter,— tourne le colon autour de l'aiguille, — 1 rétrécie, — 1 augmentée en tournant le coton autour de raiguille, \ rétrécie, 1 augmentée et tou- jours, toujours ainsi jusqu'à la lin. (2) Pl.>n,lig. 9. 35! liant placées dan^ le niondo, ffinnifs de l)eaucoup d'esprit, tenaient lête an prince, (jni ne vonlait ancnn antre jen qne celni- là ; voila qne la même passion se montre chez unede nos aimables correspondanles. Elle a bien voulu m'écrire au nom de ses sœurs et de ses amies, et je ne peux ré- sister au désir de te citer au moins un passage de cette lettre si spirituelle, si jolie et qui nous a tous enchantés. « Nous étions donc, mademoiselle, dans un état très misérable, lorsqu'un soir, grâce à notre journal, le jeu d'Isambourg nous fut révélé. Dès ce moment nous étions sauvées (de l'ennui). Nous fîmes aussitôt un jeu selon vos indications, et depuis ce temps nous ne nous sommes point en- core lassées de cette récréation char- mante. Je dois vous dire cependant, toute modestie à part, que nous avons donné au jeu d'Isambourg des développements et des perfectionnements que son inven- teur n'avait sans doute jamais pressentis ; c'est le sort de toutes les grandes décou- vertes. Il y a dans les mots que nous choi- sissons, pour les écrire sur des cartes, mille intentions, mille allusions secrètes à nos sentiments, à nos goûts. C'estcomme un langage à part où un seul mot signiûe tout un monde de choses ; c'est une sorte de causerie mystérieuse, toujours at- trayante, piquante quelquefois, et qui laisse beaucoup à deviner. Tantôt chacune de nous fait une histoire complète avec les cartes qu'elle a en mains; tantôt c'est une seule et même histoire qui fait le tour de la table, et que l'on est tenue de con- tinuer d'une façon oud'une autre; d'autres fois, les cartes restent en monceau sur le tapis, et nous en prenons une au hasard, à mesure que nous devons parler. Ce ne sont pas seulement des récils que nous faisons, mais aussi des réflexions senti- mentales, philosophiques, littéraires; no- tre domaine est immense et nous le par- courons hardiment. Le burlesque a quel- quefois sa place, niais rarement, et nous ne le trouvons pas d'assez bon goût pour nous occuper exclusivement. Savez-vous bien, mademoiselle, que ce jeu nous a paru d'une utilité merveilleuse pour for- mer et perfectionner notre parole? On y fait des efforts extraordinaires ; la nécessité de parler et de raconter produit les plus heureux effets; la vanité, et une vanité bien louable, s'en mêle; on esta la fois intimidée et audacieuse; ces mains blan- ches qui servent d'abat-jour pour cacher le regard laissent échapper, a l'ombre qu'elles projettent, les choses du monde les plus agréables. Vous pensez bien qu'il ne s'agit point ici de moi, mais de mes sœurs etamiesquiapportentà l'enjeu bien de l'esprit et de l'imagiuaiiou; quanta moi, j'y suis fort maladroite ( le crois-tu, Adèle? Ici, tout le monde pense justement le contraire). « En somme, nous vous devons beau- coup de reconnaissance, et comme nous ne sommes point égoïstes eu dépit du siècle, nous vous prions de renouveler à vos jeunes abonnées les indications du jeu en question, dans le cas où elles auraient passé inaperçues. » Suivent les signatures, A. C. A. J. E. D. A. E. Je regrette de ne pouvoir te don- ner, faute de place, dans son entier cette lettre d'un style si facile d'un bout k l'au- tre et où se montrent à la fois une douce malice et inliniment d'esprit. Mou oncle, principal héros cette fois, car il a im- porté, sinon inventé le jeu d'Isambourg, a promis de /bui7/er dans son portefeuille et dans ses souvenirs; mais il désespère de trouver un jeu qui offre à l'esprit des occasions plus multipliées de se pro- duire. Eu attendant , mon bon oncle m'a dicté cette charmante énigme , parfaite- ment juste. Si tu ne la devines pas, lu n'en sauras le mot que l'an prochain. Eiiranl del'arl, j'iiuilc la tialun-, ^ El je parviens à rappeler ses traits; 352 Sans le secours de l'habile peioture, le muhiplie à mon gré des porlrails. Mais c'est le moins que je puisse produire : J'excelle aussi dans de hardis travaux, Dans ces grands jets que l'univers admire Et qui du temps semblent braver la faux. : Nouveau Protée , à de communs ouvrages On me verra souvent m' associer , Sur d'obtenir en tous lieux les suffrages Des gens de goût et ceux du pâtissier; Je puis encore à vos yeux apparaître. Objet chélif et de peu de valeur, Ne vous offrant qu'un pauvre petit être Tout comme vous sensible à la douleur. A mes foyers avec peine on m'arrache; Pour moi dès-lors, plus d'espoir ni de paix ; fK' ma maison enfin on me détache, El pour tombeau je rencontre un palais. .le t'eiiverrai, le mois prochain, le pa- tron, sortant des ateliers de M""^ Pousse, (l'une robe princesse; c'est ce qu'il y a de plus nouveau, de plus simple et de plus joli. Les mouchoirs brodés en couleur avec volant brodé et festonné de même font plus que jamais fureur : c'est donc en- core un joli cadeau d'élrenne a prépa- rer. Beaucoup de robes ont des manches Amadis garnies de petits volants décou- pés ; les jupes sont toujours ornées de volants espacés et gradués. Que je n'oublie pas de l'annoncer une grande nouvelle : le Journal des Jeunes Personnes va posséder eu propre un Al- bum composé d'ouvrages variés, et qui paraîtra le \o novembre. Tu reconnaîtras, je l'espère, que j'y ai mis la main *. Celte fois, au revoir. Annica de Bell. Jlllmm. Régler sa dépense sur son n^venu, c'est sagesse; dépenser tout son revenu, c'est imprudence; dépenser plus que son re- venu, c'est folie. Brdéys. On est ûer des avantages extérieurs, parce que tous les hommes en sont juges; les qualités de l'âme ne rendent fiers que ceux qui n'attendent rien des autres. Ed. Richer. L'homme qui ne consulte pas son ex- périence ne fait que recommencer sans cesse a vivre : il est semblable 'a un en- fant qui naîtrait chaque matin. Pl.\to.\. Les longues espérances usent la joie, comme les longues maladies usent la dou- leur. M"* DE SÉVIGNÉ. Le ((iMir a ses raisons que la raison ne connaît point, on le sont en mille choses. C'est le cœur qui sent Dieu et non la rai- son. Voila ce que c'est que la foi parfaite: Dieu sensible au cœur. Pascal Je lis au front de ceux qu'un vain luxe environne Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne. La Fontaine. Les devoirs que les femmes ont à rem- plir sont le fondement de toute la vie hu- maine. Ne sont -ce pas les femmes qui ruinent ou soutiennent les maisons , qui règlent tous les détails des choses domes- tiques, et qui, par conséquent, décident de tout ce qui louche de plus près tout le genre humain? FÉNELON. (1) Album duJoiirnal des Jeunes Personnes, oi vr»- c.Es VAKiÉs; pour les abonnées seulement, l fr.-Wc. pour le public 2fr., pris au bureau. :)'»3 ÉDUCATION aaaacaacDSî a-î? sacDa^i^ass !.F lEC.S n'I'sV PFRfi l.\ MKKK'. One tons les fronts se découvrent et s'inclinent a ce saint nom de mère ! l ne mère ! c'est l'ange gardien de notre eu- lance ; c'est la providence visible qui nous «îuide d'une main sûre vers la route du bien ; c'est l'amie la plus tendre de notre âge mûr , et sa bénédiction attire sur no- tre tête toutes celles de Dieu ! Une mère! a ce nom sacré , a ce nom chéri, que de souvenirs se pressent et viennent gonfler le cœur ! Amoor sans bornes , abnégation entière, dévouement inépuisable, voilà ce qu'il rappelle ! et les yeux se remplissent des plus douces larmes ! et l'âme, pénétrée de gratitude et de vénération, demeure en contemplation devant un amour qui n'est comparable qu'à lui-même! Mes pauvres enfants, mes pauvres or- phelines !.. . en vain ma tendresse in- quiète vous a entourées de soins depuis le jour où Dieu rappela à lui votre mère!... ÎWes préoccupations de tous les instants n'ont pas pu vous rendre ce que vous avez perdu ! Une mère seule possède cette pré- vision, cette divination , cet instinct si sûrs qui lui font sentir et comprendre les mouvements du cœur de son enfant! Ici l'homme doit s'avouer inférieur à la femme. . . (•; Voir page :î21. Aucun tles aniclos contenus dans ce jouriiai ne |)Cut l'tre icproduit. sous peine dr. poursuite on nm- irclrtcou, saii< if consciilenicni formel 'lr« nnleitr?. Il" SÉRIE. Tome I. N" 1?. - Cependant celte infériorité est plus ap parente que réelle : son rôle est celui de chef de la famille ; il est appelé à nourrir du produit de ses travaux l'épouse, les enfants ; et les travaux de l'homme exi- gent des forces musculaires, une énergie de caractère, une puissance intellectuelle que l'éducation achève de développer el qui excluent celte douceur, ces soins mi- nutieux et de chaque jour qui sont le par tage de la femme. Elle est donc folie la sagesse humaine quand elle prétend, pai amour du progrès, détacher un à un ou rompre d'un seul coup les liens qui unis- sent si étroitement entre elles la nature el l;i destination de la femme ici-bas! Dieu faii bien ce qu'il fait ! Que cette pensée abaisse notre orgueil ; qu'elle nous amène à re connaître les lois de sa sagesse infinie et i nous y soumettre avec humilité et recou naissance ! .le vous ai déjà montré , mes (illes ai- mées, la mère restant seule sur la lerrc avec des enfants privés comme elle de tout appui, et trouvant dans son courage, dans sa tendresse des ressources pour subvenir à leurs besoins ; car l'amour maternel est une force qui surmonte les obstacles les plus grands, une nuissance à laquelle rien ne résiste. La mère qui implore poui ses enfants brave les refus, les dégoûts, iiiisolence même. Que lui importo l'hu- ojcEMBnF. isi7. 23 354 iniliatiou ! Elle ne vil pas en elle ; elle vil •lans son fils, dans sa fille. . . el ses en- fants souffrent! Eux, souffrir! mais c'est pour elle le plus affreux supplice. Eux, souffrir! ces enfants adorés qu'elle vou- drait combler de tous les biens, qu'elle voudrait heureux de toute la félicité pos- sible dans cette vallée de larmes et de misère! Qu'importent ses maux à elle! qu'importent vos duretés, vos refus !. . . Vous la chassez !. . . Elle reviendra , car ses enfants ont froid , car ses enfants ont faim, el elle ne seul que ce froid, que cette faim qui l'exaspèrent, qui la jettent dans le délire !... Le père aussi souffre des souffrances de ses enfants; mais si la lutte se prolonge, il faiblit parfois : sa ténacité n'est pas celle de la mère, et souvent l'orgueil ré- volté l'emporte sur l'amour paternel. C'est que son caractère n'a pas été assoupli a la prière; c'est que son organisation ne lui donne pas cette volonté persévérante qui lait la force de la femme soutenue en- core par l'amour le plus sublime, l'amour maternel, el c'est entin que trop rare- ment il puise "a la source divine d'où dé- coulent à la fois la patience et le cou- rage ! Dieu, mes enfants, n'impose pas tou- jours à la mère ces cruelles épreuves ; mais il en est que toutes les mères sont appelées à subir. Dans les familles même les plus unies, la diversité des caractères amènerait des chocs violents si la mère , tou- jours attentive, ne cherchait pas sans cesse "a les prévenir. Elle a été placée en- tre le père et les enfants pour adoucir la sévérité du père, pour maintenir les en- fauls dans l'obéissance. Quelle que soit la conduite de l'Inimme comme é{)0ux, il doit être aimé et respecté au moins com- me père; la esi l'un des plus importants devoirs et souvent l'uu des devoirs les plus difficiles de la mère. Epouse, elle doit cacher au monde ses souffrances si elle souffre; mère, elle doit cacher aux enfants l'injustice, les torts de leur père ; et si ces torts, si celte injustice éclatent malgré ses efforts, il lui faut y chercher des excuses; il faut que, par tous les moyens possibles , elle empêche que le cœur de son fils, de sa fille ne se détache de celui qui est l'arbitre de leur sort ; il faut qu'elle entretienne avec une atten- tion de tous les instants, sinon une ten- dresse que le père a contribué lui-même à tarir dans sa source, mais la reconnais- sance, mais le respect dus toujours a un père. Malheur à tous si, par faiblesse, si, par égoïsme surtout, elle attire à elle seule les affections de ses enfants ! Ce sublime amour, mes filles chéries, que Dieu dans sa bouté a donné à toutes les mères, porte, comme nos autres pen- chants, l'empreinte de la nature propre a l'individu el de l'éducation que cet indi- vidu a reçue, .\insi, celle qui lui jeune fille coquette on frivole , celle qui mit toujours daus la balance le moi dessé- chant, source de la laideur morale, pourra bien, après s'être montrée épouse légère ou égoïste , éprouver une transformation lorsque Dieu lui aura donné la joie de devenir mère ; mais l'amour passionné, mais la tendresse qui viennent remplir toute son âme, modifier ses goûts, offrir un autre but a ses désirs, n'auronl jamais le caractère qu'ils préseiueut dans celle qui apprit de bonne heure à se vaincre elle-même, "a se dévouer et à obéir, avant tout, au devoir. Je connais une femme, placée dans un rang élevé, charmante par son esprit, sé- duisante par sa figure, peintre el musi- cienne, qui, du jour où elle aété mère, n'a plus été que la nourrice, la berceusedeson fils. Le monde aété abandonné; le piano est resté fermé ; les pinceaux ont été ou- bliés, el une seule étude a été reprise avec ardeur dans les iulervalles que lais- 355 saieul les soins exigés par un enfant au berceau, létude approfondie de la langue anglaise; cette jeune mère savait que la langue étrangère apprise dès l'âge le plus tendre est comme une seconde langue maternelle. D'autres enfants sont venus; ils ont été l'objet des mêmes soins , des mêmes sacriflces ; la jeune mère a appris le latin pour être en état d'aplanir a ses Dis les premières difficultés : elle a appris aussi l'allemand , et les quatre enfants parlent indifféremment trois langues vi- vantes. Bientôt la nourrice, la berceuse, a fait place a l'institutrice ; le piano s'est rouvert, les pinceaux sont sortis de leur boîte, non par vanité , la vanité peut-elle trouver place dans une âme comme celle • là? mais la jeune mère n'avait pas oublié les jouissances que donnent les arts d'a- grément alors qu'aucune entrave ne vient s'opposer a des études qui remplissent si doucement les plus beaux jours de la jeu- nesse ; et là encore elle veut que ses en- fants trouvent cette patience dans l'en- seignement, cette persévérance pleine de douceur qu'on demanderait vainement à des professeurs et qui encouragent l'élève ou léger, ou peu intelligent, en même temps qu'elles excitent l'émulation chez l'enfant studieux. Ainsi, l'ange gardien qui a veillé sur le berceau de ces enfants ne s'est pas borné à les aimer, à leur prodiguer les soins si nécessaires aux premières années ; à leur sacrifier le monde et ses vains plaisirs ; à renoncer momentanément pour eux aux joies si pures que procure l'exercice des facultés de l'intelligence ; cet ange leur a donné ce qui constitue avant tout l'hom- me de bien, la femme digne de remplir sa noble et sainte mission , l'éducation ! cette éducation que la jeune mère avait elle-même reçue de la plus noble des mères, qu'elle avait vu donner à ses frères et dont elle avait reconnu le prix! et à l'éducation elle a su joindre une instruc- tion réelle, sérieuse : avec l'amnur du devoir, elle a développé l'amour de l'é- lude ! Cet exemple est bien beau, mais il est rare dans les rangs élevés ; ils sont beau- coup moins rares les exemples si admira- bles offerts par des mères courageuses qui ont à lutter, pour assurer à leurs fils, à leurs filles, les bienfaits de l'éducation et de l'instruction, contre les obstacles que présentent souvent la position et le manque de fortune. J'ai vu une de ces mères courageuses s'imposer les priva- tions les plus dures pour procurer à sa fille l'instruction qu'elle n'avait pas pu acquérir, mais dont elle sentait tout le prix, et lui donner ainsi, sans y songer, cet exemple du sacrifice de soi-même qui est le fondement solide de toute éduca- tion, et surtout de l'éducation chrétienne. Pai vu une autre mère, restée veuve bien jeune , presque sans fortune , oublier qu'el!epouvait plaire encore, ne plus vivre que pour ses deux fils, leur consacrer son existence tout entière, et aplanir, pour leur ouvrir une carrière, des obstacles que tout autre qu'une mère aurait jugés être insurmontables. Et, comme médecin, j'ai vu la mère mourante se lever de sou lit de douleur, que depuis des années elle ne quittait plus, recouvrer ses forces phy- siques, retrouver toute son énergie mo- rale, pour venir disputer son enfant à la mort! Mère! nom sacré! Mère! source fé- conde de toutes nos joies sur celte terre et de notre espoir dans l'autre vie ! car notre mère, la première nous a fait con- naître Dieu en nous le rendant sensible au cœur ^ ! Mes filles aimées , il est bien beau le rôle de la femme pour celle qui sait eu comprendre toute la portée! Jeune fille, la femme est la joie de sa famille ; épouse, elle en est l'orgueil eu (t) Pascal. a/;«i mèîiie temp-; qnVUoesi le i>oiihPi!r dr ?r.;i «^potiî : mèr<\ ello jelle la semence tie la féliciit^ a venir pour la îîénéralinn non- velie, et si Dieu lui accorde de >(• voir revivre dans ses petits-enfants, elle re- trouve, au jour de la souffrance, pour soutenir son fils, sa fille dans les maux de celte vie. ce même courage, cette même force d'âme dont elle a donné des preuves alors que les années n'avaient pas encore blanchi ses cheveux et rendu ses pas chancelauls. Voyez cette aïeule que semble à peine animer un souffle de vie ! voyez-la auprès de ce berceau où gémit l'enfant qui vient de naître, cet enfant que la science des médecins a déclaré frappé de mort. La mort de cet enfant tuerait sa fille ! Sa fille doit vivre. Sa fille! cette fille aimée et sidigne de tout l'amour de sa mère ! Il doit vivre aussi cet enfant qui, à peine au monde, est dévoué au scalpel de l'opérateur! Les mains tremblantes de l'aïeule ne tremblent plus pendant qu'elle tient sur ses genoux ce pauvre petit être qui ne fait connaissance avec l'existence que par la douleur ! Non-seulement elle assiste, mais elle aide a l'opéralion cruelle; les cris de l'enfant lui déchirent le cœur, mais sa fille ne peut les entendre, mais sa fille ne souffre pas ce qu'elle souf- fre!.,. Et, la bouche souriante, l'air ou- vert et paisible, elle rentre quelques in- stants après dans la chambre de sa fille, elle lui aj. porte l'enfant dont les cris sont enfin apaisés. . . Puis elle invente mille prétexics pour le tenir éloiuMié de la jeune mère ; elle lrou\e des forces pour veiller jour et nuit près du berceau, pour cacher, sous les apparences du calme du cœur, ses inquiétudes, ses angoisses... et lorsqu'enfin l'enfant est sauvé , elle ne succombe pas a tant de secousses cruel- les, car sa fille a encore besoin d'elle, car il faut veiller auprès de la mère après avoir veillé ;iiip,-ès de l'enfant! nui, chi-7 la ftiiirof vraiment «liuue de ce nom , chez la femme que soutient une piété éclairée, sincère, chez la femme qui a appris dès le jeune âge ce stoïcisme chrétien aussi supérieur a celui des an- ciens que le ciel Testa la terre, la source de la force morale est inépuisable ; de cette force morale naît une force physi- que surhumaine qui confond la science, qui confond la pensée et qui nous prouve la toute-puissance de l'âme, cette éliu- celle émanée de Dieu même ! Mais cette âme, ne l'oubliez pas, mes enfants, a besoin de culture! Si, dans les circonstances extraordinaires, elle nous élève au-dessus de nous-mêmes ; si elle possède, pour ainsi dire, l'instinct de l'héroïsme; si elle sait agir avant même que la pensée de l'action ait eu le temps de naître dans notre intelligence, ce mo- ment suprême une fois passé, nous nous trouverons sans force morale, sans forces physiques pour continuer l'œuvre com- mencée; a moins que notre âme, con- stamment nourrie par les enseignement-; d'une religion divine, n'ait été d'avance el chaque jour fortifiée. L'héroïsme ne s'enseigne pas. Dieu nous inspire dans les grandes crises; sa bonté nous soutient seulement dans celles de tous les jours, lorsque chaque jour, en lui demandant son appui, nous travaillons avec constance à nous vaincre, à dompter nos puériles faiblesses , à nous oublier pour autrui et à commander ii notre ima- gination qui centuple à plaisir toutes les douleurs. Ceci , mes chères amies, les li- vres saints vous renseignent, et l'accom- plissement de vos devoirs religieux vous aide a ne point vous détourner de la seule voie qui mène h ce qui est vrai, a ce qui est bien. Mes enfants, mes filles si aimées, mon cœur est encore bien plein ! Que de choses encore a vous dire, pauvres enfants sans mère ! . . . Relispz ces pages tracées pour 3.3/ vous d'une main soiiveul (remblanle d'é- motion, elavec des yeux souvent obscur- cis par les larmes ! Oli ! puisse Dieu vous éclairer! Puisse sa bonté vous montrer ce que doit être la femme sur cette terre pour mériter devant lui et devant les gens de bien les noms si désirables d'any;e coubolateur de sa famille, d'amie de son époux, de providence visible de ses en - fauts et de consolatrice de tous ceux qui souffrent! Je vous bénis, mes filles aimées! je vouà bénis, comme bcnit un peic ! D. G. I^A UD^îTlIVÉE. I^squlsse. LN SAVANT \ATURALISlh. « Lu vérité, Marie, ou dirait que vous l'avez fait exprès. — Exprès! bonté du ciel! mousieur peut-il me soupçonner d'une chose com- me ça!... Le pauvre animal n'en pouvait plus... Voila trois jours qu'il me suit partout, comme pour me dire : Tu m'ou- blies!... Voyant cela, et monsieur me pa- raissant occupé d'autre chose, je lai pris, je l'ai peigné k fond... Il en avait au moins une centaine. — Une ceutaine ! Et maintenant je n'en ai pas une seule à ma disposition ! ... Si vous cherchiez bien, Marie, vous en trou- veriez peul-êlre sur vonsy — Sur moi ? monsieur veut rire. Uh! je n'en ai jamais, Dieu merci, je suis trop soigneuse pour cela. — Je le syis a mes dépens; oui, vous êtes beaucoup trop soigneuse. Vous avez une rage d'épousseter, de nettoyer... En- core hier vous m'avez enlevé une toile d'araignée qui était placée à l'angle de ma fenêtre. — Esl-ce que je ne suis (tas ici, mon- sieur, pour tenir la maison propre? — El ce bocal 1 empli d'eau de pluie que j'étais allé recueillir moi-même daus la gouttière, au moment où a éclaté le dernier orage... — Monsieur, c'était une iufectiou. — Bah! bah ! une infection ; c'était un trésor, un véritable trésor! . . . Mais vous détruisez tout ; vous ne connaissez le prix de rien... J'avais à jouir encore d'une heure au moins de soleil... me voila obligé de la perdre , de suspendre mes observations. . . Marie, j'y pense, il ne manque pas de chiens ni de chats dans la maison ; je n'ai besoin que d'une seule puce ! 11 ne m'en faut qu'une, mais il me la faut! La portière est obligeante, allez lui dire la peine où je suis. — Par exemple ! que j'aille lui de- mander... — Pourquoi uon? — Elle va me rire au nez et me prendre pour une folle. — Qu'est-ce que cela vous fait/ — Comment, ce que cela me fait!* Elle le dirait "a tout le monde, aux domesti- ques du premier qui sont déjà assez in- solents et assez ricaneurs... — Ne pouvez- voub, pour m'obliger, vous mettre an -dessus des propos des sols ? — .Mu fui non, monsieur. Tout ce que 358 je peux faire pour rendre service a mon- sieur, c'est de guetter dans la cour le chien du chasseur... — Allez, allez vite, Marie! Prenez un appât pour l'attirer ; ce poulet rôti... — Ah bien! oui! murmura Marie en s'en allant ; j'irai lui donner un poulet tout entier pour qu'il me donne une de ses puces! Plus souvent ! . . . Est-il donc drôle, monsieur ! On me l'avait bien dit, mais il fallait le voir pour le croire. Si le chien veut venir de bon gré et qu'il per- mette... — Marie ! Marie ! cria le naturaliste qui s'élança soudain vers l'escalier, ayez soin de me l'apporter sans la rouler entre vos doigts!... Je la veux en vie, bien portante, en bon état ! » Marie ne répondit pas. A mesure qu'elle descendait l'escalier, la commission lui devenait de plus en plus désagréable ; arrivée sous le vestibule , elle était déci- dée à ne point la faire. Elle entra chez la concierge , s'assit d'un air grave, et entama le chapitre iné- puisable des singularités de M. Leitoure. « C'est un digne maître, disait-elle ; aussi doux, aussi simple qu'un enfant; il ne s'inquiète de rien au monde. On peut lui donner a ses repas tout ce qu'on veuf, ça lui est égal, et c'est un agrément. Que son lit soit bien ou mal fait, ses habits brossés ou non , ça lui est encore égal ; mais quant à le faire manger à des heures réglées, votre servante ! il n'est jamais prêt, ou bien s'il se met à table, une lubie lui prend, et crac! le voilb qui court îi son cabinet, et il y reste toute une sainte jour- née sans rien manger ni boire... Il y a huit jours, monsieur est revenu apportant je ne sais quoi dans sa boîte de ferblanc, qu'on dirait d'une boîte au lait , et qu'il porte lui-même k travers tout Paris, sans s'inquiéter du qu'en dira- 1- on. FI a mis dans son misrropope ce je ne sais quoi. " Monsieur, que je dis, est-ce que vous allez encore passer la nuit à regarder la- dedans? vous vous tuerez la vue, que je dis. — Que non, qu'il dit, mais j'arrange ça tout prêt pour demain. » «Quand ça fut arrangé, il commença a se déshabiller ; moi j'allais et venais dans l'appartement. Je reviens dans la cham- bre ; paff ! le voilà qui se jette a bas du lit, qui me prend la chandelle des mains pour allumer la bougie de son miscro- pope, et il se met a regarder. " Monsieur, que je dis, vous allez ga- gner froid!» Pas de réponse. « Si au moins, que je dis, vous mettiez votre robe de chambre et un pantalon ?» Rien. « J'ai envie de vous faire un peu de feu dans le poêle, que je dis. — Faites et laissez-moi tranquille, » qu'il dit. «Croiriez-vousque le lendemain, à six heures du matin, il était encore la sans robe de chambre, sans bas, sans pan- toufles?» Pendant que Marie devisait sur le compte de son maître , répondant aux questions, aux objections avec une ex- trême complaisance et donnant tontes les explications que les assistants pouvaient souhaiter, M. Leitoure. impatienté de cette longue absence, allait et venait pres- que continuellement de son cabinet "a l'escalier. Dans une de ces promenades , faites bien a contre-cœur, ayant levé la tête, il aperçut, quelques marches plus haut, un chat qui venait de s'arrêter et qui faisait aller, d'une manière tellement significative, sa patte de derrière contre son épaule, que M. Leitoure s'élança en appelant d'une voix douce : « Minet ! pe- tit Minet! » Mais petit minet fuyail, ol d'autant plus vile qu'on le poursuivait avec plus il'ardeur. Ils arrivèrent ainsi, a la suite Tiin de l'autre, au sixième el.ige, et (nu^ deux entrèrent sans céréinouie (liin> uni 35îi chambre doiil la porle se lrou\ail ou- verte. Dans celle chambre il y avail mie jeune femme occupée a faire lire un en- fant de cinq à six ans ; à leur vue, M. Lei- toure s'arrêta tout confus. "Pardon, dit-il, ce chat... est-il à vous?... — Oui, monsieur. Vous aurait-il dé- robé quelque chose? — Non... c'est que je voudrais... si vous aviez la complaisance,, j'aurais be- soin... » Et M. Leitoure s'interrompit, faute de trouver une phrase, une phrase convena- ble pour exprimer sa pensée. « Donnez-vous donc la peine d'entrer, monsieur, et veuillez vous asseoir. Vous êtes tout essoufflé. » La jeune femme, en disant ces mots, présentait une chaise à M. Leitoure. Il s'assit sans trop savoir pourquoi. « Ce chat... dit-il d'un air embarrassé. — Je vais vous l'apporter! » s'écria l'enfant, joli blondin dont les yeux pé- tillaient d'esprit. Il se glissa sous le lit, en prodiguant à Titi des noms caressants. Quand il eut réussi à s'en emparer, il vint le mettre sur les genoux de M. Leitoure. " Oh ! comme il a des puces ! s'écria ce dernier avec l'accent de la joie. — Beaucoup, en effet, dit la jeune femme étonnée. Ce n'est cependant pas manque de soin... — Et elles sont énormes ! » La jeune femme, de plus en plus sur- prise, ne répondait pas. Elle regardait avec curiosité cet original dont la tour- nure seule aurait suffi pour le faire pa- raître fort extraordinaire. Il avait deux paires de lunettes; l'une était relevée sur son front luisant, a moitié chauve, et l'autre sappuyait sur le nez comme de coutume. Lue veste grise en ujauvais élat, un pantalon pareil, un bas blanc et l'au- l '^ bleu , enfin des pantoufles jadis rouges \ et (Ion! la couleur était a peine recon- I naissable, tant elle se trouvait altérée par de larges taches noires ou jaunes , voilà [ pour le costume ; quant à la ligure, elle I n'avait de remarquable qu'un airdedou- I ceuret de bonté. « Mais c'est qu'il en a par centaines ! reprit M. Leitoure d'un air épanoui ; et depuis ce matin je n'ai pas réussi "a m'en procurer une seule!... Ah ! en voila deux qui viennent de m'échapper! — Qu'est - ce que vous voulez donc faire avec des puces? demanda l'enfant qui le regardait fort atienlivement. — Je veux, mon petit ami, continuer mes observations anatomiques au micios- cope solaire. — Monsieur s'occupe d'histoire natu- relle? dit la jeune femme avec un sou- rire. — Oui, madame; croiriez-vous bien que chez moi on ne trouve d" insecte d'au- cune espèce? Marie détruit (ont. — Si vous voulez prendre toutes les puces de Titi, s'écria Tenfant, il ne de- mandera pas mieux que de vous les don- ner. Mais je voudrais bien savoir, moi, ce que vous eu faites? — Je vous le montrerai et je vous l'ex- pliquerai, mon petit ami , pourvu que votre maman vous permette de m'accom- pagner. — Monsieur demeure daus la maison ? — Oui, madame, au troisième sur le devant.. .Pardon; mais le soleil va bientôt nous quitter.. Comment! je ne parvien- drai pas a en prendre une ! — Moi, je vous en prendrai tant qu'il vous plaira! s'écria l'enfant. — Léon, n'importune pas monsieur. — Si j'osais I dit M. Leitoure d'un ton timide. — Que souhaitez-vous, monsieur? Puis- je vous obliger? — Permettez, madame, que j'emporte ce joli minel. 360 — Oh ! bien voloutieib î — C'est moi qui vous le poilerai ! »» s'é- cria Léon eu s'emparant de ïlti. Aussitôt M. Leitoure se leva, salua ra- pidemeut et redescendit chez lui , plus lier, plus heureux qu'un conquérant qui vient d'ajouter un nouveau fleuron à sa couronne. II LA MANSARDL. Léon ne revint qu'a la nuit, et sa mère le reçut en l'accablant de caresses. Pour la première lois elle s'en était trouvée sépa- rée quatre heures de suite ; cette absence lui avait paru bien longue ; mais en voyant la hgure rayonnante de Léon, elle bc réjouit de la distraction qu'un hasard singulier avait procurée à son fils, dont l'existence était si isolée et si triste. » Non, maman, disait l'enfant enthou- siasmé, ra n'est pas croyable tout ce que j'ai vu !... Le plus petit, mais le plus petit moucheron que ce monsieur met dans sou microscope , devient grand , mais lirand, mais grand... comme l'éléphant uis (les oiseaux , des serpents em- paillés , des papillons, des insectes noirs ou de couleur... de couleur changeante. .. Enfin, maman,'ilyen aurait pour dix ans, oui, pour dix ans, a regarder tout ça! Il y a du beau et du vilain, vois-tu ; mais c'est curieux. Et puis il m'a raconté des choses bien amusantes, va ! Imagine- toi qu'il y a des animaux si petits, si petits, si petits, qu'avec son microscope, qui les fait gros comme des maisons, ils ne sont pas plus gros, vois-tu, qu'un grain de sable , mais bien fin. Ainsi juge! et pourtant, maman, ils ont une volonté, entends- tu, ma- man?. . . Non, ça n'est pas croyable tout ça, et pourtant c'est vrai ! » Pendant le dîner, Léon ne tarit pas sur ce qu'il avait entendu raconter au mon- sieur : jamais sa jolie figure ne s'était montrée animée d'une telle expression de gaieté et même de bonheur. « ïu t'es donc bien amusé? deman- dait sa mère ravie, en le regardant comme regarde une mère heureuse de la joie de son enfant. — Oh! je t'en réponds, maman! Ce monsieur est d'une complaisance ! . . . tu ne t'en fais pas une idée ! 11 m'a laissé ouvrir tous ses gros livres remplis d'i- mages ; on y voit de tout, jusqu'à des araignées; il m'a nommé toutes les bêtes qui sont dans son cabinet; enfin, maman, il m'a dit de revenir tous les jours, tous les jours , et je le lui ai promis de grand cœur. " Grâce aux récits de Léon, la veillée se prolongea ce soir-là plus que de cou- tume. Le lendemain, dès le petit jour, il était éveillé. «Maman! s'écria-t-il quand il vit sa mère ouvrir les yeux, tu me laisseras aller chez ce monsieur, n'est-ce pas ? — Mon ami, il ne faut point l'impor- tuner. — Mais, maman, il m'a invite et j'ai promis ! »» Cécile sourit. mi « Nous verrons, » répoiidil-elle. Le petit ménage, le déjeuner frugal, tout fut fait en une lieure de temps. Cécile se mit ensuite à l'ouvrage ; c'était avec le produit de sa broderie qu'elle subvenait aux besoins de son enfant et aux siens. Léon, assis près de sa mère, commença, avec moins d'ardeur que de coutume, les deux pages d'écriture qu'il fallait faire chaque jour dans la matinée ; il avait une petite miae presque boudeuse, sa mère ue s'étaut point expliquée sur les visites a rendre au monsieur. Cependant il tra- vaillait sans rien témoigner de ce qui se passait en lui, parce qu'il était naturel- lement doux, docile et tendrement atta- ché a sa jolie mère. Tandis que la tranquillité et le silence régnaient dans la mansarde, l'agitation et le bruit régnaient chez M. Leitoure; 11 était en colère cette fois, en colère tout a lait, et Marie, par ses répouses, achevait de l'exaspérer. t^Scapel ou scapulaire, bistournique ou je ue sais quoi , disait-elle eu élevant la voix, je n'ai ni vu ni connu vos ai- guilles. — Je les avais placées la, sur la che- minée, à côté de ma pierre a rasoir. J'ai passé toute la journée "a les affûter; jamais scalpel sorti des mains du meilleur coute- lier... — Comment, est-ce qu'elles étaieut grosses ? — Grosses? elles étaient plus Unes que des cheveux ! — Oh! je les aurai balayées, c'est sûr. Est-ce qu'on peut voir des aiguilles com- me ça sans avoir une houpe à la main? — Malheureux que je suis d'être ainsi entouré ! disait M. Leitoure d'un ton de colère qui contrastait avec sa douceur ha- bituelle.. Et c'est au moment de renou- veler mon expérience, une expérience unique... — C'est donc bien iililu; repenail Ma- rie, d'ouvrir le corps "a ces petites bêles qui ne sont pas plus grosses qu'un til de dentelière? — Taisez -vous, sotte que vous êtes! Personne encore ue s'en était avisé avant moi ! — Pardi, je le crois bien! dos inven- tions pareilles! Est-ce que <;a vient a ridée des gens? Ces pauvres anguilles bleues, y en avait-il des centaines dans gros comme un pois de colle de pâte ! . . . C'élaitamusant a regarder tout de môme... — Cherchez, cherchez encore entre les joints du parquet, cela vaudra mieux que de m'étourdir de tant de vaines paroles." Mais toutes les recherches furent inu- tiles; ces aiguilles, transformées en scal- pels et eu bistouris par l'effet d'une patience inimaginable, ne se retrouvèrent pas. et M, Leitoure, découragé, se jeia sur une chaise en s'écriant : * Je ne veux plus de femme chez moi ! Je prendrai un domestique qui ne me poursuivra pas sans relâche avec son balai et son plumeau ! >» Le bruit de la sonnette, puis l'intro- duction de Léon dans le cabinet, vinrent faire une heureuse diversion et douuer un autre cours aux pensées de M. Lei- toure. Excité par les questions de l'en- fant, il se lança dans des explications, dans des démonstrations sans lin. Léon, ce soir - la , remonta chez sa mère l'esprit rempli de tant de choses curieu- ses, qu'il oublia, au milieu de toutes les histoires singulières qu'il avait à raconter, la commission dont il était chargé de la part de M. Leitoure; aussi, le leiulcmain, Cécile ne fut-elle pas peu surprise en voyant paraître son voisin, non pas en négligé comme l'avant-vcille, mais assez passablement vêtu pour un savant. Depuis quelques minutes M. Leitoure était assis, et il ne disait point le sujet de sa visite. Cécile, qui ne lui en suppo- sait d'autre que le désir de se monlicr 3H'2 poli, cMit devoir atueiief U tonveisaiioii sur les études favorites du naturaliste. Aussitôt disparurent l'eniharriis e( le mal- aise qu'il éprouvait, et il se mita ra- conter, saos interruption, une suite nom- breuse d'expériences fort intéressantes et qui prouvaient, dans l'homme assez pa- tient pour les avoir entreprises, autant de connaissances variées que de persévérance et de génie inventif. Le goût de l'élude de l'histoire natu- relle était devenu chez lui une passion unique à laquelle se rapportaient toutes ses pensées, toutes les facultés de son âme. M. Leitoure ue comprenait pas qu'on piJt prendre intérêt à autre chose, qu'on pût ne pas y consacrer son temps tout eulier, sa fortune, sa vie. Sans y songer, il présentait un tableau si vaste et si beau de l'immensité de la Création, des ressources innombrables par lesquelles est diversiOée, modifiée, multipliée et variée à l'infini la matière animée, que Cécile, comme fascinée, demeurait im- mobile, respirant à peine et les yeux at- tachés sur INI. Leitoure , dont la figure ouverte respirait le bonheur. Plusieurs fois cependant elle avait eu envie de rire de la singularité de quelques-unes (le ses recherches, de l'importance qu'il attachait à des découvertes qui lui parais- saient, à elle, sans but, sans utilité réelle; mais le moyen, (juand on a un bon cœur, de rire d'un rire mo(|ueur de ce qui pa- raît faire la fclicilc d'un honnête homme, m L'OFFENSE. «Pardon et excuse, madame, dit un jour Marie a qui son maître avait défendu l'approclie de ces restons éthérées ; mais poussée par la curiosité et feignant de se tromper de porte , elle venait d'entrer chez Cécile. u Je croyais trouver ici monsieur. — Monsieur Leitoure ? — Oui, madame. — C'est la porte a côté. — Si madame le permet, je m'assoierai un moment. Je viens de bien loin, et six étages à monter, y compris l'entresol, ça ne laisse pas que de fatiguer. — Asseyez -vous, dit Cécile sans dé- tourner les yeux de dessus son ouvrage; ce qui donna a Marie la facilité de passer en revue la mansarde et ce qu'elle conte- nait. — Madame est ici a bon air, dit Marie après un moment de silence, et elle n'est pas incommodée du bruit des voisins. La concierge m'a conté que madame avait pris a son compte la chambre voisine, à cette fin de choisir elle-mênoe les loca- taires, et c'est fort bien fait... Madame peut se vanter qu'elle en a un qui ne fera pas plus de bruit qu'une mouche et qui ne s'en ira pas sans payer son terme. . . Monsieur est un peu singulier dans sa façon, mais c'est le meilleur maître et le plus digue homme qu'où puisse voir. Il est fort riche, a ce qu'on dit... mais Je ne crois pas qu'il se marie jamais. Les fem- mes ne sont pas son fait. Pourtant il en vient quelquefois chez lui; ce sont des savantes! Elles ont toujours plein les mains d'herbes et de bêtes comme mon- sieur, et comme monsieur elles ne s'in- quietenl guère de leur toilette. C'cit du drôle de monde que les savantes!... Il eu vient souvent qui n'ont pas figure hu- maine... \ a-t-il longtemps que madame a eu le malheur de perdre monsieur son époux ? car la concierge m'a dit que ma- dame est veuve... — Fort longtemps , répliqua Cécile d'un ton sec. — Madame est pourtant encore bien jeune... et bien jolie! Aussi elle ne res- tera pas longtemps veuve ! « Cécile ne répondit pas. Marie, sans se décourager, ajouta aussitôt : « Si madame avait besoin de mes ser- vices, elle n'aurait qu'à parler. Moi, je suis obligeante, et comme chez monsieur j'ai du temps de reste... — Je vous remercie, je n'ai besoin de personne. » Marie, à cette réponse faite d'un air qui lui annonçait qu'on la trouvait im- portune, se dit tout bas que la concierge avait raison, que madame Daville était bien fière; chose impardonnable à une femme logeant dans une mansarde , n'ayant que des meubles de noyer en fort petite quantité, vivant de son travail et ne portant que des robes d'indienne bien simples. Après quelques tentatives inutiles pour entamer un entretien suivi, Marie prit enfin le parti de se retirer, très mécon- tente du peu de succès d'une démarche qu'elle avait méditée huit jours d'avance et a laquelle l'avait poussée la curiosité surtout. Trois mois s'écoulèrent. Ce que Cécile avait tant souhaité arriva; M. Leitoure s'était déjà attaché a Léon au point de vouloir le garder toute la journée dans son cabinet. Il lui donnait assez réguliè- rement des leçons dont reniant, stimulé par sa mère, profilait de manière à en- chanter son professeur. Cécile reconnais- sait les soins de M. Leitoure en lui ren- dant tous les services en son pouvoir, tu 364 récouiauL avec complaisance, en éciivaut même quelquefois sous sa dictée ; mais tout cela entraînait une perte de temps qu'il fallait réparer; aussi Cécile passait- elle une partie de la nuit au travail, et sa santé si florissante s'altérait. «(tu'importe ! se disait Cécile: mon Léon ne sera pas sans appui dans le mon- de ! Je ne me verrai point réduite à ne faire de lui qu'un ouvrier ! » Malheureusement cet avenir qu'elle pré- voyait ne changeait rieu au présent, et M. Leitoure, le plus négligent, le plus in- différent des hommes pour les affaires ordinaires de la vie, ne songeait nulle- ment a acquitter le loyer de cette cham- bre où il passait sa vie. Si Cécile lui avait dit un mot a ce sujet, il aurait donné l'année tout entière d'avance; mais elle n'osait parler, même en employant des détours, de la gêne où elle vivait. Un jour, Léon se trouvait dans le ca- binet de son bon ami au moment où un homme d'atfairesvintapporter une somme assez forte. M. Leitoure en donna quit- tance , tout en murmurant d'être obligé de se détourner d'une dissection dont il s'occupait , pour griffonner son nom au bas d'un papier timbré. «Mon bon ami, dit Léon quand l'hom- me d'affaires fut parti, pourquoi donc est- ce que vous gagnez tant d'argent eu écri- vant comme ça seulement votre nom quand on vous le demande? — Je ne gagne pas cet argeut-la, il est tout gagné. Je loue mes terres a des pay- sans qui les labourent et qui me paient tant par an. — C'est bien commode ! dit Léon. Pour quoi donc tout le monde n'a-t-il pas des terres a louer a des paysans ? — Parce que les uns en ont et les au- tres n'en ont pas,» répondit M. Leitoure avec distraction. Cette réponse ne "îatisfaisanl pas l'on- fdut, il dit encore : «Mon bon ami, je sais cela. Maman, par exemple, n'a pas de terre ni de mai- son ; aussi il faut qu'elle travaille depuis le matin jusqu'au soir, et pour gagnei bien peu d'argent. — Si ta mère était riche, elle n'aurait pas besoin de travailler. — Alais pourquoi ne l'est -elle pas? Est-ce qu'on ne peut pas le devenir, mon bon ami? — Mon Dieu. si. — Et comment cela ? — De... mille manières, mais toujours eu travaillant. — Et quand on est riche , mon bon ami, on ne pleure plus, n'est-ce pas, comme pleure ma pauvre maman? — Ta mère pleure, dis -tu? s'écria M. Leitoure qui devint attentif malgré lui. El pourquoi pleure-t-elle? — Parce qu'elle n'a point d'argent et parce que voilà l'hiver où il fait si froid, où ilfautdu bois, de bons habits et tout... — Tiens, dit M. Leitoure qui s'était levé et avait pris sur la (able deux piles d'écus, porte celaii ta mère cl dis-lui que je ne veux pas qu'elle pleure ; que je lui donnerai tout autant d'argent qu'elle en voudra. Va! » Pendant l'absence de Léon, l'image de Cécile en pleurs s'étant offerte très vive- ment à l'esprit de M. Leitoure, il lui fut impossible de continuer son opération avec quelque attention, et il songea enfin a s'apercevoir que sa jolie voisine n'était pas riche du tout. N'ayant jamais connu l'infortune, il était d'autant plus loin de se douter de toutes les privations qu'elle impose, que depuis sa jeunesse il n'avait guère vécu, pour ainsi dire, que dans son cabinet ou dans celui des savants, parfai- tement indifférent pour ce monde riche ou pauvre qui l'entourait, et aussi igno- rant des plaisirs du luxe que des souf- frances de la miocrc ; il ne conuaiisait d'autre luxe que celui de la nature, d'au- tre iiiciiHlrH^ que riuslluol atlmira'nio dont «e trouvent pourvus les individus j de chaque espèce pour leur assurer des 1 moyens d'existence ou de défense contre les antres animaux : mais quanta l'espèce i humaine en société, quant a ses besoins | réels ou factices , c'était, pour le natura- liste, chose tenta fait inconnue. ! Léon ne revint pas seul ; sa mère l'ac- compaguait; elle avait l'air embarrassé. « Pourquoi ne gardez -vous pas cet ar- gent puisque vous en avez besoin? dit M. Leitoure en la voyant mettre sur la table la somme qu'il lui avait envoyée par Léon. — Parce qu'il ne m'en revient qu'une très petite partie pour le loyer de cette chambre, répondit Cécile qui était fort rouge. — Mais j'en ai plus qu'il ne m'en faut, beaucoup plus. — J'ensuis charmée, répondit Cécile avec douceur. — Si vous ne voulez pas me croire, voici la clef de mon secrétaire; allez l'ouvrir, vous le trouverez rempli d'or. — Tu vois bien, maman ! dit Léon. — De la part de toute autre personne, reprit Cécile , des offres de service. . . faites... de cette manière. . . me paraî- traient une offense. . . mais de la vôtre, monsieur... Voici la quittance. » Et elle se retira aussitôt avec son fils. Le pauvre M. Leitoure , pour la pre- mière fois de sa vie, devait passer la jour- née entière occupé d'autre chose que d'histoire naturelle. Lue rougeur subite lui montait par moment a la figure, et faisait bientôt place "a sa pâleur habi- tuelle. Il entendait une voix secrète l'a- vertir qu'il avait offensé Cécile, mais il ne pouvait comprendre comment. Après avoir longtemps hésité, il cn- Ir'ouvrit la porledeson cabinet; celle de la chambre de Cécile était fermée ; il rentra vit'', puis 'îortit enrore, rentra, pi fiiGu il dricomiii u son appartement i? cœur serré, l'esprit troublé par mille'» idées confuses. Xe pouvant parvenir 'a calmer l'agita- tion qu'il éprouvait, il alla faire plusieurs visites; mais il écoula sans intérêt, sans plaisir le résultat de quelques expériences dont il avait donné lui-même l'idée et auxquelles, la veille encore, il attachait tant d'importance. M. Leitoure revint fort tard; il n'avait pu alléger son cœur du poids qui l'op- pressait. Le jour suivant, son abattement était si visible que Marie s'en aperçut. «Monsieur, dit-elle, croyant le dis- traire, le petit Savoyard, vous savez, est venu hier : il a apporté une boîte toute remplie de mouches ; il compte sur les trente francs que lui a promis monsieur, car avec ses yeux qui sont, dit- il, aussi bons que la meilleure houpe , il a vu qu'au moins deux de ces mouches-lii sont mangées aux bêtes sous les ailes. — Ah ! voyons cela ! s'écria M. Lei- I tonre en se ranimant un peu. irenle i francs! ajouta-t-il aussitôt. Combien une I femme peut -elle gagner en travaillant I toute la journée? i — Dame! c'est selon: répondit Marie i étonnée de la question. — Une... brodeuse, par exemple? — Trente sous, tout au plus, monsieur; ; et encore il faut que ce soit une fameuse ouvrière! » M. Leitoure retomba dans sa tacilur- ' nité. Il n'ouvrit pas même la boîte que I Marie venait de lui donner, et Marie con- clut do tout cela que monsieur éUaii ma- lade ou allait le drvenir. IV LA RECONCll.IATIOV. " Entrez 1 dit Cécile , car ou vouait de frapper lécèroment h la poite. 3H!us de famille... Mon père, il y a peu d'années, s'est re- marié. . . Oui, maintenant, je suis seule au monde ! seule avec mon lils!... Pauvre enfant ! » Et elle regardait Léon avec la plus vive émotion. Les yeux de M. Leiloure étaient fixés sur Cécile. Ce qu'il entendait l'étonnait et en même temps l'affligeait beaucoup ; un isolement si grand, un abandon si entier de la part de toute une famille que l'âge, le courage de Cécile et son dévouement pour son fils auraient dû toucher, lui pa- raissaient être quelque chose d'effrayant et en même temps d'impossible. Une foule de questions se pressaient sur ses lèvres ; mais le digne savant, qui man- quait de savoir-vivre , avait du moins en partage la délicatesse du cœur; il se tutdonc. A dater de ce jour, los relations établies, par une circonstance bizarre, entre Ce- cile et M. Leitoiire , devinrent plus fré- quentes. Il se plaisait dans la société de cette jeune femme, de cette jeune mère a laquelle il se montrait aussi ignorant des habitudes, des usages les plus ordinaires de la vie réelle, qu'un enfant é'evé loin des villes; mais ce que M. Leitoure igno- rait plus complètement encore, c'étaient la perversité, la méchanceté humaine; il n'avait pas la moindre idée des bassesses où peut entraîner la cupidité , des fautes graves, et encore moins des crimes, que fout commettre les passions. Il connaissait l'homme en anatomiste habile; jamais il n'avait songé à l'étudier sous son aspect moral. «Vous traitez l'humanité entière comme vos insectes grands et petits, disait parfois Cécile. Et pourtant, si vous y regardiez de plus près, vous reconnaîtriez bientôt que non-seulement notre organisation est meil- leure, mais aussi qu'en nous existe une étincelle divine, une âme faite pour ai- mer, pour admirer le Créateur de toute chose, et pour rougir, pour se repentir et se relever de l'abaissement où elle a pu tomber ! — Vous croyez?" demandait M. Leitoure; et souvent il lui arrivait, en quittant Cé- cile, de se livrer a de longues méditations qui éveillaient dans son esprit des idées absolument nouvelles. Bientôt il se mit a étudier en secret, et avec la docilité d'un enfant, le moral de l'homme et surtout celui de la femme. De cette étude résulta peu a peu une admi- ration , une adoration du beau sexe en général et de Cécile en particulier, dont il était fort embarrassé ; aussi, sa gaucherie allait-elle en augmentant. Le pauvre sa- vant, tout dépaysé, n'apportait plus le môme intérêt que jadis a ses expériences, a ses recherches, ei il faisait naître mille prétextes pour aller le plus souvent possi- :u;k Yi\e ciioz sa voif.inp et pour y pa''.';pr Jos lit'iires entières. Cécile, de son cûli', s'altachait du fond du cœur à cel excellent Itomrae doiiéii'nne âme si belle, si bonne et parfois si naïve; il aimait tant son flls, d'ailleurs! et il s'occupait avec tant d'affection d'exciter en lui l'amour du travail !... Mais un jour, jour cruel, Cécile apprit qu'une femme de son âge, elle avait vingt- huit ans, n'était pas à l'abri de la calom- nie ; elle apprit qu'on lui prétait le projet d'abuser de la faiblesse d'esprit de M. Lei- loure en faveur de son flls et d'elle-même. Le savant était garçon; elle était veuve; il était riche, elle était pauvre... Une vive rougeur, celle de l'indigna- tion, couvrit les joues de Cécile lorsque la malice de Maiic lut parvenue a lui faire savoir qu'on osait la soupçonner d'une basse cupidité; et elle sentit qu'il fallait éloigner le seul ami qu'elle possédât sur la terre. Elle ne pouvait laisser 'a Léon qu'un nom pur de toute souillure. . . Les apparences l'accusaient sans doute, puis- qu'on avait pu lui prêter des pensées in- dignes d'elle... Et Cécile savait qu'une femme qui se respecte doit respecter aussi les apparences. Mais comment rompre une liaison si pure et si douce? Comment faire com- prendre a M. Leitoure. . . comment lui dire?. . . Non, jamais Cécile n'aurait le courage de lui donner seulement à en- tendre qu'on la croyait inspirée par un vil intérêt. Sans doute elle espérait eu son appui pour l'avenir de Léon ; mais spéculer sur la tendresse qu'il montrait "a son fils afin d'assurer à celui-ci une part dans riiérilage 'a venir !. . . mais songer, elle, elle si pauvre et si fière, a se faire épouser !... Bien des larmes avaient coulé depuis le malin, lorsque M. Leitoure vint frappera la porte de la mansarde. L'altération des traits de Cécile l'aurait alarmé jsi lui-même n'avait pa*; été for- tement préoccupé. «J'ai 'a vous parler, dilil d'un air so- lennel. Léon, va jouer dans mon cabi- net. •- L'enfaui obéit, et Cécile, dont le cœur battait violemment, resta seule avec M. Leitoure. Depuis assez longtemps Léon était parti et le silence continuait de régner. L'ima- gination de Cécile , excitée par la vive douleur qui était venue la blesser le ma- tin, se perdait dans les conjectures les plus folles. >'e pouvant résister à son in- quiétude sur le motif de la préoccupation visible de M. Leitoure, elle dit enfin d'une voix qu'on entendait a peine : " Qu'avez-vous, mou ami? — Ma tante veut absolument me ma- rier ! •» répondit-il avec un gros soupir. Un nuage passa devant les yeux de Cécile. « Désorinais je ne veux regarder le monde social que par le gros boni rie mon télescope ; il n'esl pas aimable h voir de près! — Pourtant , mon père, s'écria I,éou, c'était beau toutes ces parures, toutes ces fêtes!... Moi je voudrais que maman se mariât tous les jours ! — Tous les jours! répéta M. Leitoure en frissonnant. Ah ! si j'avais su d'avance les épreuves par lesquelles il me faudrait passer... — Cette fois encore vous n'auriez pas voulu vous marier, n'est-ce pas, mon ami? demanda Cécile en riant. — Pouvez-vous le croire , Cécile ?. . . Mais si c'était a recommencer!... je re- commencerais , ajouta résolument le sa- vant après un moment d'hésitation ; mais ma tante ne serait pas l'ordonnatrice de la feto. » Au bout de dix ans de mariage, M. Lei- toure tenait encore le même langage, et Cécile ne cessait de remercier Dieu de l'avoir unie a cet excellent homme. Eclai- rée par une amère expérience, elle avait appris ce que les dons extérieurs cachent souvent de perversité , et elle savait main- tenant ce que des dehors peu flatteurs peuvent cacher de qualités précieuses. Pénétrée de reconnaissance ponr celui qui l'avait recherchée dans sa misère, pour le père si tendre qu'elle avait donné a son fils, (décile avait pris plaisir a par- tager les travaux de son mari, à l'aider dans les recherches, dans les expériences qu'il aimait, et, volontiers, M. Leitoure aurait déifié sa fennne. C'était, disait-il souvent, la meilleure moitié de lui-même. Lorsqu'il la voyait préparer des insectes, d'après les leçons qu'il lui avait données, il s'écriait : " Oui, nous avons été destinés l'un à l'autre de toute éternité ! Tu es, ma chère amie, le plus excellenl de lous les aides naturalistes et la plus excellente des lem- nu>s!... Comment s*» fait il que je n'ai*» pas deviné cela dans mon jeune temps' Vois que d'années perdues pour le bon- heur ! — Dieu fait bien ce qu'il fait! répondait Cécile les yeux mouillés des plus douces larmes. Tous deux nous avons repoussé le bonheur que nos familles nous avaient préparé... J'ai couru follement au-devant de toutes les souffrances qui résultent d'un mauvais choix ; toi, mon ami, tu t'es condamné aux misères qui résultent de l'isolement du cœur... — C'est bien le plus affreux de tous! s'écria M. Leitoure; je l'ai reconnu de- puis mon mariage ! — Crois-le bien, reprit Cécile, ce que tu appelles du mot vague de destinée, c'est le doigt de Dieu ! Tu le proclameras toi-même un jour! Sa sagesse nous punit, sa miséricorde nous amende et sa bonté nous récompense parfois dès cette vie ! •• M. Leitoure ne .'épondil pas, mais il île vint pensiL Un matin, Léon venait d'atteindre sa vingtième année, Cécile surprit son mari occupé à brider de grosses liasses de pa- piers. "Que fais tu Ta? demandat-elle étonnée. — Je romps avec le passé, répondit M. Leitoure. Les leçons données par toi a notre fils n'ont pas été perdues pour moi. Ce n'est pas sans profit, Cécile, que je t'ai entendue parler,depuis plus de quinze ans, avec une conviction si profonde de celle âme qui élève l'homme au-dessus de la brute, et de la bonté du Créateur qui nous soutient et nous guide!... Du naturaliste tu as fait un homme , et cet homme ne veut pas laisser après lui des traces de ses eri"eurs passées, — Ce que j'entends est-il vrai, mou Dieu ! s'écria Cécile vivement émue. — Oui, reprit le savaut, le matérialiste est devenu spiritualiste. Il a recommencé ses travaux «n paitaul d'un point de vue plus élevé, et il devra a sa femme, qui lui donne un boulieiir si grand et si pur, une gloire vraie et duiable ! » A ces mots Cécile, les yeux baignés de larmes, s'elauça dans les bras de son mari en s'écriant : « Mon Dieu , soyez béni ! » S. UlLIAC rnÉMADEUUE. POÉSIE BEIIE ET MODESTE. l'id iivr2;gio stai si umilraente Tia belle donne a guisad'iinit rosa Tra iTiinoi'ifior l'ETRARCA . Sais-lu, dis-moi, charmante jeune fille, Pourquoi s'élève uu murmure flatteur Quand parmi nous ton beau visage brille, Comme l'étoile au firmament scintille, Comme au verger le blanc pommier en fleur ? Ab ! ce n'est pas ta blonde chevelure, Ton Iront candide et les yeux azurés, Ni ce sourire, ô vierge! où la nature Nous révéla d'une âme chaste et pure Tous les pensers par Dieu même inspires; Mais ce qui lait qu'on t'aime et qu'on l'admire, C'est de le voir, 6 naïve beauté, Saus le savoir exercer ton empire, VA (In bonlifiiir que ta présence inspire Donler encor dans la simplicité! Eugène TiouBERT. 374 M<|>^^© TRAVAUX A L'AIGUILLE Modes.— Manteaux.— Patrons de la robe princesse.— Vide-poche, au point de crochet.— Dentelle au point de crochet.— Album.— Coins de mouchoir.— Boutonnière. — Frivolité nouvelle. — Marguerite des champs en laine.— Pommade pour la chevelure. J'aurais bien voulu, chère Adèle, te faire partager les impressions que j'ai reçues de l'exposition des fresques de Raphaël au Panthéon ; mais j'ai peu de temps à te donner, peu de place, et bien des choses a te dire. Nous parlerons donc manteaux, robes et broderies avant tout ; le change- ment de saison , l'approche du nouvel au nous y obligent. Il y a des pelisses, des manteaux de toutes les façons imaginables ; pour les jeunes personnes, les plus simples sont les plus convenables, comme toujours : en même temps que les mantilles qui nous sont permises, les châles ouatés, garnis de passementerie ou d'effilés, reprennent faveur et nous conviennent au mieux. Pour les petits garçons, les paletols, les manteaux à collet en étoffes écossaises; pour les petites filles, le manteau mous- quetaire en drap , les pardessus, les sut- touts écossais, aussi longs que la robe et à grande pèlerine : pour nous aussi le manteau mousquetaire qui est d'un goût d'autant meilleur qu'il est plus modeste. On en fait beaucoup en drap mêlé. Je ne te parlerai pas du valencias a carreaux satiné pour robe ; celte étoffe n'est pas de notre âge ; mais le drap, le mérinos pour la ville, la levantine, le satin a la reine pour toilette, sont ce qu'il y a de mieux. Décidément les corsages en pointes par devant l'ont emporté encore cette année ; une autre pointe très longue, mais arron- die, descend par derrière dans les plis de la jupe qui fait un peu la traîne. Quant aux manches, elles sont toujours justes du haut, parfois larges du bas, avec fron- ces et poignet, d'autres fois amadis, ou bien encore fermées , et enfin à la mous- quetaire. Les brodequins à bouts carrés, claqués très haut, sont boutonnés pour le négligé, mais toujours lacés pour toilette. Les coiffures en fleur pour le bal, les bon- nets habillés, inclinent de nouveau vers la Marie Sluart. Mon courrier des mo- des, qui partira le ^D décembre , te por- tera des choses charmantes et toutes nou- velles en fait de parure de bal. Voici le patron de la robe princesse. Avec le secours de ton patronomètre, tu rétabliras de grandeur nature cette ré- duction au cinquième. Les chiffres sont des millimètres; divise les nombres par moitié, et cette moitié te donnera des centimètres. Exemple : au haut du n° H est inscrit ce nombre : -167 millimètres; la moitié est de 85 et ^/2; le carré de pa- pier dans lequel tu veux reproduire en grand le patron n° ^ doit donc porter 8o centimètres 5 millimètres de hauteui'. Commence par mesurer sur loi-même, avec un centimètre ruban, la longueur du lé de devant à partir de la couture sui' l'épaule jusqu'au bas de la jupe; ploie oii- suile ton étoffe et taille , d'après le patron 375 n" I agrandi, la pièce de flevanl rlii cot- sage qui forme, avec cette jupe, un seul morceau, l'ai supposé l'étoffe ployée, et j'ai indiqué par la ligne 0 la largeur de l'ourlet du bas. La flèche A du patron u" -1 doit se rap- porter et se coudre a la flèche A du patron n<> 2 qui est le petit côté du devant de la robe. Le n" 5 est le dos. Tu coupes l'étoffe a la ligne marquée F et tu ajoutes un lé que tu fronces. Le n** 4 est le petit côté du dos. Le n° 5 est la manche ouverte eu des- sous par le bas ; elle doit être un peu courte afin de laisser passer le bouillonné. Tu peux la faire avec parement a la mous- quetaire, si tu l'aimes mieux. Ton patronomètre te rendra facile Va- grandissement de ce patron, si surtout tu reproduis soigneusement sur le papier toutes les lignes ponctuées, si tu tiens compte de tous les nombres indiqués et si tu prends garde au sens dans lequel ils sont placés. La robe faite, tu couvres chaque cou- ture d'une rangée de boutons et tu en mets une autre sur l'ourlet du milieu , ou bien simplement un galon ou velours sur les coutures et par devant. Noire jolie gravure de mode, qui s'ex- plique elle-même, te montre la robe prin- cesse vue par derrière; de plus, une robe de soie groseille avec crevés à l'espagnol, et enfin un pardessus bordé de fourrure pour petite fille. J'ai trouvé un très beau dessin à exé- cuter au crochet, soie et or, pour le vide- poche que tu veux faire, n° 6. Il faut 4 bobines de soie verte pour le fond , une de couleur bois pour la cupule des glands, soit 5 fr., et ^5 grammes de fil d'or à 50 cent, le gramme, soit 7 fr. 50. Tu feras de chaque côté une bordure matte toute en or. Cette bande porte V^ centi- mètres de haut sur 46» "a 30 centimètres de long. Pour obtenir cette longueur, tu répéteras trois fois la branche de cbene. Tu trouveras au Père de Famille^ pour la somme de 2fr. 30 c, une monture toute prête. Après avoir monté la bande et dou- blé le vide-poche en soie, tu recouvriras les coutures avec de grosse chenille verte; puis tu formeras l'anse, qui sert a le sus- pendre, avec une ganse de soie, longue de 80 centimètres, que tu coudras^ par der- rière, de chaque côté. Tu as désiré une petite dentelle au cro- chet à exécuter en long ; en voici une, n° 7. Fais une rangée de points de chaî- nette de la longueur nécessaire, puis re- viens sur tes pas et fais2 points allemands, ou colonne, ou barette, 2 points de chaî- nette, 2 points allemands, etc. ; a la troi- sième rangée, fais de même, en observant de placer les 2 points allemands, dans les 2 points de chaînette de la rangée précé- dente, et les 2 points de chaînette dans les deux points allemands, etc. La qua- trième rangée se fait en point de chaînette simple. Pour la 5* rangée, un point de crochet simple un peu serré dans la 'l" maille du tour précédent; dans la 2% un point de crochet simple, un peu lâche, et un point allemand ; dans la 3* maille, 2 points al- lemands ; dans la 4» maille, un point al- lemand et un point de crochet simple un peu lâche. Voilà une dent faite ; tu re- commences pour la seconde en suivant la même marche, et ainsi jusqu'à la fin. Voici, en dentelle noire, n" 8, la cou- verture que nous avons donnée à notre Album, mais en dentelle blanche. Celte couverture est aussi jolie d'une façon que de l'autre. Tu seras contente de moi, je l'espère ; mais il faut me le faire savoir. Je t'envoie, n°' 9 eHO, deux des coins du beau mouchoir que tu désires bro- der ; tu les placeras dixmême côté.le mois prochain tu recevras les deux autres coins pour l'autre côté. La boutonnière pour 376 chemise, ii" H, se lail au [iliiinolis et poiul. (l'armes. F^'anlie jour, eu sortant de l'cglise de Saint - Vinceut de Paul, j"ai aperçu dans la montre du magasin Les trois Sœurs, rue Lafayette , une frivolité si mignonne el si jolie que je suis entrée aussitôt pour ap|»iendre a Pexéculer. Rien de plus sim- ple. Prends du lacet de ooton très On de 2 millimètres ^y4 de large; tire avec précaution l'un des fils du milieu ; aussi- tôt le lacet se coquille avec une régularité parfaite. Prépare ainsi plusieurs mètres (le longueur, sans casser le til que tu tires ; enlile ensuite une aiguille de fil d'Ir- lande lin et solide, et, à l'envers, passe à points devant finement faits, (ont du long du milieu de ton lacet, afin de le maintenir solidement coquille. Forme ensuite, sur un patron de col, des dessins de fantaisie avec ton lacet coquille iiue tu allaches sur le papier, et remplis les in- tervalles de points de dentelle et de mou- linets; c'est le mê«ne travail que pour nos jolis cols et canezous eu lacet uni et points de dentelle ; seulement celui-ci est encore plus élégant et il est tout nouveau. Les trois Sœurs, qui existent réellement, sont d'une extrême complaisance et très habiles dans les travaux à l'aiguille ; elles m'ont montré une foule de jolies clioses sur lesquelles nous reviendrons plus tard; recommande ce magasin à tes amies. C'est la que j'ai appris "a faire une mar- gueiite des champs en laine Manche, d'une exécution aussi prompte et aussi facile que nos dahlias. Commence par tourner de la laine jaune 2b fois autour des deux premiers doigts de ta main gauche ; avec ton lai Ion couvert en soie verte, tu réunis tons ces brins, puis lu formes un pompon comme pour le dahlia. Prends maintenant du laiton, couvert en soie blanche, et de la laine blanche. Itonblc Iroi:^ biins de la laine blan- che, et coupe-les tons dois de 4 centi- mètres de longueur ; coupe de même un bout de laiton blanc, mais un |ieu plus long. Plie en deux ces trois brins de laine «M réunis-les au moyeu de ton laiton plie aussi en deux et que tu serres assez en h* tortillant une fois autour de la laine tri- plée pour que le tout soit solidement at- taché; ceci forme l'extrémité supérieiirp du pétale. Tu ramènes le laiton blanc vers l'extrémité inférieure en le cachant soi- gneusement entre les brins de laine : tu le tortilles une fois par le bas pour réunir tous les bouts, et voilk un pétale achevé. Tu en fais onze encore "de la même ma- nière , puis tu les attaches , avec de la laine verte, autour du cœur jaune, que tu as bien égalisé avec tes ciseaux, en ayant soin de les esaacer également. Si les pé- ta'es sont bien de même longueur et éga- lement espacés , la fleur est régulièie. et en un instant tu as une marguerite des champs à placer dans la mousse d'un coussin. Je te donnerai des indications pour composer une jolie corbeille de fleurs en laine , ou des guirlandes, à la fantaisie. On fait beaucoup de broderie au point de chaînette ou eu soutache et en même temps au passé. Tu recevras dans ce genre, le mois prochain seulement, ce que tu m'as demandé; le dessinateur m'a man- qué de parole pour la planche de ce mois, à mon grand regret. Une broderie toute nouvelle s'exécute en velours décou[)é et eu soutache. J'ai vu, au Père de Famille, des choses de la dernière élégance en ce genre. Le velours découpé en feuillage, en pétales de fleurs, s'attache sur le cache- mire ou le Casimir au moyen d'une sou- tache en or qui suit les contours de la découpure. Rien de plus riche et de meil- leur goût. Mon oncle a beaucoup ri en apprenant que c'était au moment où lu prenais ton 377 moule à iblilia que tn as trouvé le mo( de l'énigme, el il sp promet de t'en envoyer une dont le mot ne se rencontrera pas sous ta main. Je n'ai pas encore trouvé la fameuse j>ommade du lion qui trauslorme en ma- gnifique perruque foulard ou mouchoir quaud ou a le malheur d'en casser un pot dans sa poche ; mais je t'envoie du moins une recette excellente pour entre- tenir la chevelure et la faire réellement repousser. Fais acheter ^ 25 grammes de moelle de bœuf très fraîche. Pendant qu'elle fond dans un vase au bain-marie, prends une petite poignée de sel gris et réduis- la en poudre très fine ; tu la jettes alors dans un quart de verre ordinaire de rhum. La moelle de bœuf étant fondue, tu la passes à travers un linge fin , puis tu la remets dans le même vase, toujours au ham-marie, et tu y ajoutes peu à peu, en mêlant constamment, environ un demi- verre d'huile d'amandes douces ; lu ajou- tes ensuite le quart de verre de rhum et tu mêles jusqu'à ce que tu voies le tout bien lié. Tu peux faire passer encore ce mé- lange à travers un linge fin ; verse dans des pots , et tu as une pommade à la moelle de bœuf et au rhum, qui est réel- lement des meilleures ; je t'en parle par expérience, car mes cheveux, depuis que je m'en sers, ont épaissi d'une manière remarquable. Je savais bien que mon cousin trou- verait commode, lui qui ne brûle que de la l)ougie, la lumière « hauteur fixe que donnent les photophores Houi\(\\\\e. j^ t'envoie les :,is boîtes que tu demand«s e» un paroissien que j'ai fait, garnir pour loi chez cet ingénieux bijoutier. Tu luc diras si les fermoirs sont de ton goût. Eugène, qui avait affaire au passage de l'Ancre, s'était chargé de la commission ; Houdaille demeure tout a côté, et il a montré à Eugène des montures, des cou- ronnes, des coins , des titres enrichis d'un goût exquis. Dis, je l'en prie, a toutes nos aimables amies, que nous ne pouvons répondre ce mois-ci a leurs lettres affectueuses, char- mantes ; mais nous leur promettons, pour Vannée prochaine, réponses, patrons, bro- deries, tout ce qu'elles désirent enfin. Vannée prochaine! Nous entendons d'ici ces mots répétés sur tous les tons de la gamme chromatique. Mais l'année pro- chaine est tout proche pour celles de nos aimables lectrices qui écriront au bureau qu'on leur envoie le numéro de janvier -1848 dès le 1 5 de ce mois, car il paraîtra le -15 décembre, et les personnes qui s'y seront prises a temps auront ainsi encore une grande quinzaine devant elles pour exécuter, d'ici au -1" de l'an, les jolis travaux , les élégantes broderies »lont notre planche est toute remplie : elles auront en outre, quinze jours d'avance, la mode de bals et de soirées. Je n'ai plus que tout jiiste assez de place pour te dire : salut, d'ici à Vannée prochaine ! Annica de Bell. 3lH)um. Un vaisseau sans lest est eu butte h tous les vents; un esprit vide est le jouet de toas les désirs. Ko. RicHFr,. lorsqu'on ne veut rien perdre ni ca- cher de son esprit, on en diminue d'or- dinaire la répulati(Hi. VviIVENARtiUE, 378 A NOS FU>£L£S ABONNÉES. Nous ne pouvons terminer celle pre- mièie année de la seconde série du Jour- nal les Jeunes Personnes sans remercier nos aimables et fidèles abonnées de l'aide qu'elles nous ont prêtée par les lémoi- goaties multipliés d'une affectueuse bien- veillance. Souvent nous avons éprouvé le désir bien vif de publier quelques passa- ges lu moins des lettres remarquables et cliai mantes qui nous étaient adressées en si grand nombre; mais c'eût été de notre part un acle de vanité , et nous sommes obligés tous de ne donner que de bons exetiples : si, une seule fois, nous avons cédé a ce désir, c'est que la lettre spiri- tuelle qui venait de nous arriver offrait des indications utiles a nos jeunes lec- trices. Que la modestie de nos aimables correspondantes ne s'alarme donc pas de cette infraction unique à la réserve qui nous est imposée. Heureux de voir le Journal des Jeunes Personnes attendu impatiemment chaque mois comme uu ami , nous avons songé a rendre cet ami de plus eu plus désirable. Déjà la rédaction s'est enrichie de la col- laboration de plusieurs écrivains qui ne travaillent que pour le Journal des Jeunes Personnes, et de toute part les poêles, les historiens, les voyageurs, les fondateurs d'établissements de bienfai- sance viennent nous apporter leurs poé- sies, leurs récits, le plan de huas bonnes œuvres. Nous oserons dire, sans orgueil, qu'ils tiennent à honneur de voir leurs noms paraître dans ce recueil que protège le suffrage des familles de tous les rangs 5 aussi pouvons-nous promettre à nos aima- bles lectrices une rédaction des plus va- riées, des plus animées, etcesplaisiispurs et viais que donne la lecture lorsqu'elle laisse quelque chose dans l'esprit après avoir ému le cœur. Avec l'année, l'ami préféré de nos fidè- les abonnées, l'auteur du Legs d'un Père, va commencer une suite d'articles qui leur plairont, nous osons l'espérer ; puis viendront des énigmes chronologiques que nous promettons de rendre amusantes , non dans l'acception enfantine du mol, mais attrayantes a lire, agréables à deviner. Des lectures choisies, conseils à deux jeunes sœurs, offriront, sous la forme la plus aimable, des indications utiles sur les livres anciens et modernes qui peuvent apporter de l'instruction et du plaisir ; et, tous les trois mois, nous donnerons uu Bulletin bibliographique des livres nou- veaux. Déjà uous avons en portefeuille une foule de nouvelles, esquisses, ta- bleaux de genre destinés à l'année ^ 848, qui sera aussi variée que l'année ^ 847; madame Auuica Bncogue(Annicade Bell) n'est pas moins riche eu travaux char- mants. Son zèle pour offrir à nos aimables lectrices les informations les meilleures au sujet de la mode ne se ralentit pas. Enfin, chaque mois, excepté aux épo- ques fixées pour la publication du Bulletin bibliographique,paraitront nos causeries, M. F. de Lastoure ayant bien voulu accep- ter la seule place qu'il nous fût possible de lui offrir dans un recueil tellement rempli que nous sommes obligés souvent d'employer un caractère plus tin que ce- lui du texte pour l'indication de quelques- uns des travaux a l'aiguille. Qu'il me soit permis, après avoir parlé au nom de nous tous, de remercier en mon propre nom nos fidèles abonnées de l'affeclion qu'elles me témoignent d'une manière si louchante. Jy réponds du fond du cœur, et j'accepte avec joie les titres si chers de sœur, d'amie, de mère que la plupart veulent bien m'accorder. S. Ulliac Trémadeure, TABLE DES MATIERES CONTENUES DANS CE VOLUME. ÉDUCATION. RELIGION ET MORALE.— Le Legs d'c\ père, parD. G. — ISTRODI'CTION, p. 5. — HELIGION, p. 33. — BEACTÉ .MORALE, p. 65, — LaIHECR MORALE p. 97. — LE CA- RACTÈRE, p. 129. — OcccPATioss, p. ICI.— Talents, p. 193. — Plaisirs, p. 223. — Le Monde, p 2d7. — Affections, p. 189. — L'Êpolse, La Vieille fille, p. 321. — La mère, p. 353. Valérie, ou les r-remiers Chrétiens, nouvelle histori- que, par madame Camille Gally. . . . p. 7, ô6, 68 Le PREMIER Bal , esquisse par madame Sophie Dudrézène p. 12 Les Ato-Crocs, fantaisie, par mademoiselle S. Ulliac Tremadeure p. 40 Lina, ou le Devoir, esquisse, par madame Elisabeth Leclere 'p. 72 Les deux Devises, nouvelle, par M. Emile Souves- tre p. 100 Les decx Fiancées, nouvelle, œuvre posthume de ' madame Alida de Savignac p. 132 Le Piano hacique, esquisse, par mademoiselle S. Dl- liac Tremadeure p. 138, 172 RÉGINE, nouvelle, par madame Charlotlc .Simon. 16S Beatrix, nouvelle, par mad. Sophie Dudrézèue. 196 ;>4Cl'Asile Saint-Hilaire, par M. F. H 229 JfLiE , scènes du monde réel, par madame S. Lan- cial p. 232 L'Enfant de l'hospice, nouvelle, par madame Adèle Cleret p. -JCO Le Paysan et l' Avocat, anecdote, par M. Emile Sou- vesire p. Î69 Une Haine héréditaire, nouvelle, par M. Henri de Bougival p. 994, 325 La Destinée , esquisse, par mademoiselle S. Ulliac Tremadeure. g -. . p. 3o7 ^INSTRUCTION. [poésie. La Tache et la Paillette, par Arnaud, p. 18 —Le Tom- beau de la reine de Prusse, par M. le vicumte de Chateaubriand, p. 4S.-Le Tyian, par .M. Biessier, p. 78. — Les Nuits d'hiver, par M. Eil. Turquety, p. 108. — L'Angélus de mai, par M. Prosper Blaii- cbemain, p. 147. — Le Nid, par M. Kinile Souvestre, p. 182. — A une jeune Kille, par madame Anais Sé- f galas, p. 207. — Cantique, par madame la baronne 0. de Ménainville, p. 239.— la Vapeur, par M. Pros- per Blanchemain, p. 272. — Scènes du passé, par madame Amable Tastu , p. 303. — La Lettre de la Veuve, par M. Prosper Blanchemain, p. 53.j.— Belle et modeste, par .M. Eugène Gouberi, p. .173. HJSTOIRE.I Le jour des Rois, curiosités historiques, par un Cen- tenaire, p. 19. — Sanction des lois en Angleterre, p. 109. — Énigme historique, par M. S., p 20'J. — Explication de l'énigme historique, p 240. — Hed- vige, reine de Pologne, par madame Emma Duguendy, p. 273. — Énigme historique, par M. A. C, p 306'. — Explication de l'énigme historique par M. A. C, p. 336. LITTÉRATURE. Le Jardin de la Perse, par M. A. B., p. 45.— Le Livre d'or des familles, compte rendu, par M. X, p. 79. — Croma, traduction de E. P., p. 81.— Le Gant, par Schiller, traduction de madame Elisabeth Leclere, p. 110. — Los Padre del Limho , traduction de M. Charles Thirion, p. 210. — Les dix jours de l'em - pereur Seged, par M. R. .\. B., p. 303. BEAUX-ARTS. SCIENCE ET INDUSTRIE. Première promenade au Salon de 1847, par M. Edmond de Luze, p. 112. — Seconde promenade au Salon, par le même, p. 149. — Troisième promenade au Salon, par le même, p. 183. — Physiologie végétale, les Flelrs, par M. le vicomte Hericari de Thury , p. 180. — Le Nankiu, p. 230. VOYAGES. Bananée, par D., p. 22. — La Merveille de Louvain, par M. L., p. .^O. — Le Carnaval à Rome, par madame Claire Cadillan, p. 54. — Le Carême à Rome, par la même, p. 85. — La Semaine sainte et les fêtes de Pâques à Rome, par la même, p. 113. —L'Etna et la villede Bronle, par E. L., p. 120.— Le> Femmes tur- ques à Smyrne, |iurmade(iiiilst'lli' Estelle P., p. 152.— Esnandes, par madame Louise Sw an ton»Belloc, p. 211 . —De Vienne (Autriche) à Triesie, par madame Claire Cadillan, p. 242. — La Foire de .Mai-.arief, par M. V. p. 24;>.— Pachamac, le temple du Soleil, par M. Thow- u^^0 licive P-.\ir-. ]/. 2S0. — Souvenirs d'un Vùvageui. [jar M. Jule^; t.oisel, p. 7.11. — Les LavandièrPs dP miit. par M. Emile Souvestre, p. 538. — La Pierro dii pai- ^is, par madame tliarlotte Simon, p. r.îl. MODFS KT TBAVATJX A l'aIGUILE PAR MADAME ANMCA DE BELL. SMc-duchesse.— Coussin viennois. — Manchelie eu point de crochet. — Bourse à palmes. — Dessin de gilet, l)roderie en soutache. — Dessin de mouchoir, brode- rie au plumeiis.— Col, broderie en lacet et points de dentelle.— Frivolité nouvelle. — Écharpe, imita- tion de point d'Angleterre. — Noms divers. — r.v- Tr.osOMÊTRE. — Toilettes. — Économie domestique, p. 20. B'iiinet à broder au plumetis. — Col au crochet. — l'orie-visite. — Sac oriental. — Usage du patronomè- ire.— Patron de robe. — ^Bordure pour bas de jupon. Broderie fanfreluche. — Modes, p. 58. ï-cs Pierres précieuses. — Dessin de tapisserie pour meuble. — Toilette et ménagère au point de crochet. —Pelote de poche.— Coins de mouchoirs à écussons et à légende. — Mouchoir Maintenon. — Entre-deux. Col et manchette. — Bonnet de baptême. — Soupe économique. — Charade, p. 87. Canezou. — Col. — Manchette. — Bourse algérienne. — Sac en velours. — Guimpe, broderie façon de point d'Angleterre. — Boutonnières. — Dessin de broderie en soutache pour robe. — Économie domestique. — Gelée au goémon, p. 122. Toilette de mariée. — Façons de robes. — Chapeaux. — Étoffes nouvelles. — Ombrelles. — Anienblement. — Mouchoirs. — Point d'armes. — Point de plume. — Corbeille à ouvrage. — Cache-pot. — Porte-monnaie. Entre - deux. — Pantoufle mauresque. — Brodequin d'enfant. — Col. — Jupon, p. 15". Modes. — Amalgame. — Écharpe brodée. — Manière de dessiner sur étoffe. — Tapisserie. — Points au crochet. -Dentelle en tricot. — Bourse à tabac. — Col et manchettes en point de Venise. — Le jeu d'I- SAMBOnRG, p. 189. Les reprises. — Filet carré. — Sautoir et chàle en filci. Col et dentelle au point de crochet. — Bonnet d'en» fani. — Mouchoir à1 plis. — Dessin de gilet à broder en soie au passé.— pBourse à nœuds. — Musique nou- ijvelle. — Logogriphe, p. 221. Diorama — Photophore- siphon. — Eau de roses. — Modes. — Serviettes à thé. — Tricot-gerbe. — Pan- mufles en maroquin. — Mouchoir à broder au point de chaînette. — Boutonnières. — Robes d'enfant à broder en soutache. — Curaçao. — Procédé pour dé- couvrir le colon (hns la toile. — Antugraphie des denioiselles, p. 2.10. Aiib.-^ au point de croehet.— Dentelle en irii-ot.— Cane- 7' >u. — Broderie en lacet. — Mouchoir, broderie en point de feston et point d'échelle. — Lettres et nu- méros pour marquer le linge. — Brodequin d'enfant. — Dessin pour camisole ou manteau de nuit. — En- tre-deux.— Le Parfait Almanacb de Paris, p. 285. Société anglaise pour l'abolition du corset. — Tapisse- rie.—Col, lacet et points de dentelle. — Col et man- chettes, feston et plumetis. — Bordure riche pour mouchoir.— Entre-deux.— Chemisette pour enfants. — L'I>DisPENS.\BLE. — Sachet. —Bonnet d'enfant. — Musique nouvelle. — Procédé pour la conservation des noix et du raisin, p. 517. Modes. — Voilette. — Dahlia en laine, — Bonnet de fem- me.— Cabas en ficelle. — Bourse en filet. — Bobè- ches.— Tricot double. — Tricot neige. — Abat-jour. — Dessin de pantoufle, broderie au passé. — Écran de lumière, p. 347. Modes. — Manteaux. — Patrons de la robe princesse. —Vide-poche, point au crochet. — Dentelle au point de crochet. — Album. — Coins de mouchoir. — Boutonnière. — Marguerite des champs en laine. — Frivolité nouvelle. — Pommade pour la chevelure. — Manchette. — Dessin et patron de pèlerine, bro- derie au plumetis. • — Entre-deux. — Bas de jupon. — Dessin de col, nouvelle frivolité, p. 374. MÉLANGES. REVUES DU MOIS PAR M. FFRNAND Di: LASTOURE. Conren chez M. le ministre des relations étrangèi e.=. Concert chez M. le pi ince de la Moscowa.— Aneiu!..|>' sur Habeneck. — Musique nouvelle. — Ouverture du cours de M. Arago. — Cours de physique expérimen- tale à l'Athénée. — Fête florale à Nautes. — Musée de l'hôtel Cluny. — Le fauteuil de la madone. — Le vieux fondeur, p. 30. Salle de bal à ti'us les étages. — Charité damante, chanianlc et donnante. — Instinct musical. — L'Ob- servatoire etlaSorbonne. — Coursa l'Hotel-de-Villc. — Chemin de fer atmosphérique. — E.xcenlricités an- glaises. — PuFF électrique. — Spectacles-concerts.— Molière chez le Grand-Seigneur, p. 95. Agriculture.— Lilas à fleurs bleues et double.;. — Melon d'Ispahan. — Pile voliaique en miniature. — Nouvelle ascension deM.(;reeii. — Le marquis d'Al...— LaSo- ciété philanthropique.— Cérémonie religieuse à Sidi- Brahim. — Les embaumeurs.— Les momies.— Le bourgmestre belge.- La jonque chinoise, p. 2IC. V.\i\iKTF.s, 6ô. — Albim, 127. — Nécrologie (madame Alida de Savignac), p. 128. — (Madame lu coiniessc de Bradv), p. 2M>. FIN DE LV TABLE DES MATIÈRE.S. ■ ■ . .-1.! ^ ^T _ • 1.^ * Mil/ ■ ■ « v^ *77 .• ■>«: . ^>(-ir_. ^*\Air •o,- ^y^-- ■ V- t^> t' i à^''\, ^rt -KlNi^^