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HISTOIRE

SAMUEL BERNARD

ET DE SES E\F\\TS

Il a été TiiiÉ :

/5 exeinplatrex sur papier de Chine, rlidcun iiKiniuc il'imc (les lettres du nom de Samuel Bernard.

Et 880 exemplaires sur lelin pur fil des I^apeleries LaJ'nma. de Voiron, numérotés.

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SAMUEL BERNARD

pu RIGAUD lAMxÈrtimi ou C" FEUX DE FORESTIER DE COUBERT i

HISTOIRE

SAMUEL HKliNAHl)

ET DE SES ENFANTS

PAR

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AVEC 17 PLANCHES HORS TEXTE

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LIliliMlUK \N(:iKN:\K IIONOHK <;H\MI»10N EDOUARD CHAMPION

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PARIS

MCMXIV

AVANT-PROPOS

Laissez tomber exprès des épis. V. H.

Ce ne furent pas seulement des épis, mais des gerbes que d'aimables savants laissèrent choir devant la glaneuse novice qui venait rôder alentour. C'est donc à leur érudition généreuse, à leur courtoisie et à leur bonne grâce que s'adresse l'élan d'un chaleureux re- merciement, plein de reconnaissance pour avoir aidé à cette incursion dans le domaine du passé.

N'est-il pas singulier, et cependant il est presque exact de dire que les morts d'hier intéressent infiniment plus que les vivants d'après-demain. Voilà près d'un demi-siècle qu'on nous les présente toujours encombrant l'espace de leur locomotion aérienne ou, après s'être entre-tués par des engins formidables, obligés de rede- venir pasteurs comme au temps de l'âge de l'herbe.

VIII AVANT-PROPOS

Mais ces attitudes ne passionnent guère et puisque à tout prix on veut prolonger le champ de son imagination, c'est bien du passé qu'il convient d'enrichir son présent.

Le sociable Français a voulu sans doute prolonger cette sociabilité longtemps par-delà les âges, car il n'est pas, je crois, de peuple qui ait laissé des témoignages écrits aussi nombreux de son passage sur le globe. On était chroniqueur ou on inspirait des chroniques ; aux chro- niques succédèrent les paperasses administratives tou- jours étayées par les mémoires et les correspondances, bref, peu de secrets restent en friche. Une armée de travailleurs obstinés s'acharne à réparer un point quelconque de la grande tapisserie se déroule notre histoire. Elle ne flotte plus désormais, elle est fixée, ajustée, comparée avec les cartons habilement retrouvés, elle s'allonge sans fin avec son admirable bordure de fleurs, de fruits et d'emblèmes aux devises subtiles et valeureuses.

Ce sont peut-être les travailleurs locaux qui ont ap- porté le plus de passion et de conscience dans leur la- beur, et ils ont, par leur application, haussé la valeur de leurs recherches. La France est couverte d'un peuple d'abeilles vigilantes rapportant à leurs ruches la goutte de cire ou de miel qui va servir à confectionner le beau gâteau doré que d'autres, peut-être, s'approprieront. La coupole de la chapelle Mazarine n'est-elle pas le couvercle de la plus grosse ruche française ?

Mais pour en revenir à nos petites ruches locales, aucune ne chôme. Si chaque fraction de mille habitants français contient un marchand de spiritueux invitant le voyageur à s'alcooliser en l'honneur du progrès ou de l'avenir de sa bourgade, elle contient aussi un travail- leur passionné d'antiques recherches sur les remparts de la ville, les vitraux de l'église, ou qui, la loupe à la main déchiffre ces liasses de papiers ficelés traînant dans les mairies, et mentionnant le nom d'habitants qui respiraient là, voici plusieurs siècles. Et les com-

AVANT-PROPOS IX

patriotes de ces laborieux participent à ces recherches par la fierté qu'ils en éprouvent.

Ainsi, en arrivant par une fin d'après-midi dans la commune picarde d'Hornoy, le premier cantonnier venu sut indiquer instantanément la personne capable de donner des renseignements désirés : M. Georges Beau- rain a consacré maintes savantes brochures à l'histoire de la Picardie et la possède même si bien qu'il connaît la généalogie et l'histoire de toutes les familles qui eurent quelques biens dans cette région. Il n'ignore rien de celle qui m'intéresse : les Boulainvilliers, dont un petit hameau de ce nom subsiste encore dans les environs de Hornoy.

Mais ce pays sans relief ne prédispose à aucune flâ- nerie et semble aride à côté de l'enchantement nor- mand. Au milieu des vallonnements verts sillonnés d'eau fraîche, apparaissent bientôt les toits aux teintes mélangées de Saint-Saire-en-Bray. La vie semble avoir continué sans heurts et sans déchirures, comme du reste presque partout dans cette province. Quelques derniers moellons de murs féodaux servent d'enclos à une charmante gentilhommière du xviii® siècle dont la façade rose et avenante accueille par la limpidité de ses fenêtres aux carreaux verts ; ce fut la demeure du comte Henri de Boulainvilliers, cet écrivain qui avait tant donné à « la liberté de penser ». On entend dans le voisinage les bruits de la vie : une scierie mécanique, des troupes d'enfants joyeux sortant de l'école et des autos courant sur la route de Dieppe.

Cette petite commune qui semble heureuse, a eu son historien soigneux et enthousiaste, M. Dupré, institu- teur honoraire ; il rédigea un : Essai historique et mono- graphique de la commune de Saint-Saire-en-Bray, et de ce livre s'échappent, pour moi, mille dates, faits et do- cuments. Et il en est ainsi par toute la France, à chaque carrefour on trouve le même savoir doublé de la même complaisance.

X AVANT-PROPOS

Dès que l'on montre quelque curiosité pour une ques- tion relative au passé de ce noble pays, les travailleurs viennent en abondance apporter un concours utile. Tel, le docteur Goulard de Brie-Comte-Robert. « Je n'aime, me dit cet aimable médecin, ni la chasse, ni la politique. » Aussi tous ses loisirs servent à l'histoire de la Brie, pays fertile s'il en fut. Hier, il s'occupait de Samuel Bernard, comte de Coubert, aujourd'hui, du maréchal de Luxembourg ; mais, seul Samuel Bernard m'intéresse et nous en causons.

« Que reste-t-il du château de Coubert ? Rien. Des eaux et des jardins aménagés à la française ? Rien. Que reste-t-il de l'hôtel de l'Arquebuse à Guignes ? Rien. Et le château de Grosbois ? Ah ! celui-là tou- jours debout et intact appartient à la famille de Wagram et c'est présentement le jeune prince Alex- andre qui en est l'heureux gardien. Il ne manquera pas d'apporter à ce soin ses aptitudes d'amateur d'art instruit et raffiné. Mais les papiers plus durables que les pierres établissent certains points intéressants. Voici sur la table du D^ Goulard le livre-terrier du comté de Coubert qui n'omet aucun détail, et, sur les vieilles pages un peu radoteuses s'effeuillent les der- nières roses cueillies en chemin dans ce coin de la Brie où, par un miracle charmant, elles éclosent encore en pleine terre alors que les dernières feuilles de l'au- tomne sont déjà toutes tombées. Si le vieux livre racorni de Coubert est le seul portrait fidèle d'un aspect de l'ancienne Brie, à plus forte raison devons- nous souhaiter que les différents paysages parisiens soient gardés avec soin car des vandales ne s'achar- nent-ils pas à essayer cette monstrueuse réalisation : enlaidir Paris...

Ne vont-ils pas « éventrer le palais Mazarin, et recou- vrir de je ne sais quels ouvrages d'art la pointe de la Cité, le lieu le plus auguste et le plus beau de Paris ? Ils sont pis que les Vandales, car les Vandales détrui-

AVANT-PROPOS XI

saient les monuments de l'antiquité, mais ne les rem- plaçaient pas par des bâtisses immondes ». (A. France),

Les collines de la rive droite de la Seine s'éta- geaient jadis les villages de Chaillot, d'Auteuil et de Passy, ont eu leurs souvenirs soigneusement préserA es. Le regretté M. Doniol, que le nombre des années a depuis conduit au tombeau, a réuni mille documents sur ce sujet dans un excellent livre illustré : VHistoire du XV 1^ arrondissement. Il est infiniment précieux par la quantité et l'exactitude des renseignements qu'il renferme sur un grand fragment de la ville et de la vie parisiennes.

Il est à souhaiter que les autres arrondissements his- toriques de Paris soient traités avec autant de compé- tence et de clarté.

M. Victor de Swarte, l'ami de Montaigne et de Rabe- lais, exerce lui aussi la précision de son savoir sur bien des points d'histoire et de finances qu'il met à la portée des incompétents ; aussi est-ce avec fruit qu'on peut lire ses écrits sur : Samuel Bernard, peintre du Roi, académicien, et : Samuel Jacques Bernard, surintendant de la maison de la Reine, amateur d'art, et Un banquier du trésor royale au XVI 11^ siècle. Samuel Bernard, sa vie, sa correspondance.

Le vicomte de Bonald met à jour les généalogies avec une exactitude et une étendue admirables. Il s'attache à exhumer les moindres radicelles provenant de l'arbre puissant qu'était Samuel Bernard, et c'est ainsi que dans un livre non mis dans le commerce : Samuel Bernard et sa descendance, il montre que les trois enfants du grand financier ont fait si abondam- ment souche qu'il y a encore aujourd'hui plus de trente familles parisiennes pouvant, à juste titre, se prévaloir de cette descendance.

Citons au hasard :

Les Bagneux, Polignac, Bourqueney, Caumont La Force, Chabannes-Duverger, Chaulnes, Clapiers, Cler-

XII AVANT-PROPOS

mont-Tonnerre, Ferté-Meun, Juigné, Xoailles, Oyson- ville, Pange, Roche-Aymon, Ségur, Ségur-Lamoignon, Uzès, etc., etc., etc.

M. le duc de Caraman s'est également occupé de généalogies et a tracé un magistral tableau de celle des fermiers généraux. En passant, il a retrouvé quel- ques détails sur les origines de Samuel Bernard, hélas si embues qu'on n'y distingue pas grand'chose.

Mais de ces fonds obscurs a, peu à peu, surgi le puis- sant personnage que Rigaud a peint ; n'est-il pas le frappant exemple du pouvoir de l'intelligence et de la volonté contre ces barrières que les hommes veulent mettre entre eux.

PREMIERE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

LE PREMIER PORTEFEUILLE DE SAMUEL BERNARD

Certains descendants de Samuel Bernard se demandent parfois si leur intelligent aïeul était d'origine hébraïque. II est impossible, d'après les documents, de l'affirmer comme de le nier. Les Bernard venaient d'Amsterdam, viUe qui fut ou- verte aux Juifs dès le début du xvi^ siècle. Ils y \-inrent en foule, surtout d'Espagne et de Portugal. Les protestants y furent également fort nombreux. Quant au nom biblique de Samuel, il est répandu dans les deux religions. Il est donc plus sage de ne point s'entêter à des recherches aussi vaines qu'inutiles, et se contenter des faits authentiques. Cependant, aucun des visages de la famille Bernard ne recelant ni courbes ni flammes orientales, il

4 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

est à présumer qu'ils étaient natifs de Hollande.

Au début du xvii^ siècle, on retrouve les ancêtres du grand financier installés à Paris, dans le faubourg Saint-Germain, et ils se font remarquer par des talents artistiques.

Le premier dont on ait connaissance fut Noël Bernard. Il était assez bon peintre. Ce Noël avait épousé vers 1613, Madeleine Sevin, dont il eut dix enfants.

Un de ses fils, Samuel, le 8 novembre 1615 à Paris, devint un excellent miniaturiste, et sa vogue fut extrême pendant quelque temps.

Il existe, au château de Glisolles, une série de miniatures, portraits d'hommes inconnus perruques à la Louis XIV, réunis sous la rubrique : « Le por- tefeuille de Samuel Bernard ». Ce premier porte- feuille de Samuel Bernard, le peintre, diffère bien, en vérité, du second portefeuille de son fds, le finan- cier Samuel Bernard, l'un, contenant de délicates petites peintures, et l'autre, une si prodigieuse quan- tité de valeurs, que, deux siècles plus tard, elles n'ont pu encore être toutes dissipées. Le père et le fds, à des titres différents, méritent peut-être qu'on raconte leur histoire.

Samuel Bernard, l'artiste, épousa le 8 octo- bre 1645, Madeleine Le Queux, fdle d'Abraham Le Queux, tailleur et valet de chambre de la reine Marguerite. Il débuta dans l'atelier de Simon Vouet, il apprit à dessiner, puis entra dans celui du

1

SAMUEL BERNARD PEINTRE DU ROI

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LE PREMIER PORTEFEUILLE 5

miniaturiste, Louis du Guernier, qu'il arriva plus tard à surpasser. Excellent graveur, il reproduisit avec talent plusieurs tableaux célèbres. Nommé peintre du roi, l'un des dix de l'Académie primitive, il devint, en 1655, professeur à l'Académie Royale fondée par Mazarin en 1648, et que dirigea plus tard Lebrun, cet organisateur parfait des beaux-arts sous Louis XIV.

Cependant la politique eut de fortes répercussions sur cette Académie, car lorsqu'à l'instigation de Colbert le roi donna l'ordre d'en chasser tous les Huguenots et de les remplacer par des Catholiques, Samuel Bernard se trouva compris dans la fournée des sept artistes exclus, le 10 octobre 1681, et Le- brun dut prononcer l'expulsion d'hommes qu'il estimait et dans l'intimité desquels il vivait depuis 34 ans. Mais, par bonheur, Samuel Bernard n'alla pas grossir le nombre de ceux qui allèrent porter leurs talents à l'étranger, et, plus attaché à son Académie de peinture qu'à sa religion, il fit, le 20 octobre 1685, à l'église de Saint-Sulpice, « sa réunion à l'Eglise Catholique », ce qui lui permit, huit jours après, de rentrer tout joyeux au milieu de ses collègues.

Les principales œuvres gravées laissées par Samuel Bernard représentent : Astyanax découvert par Ulysse, d'après Sébastien Bourdon ; La Con- corde, de Charles Lebrun ; La Fuite en Egypte, de Guido Reni ; Le Christ en croix et V Ensevelissement,

6 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

de Philippe de Champaigne ; Le portrait de Charles- Louis, comte palatin du Rhin, et différents autres portraits. Ces gravures se verxdaient chez Ferdinand, rue de Seine, et chez Mariette, rue Saint-Jacques, à l'Espérance. Dans les cabinets de Versailles, il existe des tableaux signés de Samuel Bernard, repré- sentant les sièges et batailles de Louis XIV, et certaines de ses gravures sont au cabinet des Estampes. Mais il excellait surtout dans l'art de la miniature, joignant à la légèreté du coloriste la précision du burineur. 11 mourut à Paris, rue de l'Université, le 24 Juin 1687, à 72 ans.

Le peintre Samuel Bernard avait eu de sa femme, Madeleine Le Queux, quantité d'enfants. Le sort leur distribua une part égale, mais l'un d'entre eux, Samuel, ayant du génie, se différencia de ses frères et sœurs, et mena une vie extraordinaire, pendant que ceux-ci subissaient les luttes mes- quines des existences moyennes. Cependant, ils ne lui en témoignèrent jamais ni jalousie ni rancune secrète.

L'activité de la famille Bernard ne s'employa avec avantage que dans le négoce de l'argent. En Samuel, cette sève s'épanouit magnifiquement, et il devint le plus grand financier de son temps.

Quand Madeleine Bernard, sœur de Samuel Bernard, épousa, le 18 septembre 1679, à la paroisse Saint Jean Engrat, à Paris, M. Horquelin, fils de lezémie Horquelin, on voit par ce contrat que la famille Bernard avait de bonnes accointances dans

LE PREMIER PORTEFEUILLE 7

la petite bourgeoisie parisienne, représentée par Samuel Tomasset, oncle paternel de la future et marchand apothicaire de Paris, et aussi dans le petit négoce juif et cosmopolite de l'époque. lezémie Horquelin amena à la noce de Madeleine son frère Abraham et ses autres proches Israélites, marchands comme lui dans diverses villes de France, d'Alle- magne et d'Angleterre. Le commerce juif d'argent ou de marchandises, petit ou grand, a donc tou- jours compris que sa force résidait dans un échange international qui n'a cure des frontières. Tel fut l'entourage des premières années de Samuel Bernard.

Pendant qu'il déployait ses belles énergies et son intelligence sur un vaste champ d'action, ses frères végétaient dans l'obscurité. Samuel Bernard ne les oublia pas et, sans aller jusqu'au partage, il les aida dans la mesure de leurs besoins, et tint toute sa vie correspondance avec eux.

Ainsi, l'un d'entre eux, Antoine, ayant tenté la carrière des armes, s'engagea au service de l'An- gleterre ; Samuel lui fournit son équipage de lieu- tenant en partance pour les îles Bermudes.

Plus tard, un de ses fds s'engagea chez les Impé- riaux, mais souffrant beaucoup de la dureté de la vie militaire, suppha son père de le faire rentrer au plus tôt dans le négoce.

Pendant ce temps, le richissime oncle Samuel fournissait de l'argent au roi de France pour réduire €68 mêmes Impériaux.

8 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

Son autre frère Gabriel, ayant essaimé en Alle- magne, écrit bien souvent à Paris pour demander de petits secours.

Le ton des lettres de Gabriel à Samuel donne une idée du milieu patriarcal de la famille Bernard.

Il envoie de Leipzig à leur mère, le 22 mai 1697, une longue missive il raconte très simplement ses grosses misères.

Leipzig, 22 mai 1697.

Ma très honorée Mère,

En réponse à la chère vôtre sans date, je ne me plains point d'avoir payé les frais de l'enterrement de mon frère Pierre, puisqu'ils m'ont été remboursés avec les frais des remèdes, mais il y a bien d'autres frais que je suis bien aise d'avoir donnés parce qu'il était mon frère et je ne puis voir par aucune de me'" lettre- que je m'en sois plaint, et si je vous en ai touché quelque chose c'est parce que j'ai remarqué par quelques-unes de vos lettres que vous me reprochiez de ne point avoir de naturel pour mes proches. Vous dites que ces frais doivent être repris sur son bien. Si l'on en doit croire ce qu'il a dit en mourant à Mr Horquelin il y avait longtemps qu'il s'en fallait de beaucoup qu'il n'eût un sol à lui et cela par les pertes que sa compagnie et lui ont souffertes qui se montent à beaucoup plus qu'ils

LE PREMIER PORTEFEUILLE 9

n'ont apporté ensemble. Le sieur Quiollet vous en pourrait mieux informer que moi.

Ci-joint une lettre que j'ai reçue de mon frère Antoine depuis deux jours pour vous ; il me marque qu'il est dans un pitoyable état, sans emploi, sans argent, et sans espérance d'en avoir et qu'on lui fait espérer, une lieutenance d'infanterie dans un régi- ment anglais quiVa aux Iles des Barbades et que, se trouvant sans un sol, il ne pourra l'accepter faute d'argent pour faire son équipage. Si vous voulez que je lui en fasse tenir je le ferai encore ; il me mande encore par une autre lettre écrite depuis, et qui est venue en même temps, qu'il me prie de lui faire tenir quelque argent pour le tirer de l'état de pitié il est et que je ne puis le faire en meilleure occasion. Sitôt que me l'aurez ordonné je lui ferai tenir cette somme que jugerez à propos, quoique je ne voie rien revenir de tout ce que je lui ai déjà avancé. Après cela je ne crois que vous ne pouvez pas reprocher avec justice que je n'aie pas de naturel pour mes proches... Ce n'est pas ma faute ni la sienne s'il est parti pour l'Angleterre, il n'a pas su vos sentiments devant son départ et si je les avais sus plus tôt, j'aurais tâché de le détourner de faire ce voyage puisque ce n'était pas votre volonté.

Suivant ce que je vois par votre lettre, il me semble que Mr Horquelin croit m'avoir fait grand avantage de m'avoir remis son négoce, pour moi je ne vois pas en quoi ce pourrait être. Il est vrai que

10 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

je lui ai acheté son vieux fonds de marchandises dont il ne savait plus que faire et cela afin d'avoir son magasin qui me paraissait meilleur que le mien ; je ne vois pas d'avantage pour moi ladedans sinon que je crois qu'il m'a donné la préférence et c'est tout, si tenez qu'il y ait beaucoup d'avantage dedans vous me feriez plaisir de me dire il pourrait être afin que je lui en aie plus d'obligation.

Si vous me disiez que Mr Horquelin me prête de l'argent lorsque j'en ai besoin, moyennant intérêt ce qui est raisonnable et suivant le cours d'ici, alors je vous dirai, comme la vérité est, que je lui ai beau- coup d'obligation, et que je lui suis fort redevable des bontés qu'il a eues de me tirer par son secours des embarras que j'eusse été obligé de succomber, voilà je lui ai beaucoup d'obligations et que je n'oublierai jamais, mais pour m'avoir remis son négoce je ne lui en ai que par la préférence.

Je sais ma chère mère que vous êtes assez en état de m'assister si seulement vous en avez la volonté, mais il me semble que parce que je suis éloigné, que je suis marié, que j'ai grosse famille, et que pour mon malheur je ne suis pas auprès de vous pour vous dire toute mes nécessités, il me semble, dis-je, que vous m'avez tout à fait oublié, et que je ne sois plus de vos enfants, et que je ne doive pas rede- mander ce que j'ai déboursé que m'avez promis de me rendre, ni que je doive être partagé comme les autres, il semble au contraire que je sois assez riche

LE PREMIER PORTEFEUILLE 11

d'être marié, d'avoir grosse famille et d'avoir acheté les vieilles marchandises de Mr Horquelin, que c'est assez d'être en Allemagne, pour faire de grosses avances pendant treize ou quatorze ans, et de ne rien recevoir des bienfaits qu'avez fais à vos autres enfants ; quoique je sache bien que j'encourre votre indignation par cette lettre, je ne puis cependant m'empêcher de vous dire la vérité de tout et j'espère que vous direz vous même que je n'ai pas tout le tort quand vous aurez bien examiné toute chose. Quand je demande ce que j'ai déboursé pour mon frère Antoine je ne demande que le mien, quand je demande les mêmes faveurs qu'avez faites aux autres, c'est en qualité d'un de vos enfants, croyant y avoir le même droit, et je crois aussi sans faire tort aux autres qu'il y en a peu qui vous aient rendu autant de respect et qui vous aient témoigné plus de soumission et d'obéissance que moi, ce qui était mon devoir et dont je ne me repens pas, et vous me trouvez en toute occasion et quoi qu'il arrive, tou- jours le même.

Vous me reprochez que j'ai des boucles de souHers et des boutons garnis de diamants et que je ne vous ai pas rendu compte ; il est vrai que, j'en ai eu entre les mains, mais peu de jours après vous m'avez ordonné de les remettre entre les mains de mon frère Pierre, ce que j'ai fait et que je pourrai prouver par vos propres lettres s'il ne vous a pas rendu compte, ce n'est pas de ma faute.

12 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

Il y a déjà plusieurs années que vous me pro- mettez de me faire toucher quelque argent le plus tôt possible. Croyez ma chère mère qu'il m'en ennuie et ce plus tôt a duré depuis quatorze ans, et que si vous comptez les intérêts que j'ai été obligé de payer à d'autres depuis ce temps là, que les intérêts se monteraient plus haut beaucoup que le capital. Je ne suis point oiseau plaintif je vous en fais juge et votre propre conscience. J'ai jusqu'à présent travaillé comme un misérable pour tâcher de m'en- tretenir avec ma famille avec honneur. Mais tout mon travail et toutes les peines que je me suis données n'ont servi cju'à payer les intérêts qu'il faut que je paye tous les ans et présentement je ne suis plus en état de supporter toutes ces fatigues que j'ai pu souffrir il y a quelques années et si je ne suis assuré par votre moyen, je me trouverai dans peu obligé d'abandonner tout et de me mettre en quel- que lieu inconnu ; voilà mon état présent.

Vous me dites que tous vos enfants vous sont égaux, avec votre permission je vous dirai que s'ils vous étaient tous égaux, vous eussiez fait pour moi comme vous avez fait pour les autres, ce qui m'aide- rait encore bien avec ce que j'ai déboursé pour mon frère Antoine. Comme j'ai dit ci-devant si vous voulez compter les intérêts que j'ai été obligé de payer à ceux qui m'ont bien voulu assister que je paye sur le pied de huit pour cent par an, vous trouverez, dis-je, que les intérêts se montent plus

LE PREMIER PORTEFEUILLE 13

haut que le capital, si donc voulez bien avoir la bonté de considérer toute chose et qu'ayez encore quelque pitié du plus soumis de vos enfants, je vous prie de me le faire connaître dans peu de temps et je vous en aurai beaucoup d'obligation.

Si tout ce que je vous dis de mon état présent ne vous excite pas à faire quelque chose pour moi, je serai obligé de prendre patience je ne puis être pis que je suis, et en cjuelque endroit que je me trouve dans le monde, je ne laisserai pas d'être avec toute la soumission possible.

Ma très honorée mère, votre très humble et très obéissant fils,

Gabriel Bernard.

Les années et l'accroissement de sa famille ayant augmenté la pauvreté de Gabriel Bernard son frère lui vient en aide, non pas d'un coup, comme pour s'en débarrasser, mais en lui versant les bienfaits « goutte à goutte », ce qui est bien plus méritoire.

Pendant que le riche Samuel habitait de somp- tueux palais dont certains existent encore, le pauvre Gabriel lui écrit qu'un vent furieux a passé sur sa maison, que la clôture de son jardin est ren- versée, qu'elle est à moitié ruinée, et il ajoute : « Il m'en coûtera beaucoup (ou plutôt à vous puis- que je n'ai rien que par votre bonté) pour raccom- moder le tout. »

A l'occasion d'une somme envoyée par M. Ba-

14 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

ehellé, le correspondant de Samuel Bernard, Gabriel écrit encore :

« Je vous dirai, mon très cher frère, que non seule- ment vous contribuez mais que c'est vous qui faites tout, tant pour la demeure que pour l'entretien de la vie dont je vous ai et aurai toute ma vie, et s'il se peut dans l'autre monde, une éternelle obliga- tion. » Il ajoute une petite flatterie : « Il y a bien des gens dans ce pays qui voudraient bien avoir des frères comme j'en ai un, qui leur fournissent en général tout ce qu'ils auraient besoin.

Je ne vois pas qu'il y ait au monde un frère semblable à vous, ni qu'il y en puisse venir par la suite des temps. » Il ajoute avec beaucoup de jus- tesse :

« Les personnes comme vous qui sont accoutumées aux belles, bonnes et grandes affaires, n'ont pas sitôt fini les unes qu'il s'en j^résente d'autres, c'est un entraînement qui ne finit ordinairement qu'avec la vie.

Je voudrais qu'il pût être en mon pouvoir de gagner ma vie et mon entretien et à ma famille.

Dieu vous a béni et m'a fait la grâce de vous mettre en état de me secourir.

Permettez-moi de vous prier de me dire le nom, les titres et les emplois de Mr. votre fils, et si cela ne vous fait point de peine, de me dire le nombre et à quoi s'emploie le reste de votre chère famille.

Et encore :

LE PREMIER PORTEFEUILLE 15

Berlin, 23 juin 1713.

J'attends donc que vous voudrez bien me con- tinuer la grâce que vous me faites depuis plusieurs années, en me donnant de quoi avoir le nécessaire pour moi et mes enfants ; mon fils, qui est étudiant voudrait aller passer une année à Utrecht, bonne université il fait plus cher à vivre qu'où il est. Je le souhaiterais bien aussi parce qu'il y a de très savants professeurs, mais je n'ose lui en donner la permission sans que vous me témoigniez l'avoir pour agréable, puisque c'est vous qui pourvoyez à tous nos besoins, et que sans votre charité nous ne pourrions rien. Je vous prie donc, au nom de Dieu, de nous être secourable et de croire que nous ne cesserons de prier Dieu pour votre santé et pros- périté de Madame votre chère épouse et de toute votre maison. Je suis, avec tout le respect que je vous dois. Monsieur, mon très cher et très honoré frère.

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Gabriel Bernard,

Malgré les incessantes demandes d'argent qui sont le motif et le but de ces lettres, le ton reste toujours digne et n'est pas humiliant pour celui qui demande.

Les enfants de ce Gabriel s'établirent, en diffé- rentes villes allemandes : Hall, Leipzig, Breslau,

16 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

Francfort. L'un d'entre eux est orfèvre à Vienne. Certaines de ses fdles sont de modestes servantes sachant tout juste lire, écrire et broder. L'une d'elles, Catherine, épousa un nommé Henri Delon, en 1709, qui fonda une fabrique de bas de soie en Angleterre, ainsi que huit métiers d'étoffes de soie et de laine que l'Allemagne faisait venir à cette époque d'Angleterre. Ce commerce dura jusqu'au moment le roi de Prusse établit sur ces sortes d'articles une si forte douane que tout commerce aurait périclité sans l'aide du correspondant de Samuel Bernard, M. Bachellé.

Malgré les vicissitudes, les gens de cette époque savaient garder toujours un robuste bon sens et un esprit serein, même devant la mort. Voici le texte du testament écrit en 1702 par Anne Clergeau, l'épouse de Gabriel Bernard :

« Au nom de Dieu, Père Fils et St Esprit. Amen.

La soussignée faisant réflexion qu'il n'y a rien de plus certain que la mort et plus incertain que l'heure elle arrive, ai résolu de disposer des biens dont il a plu Dieu de me gratifier. Pour ce qui est de mes biens je donne et lègue aux pauvres de l'Eglise française, réfugiée à Berlin la somme de 30 Risdales et ce pour une fois payé, et institue mes 8 enfants conjointement avec l'enfant dont je suis enceinte et tous ceux qui pourront venir dans la suite et qui seront vivants lors de ma mort pour mes héritiers

LE PREMIER PORTEFEUILLE 17

et légataires conjointement avec mon dit Sr Ber- nard, mon cher époux, savoir tous les enfants que j'aurai lors vivants, pour les deux tiers et mon mari pour l'auti'e tiers, avec cette condition que lorsque mon mari viendra à décéder, ce tiers avec la portion ou les portions qu'il pourrait hériter par la mort de quelqu'un de mes dits enfants retournera à mes enfants.

Fait à Berlin, le 17 Octobre 1702. »

Les deux sœurs Clergeau avaient épousé les deux frères Bernard. Pendant qu'x\nne Clergeau distri- buait ainsi ses modestes biens, sa sœur Madeleine partageait l'opulence grandissante de son mari, le banquier. Incolore et silencieuse, elle n'a laissé d'autres traces visibles en ce monde que sa signa- ture sur des actes, mais elle donna le jour à sept ou huit enfants, tâche bien suffisante pour une honnête épouse.

CHAPITRE II

LE SECON^D PORTEFEUILLE DE SAMUEL BERNARD

Comment Samuel Bernard arriva-t-il à sortir de la médiocrité des gens qui l'entouraient ? A quel moment de sa vie les cheveux d'or de l'Occasion passèrent -ils à sa portée ? Bien que le cerveau humain ne puisse guère allonger ses vues au delà d'une période de cinquante ans, tous les esprits remarquables, possèdent le don de démêler un peu l'avenir, et avec rapidité et décision savent pro- fiter des circonstances heureuses et diriger leurs pas sur la bonne route. Samuel Bernard n'y manqua pas, ainsi on pourra le constater en le suivant sur cette bonne route sa prescience le guida.

« Le dimanche matin, troisième décembre 1651,

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a été baptisé par M. Daille, Samuel, fils de Samuel Bernard et de Madeleine Le Queux, le 28 no- vembre 1651. Présenté par Jacques Brisval et Marie Bernard. »

Ramené du temple protestant de Charentoa il reçut ce baptême, au domicile de son père, peintre du roi, rue de l'Université, le jeune Samuel y croît, sinon en beauté du moins en intelligence, au milieu de ses nombreux frères et sœurs. Si les Arts ne le tentent pas assez pour en faire une carrière, l'at- mosphère artistique qui entoura ses premières années influença sûrement son goût et explique le discernement qu'il montra par la suite. Pour l'ins- tant, il veut gagner son existence vite et bien. A vingt-cinq ans il est déjà reçu à la corporation des Marchands Drapiers et dans ce commerce de dentelles et de joaillerie, il s'enrichit considérable- ment.

Il tenait boutique, paroisse de Saint-Leu et Saint- Gilles, rue Bourg-l'Abbé, jadis un lieu de promenade et d'attraction et maintenant en partie détruit par le boulevard Sébastopol. Le marchand de dentelles d'or cherche sa femme dans le quartier et, au com- mencement de 1681, il épouse Madeleine Clergeau, fille de la meilleure faiseuse de mouches de la rue Saint-Denis, ainsi qu'il est prouvé par une quit- tance de l'Hôtel de Ville signée des deux époux, à la date du 2 mai 1681 leur faisant remise pour une somme de 150 livres.

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Leurs deux premiers enfants, Samuel et Gabriel, moururent tous deux en bas âge ; ils en eurent plu- sieurs autres : Madeleine, née en 1684 ; Samuel- Jacques, en 1686 ; Gabriel, en 1687, et un troisième fds dont on n'a pas retrouvé l'acte de naissance et qui est seulement connu sous le nom de La Livinière. De la rue Bourg-l'Abbé aux jardins de Marly il y a une belle courbe, et, au lieu de voiler la simplicité de ces débuts, il faut au contraire admirer une pareille force ascensionnelle.

Sur ces entrefaites, Samuel, écoutant les conseils de son père, en homme prévoyant et avisé, eut l'esprit d'imiter son exemple, et abjura lui aussi le protestantisme à l'Eglise de Saint-Michel en la ville de Saint-Denis, 17 décembre 1685.

Au temps il était encore protestant, d'Arta- gnan, le major du régiment des gardes, lui avait écrit de se faire catholique, apostolique, romain, et de lui envoyer son abjuration et celle de toute sa famille « pour lui ôter le chagrin d'être obligé de lui en faire », car il est « au désespoir d'être commis pour pareille chose, surtout cjuand il faut que cela tombe sur une personne comme vous ». Malgré sa conversion, il fut « dragonne », réclama 10.00.0 livres pour les dégâts causés et produisit, à l'appui de sa demande, la copie de son acte d'abjuration, ainsi que celle de sa femme, attestée par l'archevêque de Paris.

« Je, Samuel Bernard, marchand bourgeois de

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Paris, y demeurant rue Bourg-l'Abbé, paroisse de Saint-Leu-et-Saint-Gilles,

« Crois de ferme foi tout ce que l'Eglise catho- lique, apostolique et romaine croit et professe. Je condamne et rejette très sincèrement toutes les hérésies et opinions erronées que la même Eglise a condamnées et rejetées. Ainsi Dieu soit à mon aide, et les saints Evangiles sur lesquels je jure de vivre et mourir dans la possession de cette même foi : Et ce entre les mains de M. Guillaume Parra, prêtre curé de Saint-Michel de la ville de Saint-Denis en France, paroisse de Paris, en pré- sence des témoins soussignés :

« M. Abel Gourgeon, prêtre, et Jean Bruneau, demeurant en ladite ville de Saint-Denis.

« Fait audit, ce 27^ jour du mois de décembre 1685. ))

Peu après, Samuel abandonna le commerce pour faire de la banque. Il fonda à Paris un éta- blissement de crédit. Les Protestants lui avaient apjiorté les principaux fonds, et ses parents, désireux de lui venir en aide, le tiennent quitte de toutes les sommes qu'ils lui ont avancées jusqu'à ce jour, le 29 mars 1687.

Libéré de tous passifs, inspirant la confiance, il aborde résolument les grandes affaires, et son mei^- veilleux instinct financier lui fait faire d'heureuses spéculations, notamment à l'étranger, tant et si bien que, le 4 septembre 1697, Dangeau note dans

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son journal : « Samuel Bernard est présentement le plus grand banquier de l'Europe. » Et Saint-Simon dit : « C'était le plus riche de l'Europe, et qui faisait le plus gros et le plus assuré commerce d'argent. Il sentait ses forces, il y voulait des mé- nagements proportionnés et le> contrôleurs géné- raux qui avaient bien plus souvent affaire de lui qu'il n'avait d'eux, le traitaient avec des égards et des distinctions fort grandes. »

Au xvii^ siècle, les finances françaises étaient régies d'une façon fort incommode et même dans un grand royaume comme la France, le crédit était presque impossible à trouver. Colbert lui-même fut dans la quasi impossibilité de réunir le million qu'il lui fallait pour payer une dette pressante aux Anglais, et quand il succéda en 1661 à Mazarin, Louis XIV disait en parlant des finances : « La manière en laquelle s'étaient faites la recette et la dépense était une chose incroyable. » Les particu- liers ne voulaient pas confier leur argent au roi, c'est-à-dire à l'Etat, craignant avec raison les coups de force. Les banquiers seuls remplissaient cet office et traitaient directement ces affaires avec les Contrôleurs Généraux des Finances qui étaient sous Louis XIV, Colbert (1619-1683), Pontchar- train (1689-1699), Chamillart (1699-1709), puis Desmarets, neveu de Colbert ; tous ces contrô- leurs généraux entretinrent une volumineuse cor- respondance avec Samuel Bernard au sujet des

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prêts qu'il était capable de fournir pour les besoins de la guerre. C'est à lui qu'on s'adresse pour faire constamment jaillir cette nappe d'or souterraine qui devait nourrir les troupes affamées pendant les campagnes de Flandre et du Palatinat et pendant la guerre de la succession d'Espagne. La première fois qu'il est olficiellement question de Samuel Bernard, c'est à propos de la succession au trône de Pologne, convoité par Louis XIV pour François-Louis de Bourbon, prince de Conti, et le banquier envoie à son correspondant de Dantzig des lettres de change pour 200.000 écus ; Saint-Simon raconte le fait dans ses Mémoires. « Le roi (prince de Conti) lui donna 2 millions comptant et 400.000 francs à emporter avec lui, et 100.000 francs pour son épargne, entre toutes les remises faites en Pologne que Samuel Bernard s'était chargé d'y payer tant en l'argent du Roi que celui de M. le prince de Conti. » Et Dan- geau, dans son Journal, dit que « M. de Pontchar- train avait envoyé quérir Samuel Bernard pour lui ordonner de trouver dans les vingt-quatre heures 700.000 livres en or dont on avait besoin pour faire partir M. de Conti. Samuel Bernard revint au bout de vingt-quatre heures et trouva un million en or et 10 millions en argent. Jamais le crédit n'a été si grand, la confiance qu'on a dans le roi et dans son ministre est à tel point, qu'après neuf ans de la plus grande guerre du monde, le roi trouve tant d'argent qu'on veut à 6 ^/o, et au commence-

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ment de la guerre on n'en trouvait qu'à 12 ^/q. » Ce brillant état de choses ne devait pas durer. Il est utile, pour bien se rendre compte du rôle important tenu par Samuel Bernard dans le fonc- tionnement de l'État, de montrer comment s'éta- blissait l'équilibre entre ces deux balances, dont l'une supportait les dépenses, et l'autre les fonds sans cesse demandés au banquier ; l'obligation se trouvait Louis XIV de maintenir coûte que coûte la prépondérance de son royaume.

Le roi Charles II d'Espagne n'ayant pas d'héri- tiers et sa fm étant proche, des compétiteurs acharnés se préparaient à recueillir le formidable héritage de Charles-Quint. Louis XIV ne pouvait donc se désintéresser d'une question dont l'équi- libre de l'Europe dépendait. Faisant surveiller, ainsi que les autres puissances, les intentions vacil- lantes du roi podagre et mourant, il recevait cette lettre intéressante de son ambassadeur, le duc d'Harcourt, sur l'état des esprits en Espagne au commencement de 1700 :

Le duc d'Harcourt à Cliamillart (1700j.

Le principe du mauvais état est ce royaume vient du peu de santé de Sa Majesté Catholique et d'ail- leurs du peu de connaissance qu'il a de ses sujets, n'en connaissant pas, ou parce que ce n'est pas l'usage ici de pratiquer les hommes, et le Roy encore moins que les

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particuliers, de manière qu'il ne connaît que par les yeux d'autruy qui le trompent et se trompent souvent eux-mêmes, chacun agissant selon ses propres intérêts et personne ne songeant à ce qui est bon à l'Etat et au Roy.

Vous jugerez facilement combien le peu de justice engendre les vices dans une nation cependant qui craint plus le châtiment que toute autre.

Plusieurs des conseillers sont vieux, mais avec peu d'expérience.

Le conseil de guerre se mêle de beaucoup de choses qui ne regardent point la guerre et pas un d'eux n'y a jamais été ; cependant on y décide hardiment sur les affaires de terre et de mer ils sont également igno- rants et sur les pays les plus éloignés de cette monarchie, sans se servir d'autre carte que d'une mappemonde. Aussi n'y a-t-il ici ni troupes, ni vaisseaux, ni qui les sache conduire ; pour des généraux, ils le sont tous et cependant ii n'y en a pas un. Tout le monde est tombé dans une oisiveté insurmontable, personne ne voulant servir, parce que l'homme de guerre ici n'est pas seule- ment regardé.

De l'oisiveté, ils sont tombés dans la débauche, tenant force filles en chambre, dont on se déshabitue difTicile- ment. La vie que l'on mène y contribue beaucoup parce qu'il n'y a point de cour ; aucune visite de dames ni d'hommes, aucun repos ni grand ni petit, et le fils ne mange pas avec le père ; aucun jeu, aucune chasse, au- cune promenade sinon avec un gentilhomme au-devant du carrosse ; aucune partie de campagne, aucune assem- blée ni bal, ni opéra, ni comédie ; ce sont tous chartreux, et ils ne se connaissent pas entre eux-mêmes. Et ceux qui ont de l'argent le mangent sac à sac, n'y ayant aucun lieu sûr le mettre. Voilà, monsieur, le commen-

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cernent de ce que vous désirez ; je continuerai de temps en temps de satisfaire votre curiosité.

d'Harcourt.

Quand le roi Charles II mourut, Louis XIV sou- tint les droits au trône de son petit-fils, le duc d'Anjou, et se lança dans l'infini tourbillon des guerres.

Mais, de l'avis des ambassadeurs, la campagne aurait cesser le plus vite possible, car, en se pro- longeant, elle devait aboutir à une issue plus ou moins fatale. Ainsi M. de Marsin, représentant le roi auprès de Philippe V, écrit ceci à Chamillart en 1702 :

« Les Espagnols sensés avaient toujours compté que dans l'État présent de leur monarchie, vu le peu de secours qu'on pouvait espérer pour soutenir la guerre, il était nécessaire d'acheter la paix, et il est certain qu'il faut que l'Espagne, bon gré mal gré, se conforme à ce que la France réglera avec le reste de l'Europe, quand elle fera un traité. »

M. de Marsin est persuadé que la paix est d'une absolue nécessité et surtout pour la France, qui porte seule tout le faix de cette guerre qu'elle ne soutient que pour l'Espagne.

« C'est pourquoi il paraît à ma faible et mauvaise cervelle qu'il faudra se prévaloir des efforts extra- ordinaires que l'on fait cette année pour ménager la paix, car, sans trop se flatter, on ne doit pas pré-

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sumer après la fin de la campagne prochaine d'en pouvoir soutenir encore une autre aux mêmes conditions dans des pays aussi éloignés de la France, ce qui fait la ruine tant en hommes qu'en argent. »

Néanmoins, pendant près de douze ans, les ar- mées françaises piétinent l'Europe sans arrêt. Les Impériaux, les Français et les Espagnols se dis- putent le Milanais. Toutes les frontières de France sont menacées : la Franche-Comté, l'Alsace, la Bourgogne sont convoitées par l'ennemi, et cette guerre, commencée par mesure diplomatique, se continue pour la simple défense du sol national. Catinat, Villars, Vendôme, La Feuillade, Boufïlers, souvent battus et rarement vainc{ueurs, essuyèrent les défaites de Ramillies, Oudenarde, Blenheim, Malplaquet, furent victorieux Marlborough et le prince Eugène. Seule, la victoire de Denain, remportée par le maréchal de Montesquiou^, arrêta l'invasion de l'ennemi, et la paix d'Utrecht put être signée (1713). Louis XIV semblait avoir l'œil moins clairvoyant le commandement de ses ar- mées fut souvent donné à la faveur. Ainsi Chamil- lart confie à l'incompétence de son gendre, La Feuillade, fils du valeureux maréchal, la défense

1. La victoire de Denain fut effectivement remportée par le maréchal de Montesquieu et non par le maré- chal de Villars, ainsi qu'on l'a cru longtemps.

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de la Lombardie, il se fit battre par le prince Eugène. Mais La Feuillade se rendait si bien compte de son peu de mérite que, débordant de reconnais- sance, il imite à son insu un texte de Shakespeare, et écrit à Chamillart d'une façon moins poétique mais aussi ardente :

a C'est peu de dire aimer, mon cher beau-père, je vous adore, et s'il n'y avait pas un bout aux senti- ments les plus tendres, comme à toute autre chose, les miens augmenteront tous les jours pour vous.

« Que je serais heureux si le Roy pouvait dire à mon cher beau-père : « Je vous remercie de tout mon cœur de m'avoir poussé à élever votre gendre ! »

« J'extravaguerais si je m'entretenais longtemps d'une pensée si douce. »

Ces guerres imposées par la force des choses expliquent les incessantes demandes, le; surcharges imposées au trésor public ; la création de nouveaux impôts, la perturbation terrible des finances. Et toutes ces guerres entravèrent fortement le com- merce de l'argent.

On verra par la suite comment Samuel Bernard fut seul à supporter le poids de ces grosses charges, tant et si bien qu'il fit banqueroute en 1709.

L'érudit M. Victor de Swarte a dépouillé aux archives nationales la comptabilité du sieur Bernard (1700-1715) qu'il analyse dans une savante étude intitulée : Un banquier du Trésor royal aii xviii*' siè- cle. Il en ressort que Samuel Bernard fut sans con-

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tredit le ministre occulte des affaires étrangères et des finances pendant les vingt dernières années du règne de Louis XIV.

Prenant part à tout le mouvement financier avec une telle autorité qu'on ne pouvait ni ne voulait rien décider sans lui, tous les événements du royaume petits ou grands, font ricochet sur son cerveau qui en détermine la direction.

En 1693, la guerre coûte-t-elle la somme de soixante-deux millions, Samuel Bernard conseille à Pontchartrain d'adopter l'évaluation des écus d'argent à trois livres douze sols et des louis d'or à quatorze livres. M. de Penautier, trésorier des états du Languedoc, n'a-t-il plus de subsides pour la guerre du Milanais en 1702 ? Samuel Bernard l'aide à emprunter sur la place de Gênes une somme de deux millions. Le grand banquier s'oppose au renvoi d'Eudes, le directeur particulier de la Monnaie, comprenant que celui-ci a la confiance du public et que son départ amènerait une panique et l'obligation de payer instantanément une foule aux abois. Michel de Chamillart remplaça Pontchartrain à la fm du siècle, mais il n'avait pas le génie néces- saire pour remédier au mauvais état des finances, dont il prit la direction. Le roi lui-môme ne se faisait aucune illusion sur la situation misérable du Trésor : « Je vous serai obligé, avait-il dit en l'ins- tallant, si vous pouvez trouver quelque remède et ne serai point du tout surpris si tout continue d'aller

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de mal en pis. » Il eut cependant assez d'intelligence pour imiter son prédécesseur en suivant scrupu- leusement les avis de Samiuel Bernard, lui envoyant le plan de chaque année relatif aux cours des monnaies françaises et étrangères, lui remettant toutes les prévisions des recettes mois par mois, lui demandant de les annoter et de les modifier. S. Bernard lui explique qu'il faut agir du jour au lendemain pour la création urgente de rentes mobi- lières et lui envoie ce mémoire :

Samuel Bernard à Chamillard.

Mémoire à lire au Roy pour la création de rentes mobilières.

Paris, le 27 janvier 1702. jMonseigneur,

L'auteur du Mémoire que vous m'avez fait l'honneiu- de m'envoyer se trompe quand il fait comparaison de sa proposition avec ce qui se passe en Hollande. Cela n'a nulle ressemblance ; cependant je ne peux pas m'em- pêcher de vous dire que, dans la rareté d'argent nous sommes, je crois que vou ferez bien très de vous servir du moyen qu'il propose à Votre Grandeur. De tous les maux, le plus grand est celui de la rareté nous sommes, car on ne trouve de l'argent à aucun prix ni sur aucun papier.

Plusieurs personnes m'ont parlé déjà de celte propo- sition : je remarque même que le public la goûte assez.

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J'ai fait semblant de n'en rien savoir, parce que je crois qu'il la faudrait exécuter du jour au lendemain, sans en rien dire auparavant, et jusque-là il est très nécessaire que cela soit très correct.

Vous voulez bien, monseigneur, que je vous fasse une observation qui est de faire des billets depuis 100 livres jusqu'à 1.000 livres, même jusqu'à 1.000 écus si vous le trouvez à propos, parce que cela nous évitera le grand nombre qu'il en faudrait faire s'ils étaient tous de 100 livres, et vous ordonnerez, dans la déclaration du Roy, qu'ils auront cours dans tous les payements pour un quart des sommes qu'on aura à payer, et que jusque-là la somme de 399 livres on sera obligé de payer en argent comptant, mais que depuis 400 livres et au- dessus on sera obligé de prendre en engagement le quart des dits billets. Vous n'avez pas de temps à perdre, monseigneur, l'argent est d'une rareté qui surpasse tout ce que nous avons eu jusqu'à présent.

Vous avez oublié, monseigneur, de signer le double du Mémoire que j'ai eu l'honneur de vous envoyer ; je vous supplie très humblement de le vouloir faire.

Je suis avec im attachement inviolable et un très pro- fond respect, monseigneur, de Votre Grandeur le très humble et très obéissant serviteur,

Bernard.

Qu'il s'agisse d'une réglementation des matières métalliques, favorisant les commerçants de Rouen et de Bayonne, au préjudice de ceux de La Rochelle, le financier intervient en rétablissant l'égalité, tel un ministre de la troisième République essayant d'apaiser les vignerons de Champagne. Samuel Ber- nard ne perd pas de vue l'important service des

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armées pour lequel il avance des fonds considé- rables à M. Berthelot de Pléneuf, pour la Flandre ; il assure le service des troupes en Bavière à six pour cent, alors que les autres banquiers ne s'acquittent qu'à 10 °/°, car, par son habileté et les ressources de son imagination, il s'entend assez bien avec les commerçants pour établir les services des vivres par des moyens impossibles à d'autres concurrents. Mais ayant déjà avancé trois millions en assigna- tions et trois millions en monnaie, il se plaint à M. Le Rebours, neveu de Chamillart, de n'être pas rem- boursé assez rapidement, ce qui va commencer à le gêner ; il mêle les flatteries aux plaintes dans sa lettre à Le Rebours. « Vous pouvez assurer Madame de Chamillart qu'elle aura son thé pour Fontai- nebleau et vous aussi. Monsieur, le vôtre. J'ai poussé mon crédit et mon industrie à bout depuis plus de deux mois, vous avez plus de 5 millions et demi à me remplacer de vieux, j'ai plus de 4 millions d'assignations courantes qu'on me paye fort mal. J'ai fait mon mois de janvier de l'année prochaine qui se monte à 4 millions, cela fait 13 à 14 millions dont je suis en avance et il me faut présentement songer à d'autres 4 millions pour fé- vrier. Je vous supplie très instamment. Monsieur, de vouloir bien faire attention ; cela devient sérieux et il me semble que je me livre d'assez bon cœur pour n'être pas abandonné. »

Les conseils que Samuel Bernard donna, en 1704,

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furent suivis et atténuèrent pour un certain laps de temps les funestes effets du discrédit général. On sent des craintes, dans ce mémoire adressé à Chamillart :

Mémoire.

Le rabais public n'a fait aucun effet, ainsi que je l'avais prévu, i"argent est plus serré que jamais, et le public fort inquiet de ce qu'ils feront des billets de la monnaie qui leur resteront à la fm de l'année. La plupart de ceux qui seront dans le mouvement sont porteurs des billets de la monnaie, et comme ils ont tous les jours des paiements à faire, ils ne sont pas en état de les convertir pour en recevoir iintérêt. Le public murmure beaucoup de ce qu'on refuse les billets de la monnaie au Trésor royal, aux gabelles et aux parties casuelles, il prétend que ce sont les endroits ils devraient plutôt être reçus. On ne pourra pas se dispenser d'ordonner qu'ils en reçoivent, afin de faire connaître que le Roi les regarde lui-même comme de fort bons effets. Ja sais que le Roi a besoin de comptant pour les rentes sur l'hôtel de ville et pour les officiers, ainsi on pourrait ordonner que toutes les caisses du Roi recevraient moitié en comptant et l'autre moitié en billets de monnaie jusqu'au l^^^ juillet pro- chian ; et à l'égard du public, les billets de monnaie auront cours jusqu'au dit temps, à condition que chacun sera tenu de payer un quart en argent comp- tant. Je fais une différence des caisses du Roi à celles des particuliers à cause du besoin que le Roi a de comptant pour la rentes et les officiers. Il est néces- saire aussi de faire entendre qu'il ne se fera plus de billets de monnaie et, qu'à l'égard de ceux qui sont

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faits, ils auront cours comme je viens de dire avec la liberté à tous ceux qui seront porteurs de les faire convertir à la monnaie ou à la caisse des emprunts, à leur choix, savoir : moitié payables à six mois et moitié payables à douze mois, avec l'intérêt à 10 °/o du jour de la conversion. Et, afin d'exciter ceux qui aiment de gros intérêts à la convertir, on s'obligera de leur payer d'avance l'intérêt, et afin que cela ne tire point à con- séquence pour d'autres affaires, on pourra dire qu'on paye d'avance l'intérêt de ces billets pour récompenser en quelque manière la facilité que le public a apportée depuis qu'ils ont cours à n'en pas exiger le payement. Cela pourra faire que plusieurs aimeront mieux les convertir à douze mois qu'à six, pour profiter de l'in- térêt qu'on payera d'avance. C'est un petit objet à quoi on ne doit pas regarder dans le besoin l'on se trouve. On pourra aussi dire que c'est afin de finir entièrement desdits billets qu'on prend un plus long terme que celui qu'on avait d'abord proposé, attendu la difficulté qu'il y a de convertir les matières en pièces de 10 sols, qui sont de la pièce au marc et du marc à la pièce, par ce que cet ouvrage s'est trouvé beaucoup plus long qu'on avait cru.

A l'égard des billets de ^I. de Pléneuf, il est nécessaire que le public soit informé que le Roi en fait son affaire et, pour cela, ordonner qu'on en prendra la moitié en payement pour les contrats de rentes sur l'hôtel de ville, bien entendu qu'ils seront échus à condition de payer l'autre moitié en deniers comptants, car mon avis ne serait pas qu'on les prît dans toutes les caisses du Roi comme les billets de monnaie ; cela est bien différent dans ridée du public.

Samuel Bernard fut très heureusement» compris

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pendant quelque temps par M. Forbonnais, inspec- teur des monnaies. Il est à remarquer en passant, qu'il était, lui aussi, d'une famille de drapiers, comme le furent Colbert et Samuel Bernard, ce qui donne à supposer que le commerce des draps est une excel- lente préparation pour la finance. Ils employèrent, en effet, pour la pratique des affaires des procédés commerciaux bien en avance sur les moyens em- ployés par les agents du trésor. Cependant à force d'habileté et de science financière, Samuel Bernard parvint, encore une fois, à rendre la confiance au public et le crédit s'établit d'une façon si régulière que les billets se renouvelèrent sans peine et qu'ils passèrent dans le commerce comme l'espèce môme. Les denrées reprirent leur cours, les impôts furent acquittés et les intérêts baissèrent au lieu de monter sans cesse comme ils le faisaient depuis la guerre.

Si la quiétude régnait dans le public, elle désertait, et pour cause, l'esprit du banquier. Dans la corres- pondance financière de Samuel Bernard, on suit pas à pas ses craintes, ses réclamations et ses espoirs ; ainsi, le 12 février 1704, il s'excuse d'être si importun, mais il ne peut résister sans secours. Le 23 février, il entrevoit qu'en huit jours il peut perdre son crédit ; quelque temps après, il demande sont les 20 millions d'assignations qui lui sont dus, en ajoutant : « Qui que ce soit au monde n'a jamais poussé son crédit et bonne volonté aussi loin que moi, mais tout le monde sait que le crédit a des

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bornes pour grand qu'il puisse être ; ma bonne volonté n'en a point, je l'ai assez fait connaître, mais elle devient inutile par la manière dont je suis traité. »

Plus tard, ne pouvant faire face à 5 millions de livres dus, il écrit encore : « Si, en périssant, je sou- tenais les affaires de l'Etat, cela diminuerait mon désespoir, mais il est facile de prévoir que dès le moment que je manquerai à payer, mon malheur accablera une infinité d'autres et causera immé- diatement plus de quarante banqueroutes dans le royaume qui achèveront d'absorber le peu de ressources qui restaient à l'Etat et à quelques particuliers. »

Samuel Bernard aimait à être suivi aveuglément dans sa direction financière ; peut-être, en revanche, fermait-il à propos les yeux devant les comptabi- lités de certains traitants, ce qui peut ressortir de ses plaintes contre un monsieur Romain, trésorier général à la fin de 1705, et de ses regrets amers envers ses prédécesseurs, Le Bas de Montargis, de Pléneuf et de Vieuxcourt, que la postérité traite communément de forbans.

Cette année 1705, désastreuse pour les affaires extérieures, met les finances de la France dans un grand embarras. Les fonds manquaient même pour le service des intérêts. Samuel Bernard se plaint de ne pas être assez consulté et assure qu'il aurait pu une fois de plus aider le Trésor à faire face aux

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difficultés par l'ingéniosité de ses combinaisons. Très sûr de lui, il dit : « J'aurais eu un moyen certain et remarquable pour cela, mais c'est une chose il n'y a plus de remède, je ferai toujours ce qui dépendra de moi pour votre service. » Il continue de plus bel son trafic, ne cessant de surveiller tous les points de la place ; négociant tantôt avec un commerçant en vins et eaux-de-vie de Nantes, tantôt spéculant sur les vaisseaux qui sortent de ce même port pour la Flandre et la Hollande, tra- fiquant sur les piastres, de Saint-Malo à Lyon, faisant venir des Pays-Bas tout un commerce de poudres, d'épices et de fanons de baleines. Son esprit attentif sait aussi se défendre contre son émule Crozai , à qui il avait avancé des sommes incroyables, que celui-ci ne voulait rendre qu'incomplètement, mais il fit intervenir Chamillart pour lui rappeler ses engagements. Il n'a pas tort de s'écrier : « Il faut une conduite infinie pour gouverner de jDareilles choses, si j'avais eu le tout à conduire, les billets de monnaie seraient encore dans leur première réputation. Vous savez. Monseigneur, qu'il y a présentement un an, qu'Huguetan donna un coup furieux en Hollande et en Angleterre à nos billets de monnaie ; j'étais chargé pour lors de l'Italie, la Flandre et l'Espagne, et de tous les subsides, et si j'étais de 35 millions en avance, pour votre service sans avoir aucune assignation, la tête ne me tourna pas pour cela. Je repris vigueur et, sans vous im-

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portuner de mes chagrins, j'écrivis hardiment de mon chef, par toute l'Europe, à tous ceux qui mon- traient qu'ils ne voulaient plus de billets de mon- naie, que je leur étais garant, en mon propre et privé nom, de payer en argent comptant les billets de monnaie qu'il leur resterait entre les mains pour mes affaires, en cas qu'il arrivât le moindre échec ; cela apaisa tous les correspondants et tint les billets de monnaie en réputation ; mais dès que l'on a donné en nantissement, cela a tout perdu et m'a donné bien de la peine. »

Samuel Bernard explique, en 1706, à Chamillart qu'il ne peut lui-même fixer le prix des changes et le prie de se fier à lui. Cette réserve lui est salutaire, car les taux variant considérablement d'une place à l'autre de l'Europe, il ne manque pas de spéculer ferme sur les changes. Jaloux de son crédit, il sait habilement faire valoir sa supériorité sur tous les autres banquiers. A propos d'une affaire qu'il jugeait mauvaise, il dit, par exemple, à Chamillart : « Si on veut la faire à tout prix, qu'on s'adresse à moi. »

Outre ses incessantes spéculations, il continue d'assurer le service des fonds, et il avance, en 1706, deux millions, tous les mois, pour l'armée. En 1708, il aide le duc d'Orléans pour sa guerre en Espagne. « M. le duc d'Orléans compte emporter en Espagne dix millions en assignations. Il a des lettres de Samuel Bernard pour six millions, et ces lettres n'ont jamais été protestées en Espagne. Ces six millions.

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par le change, ne produiront que 4.800.000 livres qu'il touchera dans le cours de cette année à 400.000 francs par mois. » (Journal de Dangeau.)

Ses plaintes éternelles continuent. Non seulement il n'est pas payé, mais encore il sent qu'on n'a pas en lui la même confiance, ce cjui l'attriste et le froisse, car on a insisté auprès de lui pour l'exécu- tion de certains paiements et il demande qu'on le laisse libre : « J'ai cru mériter qu'on me traitât aussi bien qu'on en traite d'autres qui ne se sont jamais sacrifiés la centième partie de ce que je me suis sacrifié pour le Roy, mais je ne sais qu'obéir autant qu'il dépendra de moi. »

Desmarets ayant besoin de Samuel Bernard pour fonder une banque, flatte sa vanité en lui disant, qu'étant l'homme accoutumé à faire des choses extraordinaires, et au-dessus des autres, il lui demande son appui. Desmarets, en 1708, avait remplacé officiellement Chamillart aux finances. Contrôleur général depuis 1703, il était un homme de la carrière, fin diplomate, connaisseur aussi en hommes.

Ayant besoin de fonds pour l'ordinaire de la guerre, il ne pouvait en trouver. Samuel Bernard lui-même fermait sa bourse, mais par vm subterfuge assez habile il arriva à ses fins. Il pria Louis XIV de jeter assez de poudre aux yeux du banquier pour que celui-ci cédât. Samuel Bernard avait répondu

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à Chamillart quand il lui fit cette même éternelle sollicitation de prêts pour les affaires du roi, « quand on a besoin des gens, c'est le moins qu'on fasse la demande soi-même ». Louis XIV était assez fin pour le comprendre et l'entrevue de Marly eut lieu, entre le grand roi et le grand financier. Cette ren- contre était, paraît-il, extraordinaire, et Saint- Simon y consacre une longue page dans ses Mé- moires.

« Le Roi coupa plaisamment la bourse à Samuel Bernard. Le Roi, sur les cinq heures, sortit à pied et passa devant tous les pavillons du côté de Marly. Bergheyeck sortit de celui de Chamillart pour se mettre à sa suite. Au pavillon suivant, le roi arrêta. C'était celui de Dcsmarets, qui se présenta avec le fameux financier Samuel Bernard qu'il avait mandé pour dîner et travailler avec lui. C'était le plus riche de l'Europe et qui faisait le plus gros et le plus assuré commerce d'argent. Il sentait ses forces, il y voulait des ménagements proportionnés... Le Roi dit à Desmarets qu'il était bien aise de le voir avec M. Bernard, puis tout à coup se mit à dire à ce dernier : « Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu Marly, venez le voir à ma promenade, je vous rendrai après à Desmarets. » Bernard suivit et pendant qu'elle dura, le roi ne parla qu'à Ber- gheyeck et à lui et autant à lui qu'à l'autre, les menant partout et leur montrant tout également avec les grâces qu'il savait si bien employer quand

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il avait dessein de combler. J'admirais et je n'étais pas le seul, cette espèce de proposition du roi, si avare de ses paroles, à un homme de l'espèce de Bernard. Je ne fus pas longtemps sans en apprendre la cause et j'admirai alors les pkis grands rois se trouvent quelquefois réduits.

Desmarets ne savait plus de quel bois faire flèche ; tout manquait et tout était épuisé. Il avait été à Paris frapper à toutes les portes : on avait si sou- vent et si nettement manqué à toutes sortes d'enga- gements, et aux paroles les plus précises, qu'il ne trouva partout que des excuses et des portes fer- mées. Bernard comme les autres, ne voulut rien avancer : il lui était beaucoup ; en vain Desma- rets lui représenta l'excès des besoins les plus pres- sants et l'énormité des gains qu'il avait faits avec le roi, Bernard demeura inébranlable. Voilà le roi et le ministre cruellement embarrassés. Desmarets dit au roi que, tout bien examiné, il n'y avait que Bernard qui pût le tirer d'affaires, parce qu'il n'était pas douteux qu'il n'eût les plus gros fonds et partout qu'il n'était question que de vaincre sa volonté et opiniâtreté même insolente qu'il lui avait montrée, que c'était un homme fou de vanité, capable d'ouvrir sa bourse si le roi daignait le flatter. Dans la nécessité si pressante des affaires le roi y consentit et pour tenter ce secours avec moins d'indécence et sans risquer de refus, Desma- rets proposa l'expédient que je viens de raconter.

LE SEC0>:D portefeuille 43

Bernard en fut la dupe : il rentra de la promenade du roi chez Desmarets tellement enchanté, que d'abord il lui dit qu'il aimait mieux risquer sa ruine que de laisser dans l'embarras un prince qui venait de le combler et dont il se mit à faire des éloges avec enthousiasme. Desmarets en profita sur-le- champ et en tira beaucoup plus qu'il ne s'était proposé. »

Samuel Bernard écrit à Desmarets pour lui mon- trer que l'établissement d'une banque s'impose afin de régulariser le cours des billets dans le public. Il lui explique également la nocivité de la mesure que voudrait prendre le contrôleur général, c'est-à- dire baisser encore la valeur des louis d'or et des écus d'argent.

Comme cette banque n'est pas pour ainsi dire un papier substitué à un autre, mais de l'argent substitué à un papier pour un prix fixe, je n'y trouve aucun danger et trouve au contraire qu'il est nécessaire de faire cet établissement avant que le pubHc ait senti la rareté de l'argent, qu'il y aura après le rabais.

Desmarets n'a pas répondu à la grande lettre de Samuel Bernard, à cause des difficultés qu'il découvre et qu'il n'avait point prévues. « Il est plus persuadé que jamais, » réplique, le 21 août, son associé Nicolas, « non seulement de l'utilité de la banque, mais aussi de la nécessité indispensable de l'établir, tant pour l'avantage de Monseigneur que pour

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celui du public, parce que ce dernier convertira avec plaisir les billets de monnaie en billets de banque, à cause de la perte médiocre de 5 ^Iq et d'autant plus qu'il pourra avoir en tout temps des espèces contre les billets de banque. La banque donnera des billets de cent livres pour 95 livres d'espèces. L'expérience qu'il a des banques qui sont établies hors du royaume et l'utilité qu'il sait qu'on en retire le persuade que celle-ci sera encore plus avantageuse. »

Toujours à propos de cette banque, Desmarets reçoit de Trudaine, intendant à Lyon, cette lettre : « L'on dit que vous avez formé une compagnie à la tête de laquelle sont les sieurs Bernard, Nicolas, Crozat, Prendre et autres, qui doivent faire pour 20.000.000 livres de petits billets de 100 livres que l'on dénommera « Billets de la Banque royale » ; que l'on retirera avec ces billets de banque autant de billets de monnaie ; qvie ces billets de banque se prendront dans toutes sortes de paiements pour argent ; que le roi les recevra dans toutes ses recettes et les donnera de même ; qu'il en payera les rentes de l'Hôtel de Ville, enfin, qu'ils ne seront point différents de la monnaie ; parce que la compagnie qui les fait aura un fonds prêt pour r( mbourser ceux qui en voudront la valeur à 5 ° /q de perte. »

Malgré les efforts de Desmarets, l'année 1709 fut désastreuse ; Marlborough battait nos armées à Malplaquet et Samuel Bernard faisait une reten-

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tissante banqueroute à Lyon. Dès l'année 1704, quelques rumeurs menaçantes étaient déjà venues du côté de cette place, faisant prévoir tout le fracas que ferait cette banqueroute. Au commencement de cette année, certaines vapeurs inquiétantes se lèvent devant l'astre de Samuel Bernard, annonçant la venue de l'orage. On commence à se méfier de lui. Urbain Lefèbre, conseiller d'Etat, écrit :

« J'avoue que j'ai eu créance en Bernard et depuis que je le connais ; je me suis toujours défié de ses idées et il les a toutes exécutées. Etant peu accrédité, il entreprit par mon moyen les remises de Pologne pour la royauté de M. le prince de Conti, et les exécuta contre toute apparence. Vous avez vu de plus près que moi ce qu'il a fait pour payer les armées pour M. Chamillart : tout cela peut faire croire qu'il soutiendrait la banque comme il le dit, mais il est plus prudent de ne s'en pas fici à lui. »

Samuel Bernard n'exagérait rien, et même le prévôt des marchands, M. Ravat, certain du péril qui menaçait sa ville, pour que l'on comprît mieux ses alarmes, disait que le contre-coup se ferait sentir à Paris et à Marseille. Le désastre menaçait de plus en plus dans les premiers mois de 1709, le discrédit des billets augmentait de jour en jour et il était nécessaire d'avoir des fonds pour y pour- voir, disait encore M. Trudaine. Le papier de Ber- nard est refusé en Avril ; le public perd 50 % sur les billets et Samuel Bernard déclare un découvert

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de 30 millions. Mais Desmarets sachant que cette banqueroute, endossée par Samuel Bernard, n'est en somme que la faillite du trésor royal, fait ce qu'il peut pour l'aider.

A la nouvelle de l'échec des négociations diplo- matiques de Torcy, secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères, Samuel Bernard écrivait (le 17 juin 1709) à Desmarets : « J'ai appris avec douleur les cruelles demandes que les ennemis font pour la paix. Je conçois, avec bien du chagrin, l'embarras cela vous met ; voyez, monseigneur, à qui je puis être bon pour les fonds vous en aurez besoin. J'espère être en état de vous rendre service le m.ois prochain. Je me mettray au feu pour y réussir. Je vous supplie très humblement, monseigneur, de n'en pas douter un moment et d'être persuadé de l'attachement que j'ai pour votre grandeur. Je vous supplie encore très humblement, Monseigneur, de l'éprouver. »

Un arrêt fut envoyé à M. Trudaine dans lequel il était presque ordonné aux financiers de ne pas mettre en circulation des billets qui se liquideraient avec perte et d'attendre trois années, au bout des- quelles les billets seraient remboursés avec intérêts. Pendant ce temps, Samuel Bernard prenait des arrangements avec le banquier Lullin ; sa mort étant survenue, ses héritiers tinrent ses engage- ments. Mais il y eut un fort départ des banquiers de Lyon pour Genève : l'associé de Lullin, Fizeaux,

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Castan, etc.. Ils étaient aidés en sous-main par le prévôt des marchands et par Trudaine lui-même, qui rendait Bernard responsable du désastre qui arrivait. Mais Samuel Bernard n'entend pas qu'on lui tienne tête, il écrit à Desmarets : « Je sais à n'en pas douter qu'il (le prévôt) a aidé à son évasion. J'en dirai le détail à votre Grandeur quand il lui plaira ; je l'ai caché jusqu'à présent parce que je ne suis pas bien aise de me faire des ennemis. J'ai déjà assez d'envieux qui sont fâchés que je puis rendre le petit service qu'aucun d'eux ne peut faire. » Il demande un sauf-conduit pour ramener Fizeaux en France et le faire juger, fait condamner Castan aux galères perpétuelles et arrêter Madame Castan, venue à Lyon pour enlever les papiers de son mari. Tout de même les affaires s'arrangent avec l'argent du banquier Crozat, obligé de rendre à Bernard les services qu'il en avait reçus lui- même.

Le désastre financier de 1709, appelé la banque- route de Lyon, retombe injustement sur la mémoire de Samuel Bernard, car elle incombe entièrement au trésor royal, qui fut dans l'impossibilité de rembourser les fonds prêtés par le banquier. Saint- Simon raconte ainsi l'histoire de cette banqueroute :

« Samuel Bernard culbuta Lyon par sa prodi- gieuse banqueroute dont la cascade fit de terribles effets. Desmarets reconnut autant qu'il . lui fut possible les billets de monnaie et leur crédit en fut

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cause ; le célèbre banquier en fit voir pour 20 mil- lions, il en devait presque autant à Lyon ; on lui en donne 14 en bonnes assignations, pour tâcher de le tirer d'affaire avec ce qu'il pouvait faire de ses billets de monnaie. On a prétendu depuis qu'il avait trouvé moyen de gagner beaucoup à cette banque- route, mais il est vrai qu'aucun particulier de cette espèce n'ait jamais tant dépensé, ni laissé et n'ait jamais eu à beaucoup près un si grand crédit par toute l'Europe, jusqu'à sa mort arrivée à quatre- vingt-cinq ans, depuis il en fut excepté Lyon et la partie d'Italie qui en est voisine il n'a jamais pu se rétablie. »

De 1709 à 1715, Samuel Bernard rebondit peu à peu ; remboursé par le Trésor, il reprend avec son crédit renaissant le cours de ses avances de fonds et de ses spéculations heureuses. Il reste toujours « le plus grand banquier de l'Europe », celui qui prête aux rois. En 1712, le roi de Suède, Charles XII, faute d'argent, ne pouvait continuer à soutenir ses armées en Poméranie, ses dernières défaites lui ayant coupé son crédit. Son ministre à Paris, le comte de Sparre, eut l'idée d'aller trouver Samuel Bernard. « Sparre alla dîner chez lui, il le flatta, et, au sortir de table, le banquier fit délivrer au comte de Sparre 600.000 livres, après quoi il alla chez le ministre, marquis de Torcy, et lui dit : « J'ai donné, en votre nom, 200.000 écus à la Suède, vous me les ferez rendre quand vous pourrez. » (Voltaire.)

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A la mort de Louis XIV, en 1715, éclate l'aveu du terrible passif des finances, plus d'un milliard ; la nécessité d'une banqueroute s'impose et le régent allait la proclamer, mais le duc de Noailles, membre du Conseil, le supplie de ne pas encore l'énoncer. Il fut décidé qu'on imposerait aux traitants une for- midable suée d'or, et aussitôt la racaille de la finance s'alarme et détale. Brissart, fermier général, tâche de passer à l'étranger, et on arrête en pleine forêt de Bondy des chariots embourbés par le poids de l'or qu'ils contenaient. Pléneuf court en Italie, Moras en Angleterre, mais les grands banquiers paient résolument ; Samuel Bernard lui-même va au-devant des perquisitions, et, toujours magnifique, dépasse dans sa taxe celles de tous les autres ban- quiers, en envoyant une dizaine de millions au Trésor. Les Crozat furent taxés à 6 millions. Cepen- dant l'influence de Samuel Bernard se trouva éclipsée par celle du banquier Law, protégé du Régent, et qui voulait évincer Bernard à tout prix. Dangeau en parle dans son journal, 18 octobre 1715: « On tint hier un grand conseil chez M. Amelot pour examiner la banque, qui avait été déjà bien exami- née chez le duc de Noailles mardi dernier ; elle le sera encore demain chez M. d'Argenson. On y fait venir des banquiers et des principaux négociants de Paris. M. Law a prié M. le duc d'Orléans d'en exclure le seul Bernard. »

Mais cet éloignement dura pou, car Samuel Ber-

4

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nard ne travaillait pas dans les chimères comme le banquier écossais, et personne ne savait comme lui manier les réalités, pour le plus grand bien de tous, est-il juste d'ajouter ; aussi revient-on rapidement à lui. Barbier dit dans son journal de décembre 1720 :

« On parle fort de changement dans les finances. Law ne tient pas à grand'chose. Son parti est bas i on dit que M. Crozat et les Paris, Samuel Bernard, « garde du Trésor royal », sont très bien ensemble pour le perdre et offrent entre eux 60 millions. »

« Le changement est véritable ; M. Law n'est plus en place. On dit que c'est lui qui a demandé à se retirer et à n'avoir plus ce poste.

M. le Pelletier de la Houssaye, conseiller d'Etat et à présent chevalier de M. le régent, est contrôleur général des finances ; sous lui, M. d'Ormesson, beau-frère de M. d'Aguesseau, chancelier, et M. de Gaumont, chef du conseil de M. le prince de Conti, tous deux maîtres des requêtes ; MM. Crozat et Bernard à la tête de la Compagnie des Indes, ce sont deux hommes puissamment riches. Avant que Law fût ici, ces deux hommes étaient riches de plus de 10 millions chacun. Samuel Bernard est, au demeurant, im grand fripon qui a été cause, en 1709, d'une banqueroute de 20 ou 30 millions, qui se fit tant à Lyon qu'à Genève ; au surplus, il a quatre-vingts ans, il ne sera pas longtemps dans cette place.

On dit qu'ils associent avec eux cinq ou six gros

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négociants de Saint-Malo. Cela pourra peut-être à la fois faire une compagnie considérable pour le commerce. »

Après la faillite du système de Law, c'est encore et toujours à Samuel Bernard qu'on s'adresse pour réparer les désordres financiers causés par autrui, et ses avis sont scrupuleusement écoutés au conseil présidé par le Régent, à qui il s'adresse en ces termes : « Vous savez bien, monseigneur, que je n'ai jamais été pour le Système, mais à présent qu'il est établi, il le faut maintenir, et, pour cela, il ne faut point toucher aux billets, ni augmenter l'argent, car cette augmentation fera périr tout le commerce avec l'étranger. » Laissons Mathieu Marais procéder dans son récit :

« Le conseil est convenu de ces propositions, et qu'il fallait donner quelque argent aux boulangers, aux bouchers et marchands de bois. En sortant, Samuel Bernard a demandé s'il pouvait mander aux étrangers cette disposition sur les billets et l'argent. Le Régent lui a dit que oui et qu'il lui ferait plaisir. Il l'a fait et, sur-le-champ, le change est devenu meilleur.

« Le bruit s'est répandu que Samuel Bernard a gagné 100 millions dans les seules actions d'Angle- terre et plus. Car 1.700 livres sterling, par le change d'aujourd'hui, montent à plus de 100 millions. Le contrôleur général a mandé Samuel Bernard, qui a dit qu'il ne voulait ni qualité, ni intérêt dans la

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Compagnie ; qu'il donnerait son temps, ses avis et ses mémoires pour examiner l'état des choses, mais qu'il ne ferait rien pour se déshonorer ni se ruiner. »

Il ne fut pas difficile à Samuel Bernard de repren- dre entièrement ses positions et de repartir à nou- veau ; il avance des fonds pour assurer le service des troupes, et c'est l'éternel retour des prêts et des plaintes à cause des remboursements qui tardent. Il reçoit cette magnifique réponse du duc de Noailles : « Qu'il n'avait aucun fonds à lui rendre, mais que s'il voulait lui en indiquer, par quelque moyen convenable, il satisferait volontiers à sa parole.

Nous ne sommes plus au temps du grand Roi, la direction des finances flotte ; Samuel Bernard s'en aperçoit à son détriment, les ordres et les contre- ordres se succédant, on lui donne des autorisations qu'on lui reprend peu après, ce qui met des en- traves dans ses opérations de finance et aussi dans son commerce. 11 fait venir près d'un million de marchandises sur cjuatre vaisseaux, cjui arrivent à Rouen après six semaines de tempête et sont bloqués par les glaces dans ce port. On ne pouvait faire venir les marchandises jusqu'à Paris à cause des voleurs, et on refuse l'autorisation de les vendre. Il est obligé d'expliquer par le menu que le plus petit arrêt dans le rouage des affaires entrave le tout. Mais le public n'a plus confiance qu'en lui; Mathieu Marais lui rend grâce à ce sujet : « Le change avait baissé, mais il a aussi remonté, par le

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moyen de M. Bernard, qui a pris sur cela de très grands engagements. » Et il laisse même Louis XV puiser à pleines mains dans sa bourse.

Dans la vie des particuliers, comme dans celle, des peuples, les événements ont tendance à s'en- gendrer pareillement ; l'expérience n'atténua pas la vanité de Samuel Bernard, il se vit encore une fois payé de la même monnaie dont Louis XIV l'avait si bien gratifié à Marly ; cette fois la scène se passa à Choisy, il se trouva, comme par hasard, et Louis XV lui dit : « Vous voyez, mon- sieur Bernard, que je vais à la chasse. La prome- nade convient mieux à votre âge, aussi vous lais- serai-je dans les mains du duc de Noailles ; il vous mènera voir ici tout ce cjue vous voudrez, vous pro- mènera dans les jardins, vous donnera à dîner ensuite et vous parlera de l'argent dont j'ai besoin et que je vous demande. » Et Bernard de dire à Noailles : « Ma foi, vous pouvez l'assurer qu'avec ces façons-là on gagne le cœur des gens, et que Sa Majesté peut disposer de ma fortune. »

Il en disposa tant et si bien qu'un mémoire du 29 avril 1732 indique les sommes dues pour payer « Messieurs les ambassadeurs et ministres du roi dans les cours étrangères ».

Ce vieillard de quatre-vingts ans avait la tête aussi lucide qu'auparavant ; sa vieillesse n'éprouva ja- mais le besoin de repos, et seule la mort put arrêter

54 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

les opérations financières du grand banquier, en 1739.

Pendant près d'un demi-siècle, sans défaillance, sans fatigue, le magnifique cerveau de Samuel Bernard poursuivit sa fonction. Cet organisme puissant est là, qui dirige, combine, soutient de toutes ses forces, de toute sa bonne volonté, de toute sa fortune, le plus grand royaume du monde. Qu'importent les estampes moqueuses, les pam- phlets et les injures adressés à Samuel Bernard, qu'on trouve parsemés dans le cours des chroniques de l'époque ? Si Voltaire, dans un moment de dépit, appelle le fils de Samuel, en signe de mépris : « juif, fils d'un juif, banqueroutier, fils d'un banquerou- tier )), qu'importe ? Sans lui, Louis XIV n'aurait pas continué le cours de ses campagnes, et son royaume ne serait pas resté une puissance prépon- dérante ; il est donc juste que Samuel Bernard apparaisse sous son véritable jour et vienne se ranger dans la phalange des hommes illustres qui entourèrent Louis XIV et kii méritèrent le nom de « Grand ».

Il faut aussi rappeler une dernière bagatelle : « En février 1733, Samuel Bernard )>, dit Barbier dans sa chronique, « qui prête à tous ceux qui ont de grandes charges dans ce pays-ci, a pensé qu'il ne lui manquait plus que de faire des rois. Il a prêté 4 millions au roi Stanislas, et le beau-père de Louis XIV redevint pour deux ans roi de Po- loîîne. »

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Dernier jeton oublié par ce magnifique person- nage peu de temps avant qu'il dût quitter cette table de jeu, pendant près de cinquante ans il avait tenu banque ouverte pour un des plus grands rois du monde.

CHAPITRE III

LE FASTE

Un riche financier murmurait, au moment de mourir, à ses enfants : « Ce n'est rien d'acquérir, c'est tout de garder. » Il avait raison ; mais ces deux qualités n'acquièrent leur importance que lorsque l'art délicat du discernement vient les cimenter.

Discerner, acquérir et garder, voilà les trois plans sur lesquels s'étage et monte l'existence de Samuel Bernard jusqu'à ce faîte il peut se croire l'égal d'un roi.

Le peintre des monarques, Rigaud, fit en l'an 1729, le portrait de Samuel Bernard parallèlement à celui de Louis XV. Tandis que le roi est peint debout, dans une pose nonchalante et blasée comme à son ordinaire, ses mains molles semblant s'ouvrir

58 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

pour laisser échapper avec indifférence les biens qu'il n'a pas conquis et dont la perte le laisse froid, Samuel Bernard est représenté assis sous un dais drapé avec opulence, au bord d'une mer imagi- naire où roulent des vaisseaux venant lui apporter l'or et la puissance, et il caresse d'une main le globe terrestre, qui, à son gré, tourna entre ses doigts. Rigaud le portraiture quand, au déclin de sa vie, il se repose, souriant avec satisfaction à l'idée de l'œuvre accomplie ; ses yeux bleus sont encore vibrants de feu et d'intelligence dans une figure déjà émaciée par l'âge et le travail.

Ln flegme très néerlandais, un système nerveux intact et une magnifique santé lui permirent de fournir sans répit le vaste travail cérébral néces- saire à l'édification de sa fortune.

Tel l'aigle planant haut dans les airs, sa vision perçante embrasse tous les coins de l'horizon des affaires ; sans perdre de vue l'ensemble, il ne néglige aucun détail : taux des changes de toutes les places de l'Europe à connaître, cabotages des ports de France à surveiller, galions chargés d'or ou d'épices à faire venir des Indes ou du Pérou, coups à parer, crédit à soutenir, concurrences à écarter, faveur à maintenir, les millions qu'il faut trouver en vingt- quatre heures, les soldats affamés à nourrir, trônes à faire ou à défaire, équilibre de l'Europe à garder, sa tête ne s'égare jamais, et on peut être assuré qu'il connaît d'avance la limite de son crédit et le gain

LE FASTE 59

qui résultera pour lui de toutes ces entreprises. Un instinct, fortifié par le raisonnement, et qui devient une habitude du cerveau, lui permet de saisir rapide- ment ce qu'il convient de faire et assure la conti- nuité prodigieuse de son succès ; il serait injuste d'appeler chance cette belle sagacité.

L'esprit du public cependant, ne pouvant se passer de merveilleux, s'ingéniait à inventer des his- toires invraisemblables pour expliquer l'augirenta- tion fabuleuse de la fortune du banquier. Tantôt, il envoyait nuitamment des coffres de monnaies qu'un savant alchimiste lui renvoyait transformées en or, (généreux alchimiste) ou bien il laissait traîner sur ses bureaux des billets d'une loterie, comptant sur l'indiscrétion des valets pour en répandre le bruit et s'épargner ainsi une onéreuse publicité. Tout le monde prenait des billets, la hausse deve- nait formidable et Samuel Bernard, assuré en sous- main de la majeure partie de ces bons, réalisait un profit immense, etc., etc.. Ses moyens étaient heu- reusement d'une autre envergure.

Quel tintement d'argent accompagne tous les pas de cet homme ! Quel bruit métallique, que de monnaies remuées et quel bruissement de papiers s'étalent les chiffres, devaient résonner sans interruption à ses oreilles. Ne le plaignons pas, car il aimait cette musique et n'aurait pu s'en passer.

Comme tous les grands esprits, comme les grands artistes même, il rapportait tout à sa passion domi-

GO SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

liante ; les moindres actes de la vie, il les voyait à un point de vue financier et savait, pour ainsi dire, les rendre profitables. L'anecdote suivante le montre.

Ayant, un jour, invité une personne importante à venir goûter un excellent vin de Malaga, ses gens lui apprenant que la provision est épuisée, non seulement dans ses caves, mais sur la place de Paris, il ne s'embarrasse pas pour si peu, remet sa pro- messe et fait aussitôt partir un de ses commis avec ordre d'acheter tout le vin que l'Espagne envoyait au port d'Amsterdam, ce qui lui permit, de se réserver une inépuisable provision, en réalisant un gain considérable sur le surplus. Sous un prétexte de courtoisie, il avait fait le trust du Malaga.

L'avarice ne trouva jamais à se loger dans l'âme généreuse de Samuel Bernard, et cependant, il savait, par je ne sais quel don mystérieux et subtil, tracer une limite au point sa magnificence aurait tourné en faiblesse ou en imprévoyance. Il était si adroit dans l'art des combinaisons que, tout en faisant face à des dépenses considérables dans sa vie privée, il mena les siens aussi loin qu'il était possible dans l'échelle sociale, distribuant des millions à ses enfants et à ses petits-enfants, choi- sissant pour eux des alliances judicieuses dans la noblesse de robe et celle d'épée, allongeant ainsi ses influences dans toutes sortes d'utiles direc- tions. Etait-il généreux à l'excès, par altruisme, ou

LE FASTE Gl

pour prouver aux autres et à lui-même, l'étendue de sa puissance ?

Par sa passion du faste, et de tout ce qui est repré- sentatif et majestueux, Samuel Bernard appar- tenait bien au grand siècle.

Il était parfaitement conscient de sa dignité et de son mérite, malgré le ton respectueux de sa cor- respondance avec les ministres du Roi que le chan- gement du langage fait paraître aujourd'hui un peu servile. Qu'elle est au contraire orgueilleuse, cette modestie qui sait rendre à qui de droit pour obtenir soi-même un retour semblable.

Il disait : « L'honneur est le seul objet qui m'a toujours gouverné ; j'en suis avide, peut-être un peu trop ; c'est un défaut dont je n'ai point envie de me corriger. »

Pour parer sa fortune grandissante, il demande et obtient tous les hochets du temps qui s'accumulent sur sa personne parallèlement à son élévation so- ciale. Dès 1699, Louis XIV l'anoblit pour le remercier des services d'argent rendus deux ans auparavant à propos de la succession au trône de Pologne. Les lettres patentes écrites à cette occasion se ter- minent ainsi : « sans que pour ce, il soit tenu de cesser son commerce, ce que nous lui défendons pour l'utilité que nous et nos sujets pouvons conti- nuer d'en retirer. »

Ayant avancé des subsides et favorisé de son crédit le trésorier du Languedoc, M. de Penautier,

62 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

qui avait besoin de douze millions pour la campagne du Milanais, Samuel Bernard est nommé Cheva- lier de l'ordre de Saint Michel le 27 juin 1702, et désormais le ruban couleur de ciel ne quittera plus son estomac.

Le droit de porter la croix de l'ordre attachée avec son ruban bleu, réservé d'ordinaire aux seuls commandeurs de l'ordre du Saint-Esprit, fut con- féré uniquement à Samuel Bernard, à Le Nôtre, et à Jules Hardouin-Mansart.

L'année d'avant, Samuel Bernard avait marié sa fdle aînée, Madeleine, âgée de 17 ans, au fds de celui-ci, Jacques Hardouin - Mansart, comte de Sagonne, maître des requêtes. Les prétentions actuelles de Samuel Bernard, qui avait le goût des beaux mariages et savait choisir, étaient alors pleinement satisfaites avec le fils de Mansart, surin- tendant et ordonnateur général des bâtiments, jardins, arts et manufactures. Mansart avait déjà marié une autre fille au traitant Berthelot de Pléneuf, que Samuel Bernard avait épaulé durant la dernière guerre d'Italie. L'assemblée fut belle à Saint-Eu?tache le jour du mariage, conclu en la présence et l'agrément du Roi, de Monseigneur, de Madame la Duchesse de Bourgogne, de M. et Ma- dame de Chartres, et de plusieurs autres princes, princesses et de leurs parents et amis.

Mademoiselle Bernard était aimable et jolie ; quant à M. de Sagonne il n'avait d'autre mérite

LE FASTE 63

que d'être le fils de son père. Celui-ci mort, il ne put se soutenir, vendit sa charge de maître des requêtes et reprit du service. « Il se fit gendarme, dit Saint-Simon, pour se parer de ses créanciers, et mena une vie obscure et misérable. »

Sa femme partagea alors plus volontiers l'exis- tence brillante de son père ; elle habitait chez lui, demeurant dans la pleine lumière du monde elle était recherchée pour l'agrément de son commerce autant que pour le crédit de Samuel Bernard. Intel- ligente et fine, elle aussi avait le don de savoir tirer parti des circonstances. Elle usa de ses charmes pour attirer fréquemment le galant maréchal de Yilleroy, ménageant ainsi en lui le gouverneur de la ville de Lyon qui avait été frappée par l'efîroyable banque- route de 1709.

Les honneurs vont continuer de pleuvoir, parce que l'argent de Samuel Bernard va continuer d'afTluer et dans le trésor royal, et aussi chez les particuliers.

rsommé secrétaire du Roi en 1706, Samuel Ber- nard achète, le 21 juin 1707, la baronnie de Rieux, en Languedoc, au comte de Mérinville et à son épouse Marguerite de la Jugie, dame de Rieux, croyant acquérir en même temps le droit de siéger au Parlement de Toulouse ; mais cet espoir fut déçu.

Samuel Bernard qui connaissait bien la cour et le monde de Paris ne se doutait pas de l'entêtement altier de la noblesse provinciale, pour qui, désobliger et tenir en échec, vaut tout l'or du monde. Celle du

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Languedoc s'arrangea pour que Samuel Bernard fût privé du droit que lui donnait sa baronnie, d'en- trer aux Etats et d'y siéger, alléguant d'abord la coutume et l'usage que ces biens demeuraient rache- tables pendant dix ans par l'ancien propriétaire ; puis le fils du comte de Mérinville obtint des Etats un délai de pareille durée à son profit.

Ne pouvant justifier d'une noblesse autre que celle que le Roi lui avait conférée, Samuel Bernard, qui avait été reçu à la cour de Louis XIV, ne put jamais fléchir l'orgueil des Toulousains. La trans- mission du nom de Rieux à son fils Gabriel fut son seul bénéfice. Et voilà bien la seule porte qui lui resta fermée pendant le cours de sa longue existence.

Ce siège au Parlement du Languedoc était devenu pour Samuel Bernard la terre promise. L'idée d'y parvenir un jour ne le quitta pas, puis- qu'en 1733, il arrangea le mariage de sa petite-fille avec le marquis de Mirepoix, lui donnant une dot énorme, à seule fin de se faire appuyer par une des familles des plus importantes de la région et d'ob- tenir ainsi cette fameuse entrée. Mais la pauvre petite dame de Mirepoix mourut peu de temps après son mariage, emportant dans sa tombe le dernier lambeau d'espoir que pouvait avoir Samuel Bernard.

La banqueroute de Lyon de 1709 arrêta pendant un certain laps de temps la vie brillante de la famille Bernard. On porta en quelque sorte un deuil sérieux ; mais enfin les créanciers furent payés

LE FASTE 65

et Samuel Bernard, remboursé par le trésor, put rétablir son crédit et reprendre son influence.

Il crut bien faire, et sans doute eut-il raison, de joindre à ses difîérents titres honorifiques celui de « Frère secourable de l'ordre maçonnique de la Méduse. » Il est probable qu'il donna plus qu'il ne reçut, car cet ordre était encore trop novice pour avoir l'influence qu'il prit ultérieurement.

Ses richesses augmentant de jour en jour, il quitta sa petite maison de la rue Mauconseil, qui n'était plus en rapport avec sa fortune, et chercha à s'ins- taller de façon plus grandiose. Mais toujours sans quitter la paroisse Saint-Eustache, qui allait devenir bientôt le centre d'une fourmilière de financiers. Ceux-ci, vinrent s'abattre par la suite, dans toutes les rues avoisinantes, fuyant le voisinage des gens de cour, dont les hôtels étaient situés sur la rive gauche de la Seine. Samuel Bernard un des premiers se mit à la tête de ce mouvement. Son exemple fut suivi plus tard. Ainsi La Popelinière habitait rue de Richelieu, Lenormant d'Etiolles, rue du Sentier, Bouret, rue Taitbout, Lenormand de Mézière, rue Bergère, Gigault de Crisenoix, rue Coquillière, Rou- gemont, rue Croix-des-Petits-Champs, Bertin, rue des Capucines, etc..

Et bientôt le mouvement s'amplifia et les marais de la Grange-Batelière, nouvellement desséchés, se transformèrent en un quartier des plus riches et des plus vivants de Paris.

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Samuel Bernard acheta donc un lot comprenant une grande maison Place des Victoires il établit ses comptoirs de banque, et une autre, rue Notre- Dame-des- Victoires, avec un vaste jardin et des dépendances, au baron de Fouarme, président de la Chambre des Comptes de Paris, moyennant 212.000 livres, d'après un contrat passé par devant M^ de Beauvais, notaire à Paris, le 16 juin 1714.

Il meubla ces hôtels avec somptuosité, y vécut avec les siens jusqu'à sa mort, y logeant ses enfants et ses jDetits-enfants ; cette maison resta le propriété de la famille jusqu'en 1785.

C'est de l'hôtel de la rue Notre-Dame-des-Vic- toires que partit, pour aller à l'église Saint-Eustache, le beau cortège nuptial de chacun de ses enfants. Le 22 août 1715, son fds aîné, Samuel-Jacques, épouse Louise-Olive Frottier de la Coste de la Mes- sélière, fille de Louis Frottier, marquis de la Coste de la Messélière, et d'Elisabeth-Olive de Sainte Georges de Vérac.

Louise-Olive appartenait à une bonne maison du Poitou descendant directement d'un grand écuyer de France du temps de Charles VIT, détail qui exaltait Samuel Bernard.

L'année suivante, celui-ci devint veuf.

Anne Clergeau fut mortellement frappée parla petite vérole qui s'abattit sur Paris, en 1716. Sa fille, Madame de Sagonne, fut atteinte la première ;■

LE FASTE 67

voulant fuir la contagion, Madame Bernard quitta la rue Notre-Dame-des-Victoires et alla se réfugier au faubourg Saint-Antoine ; cela n'empêcha pas l'épidémie de l'y rejoindre et de l'emporter.

Madame de Sagonne mourut de la même maladie. Dangeau enregistra sa mort dans son journal : « C'était une femme fort répandue dans le monde et qu'on aimait à voir dans toutes les maisons. Son pauvre père en est désespéré. »

Samuel Bernard fut apparemment moins ému de la disparition de sa compagne. Pendant trente-cinq ans, Anne-Madeleine Clergeau était restée sagement et modestement aux côtés de son brillant mari. Samuel Bernard avait su choisir, à vingt-quatre ans, pour ses années de travail et d'obscurité, cette com- pagne proche de lui, de ses habitudes présentes, tran- quille, bien portante, point trop belle, (seule de la famille elle ne fut pas portraiturée), en un mot, une bonne femme. Et il n'en eut pas d'ennuis. On dirait que l'excellente créature avait compris qu'il était préférable de céder la place à une personne plus capable de tenir son rang dans le monde nou- veau que Samuel Bernard était désormais appelé à fréquenter. Anne Clergeau ne devait pas se plaire dans la magnifique demeure son mari l'avait installée, dans ce bel hôtel de la rue Notre-Dame- des-Victoires ; elle devait sûrement regretter tout bas ses années de jeunesse de la rue du Petit-Bourg, elle n'avait que quelques pas à faire pour aller

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embrasser sa vieille maman, la faiseuse de mouches, au faubourg Saint-Denis ; et aussi la rue Mau- conseil, déjà bien considérable pour elle, mais elle avait marié sa fdle.

En la favorisant par trop, la vie commençait à la duper. Et cependant son mari était bon pour elle. Samuel Bernard avait derrière lui trois solides géné- rations d'existences patriarcales ; il aimait la vie de famille ; s«n imagination se complaisait davan- tage en chiffres qu'en femmes ; il n'était guère liber- tin et, d'ailleurs, on ne lui connut jamais qu'une liaison avec la belle Madame de Fontaine.

Il n'en était pas de môme pour ses enfants, Samuel et Gabriel qui, avec force chiffres, se payaient force femmes. Ils étaient des fds de famille dans toute la mauvaise acception du terme. Mais il est gros à parier que dans l'âme de Samuel Bernard un petit coin bourgeois était secrètement flatté de voir ses enfants si bien lancés dans la grande vie, quoiqu'il lui en coûtât près de six millions de dettes à payer. Les mêmes causes ont toujours produit les mêmes effets, et après avoir remis ces dettes, Samuel Bernard obligea son fils Gabriel à se marier et choisit pour lui une jeune fille de la meilleure noblesse de France, Bonne de Saint-Chamans, fillc: de François de Saint-Chamans, marquis de Méry, et de Bonne de Chatellux (1717).

Ce nouveau mariage alliait les Bernard aux plus anciennes familles du Limousin et de la Bourgogne,

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et les faisait entrer dans le cycle des aventures galantes, et point du tout secrètes, du temps. Le père de la nouvelle épouse était cet officier des gardes du corps qui avait été chargé, en 1678, d'ac- compagner en Espagne afin d'épouser Charles II, Marie d'Orléans, fille de Monsieur. C'est avec tris- tesse qu'elle quittait la plaisante cour de France. Saint-Chamans avait une fort belle figure qui fit impression sur la jeune princesse. La route est longue entre Paris et Madrid, les étapes sont nom- breuses et la future reine « se lia d'amitié très secrète, sur la route d'Espagne, avec le brillant comte de Saint-Chamans, tout se passa très amoureuse- ment comme avec la fiancée du roi de Garbe et elle lui fit beaucoup de présents. » On s'en aperçut et il fut exilé en 1680, à sa terre de Méry il reçut ordre de se marier. Pendant ce temps la pauvre reine Marie inscrivait sur les glaces de son cabinet de Madrid le nom de Saint-Chamans. Celui-ci vécut quarante ans à Méry, et ses vertus lui valurent une belle épitaphe, qu'on peut lire encore aujourd'hui, gravée sur une plaque de marbre dans la chapelle seigneuriale de Méry. Le hasard des circonstances devait plus tard rendre Samuel Bernard posses- seur de cette terre.

L'excellent père que fut Samuel Bernard s'agitait également pour tous ses enfants. Il voulait faire de son troisième fils Vincent, dit de La Livinière, un officier, et Mathieu Marais nargue ses ambitions.

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«Il lui achète à un prix exorbitant, extraordinaire, un guidon de gendarme. Les officiers de ce corps, en apprenant le nom de leur nouveau camarade, s'émeuvent, protestent, portent leur protestation au Régent qui a grand'peine à les apaiser, et pen- dant ce temps, Bernard va partout, répétant qu'il voulait acheter à son fds un régiment royal, mais que le Régent lui ayant paru pencher pour le guidon, il a déféré à son désir, par amitié pour lui. Il acheta donc à Gacé le régiment Dauphin-étranger pour le prix de 50.000 hvres. Il veut que ce fds aille guer- royer en Hongrie, et surtout qu'il y guerroie en pompeux équipage ; il entend qu'il tienne table à l'étranger, mais de combien de couverts devra se composer cette table ? Grave et délicate question. Bernard, inquiet, agité, s'informe, consulte tout le monde à ce sujet. Mais quoi ! tant d'or- gueilleuses préoccupations pour le fils d'un homme d'affaires ? Samuel Bernard, un homme d'af- faires ! quelle impertinente qualification. Dites un homme d'armes, un preux, un héros. Il ne sait plus son origine, ni le genre de services qu'il a rendus au roi!... ;) Mais ce j^auvre jeune homme ne donna pas de longues préoccupations à son père. Ainsi que sa mère et que sa sœur, il fut emporté par la petite vérole et mourut le 28 août 1719.

Le fils aîné de Samuel Bernard, Samuel- Jacques Bernard, maître des requêtes, avait acquis de Chris- tian Louis de Montmorency-Luxembourg, prince

LE FASTE 71

de Tingry, le 4 mars 1718, le vaste domaine de Grosbois. Le château était spacieux, le parc magni- fique, les environs plaisants ; Samuel- Jacques y tint grand état de maison et ses proches s'installèrent chez lui. Son père même trouva le temps de quitter son comptoir de la place des Victoires pour aller admirer le bel établissement de son fils.

Gabriel de Rieux, ayant perdu sa femme. Bonne de Saint-Chamans, un an après l'avoir épousée, venait se consoler chez son frère. Ce fut bientôt fait, car c'est dans la chapelle même de Grosbois qu'il se remaria avec Mademoiselle de Boulain- villiers, le 29 juin 1719. Il amenait également à Grosbois sa jeune belle-sœur, Pauline de Saint- Chamans ; il pouvait lui olTrir un centre plus nom- breux et plus gai que la solitude de Méry, la mère de celle-ci vivait seule depuis son veuvage.

L'avantage des familles nombreuses est de rendre les deuils moins perceptibles. Quelqu'un manque-t-il de temps en temps à la ronde, elle se reforme rapide- ment et reprend son tournoiement et sa gaîté. Puis, quelqu'un entre à nouveau dans cette ronde, les danseurs changent parfois, mais la danse ne s'arrête pas.

En venant à Grosbois, Samuel Bernard se rendit compte qu'il aimerait bien, lui aussi, faire le seigneur dans une belle terre, et, dans ses promenades à travers la Brie, il découvrit la seigneurie' de Cou- bert, abandonnée par le duc Meynard de Schom-

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berg. Celui-ci avait émigré lors de la Révocation de l'Edit de Nantes et ses héritiers furent trop heureux de céder Coubert à Samuel Bernard pour un million de livres. Il trouva là, belle matière pour assouvir sa passion d'édifier et de faire grand. Il reconstruisit entièrement le château. Son goût excellent, joint à sa fortune immense, fit de Coubert une très belle résidence.

La vie de campagne en elle-même n'aurait pas eu grand attrait pour Samuel Bernard, préférant à la paix des champs l'activité de ses bureaux, mais il aimait à créer.

Dans le livre-terrier du comté de Coubert, le château est ainsi décrit :

« Le château se composait de deux grands bâti- ments l'un en face de l'autre avec quatre tours aux angles saillants, cour au milieu, le tout entouré de fossés remplis d'eau, ponts sur iceux ; avant-cour dans laquelle sont quatre pavillons à quatre faces, situés aux quatre coins de ladite avant-cour, dont un est la chapelle dudit château, l'entrée de laquelle avant -cour est fermée par un grand fossé en demi- lune, rempli d'eau et une grille de fer sur le pont d'icelui. »

L'avant-parc, situé devant le château, est séparé du grand parc par un mur et quatre grilles de fer ; il est composé de deux grands quinconces d'arbres fruitiers, petits et grands canaux d'eau, plusieurs terres labourables et prés, une triple avenue d'ormes

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pour arriver au château ; au bas duquel avant- parc sont deux pavillons servant de logements aux gardes.

Le grand parc est situé derrière le château. Il est composé de trois grandes pièces de parterre, plu- sieurs bosquets, boulingrins, bois, taillis et hautes futaies décorées par plusieurs allées et étoiles, dans lesquels bois sont trois glacières, terres labourables en plusieurs pièces.

Les dits lieux contenant en fonds de terre 540 ar- pents, y compris une pièce dite de la Justice, autrefois étaient les fourches patibulaires dudit Coubert. »

Ce château de Coubert fut démoli presque com- plètement il y a plus de quatre-vingts ans.

En 1725, Louis XV érigea en comté la seigneurie de Coubert pas des lettres patentes qui furent publiées tant à la paroisse de Coubert et les pa- roisses de Soignolles, Yèbles, Grisy, Presles, Cour- quetaines, Ozouer-le-^ oulgis, Sucy, Sous-Yèbles, Andrezel, Champdeuil,Lissy, Esvry-en-Brie, à l'issue des messes paroissiales, ainsi qu'à Brie-Comte-Ro- bert, Chaumes et Tournan, les jours de marché. Et cela par ordonnance d'Antoine Binet de Courte- mont, conseiller du Roi, bailli de Brie-Comte-Robert, en date du 26 mars 1726.

Samuel Bernard agrandit encore son domaine en achetant, le 23 août 1730, à M. l'abbé de Chaumes, la seigneurie de Fontain-os. Ce domaine lui rap-

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portait 26.000 livres. Comme il lui avait coûté un million, cela lui faisait un revenu d'un peu moins de 3 °/o, taux honorable pour l'époque ; il est à remarquer que c'est à peu près le prix normal des terres que l'on trouverait de nos jours. La terre n'a pas diminué de rapport, mais c'est l'argent qui a perdu deux tiers de sa valeur depuis le xviii^ siècle.

Et Samuel Bernard s'amusa à ces petits jeux innocents mais coûteux qui font passer le temps au châtelain,

« En 1728, les chevaliers de la Compagnie de l'ar- quebuse de Guignes offrirent au comte de Coubert le titre de colonel. Samuel Bernard leur fit don d'un drapeau et d'un étendard superbes, ainsi que de brillants uniformes.

Cette Compagnie ayant été supprimée par le Gouverneur de la Brie, jusqu'à ce qu'elle eût obtenu des lettres patentes de Sa Majesté, Samuel Bernard courut à Versailles et obtint de Louis XV, trois mois plus tard, un brevet confirmant l'existence de cette Compagnie. Ce brevet donné par le roi comme preuve de la satisfaction que lui causait le zèle mis par Samuel Bernard en toute occasion, à son ser- vice, stipule que « la charge de colonel sera toujours « remplie par le dit sieur Bernard et par ses descen- « dants qui auront le droit de pourvoir à la va- « cance de toutes les charges de la Compagnie «.

Jusqu'à la fm de sa vie, il s'intéressa à sa sei- gneurie de Coubert. Il éleva l'hôtel de l'Arquebuse

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à Guignes et se fit représenter à cette cérémonie par son fils, étant trop âgé pour y assister.

Mais revenons aux années moins décrépites de Samuel Bernard alors que, dans toute la force de sa destinée, il asservissait les circonstances à son bon plaisir.

Pendant que Coubert se bâtissait, il venait sou- vent à Grosbois. Les charmes de la jeune Pauline de Saint-Chamans qu'il y rencontrait chez son fils, n'étaient pas étrangers à ses fréquents séjours en Brie. Est-ce la naissance illustre de la jeune per- sonne, la fraîcheur de ses vingt-cinq ans, c{ui sait ? Samuel Bernard, malgré ses soixante-neuf ans, demanda la main de Pauline de Saint-Chamans et l'obtint, puisque, sauf l'entrée aux Etats du Lan- guedoc, rien ne lui fut donc refusé.

Saint-Simon résume la situation avec son amabi- lité coutumière : « Les millions accumulés, même sans s'être décrassés dans la robe, avaient le même prestige qu'un tabouret. »

Et au mois d'août de l'année 1720, Samuel Bernard se maria dans la chapelle de Méry-sur- Oise. Le nouveau marié confia aussitôt ses traits, baignés de satisfaction au sculpteur Guillaume Couston pour qu'il les immortalise. Il fit un très beau buste dont les draperies majestueuses laissent échapper de leurs plis la croix de Saint-Michel.

Un an après son mariage, Samuel Bernard était père d'une charmante petite fille, Bonne-Félicité

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Bernard, qui devint par la suite la Présidente Mole.

Quelques années plus tard, Samuel Bernard put se rendre acquéreur du château et du marquisat de Méry qu'il racheta 450.000 livres, le 2 août 1728, à ses belles-sœurs, seules héritières de leur frère, César-Arnaud de Saint-Chamans, mort sans posté- rité. Ce château avait été rebâti par les Saint-Cha- mans au xvii^ siècle.

Pauline de Saint-Chamans, élevée à Méry entre deux centres jansénistes, les abbayes du Val et de Maubuisson, en adopta l'esprit et garda toute sa vie cette empreinte austère. Sa nature rébarbative l'empêcha, malgré sa jeunesse, de charmer sufïisam- mcnt son vieil époux pour le retenir au logis et lui faire oublier les charmes même un peu usagés de Madame de Fontaine, pour qui, depuis quelque vingt ans, il avait un tendre attachement. Samuel Bernard était peut-être aussi un hommes d'habi- tudes. Tous les jours il allait à ses bureaux et tous les jours il prenait son carrosse pour franchir les deux petites lieues qui le séparaient de Pass^', il avait installé Madame de Fontaine. Là, tout le ravis- sait : la beauté de la dame, la beauté de ses trois fdles naturelles et la beauté du lieu. Il possédait quelques maisons et terrains dans ces environs-là et lui avait en effet donné la seigneurie de Passy, en 1722 ; il s'amusa à l'embellir en y dépensant une somme do 300.000 livres environ, deux ans après son mariage avec la jeune Pauline, ce qui indique

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des liens conjugaux un peu détendus. Cependant l'épouse légitime était fort heureuse, et son mariage ne fut pas une duperie, car Samuel Bernard ne s'oc- cupant des gens que pour leur faire du bien, chose admirable, aimait à parer, embellir et mettre en valeur tous ses proches.

Sa maison était en eiïet l'une des plus brillantes de Paris. Ses salons dorés qui s'allongeaient à l'in- fini dans les reflets des miroirs éclairés aux feux des bougies, étaient un cadre éblouissant et propice aux grandes fêtes et aux somptueux festins. Les plus beaux meubles, les objets de prix, les tableaux et les ouvrages de sculpture, faisaient l'admiration môme des conteinporains.

Sa table était réputée pour sa succulence ; elle ne lui coûtait pas moins de 150.000 livres par an, car il fut un des premiers à mener la cuisine fran- çaise à son apogée. « Les jouissances de Lucullus valaient bien celles de Samuel Bernard », dit Balzac.

A cette époque, les gens avaient le palais plus fin et une santé plus robuste, ce qui leur permettait à la fois de déguster et d'absorber, et Samuel Bernard pouvait satisfaire ses convives. Les poissons et les oiseaux, les cailles et les ortolans commen- çaient à remplacer les grosses pièces de viande du siècle précédent. Les sauces aux vins d'Espagne et aux truffes, les coulis de gibier firent leur appa- rition. Chacun à cette époque se piquait d'inventer un nouveau plat et Samuel Bernard aimait parti-

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culièrement le vol-au-vent à la financière ; seule- ment les crêtes de coq remplaçaient les langues da rossignol du gourmet romain Et tous ces mets exquis devaient être appuyés par des vins fabuleux. On en peut juger par l'indication que La Pope- linière donnait à un de ses neveux chargé de le remplacer : « Tu feras goûter les vins de la Roma- née, Saint- Vivant, de Citeaux, de Chambertin, de Saint-Georges, de Graves, tant rouges que blancs ; tu feras humer le vin de Rota, de Chypre, de Paxaret, de Samos, de Malvoisie, de Madère, de Syracuse ; tu feras appuyer enfin sur le Rosé, l'Ay et le Tockay. «

La maison de Samuel Bernard était donc une maison de bonne chère, on y jouait aussi très gros jeu. Le maître du logis lui-même, original et fleg- matique, s'asseyait aux tables de brelan, les poches gonflées d'or. Il y puisait à pleines mains, et faisait de telles surenchères qu'il effrayait les joueurs les plus intrépides. Il n'aimait pas à perdre, et l'auteur de la Vie Privée de Louis XV raconte que « la chance ne lui ayant pas été favorable, il fut si furieux que, ne voulant pas remettre au lendemain son paiement, il fit porter séance tenante à la porte de son partenaire les sacs qu'il lui devait, et laissa celui-ci fort embarrassé et en grand danger d'être dévalisé par le premier malandrin qui passerait par là.

Une de ses parties de jeu est restée mémorable.

LE FASTE 79

Elle se passa à Versailles. Mandé par le roi Louis XV, Samuel Bernard fut le soir convié à un souper que donnait Madame de Tallard. Le duc d'Aven l'amena, et l'hôtesse de pousser de petits cris, de dire qu'on lui amenait quelqu'un d'incroyable, de le comparer à M. Turcaret ou au Bourgeois gentilhomme. En tout cas, les belles dames de la cour ne manquèrent pas une si belle occasion de plumer l'oiseau rare que le ciel leur envoyait. Racontant plus tard l'en- trevue, Madame de Tallard commence par décrire fort exactement Samuel Bernard tel qu'il était alors : « Au-dessus d'une assez belle figure, il avait une perruque immense, et, sur sa grande taille, un habit, ou plutôt une espèce de pourpoint de velours noir, veste et doublure de satin cramoisi, brodé en or, et une grande frange à crépines d'or au bas de sa veste ; que sais-je ? une cravate de dentelle, des bas blancs brodés en or et roulés sur les genoux ; enfin des souliers carrés, avec la pièce rouge. Je me lève bien vite, prends mon air sérieux et com- plimenteur, et, allant au-devant de lui, dès que le duc d'Ayen me l'a nommé, lui parle du service insigne qu'il a rendu au roi et, après quelques lieux communs, lui propose un brelan. On tire les places ; le sort met Bernard entre Madame de Tallard et Madame de Flamarens. » (Barrière)

Les épaules superbes et la gorge parfaite de Ma- dame de Flamarens troublèrent Bernard au point de l'empêcher de suivre le jeu. « En quelques instants,

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il perd tout ce qu'il a devant lui. On lui oiïre de changer de place pour conjurer sa mauvaise chance. « Moi, céder ma place ? Nenni-dà, s'il vous plaît. Vous n'avez eu que l'argent du gousset. J'en ai d'autre à votre service dans ma veste. » Et, jetant d'une main les rouleaux d'or qu'il tire de sa poche, il plonge son autre main dans la gorge de Madame de Flamarens en lui disant : « Ma belle, qu'en pensez- vous ? Va tout. »

Cette description de Madame de Tallard était sai- sissante car il existe un tableau de Rigaud, repré- sentant Samuel Bernard à mi-corps, avec un habit de velours noir, le col enserré dans une belle cravate en dentelle terminée par une crépine d'or passée dans la veste.

Versailles même et Paris venaient faire leur cour à la puissance financière que représentait Samuel Bernard ; autour de ses festins se groupait égale- ment tout ce que la capitale contenait de plus illustre, de plus brillant, de plus endetté parmi les seigneurs de la cour. On y trouvait le cardinal de Rohan, Madame de Montbazon, M, d'Aumont, le comte de Villeroi, le comte de Verdun. Que dirai-je- encore ? Madame de Maisons, sœur de la maréchale de Villars, Hauteroche, conseiller au Parlement... enfin tout Paris ; « c'était de quoi faire des con- naissances. )) Comme dans les contes de fées, des repas toujours servis attendaient à toute heure du jour et de la nuit son bon plaisir et celui de

SAMUEL BERNARD

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LE FASTE 81

ses convives et, des carrosses étaient tout attelés.

Le Roi Soleil dans son palais de Versailles n'était pas plus adulé que ce vieillard trônant sur de la monnaie d'or.

Comment se comportait-il au milieu de l'imperti- nence de ces gens de cour ? Par une insolence supé- rieure, il triomphait des plus basses flatteries en les acceptant comme encens. N'était-ce pas le meilleur parti à prendre de cette lutte sourde qui existe entre une noblesse férue d'elle-même et vendant sa présence dans les salons des roturiers qui savent les cotes secrètes qui ont amené tous ces gens. « Aussi, dit le président Hénaut, Samuel Bernard était insolent de si bonne foi, avec un orgueil si extraordinaire que cela en quelque sorte l'ennoblis- sait. )) Pour se venger, quelques freluquets essayaient de l'amener sur leur terrain, c'est-à-dire la guerre et la galanterie, afin de l'y railler. Cela ne l'embarras- sait pas : il racontait les combats particuliers qu'il n'avait jamais eus ; il avait aimé les plus belles princesses d'Allemagne il n'avait fait qu'envoyer des correspondants ; il racontait les fctes qu'il leur avait données.

On voit qu'il était trop sûr de lui et de sa puis- sance pour se laisser jamais démonter. Mais ainsi qu'il arrive dans les réunions l'amabilité est contrainte, le véritable esprit ne séjournait pas volontiers chez lui, et l'hôtel de la rue Notre-Dame- des-Victoires ne fut pas un de ces salons de gens

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82 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

de lettres comme il y en eut tant au xviii*^ siècle. Cette bonhomie, cette aisance spirituelle, pour s'ébattre pleinement, doivent être à leur aise, et les rires achetés ne sont jamais que des rires forcés. Ses clients étaient des personnes utilisées ou utili- sables, mais point de francs amis, ni de ces intimes un peu fades, mais gentils, amusants comme des petits meubles qu'on bouscule et qui encombraient toutes les maisons des traitants d'alors. On ne voyait courir chez lui ni petits abbés, ni femmes d'intrigues, ni même des musiciens attitrés, des philosophes ; enfin il n'avait pas une ménagerie comme La Popelinière. Il ne faut pas omettre que Samuel Bernard avait une double empreinte hugue- note et hollandaise, qui rendait son caractère plus consciencieux, plus sérieux, plus méthodique que celui des autres financiers de son temps. Il avait moins de grâce, et plus de fond. On sent que chez lui les réunions devaient être, les jours de grandes ré- ceptions, magnifiques, coûteuses, les fêtes ordon- nées avec goût, éclatantes, destinées à servir le crédit, à attirer les étrangers dont il avait besoin ; mais dès que la dernière goutte de cire des bougies achevait de s'écraser sur les parquets dorés, l'exis- tence reprenait son cours patriarcal et affairé.

Les gouvernements passent, Bernard demeure, s'écrie Mathieu Marais, qui s'est fait le Dangeau de cet autre Louis XIV. « Toujours compté ou caressé, toujours imposé par la puissance de son crédit,

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OU l'éclat de sa représentation, M. le Duc à peine renversé, le cardinal Fleury s'empresse de lui écrire « qu'on ne peut être attaché au Roi et à l'Etat, qu'on ne le soit à lui, qui les a si bien servis, et qu'il sou- haite de tout cœur que cela dure longtemps. »

Les gouvernements successifs lui étant asservis, Bernard, avec son acuité extraordinaire, comprend qu'une puissance opprimée commence à gronder dans l'ombre et va bientôt prendre sa place : le peuple. Aussi, lorsque celui-ci crie la faim, lors de la disette de blé, en 1725, il lui jette généreuse- ment un million sous forme de prêt à la ville de Paris, pour lequel il ne demande aucun intérêt, et sa bienfaisance devient même si grande qu'on ne peut, disent les contemporains, « nombrer ses bonnes actions », ceci devait surprendre le pauvre peuple de Paris, habitué à être autrement traité par les traitants. Il s'aperçoit bien qu'on le pres- sure ferme, il en rit d'abord et fait des petites chan- sons pour se consoler de ses gTosses misères.

Les financiers qui sont les rois de Paris furent les premiers visés et Samuel Bernard lui-même attrape son petit couplet. Mais ce n'est qu'à la fin du siècle que les quolibets, les épigrammes et les chansons vont attaquer Versailles.

Tout ce qui se passe trouve son écho chez le financier et ses fêtes particulières donnent la répli- que à celles de la cour ; elles amusent son goût, satisfont sa vanité et profitent à son crédit.

84 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

« En 1728, il réunit à sa table les plénipoten- tiaires du congrès de Soissons ; c'est le roi du com- merce qui traite les représentants. »

La naissance du Dauphin en 1729 fut pour lui l'occasion d'un déploiement fastueux ; il donna un feu d'artifice et un magnifique repas de cent cou- verts, servi dans des vaisselles d'or et d'argent, dans des porcelaines retour des Indes, aux sons d'orchestres cachés, jouant les musiques de Lulli, de Rameau et de Haendel, cette musique du xviii^ siècle, dont l'arabesque nuancée se déroule recommence son motif et est très propice aux conversations qu'elle stimule sans les étouffer.

Avec l'esprit d'à-propos qui ne se démentait jamais, lorsque deux ans plus tard, le Nonce vint à Paris apporter les langes du Dauphin, Samuel Bernard choisit dans ses équipages qui étaient des plus beaux, trois de ses attelages et les mit à la disposition du Nonce pendant toute la durée de son séjour à Paris.

On le voit, il prêtait volontiers aux riches.

En 1730, en récompense de ses vertus civiques, il obtint un brevet de conseiller d'Etat pour les ser- vices qu'il avait rendus et pour son grand désinté- ressement. Malgré son faible pour l'épée, Samuel Bernard dut estimer à son prix une distinction qui le mettait hors de pair avec les gens de son état et le mêlait à l'élite de la magistrature.

A ce moment de sa vie, Samuel Bernard devient

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pour ainsi dire à la mode. Par anticipation, La Bruyère avait penser à lui lorsqu'il écrivait : « Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : « C'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru » ; s'il réussit, ils lui demandent sa fdle. »

En effet, le luxe était installé d'une façon si intense depuis la Régence, la prodigalité était telle- ment effrayante, que chacun n'aspirait qu'au gas- pillage intensif ; la noblesse gagnée par l'exemple, voulant être riche coûte que coûte, ne songeait qu'à épouser des fdles de financiers, et un fort courant s'établit entre ces deux pôles : la finance et la cour. Tel un troupeau affamé, on voit la noblesse de France se ruer à l'assaut des grosses dots que donne Samuel Bernard et briguer l'honneur de faire souche avec l'un des siens. Sa famille est heureusement proli- fique et il peut ainsi satisfaire beaucoup de monde ; il est même aidé en cela par son propre veuvage et celui d'un de ses fils. Par le mariage de l'aînée de ses petites-filles, il s'allie à la première famille de la robe.

En 1732, Louise-Henriette-Madeleine Bernard de Coubert épousa, le 17 août, Chrétien-Guillaume de Lamoignon, marquis de Basville, président à mortier et petit-fils de Chrétien de Lamoignon, l'illustre magistrat. Il apportait le château de Basville, et un beau domaine de plus tombait entre les bras de la famille Bernard.

Samuel Bernard avait donné comme dot :

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800.000 livres comptant, 200.000 livres d'assurées, un présent de 40.000 écus pour le gendre, 10.000 écus pour le linge et les habits, et de beaux diamants ; il y avait de quoi panser la blessure faite à la fierté des Lamoignon. A la dernière heure, les évé- nements politiques contrarièrent ce mariage. Il devait avoir lieu le 8 septembre ; dans la nuit du 6 au 7, le futur reçut une lettre de cachet qui l'in- ternait à Soissons : le Parlement était frappé dans 139 de ses membres pour son intervention dés- agréable dans les affaires ecclésiastiques. La sur- prise était pénible pour le ponctuel et glorieux Samuel Bernard ; il avait compté sur une signature du Roi au contrat, et le roi en donnait une autre qui exilait le futur- Le mariage, un instant compromis, fut retardé seulement d'une quinzaine. Le président à mortier le trouvait trop bon pour se dédire, et fit si bien, qu'il obtint une permission de deux jours pour le célébrer, mais il fallut probablement se passer de la griffe royale, et Bernard eut une belle occasion de maugréer contre l'esprit frondeur des parlements, si différent de l'humeur docile du corps des financiers.

On ne chôme pas non plus en 1733 ; les mariages et les fêtes se succèdent. Le 17 Août, Anne-Gabrielle- Henriette la fille de Bernard de Rieux, épouse Charles-Pierre-Gaston de Lévis, marquis de Mire- poix. Et Samuel Bernard voulut que cette noce dépassât en splendeur tout ce qu'on avait vu jus-

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qu'à ce jour. M. de la Popelinière fit obtenir à Rameau la direction du concert qu'on devait y donner.

Ce mariage fut critiqué. Bien des gens blâment le marquis de Mirepoix qui a près de 30.000 livres de rente, « mais on ne connaît présentement ici que l'ar- gent. » Et Mathieu Marais, qui aimait assez prendre les Bernard à partie, parce qu'il avait été pendant quelque temps leur avocat eL leur obligé, ne manqua pas de le railler dans son journal. « La folie de la France est d'entrer dans la famille (ou dans la caisse) de M. Bernard, et voilà encore le marquis de Mirepoix qui épouse le petite de Rieux, âgée de onze ans, jolie comme un ange, la fille du président et de Mademoiselle de Boulainvilliers : elle ne risque que d'être duchesse et d'avoir tous les biens de la maison de Lévis. Au siècle prochain on recherchera la famille Bernard pour le nom et il y aura quelque riche qui sera bien aise d'y entrer. »

« La fête eut lieu le 16 août dans l'hôtel du che- valier Bernard, rue Neuve de Notre-Dame-des- Yictoires, à sept heures du soir. Toutes les façades de l'hôtel furent illuminées d'une quantité prodi- gieuse de lampions et de terrines. Cette magnifique illumination ne se bornait pas à l'hôtel : pour éclairer plus loin les carrosses, on avait garni le mur du jardin des Petits Pères de terrines portées sur des consoles, depuis l'église jusqu'à l'angle et très avant dans la

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rue Neuve Saint-Augustin. On n'aura pas de peine à s'imaginer le brillant de cette illumination quand on saura que tous les lampions et terrines étaient garnis de cire blanche, précaution que l'on avait prise pour éviter la mauvaise odeur et préserver les habits des dames et autres conviés qui étaient obligés de passer sous les arcades illuminées.

« Le concert qui ouvrit la fête fut un des plus magnifiques. Rameau avait mis son amour-propre à faire choix des meilleurs exécutants et des meil- leurs morceaux : aussi fut-il excellent. Après le concert, les conviés passèrent dans une immense salle construite exprès dans le jardin de l'hôtel et était dressée une table de plus de soixante-dix couverts. Pendant tout le repas, on entendit une symphonie mélodieuse placée dans les tribunes, interrompue dans l'intervalle par des fanfares, des trompettes et des cymbales. Au milieu du souper, les sieurs Charpentier et Dangoy, célèbres concer- tants, l'un sur la musette, l'autre sur la vielle, vinrent au milieu du fer à cheval exécuter des mor- ceaux que Rameau avait composés exprès pour cette occasion. A minuit, on se rendit à l'église Saint-Eustache qui était aussi magnifiquement illuminée que l'hôtel qu'on venait de quitter. Sur tout le parcours de la noce, des escouades du guet à pied et à cheval contenaient les flots débordants de la foule.

« Dans le chœur et dans la nef, on remarquait des

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personnages de la plus haute distinction, qui cepen- dant n'étaient pas de la noce. Tout le monde admira la bonne grâce de l'époux, la douceur et la modestie de l'épouse. Tout le monde sortit charmé de « cette sainte et éclatante cérémonie ». Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la paroisse, de lui laisser toucher l'orgue pendant la célébration du mariage. Il le fit avec une grande supériorité : c'étaient ses adieux à cet instrument, et jamais il n'avait été si bien inspiré. Le lendemain, il reçut du chevalier Bernard une gratification de 1.200 livres. » Cette fête provoqua le couplet suivant :

Le faste de Samuel Bernard.

Qu'à Chantilly Condé fasse fracas

Et que dans un point d'importance Eclate sa magnificence, Cela ne me surprend pas.

Mais que Bernard, en seigneur, tranche, ordonne, Que pour un contrat, sa maison Devienne un palais de Bourbon, Illuminée jusqu'au fronton. Voilà ce qui m'étonne.

Que mon quartier soit bordé de soldats.

Et que du Roi la garde fière.

De Paris fasse une barrière.

Cela ne me surprend pas. Mais que Bernard pour ses filles se donne

90 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

Un petit air de souverain ; Que le guet lui prête la main Et qu'il me coupe le chemin, Voilà ce qui m'étonne.

Que Charpentier, Dangoy, dans les repas,

Désirés par leur gentillesse,

Fassent le plaisir des altesses,

Cela ne me surprend pas. Mais qu'au bourgeois ce couple s'abandonne,

Et que sans crainte des brocards,

De la table de nos Césars,

Il passe à celle des Bernards, Voilà ce qui m'étonne.

Que de festons, d'emblèmes délicats

Consacrés aux faits héroïques,

Villars tapisse ses portiques,

Cela ne me surprend pas. Mais que Bernard, qu'aucun exploit couronne,

Dont jamais il ne fut mention.

Me présente ses actions

Et qu'il use d'inscriptions, Voilà ce qui m'étonne.

Que prévenu contre nos opéras, Par un trait qui le canonise, Servandoni serve l'église. Cela ne me surprend pas. Mais que sitôt son remords l'abandonne, Et que Bernard courant soudain, Il remette pour son festin Un saint portail au lendemain. Voilà ce qui m'étonne.

LE FASTE 91

Que tout lésine, et qu'à peine ici-bas

Le Seigneur dans son sanctuaire,

Ait une lampe qui l'éclairé,

Cela ne me surprend pas. Mais pour Bernard qu'on tinte ou carillonne,

Et pour ce petit monsieur

Plus respecté qu'un cordon bleu,

On mette Saint-Eustache en feu, Voilà ce qui m'étonne.

Trois ans après, la pauvre petite dame de Mire- poix mourait à 15 ans, après avoir mis au monde un enfant qui ne vécut pas, et son mari dut aban- donner les 800.000 livres de la dot, ce qui ne fut pas chose facile. Il paya en terres, alors Samuel Bernard toujours généreux, lui alloua en récompense 20.000 livres de rente.

Mis en goût par cette fête, Samuel Bernard recom- mença deux mois après, car le 21 octobre 1733, il mariera sa fille, Bonne- Félicité Bernard à Fran- çois-Mathieu Mole, comte de Champlâtreux.

Dès 1731, on annonçait le mariage de sa fille, âgée de moins de dix ans et dotée de 800.000 livres, avec M. Mole, fraîchement reçu président à mor- tier, mais vu l'âge aristocratique de l'épouse, il ne s'accomplit que deux ans plus tard. Les Mole avaient besoin d'une grande héritière, car leur fds aîné, M. de Champlâtreux, était mort en 1709, fort mal dans ses affaires.

A l'occasion de ce mariage, Samuel Bernard

92 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

donna une fête étourdissante. M. Mole aurait désiré, paraît -il, mettre moins d'apparat à sa mésalliance, mais l'orgueil de Bernard ne voulut pas céder et il confia au chevalier Servandoni, peintre et archi- tecte du Roi, le soin de sa fête. Ce Florentin avait le génie du décor qu'il rénova. Il travaillait à l'Opéra et la cour lui demanda d'organiser les fêtes données pour la naissance du Dauphin en 1730. Elles furent inouies, la Seine en fut le décor féerique et, s'aidant du reflet des eaux, ce Bakst du xviii^ siècle édifia en élévation et en profondeur ses architectures de lumières.

Samuel Bernard, jaloux de cette fête, ne pouvant accaparer le fleuve, accapara Servandoni et il fut le premier et peut-être le dernier particulier à le prendre comme organisateur de réjouissances pri- vées.

Le peintre Courlandais André travailla aussi aux décorations et ses camaïeus firent l'admiration des connaisseurs les plus difficiles et du meilleur goût.

Il fallut vraiment que cette fête fût belle pour que les détails nous en aient été si scrupuleusement gardés par le Mercure de France et par Barbier dans son Journal.

Voici ce qu'ils en disent :

« Bernard donna à cette occasion une fête d'une splendeur extraordinaire, il s'ingénia à célébrer les grandeurs de ses alliés sans oublier les siennes.

MADEMOISELLE SALLE

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LE FASTE 93

« Une vaste salle construite dans le jardin de son hôtel mesurait 24 m. 25 de longueur sur 13 m. 55 de largeur et 11 m. 64 de hauteur ; elle était ornée de peintures, de glaces et de lustres. On dit que cette décoration a coûté 35.000 livres et 2.000 hommes y furent employés pendant cinq jours.

« Avec une finesse exquise, cette salle était dédiée à la Justice. Elle y apparaissait sous vingt formes, avec tous les symboles témoignant de la pureté de ses intentions, le bandeau, l'équerre, la balance. Certaine figure la représentait bravant le poignard menaçant d'un barbare, en même temps qu'elle posait un pied dédaigneux sur un vase plein d'or qu'une femme lui offrait pour la fléchir. Plus d'un financier, en traversant ce beau lieu, qui reçut le nom de salon de Thémis, dut sourire de cette inflexibilité décorative, et se rappeler certain cas Thémis s'était laissé faire au moins une douce vio- lence. Confondues avec celles des Mole, d'autres devises célébraient l'opulence, la munificence, la gloire impérissable de Bernard. Une fontaine jaillis- sante imitait ses armes par les savants caprices de ses eaux, et son intarissable abondance figurait les flots d'or par lui versés pour les besoins de l'Etat ; une inscription très précise ajoutait à la clarté du symbole : « In patriam populumque fluxit. »

Entre les symboles de la Justice et de la Finance se jouaient les tendres Amours qui perçaient de leurs flèches le cœur des deux époux, dont l'un

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merveille de précoce sensibilité !) avait seule- ment onze ans et demi. »

Les manieurs d'argent de ces années-là donnèrent constamment des fêtes extravagantes ; la cour célébrait les événements publics, aussi les Parisiens n'avaient que le temps de courir d'un point à un autre de la ville, pour voir comment se dépensait leur argent. Mais pour que des comptes-rendus aussi minutieux nous soient laissés des fêtes de Samuel Bernard, il fallait vraiment qu'elles eussent dépassé en magnificence tout ce qui se faisait alors. Ne croit-on pas voir réellement les carrosses venant de ses jardins à l'église, pressés entre les deux rangées du guet à cheval, et tous les illustres en descendre ; ne voit-on pas le cortège nuptial s'avancer éblouis- sant, chamarré, emplumé, endiamanté, resplendis- sant sous les feux des mille bougies qui éclairent la nef de Saint-Eustache, et ne croit-on pas entendre encore résonner au-dessus des têtes la musique céleste de Rameau ! Xe distingue-t-on pas le vieux Bernard s'avançant impassible comme à son ordinaire, et insoucieux de l'opinion.

Il faut se rapporter à l'esprit de l'époque pour bien comprendre la rumeur scandalisée qui s'éleva autour de ces unions. Mathieu Marais écrit de sa plume bilieuse : « Après cela, le bonhomme pourra se reposer et calculer ce qu'il lui en coûte pour toutes ces alliances. »

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Barbier se contente de ces petits vers qu'il croit lapidaires :

0 temps, ô mœurs, ô siècle déréglé !

l'on voit déroger les plus nobles familles !

Lamoignon, Mirepoix, Mole

De Bernard épousent les fdles.

Et sont les receleurs du bien qu'il a volé.

Cette noble indignation n'empêchait pas Ber- nard d'être apparenté aux meilleures familles du pays de France : poitevine, normande, languedo- cienne, bourguignonne, et aux plus puissantes fa- milles de robe.

Samuel Bernard trouve encore vers la fin de sa vie l'occasion d'augmenter ses biens territoriaux.

Il acheta en 1736 une terre en Normandie, à deux lieues d'Evreux, aux héritiers de Prosper de Longueil, marquis de Maisons, les Romilly et les de la Chesnelaye.

Par une série de contrats et de clauses em- brouillées comme l'étaient toujours les transactions de cette époque, il n'avait pu avoir cette terre qu'en troisième main, en rachetant, d'une part, les droits des usufruitiers, de l'autre, ceux des nus proprié- taires, moyennant une somme de 300.000 livres, payée comptant. Il avait en outre une redevance de 10.000 livres de rente jusqu'au décès des usu- fruitiers, qu'il remplaça par 40.000 livres une fois payées.

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SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

Ce domaine comprenait les seigneuries de Gli- soUes, Angerville, Grigneuseville, Oissel et les Houlles.

Samuel Bernard avait des biens par toute la France. On ne pouvait franchir les barrières de Paris, sans trouver à quelques lieues jdIus loin un domaine appartenant à Bernard ou à l'un de ses enfants : Méry-sur-Oise, Champlâtreux, Coubert, Grosbois, Basville, Passy ! Tous ces beaux châteaux qui profdent dans le ciel fin leurs nettes architec- tures et reflètent dans les larges carreaux de leurs fenêtres les rayons des doux soleils de France, ne sont-ils pas comme les fleurons d'une couronne faisant de Samuel Bernard, en quelque sorte, le roi de l'île de France ?

Signature de Samuel Bernard mise au bas de son

CONTRAT DE MARIAGE AVEC PaULINE DE SaINT-CiI AMANT (1720).

CHAPITRE IV

SAMUEL BERNARD A PASSY

Samuel Bernard traita l'amour comme il avait fait toutes choses : en maître et en intendant habile. Le luxe des petites maisons n'était ni de son tempé- rament ni même de son époque ; cela ne lui aurait pas convenu de recevoir des oiselles de passage dans un de ces nids en pierre et en satin, comme les financiers de la seconde moitié du xviii^ siècle en bâtirent tant, un peu partout, dans Paris. Il n'aurait pu s'attarder à ces mièvreries. Mais il se lia d'amitié très tendre et très sincère, au commencement du siècle, avec la jolie Madame de Fontaine. Il avait suffisamment remarqué cette jeune comédienne, Marie-Armande Carton, fille du célèbre acteur Car- ton d'Ancourt. Elle quitta le théâtre pour épouser

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98 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

le 4 novembre 1702, Jean-Louis-Guillaume de Fon- taine, ancien commissaire de la marine et des galères de France ; ce qui ne l'empêcha pas de devenir officiellement, peu de temps après, la maîtresse de Samuel Bernard. Celui-ci lui garda toute sa vie un amour profond et dévoué. La grâce, l'esprit, la beauté de Madame de Fontaine, charmèrent Samuel Bernard jusqu'à son dernier jour, et sa générosité et son dévouement allèrent en grandissant au lieu de s'éteindre avec l'âge et l'habitude. Maître tout puissant, il régnait sans partage dans un logis assez décent pour n'y jamais voir poindre le fâcheux « guerluchon ». Il eut trois fdles de Madame de Fontaine, et ce deuxième foyer ne fit aucun tort au premier, Samuel Bernard ayant l'âme assez patriar- cale pour savoir maintenir un juste équilibre entre ces deux intérieurs.

Cependant, peu de temps après son second ma- riage avec Mademoiselle de Saint-Chamans, Ma- dame de Fontaine, craignant d'être évincée par une femme jeune, redoubla sans doute d'amabilité envers le vieux financier, car il lui donna, à ce mo- ment, les fonds nécessaires pour acheter la seigneurie de Passy. Elle en fit l'acquisition, le 30 avril 1722, de messire Jacques-Daniel de Gueutteville, écuyer, seigneur d'Orsigny, La Frète et autres lieux.

Madame de Fontaine s'amusait à exercer ses droits seigneuriaux, ce qui consiste généralement à chicaner ses voisins. Elle faisait placer au port de

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Nigeon sur la Seine, en face Grenelle, un poteau de justice, objet de nombreux litiges, avec ses armes qui, chose singulière, étaient celles de son mari un écu à parties au un de gueule, au lion rampant d'argent et au deux d'azur à une double fontaine d'or.

Samuel Bernard possédait déjà plusieurs maisons à Auteuil et à Passy. Il aimait cette colline volup- tueuse, entourée des eaux de la Seine des cygnes faisaient glisser leurs belles courbes, et Passy fut pendant tout le xviii^ siècle l'endroit préféré des amateurs de belle existence qui en firent le passage des concerts, des amours et des grâces.

Samuel Bernard y restaura l'ancienne seigneurie et la transforma en une résidence incomparable, n'y dépensant pas moins de 300.000 livres, équi- valant à 1.200.000 francs de notre monnaie actuelle. Ses successeurs de la finance qui voulurent par la suite s'amuser également à ce petit jeu coûteux de la truelle s'y ruinèrent bel et bien, tandis que notre financier prouva que non seulement il savait cons- truire, mais encore lire et corriger un devis et payer exactement. Il distribua les 45 arpents (22 hectares) des jardins à la manière de Le Nôtre, faisant tailler les arbres, ciseler les plates-bandes et jaillir des eaux. Le château, situé sur une colline au bord de la route de Versailles, comprenait deux corps de bâtiments coupés à angle droit. Une façade longue de 48 mètres donnait du côté d' Auteuil, se trouvaient un

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grand salon de compagnie, éclairé de cinq fenêtres, et deux autres pièces plus petites,; trois perrons de sept marches descendaient aux terrasses super- posées, et le regard était conduit des parterres en gazon de la première terrasse, ornée de sculpture, aux bassins et aux vasques en marbre de la seconde, enfin aux bosquets géométriques et aux salons de verdure des derniers plans. L'autre aile du château s'ouvrait sur la Seine ; là, au rez-de-chaussée, était la salle à manger, longue pièce de 24 mètres, avec sept fenêtres s'ouvrant de plain-pied sur les jardins. La vue s'étendait sur la rivière et ses bateaux à voiles, sur les berges occupées parle halage, et enfin sur la route de Paris à Versailles, toujours retentis- sante du perpétuel va-et-vient des carrosses qui mettaient, la nuit, un cordon de lumière sur les chemins. Un théâtre et une chapelle terminaient les deux ailes.

Antoine-Nicolas Coypel avait décoré le château, répandant un peu partout des Vénus et des Amours. Les quatre dessus de portes de la chapelle, peints par Detroy, représentaient avec à propos la religiou et les trois vertus théologales, mais il ne subsiste rien de ces œuvres d'art.

Il serait impossible d'omettre que la galerie du premier étage était décorée du papier de la Chine, car ces papiers de la Chine semblent avoir fait rêver tous les contemporains.

Samuel Bernard passait une grande partie de ses

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loisirs dans le somptueux foyer suburbain qu'il avait si bien aménagé. Il y donnait des fêtes tapa- geuses et, hormis sa femme, tout le monde s'y ren- dait. Il est impossible de se rendre compte de nos jours de la beauté de ces fêtes ; un concours de circonstances exceptionnelles réunissait en une gerbe éclatante des éléments aujourd'hui divisés. La vo- lupté la plus raffinée était servie par Plutus, et les sens pouvaient être flattés jusqu'à l'extrême, sans que la brutale bestialité vînt leur mettre son épais bandeau.

Les Soupers de Daphné transportent en Grèce les soupers de Passy et Meusnier de Querlon, écrivain léger du xviii^ siècle, a célébré (1735) Samuel Bernard sous le nom d'Ampélide, et Madame de Fontaine sous le nom de Melsaria.

« Daphné est à cinq milles d'Antioche : distance commode en ce qu'on y jouit du commerce de la •ville et de la campagne, sans avoir les inconvé- nients ou de la solitude ou de la foule.

« Cet éloignoment fait regarder Daphné comme un lieu de plaisance moins dépendant que voisin d'An- tioche, et la facilité du commerce fait qu'on l'appelle un de ses faubourgs. Il est au midi de la ville. Vous connaissez ce bois enchanté...

« On retrouve à la fois dans Daphné les délices et l'abondance de Capoue, la mollesse et le luxe de Sybaris, les profusions et la sensualité de Tarente, la licence et la galanterie de Naples ; le goût et la

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volupté s'y communiquent avec l'air qu'on y respire, et vivre délicieusement s'appelle aujourd'hui « vivre à la Daphné. »

« J'étais adressé par Lamprias, riche négociant de Chypre, à Ampélide, son correspondant, qui se chargea de me procurer tous les agréments qui dépendaient de lui. Cet Ampélide est un aventurier de Nicosie qui s'est prodigieusement enrichi par le commerce maritime (on veut qu'il y ait eu un peu de piraterie) et qui a choisi le séjour d'Antioche pour y étaler son opulence. Ses biens immenses et ses profusions le faufilent avec la noblesse et les princi- paux habitants. Sa maison, plus fréquentée qu'un temple et aussi publique que celle du préteur, res- semble plutôt au palais d'un satrape qu'au loge- ment d'un citoyen. On y voit un concours perpétuel de gens de toutes conditions et même des nobles de la ville qui viennent en foule adorer la Fortune et encenser bassement son idole.

« Sa table, dont le luxe appauvrirait celles de Sminiride et de Cléopâtre, est ce qui attire princi- palement ces illustres parasites. Au reste, quoique Ampélide vive avec eux à peu près comme avec ses clients, il n'est, à proprement parler, que leur intendant et leur économe : car ils jouissent réelle- ment plus que lui-même de ses propres biens, et il est moins riche pour soi que pour eux. Il a des enfants dont tout le mérite est de ne pas dégénérer du faste et du luxe de leur père, et qui n'ont aucun

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de ses talents pour accroître ou conserver leur Lien...

« Xous arrivons à Daphné un peu avant le coucher du soleil. Xous entrons dans une maison vaste et spacieuse comme un cirque : quantité de litières et de chevaux, qui remplissaient déjà deux grandes cours, annoncent une nombreuse recrue d'hôtes qui avaient pris possession du logis. Ils étaient répandus partie dans les salles, partie dans les jar- dins et dans les vergers ; un peuple d'esclaves et de domestiques s'empressait, courait de tous côtés ; Ampélide au milieu d'une brillante escorte, marchait lentement, appuyé sur le bras de la complaisante Melsaria, qui pliait déjà sous son propre embon- point. On parvient dans un grand vestibule d'où l'on découvre à la fois cent différentes scènes, bois, jardins, eaux, campagnes, édifices ; on dirait que la nature et l'art ont à l'envi rassemblé sous les yeux tous ces agréables objets. On voit même la ville d'Antioche qui, par une perspective admirable, semble se rapprocher dans l'éloignement à mesure que ses extrémités se confondent avec les premières maisons de Daphné. La nuit vient ; on nous fait passer dans un magnifique salon l'on se rassemble de toutes parts. les visages s'épanouissent ou se couvrent les uns à la vue des autres. Vous savez l'effet du premier abord dans une compagnie nom- breuse : politesse forcée, caresses contraires, faux épanchements, contorsions à droite et à gauche ;

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on répond de la tête, on parle des mains ; la familia- rité dans un moment a fait plus de chemin que la connaissance.

« Après le premier choc des civilités on se partage en divers cercles ; chacun prend parti selon son attrait, et se rallie soit auprès des dames les plus accréditées et les plus apparentes, soit auprès de ceux qui imposent le plus par le rang, l'extérieur ou le ton. Cependant j'étais seul, isolé au milieu de cette honorable cohue, et fort embarrassé de ma contenance, lorsque Ampélide, m'ayant aperçu : « Que vous ai-je dit, mon cher Titien ? me cria-t-il. Vous voyez qu'il n'y a pas moyen de quitter Antioche, la ville nous suit à la campagne. »

« Un officier d'Ampélide, dont l'habillement seul valait au moins le prix de deux ou trois métairies, vint avertir qu'on avait servi. « Seigneur Aga- memnon, dit Ampélide en s'adressant à cet officier, comment nous faites-vous vivre ce soir ? » Le sei- gneur Agamemnon répondit que l'on mangerait dans le pavillon de Vertumne. « J'entends, reprit le fastueux patron ; nous ferons assez petite chère, mais il faut vivre à la campagne un peu plus frugale- ment qu'à la ville. »

« Il se lève aussitôt, et nous le suivons, à travers plusieurs allées de myrtes, dans un superbe pavil- lon.

« Une table de trente couverts offrait l'ambigu le plus somptueux qui jamais eût été servi dans les

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festins de Caprée à Tibère, ou à Pouzzoles chez Lucullus.

« On me mit entre deux jolies femmes dont le voisinage méritait d'être envié par toute la com- pagnie.

« Quel coup d'œil, ô ciel ! quel spectacle enchan- teur ! Le salon, le buffet, la table et les convives ravissaient également mes yeux. Le salon, ouvert de tous côtés, donnait sur une orangerie ; il était éclairé d'un nombre infini de lumières que les glaces et les cristaux répétaient et multipliaient encore. La richesse du buffet ne peut se décrire, je n'en ferais qu'affaiblir l'idée en voulant la réduire aux miennes. L'argile de Samos et la terre de Sicile par leur délicatesse et leur fragilité, y disputaient de prix avec l'or et l'argent. Pour la table, l'œil était partagé entre la propreté, la symétrie, la diversité et l'abondance des mets. Les présents de Pomone, les dons de Comus étaient agréablement entremêlés et Flore embellissait tout de ses couleurs. Mais comment vous dépeindre les agréments que vingt beautés, assises à cette table, ajoutaient encore au spectacle ? De beaux yeux animés par la joie et la bonne chère, ne sont déjà que trop séduisants, mais quand des attraits qui peuvent soutenir le jour en empruntent encore des lumières de la nuit ; quand les lustres et les flambeaux viennent répandre un fard innocent sur les visages, et par un clair- obscur inimitable, donner aux attraits cet adoucisse-

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ment ou ce relief qui échappe au pinceau, vous pouvez vous figurer l'effet d'une si aimable pers- pective. Comme le salon était spacieux et bien percé, le grand nombre des convives n'empêchait point de goûter la fraîcheur des jardins qui nous environnaient de tous côtés. Un air déhcieux qui se renouvelait sans cesse nous l'apportait avec l'odeur des myrtes et des orangers. Ce doux parfum venait se confondre avec les délicates fumées des viandes ; ainsi l'odorat invitait encore et servait en même temps le goût...

« Que vous dirais-je enfin ? Concevez tout ce qu'il est possible d'imaginer en fait de bonne chère, d'exquis, de délicieux, de délicat, de relevé, de fin et de piquant ; rassemblez tous les termes inventés pour l'art voluptueux des Apicius, vous ne trouverez rien au-dessus de l'idée que je veux vous donner de ce repas. Cent flacons ensevelis sous la neige dans des puits d'argent remplissaient de temps en temps les coupes des plus excellents ^nns de Grèce et d'Italie.

« La joie, la volupté, l'aimable ivresse coulaient à la fois dans tous les cœurs, et toujours au fond de la coupe naissaient les ris et les doux propos. A mesure que l'appétit faisait place à la pure sen- sualité, et que la sensualité s'émoussait, les langues se déliaient peu à peu et la conversation qui s'en- gageait allait devenir générale, lorsque Ampélide, l'interrompant : « Glycère, dit-il, a promis de chan-

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ter, il faut qu'elle nous tienne parole. » Tout le monde aussitôt jeta les yeux sur la charmante comédienne, et Damoclès, qui l'avait amenée, voulant faire les honneurs de sa voix, lui demanda je ne sais quel hymne, connu, disait-il, de très peu de personnes. Glycère, après quelques façons et les minauderies ordinaires, se rendit aux instances de la compagnie. Il se fit un profond silence, et son facile gosier se déploya. A mesure qu'elle chante, sa voix flexible semble augmenter à chaque instant de netteté, de force et d'étendue ; tout à coup elle perce les airs, éclate et s'élève, ou s'enfle par degrés, puis elle baisse et descend peu à peu, toujours dégradée avec art, toujours pleine dans ses inflexions, toujours juste dans ses mouvements ?...

« Voilà comment finit le souper. De la salle on se répandit dans les jardins. Nous avions la plus belle nuit du monde ; j'entends de ces nuits qui ne sont ni trop claires ni trop sombres et qui semblent faites pour les tendres aventures. »

Il faut avouer que les quatre-vingt-quatre ans de Samuel Bernard n'étaient guère moroses.

Mais à ces jours frappés à l'effigie de Vénus et des Grâces en succédaient d'autres plus calmes Samuel Bernard goûtait les joies pures de la vie familiale, en compagnie de Madame de Fontaine.

Samuel Bernard avait eu de Madame de Fontaine trois fdles : Louise-Marie-Madeleine née en 1706, Marie-Louise en 1710 et Françoise-Thérèse en 1712.

108 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

Elles étaient toutes les trois belles à ravir. Il les dota richement, les maria dans le monde de la finance, elles menèrent une vie fort brillante, grâce à la constante générosité de leur père. Une circonstance tonte fortuite avait déterminé le ma- riage de Louise-Marie-Madeleine avec un ancien offi- cier, M. Dupin, devenu receveur des tailles à Châ- teauroux. Cette histoire a été consignée par l'abbé Lecomte, ancien curé de Chenonceaux avant la Révolution, qui avait connu personnellement Ma- dame Dupin.

L'aînée des quatre filles de Madame de Fontaine, la seule qui fut légitime, avait épousé le comte de Barbançois. « En revenant des eaux de Bourbon pour se rendre à Paris par Châteauroux, elle tomba malade dans l'auberge elle était descendue. M. Dupin l'apprend ; bien qu'il ne la connût pas, il lui offrit spontanément dans sa maison une large hospitalité jusqu'à son complet rétablissement et, voyant son aimable malade s'affliger de n'être pas auprès de sa mère, il écrivit à Madame de Fontaine de manière à la faire venir ; et toute la famille de s'amener à Châteauroux.

« Le danger de la maladie ayant cessé, la conva- lescence mit Madame de Fontaine à même de mieux apprécier M. Dupin. Elle lui trouva tant d'excel- lentes qualités qu'elle lui accorda son amitié sans réserve ; ses filles n'étaient pas plus chères à son cœur que ne le devint M. Dupin par ses charmants pro-

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cédés et par la grâce qu'il mettait dans tout ce qu'il disait ou faisait. La malade partagea les sentiments de sa mère et, quand elles étaient seules, elles n'étaient occupées que de savoir comment elles pourraient reconnaître, l'une et l'autre, un service aussi signalé et aussi désintéressé. Quand Madame de Barbançois fut rétablie, M. Dupin porta la galanterie jusqu'à lui en donner une preuve aussi brillante que bien entendue. Il eut bien désiré l'accompagner jusqu'à Paris, mais arriéré dans ses travaux par la cour assidue qu'il avait faite à ces dames, il fut obligé de rester chez lui avec promesse respective de s'écrire à chaque relais et qu'il irait aussitôt que possible à Paris.

Ces dames, en y arrivant, racontèrent à tous leurs amis et particulièrement au vieux Samuel, la récep- tion attentive, généreuse et pleine de grâces de M. Dupin. La manière dont elles la racontaient, ajoutait encore à ce qu'elle avait été, de sorte que le bon Samuel, sans connaître M. Dupin, se prévint favorablement pour lui. M. Dupin ne tarda pas à se rendre à Paris. On se persuade aisément comme il fut accueilli. Son esprit répondant à un extérieur très agréable, à une conversation solide, à des con- naissances très étudiées en finances, achevèrent de lui gagner le cœur de Samuel Bernard, de sorte que, non seulement il approuva le projet de Madame de Fontaine d'en faire son gendre, mais il l'en pressa, promettant de lui faire avoir, en faveur de ce ma-

110 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

riage, les deux charges de receveur général des finances de trois évêchés, places aussi agréables que lucratives.

Madame de Fontaine ne voulut point demeiirer en reste avec M. Dupin en galanterie. Elle lui fit connaître sa bonne volonté et le prix qu'elle atta- chait à sa gracieuse réception, d'une façon aussi charmante que délicate. Le soir, au dessert, comme il n'y avait que Samuel et sa fille Barbançois, elle fit présenter par ses trois jeunes filles, qu'elle avait envoyé chercher au couvent, des corbeilles remplies des plus belles fleurs, à M. Dupin, comme le tribut de sa reconnaissance. Dans celle présentée par celle qu'elle lui destinait pour épouse, était un billet portant ces mots : « Elle est à vous si elle vous plaît, puisse-t-elle m'acquitter envers vous », car, malgré l'âge de M. Dupin, Madame de Fontaine avait dé- terminé cette charmante personne, quoiqu'elle n'eût que quinze ans, à l'accepter pour époux, par la manière dont elle lui avait racozité les procédés attentifs qu'il avait eus pour sa sœur et pour elle. M. Dupin se jeta aux genoux de Madame de Fon- taine dont il baisa la main et elle lui permit, après l'avoir embrassé, d'en faire autant à ses enfants. Il n'est pas jusqu'au vieux Samuel qui n'en voulût faire autant. Le mariage se conclut et dès cet instant, Samuel devint le chaud protecteur de M. Dupin ». Si Madame de Fontaine ne s'était point trompée dans le choix qu'elle fit de lui pour son gendre, elle

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ne le trompa pas non plus dans le cadeau qu'elle lui lit, car son aimable fille avait des grâces et des charmes infinis, était très belle et promettait d'em- bellir encore, et annonçait qu'elle serait un jour une femme célèbre par son esprit rare et solide, par son jugement j&n et délicat et par ses manières aisées et engageantes. « M. Dupin n'était pas un homme ordinaire : en finances ses capacités, son amour du travail, joints à ses prévenances pour le vieux Sa- muel, lui firent obtenir, en 1726, une des dix places de fermier général, dont Samuel Bernard avança le cautionnement de 500.000 francs sur sa simple reconnaissance. Il en prit possession au retour d'un voyage en Lorraine, il avait mené sa jeune épouse qui fit les délices de cette province, pendant qu'elle y séjourna, et de tous les lieux elle passa ». Claude Dupin n'était plus tout jeune lorsqu'il épousa la fille de Samuel Bernard. De son premier mariage avec Mademoiselle Bouilhat de Laleuf, il avait eu un fils connu sous le nom de Dupin de Francueil. Cette union, bien que disproportionnée, n'en resta pas moins étonnamment étroite. Madame Dupin était loin de mener la vie dissipée et légère de ses contemporaines ; elle recherchait seulement l'admiration de tous les gens d'esprit. Mais son grand défaut, l'amour exagéré du luxe, faillit la perdre.

Quelques années après. Madame Dupin s'étant mis en tête d'acheter Chenonceaux en Touraine,

112 SAMUEL BERNARD ET SES ENFAMS

Dupin, homme raisonnable, voulut auparavant rem- bourser à Samuel Bernard les sommes avancées. Madame Dupin envoya au diable la prudence de son mari, et le diable l'écoutant, lui fit commettre cette petite indélicatesse : laissons parler l'abbé Lecomte.

« Etant allée voir sa mère qui était incommodée, à Passy, cette mère qu'elle aimait si tendrement eut besoin de son aiguière d'argent. Elle lui donna la clef de son cabinet pour l'aller chercher. En la pre- nant. Madame Dupin trouva un billet dedans ; elle vit que c'était la reconnaissance de son mari. Comme elle désirait ardemment une terre, et qu'elle pensait que si sa maman, à qui Samuel avait donné cette somme, voulait l'exiger, cela empêcherait son acquisition, elle résolut de la soustraire momentané- ment aux yeux de sa mère. Pendant cet intervalle, la terre de Chenonceaux fut achetée à M. le duc de Bourbon, en 1730 ; alors elle n'eut plus le même intérêt à garder le billet. Elle épiait l'occasion de le remettre dans le cabinet de sa mère, de manière à n'être point soupçonnée. Elle ne se présentait point. Pendant ce temps Madame de Fontaine qui voulait faire quelques affaires voulut se faire payer un acompte de M. Dupin. Le billet ne se trouva plus. Elle ne douta pas un instant que ce ne fut Madame Dupin qui l'avait ôté, quand elle se souvint qu'elle l'avait mis dans son aiguière d'argent, qu'elle avait envoyé chercher précisément par elle. Elle envoya

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LOUISE makie: madeleine de fontaine

DAME DUPIN

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sur-le-champ chez elle avec ordre de se rendre sans retard auprès d'elle. Madame Dupm se douta de ce qui déterminait sa mère à la demander avec tant. d'empressement. Sûre du billet, elle part sans balancer et arrive devant les juges, Samuel et sa mère fort courroucée. Interrogée sur le billet, elle avoua que c'était elle qui l'avait ôté et leur dit en riant : « J'ai voulu surpasser Lucullus, qui avala un diamant de 100.000 francs pour faire un riche repas, en avalant un billet de 500.000 francs. » Ce badinage ne plut ni à sa mère, ni au vieux Samuel. Elle les laissa dans cette idée, s'en retourna chez elle pour se consulter avec M. Dupin qui fut très fâché de la démarche légère de son épouse et s'apaisa quand elle lui remit le billet. Il exigea qu'elle repartît sur-le-champ et qu'elle reportât le billet, ce qu'elle fit. Samuel, qui l'aimait par-dessus tout, ayant su le motif qui l'avait conduite, déchira le billet et lui dit qu'il lui en faisait présent et fit un bon à Madame de Fontaine pour recevoir sur sa caisse cette somme. »

L'explication ayant été vive quand elle eut lieu, quelques domestiques aux écoutes répandirent l'anecdote que la dame Dupin avait effectivement avalé le billet, moyen bien pénible de faire dis- paraître un papier.

Dupin profita largement de son passage aux fer- mes et devint rapidement un financier des plus importants. Il acheta, dans l'île Saint-Louis, l'hôtel

114 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

construit par Le Vau et décoré par Lebrun et Lesueur pour le président Lambert de Thorigny. Cette demeure qui s'avance encore aux bords du quai, en amont du fleuve, semble une belle figure de proue bien sculptée à l'avant d'un navire. Un rideau d'arbres plantés sur la berge l'accompagne et en fait l'un des coins les plus subtils de Paris.

Du temps de Madame Dupin, se pressait là, le Paris avide des plaisirs de la table, du jeu et de l'esprit qu'elle lui offrait à foison.

Pendant quelque temps, J.-J. Rousseau vécut dans l'intimité des Dupin comme précepteur de leur fds. « On- ne voyait chez elle, confesse-t-il, que ducs, ambassadeurs, cordons bleus. Madame la princesse de Rohan, Madame la comtesse de For- calquier, Madame de Mirepoix, Madame de Bri- gnolé, Milady Hervey, pouvaient passer pour ses amies. M. de Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre, l'abbé Sallier, M. de Fourmont, M. de Bernis, M. de Bufîon, M. de Voltaire étaient de son cercle et de ses dîners. Si son maintien réservé n'attirait pas beaucoup les jeunes gens, sa société d'autant mieux composée n'en était que plus imposante. »

Jean-Jacques osa brûler de quelques feux pour Madame Dupin ; mais elle reçut les avances du joli petit précepteur qu'était Rousseau, d'un air si glacial, que sa flamme s'éteignit.

Le dieu malin ne fit jamais faire de faux-pas à Madame Dupin ; elle trébucha tout de même ; mais

A PASSY ll'j

ce fut sur un pan de son bas bleu, car cette belle dame et son mari jouaient à qui mieux mieux de l'écritoire. Ayant signé un persiflage de M. Dupin sur V Esprit des Lois, de Montesquieu, la galerie se fâcha ; elle attrapa tant de risées et de quolibets (on l'appelait la sublime du galimatias), qu'elle ferma son salon et saisit le prétexte d'une blessure d'amour-propre pour céder peu après en 1739, son hôtel, à M, du Châtelet, qui le revendit presque aussitôt à Marin de La Haye pour six ou sept cent mille livres. La raison de cette vente est facile à comprendre quand on saura que pareille somme avait été perdue au jeu en une nuit par son fils Dupin de Chenonceaux, un exécrable mauvais sujet. Diderot pensait sans doute à lui quand il parlait de « ces écervelés capables de manger des millions sans débiter un bon mot et sans faire une bonne action ». Samuel Bernard n'était plus pour réparer les désastres survenus à sa fille chérie, qui souffrit beaucoup des déportements de son enfant. Chenonceaux était entraîné dans ses débauches par son demi-frère Francueil, que ses excentricités et sa liaison avec Madame d'Epinay ont rendu célèbre. Les enfants des sages Dupin appartenaient évidemment à un « very fast set ».

Ce Dupin de Chenonceaux avait épousé Mademoi- selle de Rochechouart. Dujnn de Francueil épousa une jeune actrice, Mademoiselle de Verrière, fdle naturelle du Maréchal de Saxe, et fut l'aïeul de George Sand.

116 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

Et voilà pour Madame Dupin.

La deuxième fille de Samuel Bernard, Marie- Louise, épousa, en 1724, Paneau d'Arty, directeur général des Aides à Paris. Belle et tendre, elle con- sacra sa vie au prince de Conti, à qui elle voua un amour profond et durable.

Et voilà pour Madame d'Arty.

La troisième fdle de Samuel Bernard et de Ma- dame de Fontaine, Françoise-Thérèse, épousa, en 1729, Nicolas Vallet, seigneur de La Touche.

Moins réservée que ses sœurs, elle fit du bruit et du scandale.

Un Anglais de passage à Paris, lord Kingston, ayant remarqué sa beauté, se fit présenter à sa mère. Madame de Fontaine, et devint fort assidu à Passy demeuraient les La Touche. Il y rencon- trait souvent Samuel Bernard, et lui fit aussi sa cour pour cacher son jeu ; l'étonnement fut donc grand quand on apprit qu'il avait bel et bien enlevé la belle au nez de ses parents interloqués. Le mari et le père furieux, tempêtèrent, s'agitèrent et mirent tout en œuvre pour faire revenir la coupable, car Samuel Bernard n'entendait pas qu'on le privât de sa fille pour l'emmener en Angleterre. La galerie se divertit fort de voir Samuel Bernard bafoué. Ce fut une pluie de chansons et de couplets ; entre autres, un catalogue de livres qui se vendent au Palais-Royal en 1737, dans lequel figurait parmi cet ensemble de livres fictifs : « Le symbole de V amour

A TASSY 117

conjugal, par Madame de Courchamps » (qui avait quitté son mari pour le comte de Charolais), à Ma- dame de La Touche ; ou bien encore une affiche mise à la porte de M. Bernard, place des Victoires, en novembre 1736, avec ce qui suit : « Cent louis à gagner. Belle chienne perdue, couleur châtain, avec un dogue d'Angleterre nommé Milord. » Et des couplets assez drôles mirent en parallèle les amours du jeune lord et de l'octogénaire, venant tous deux courtiser à Passy Madame de Fontaine et sa fdle :

Milord Duc et Bernard.

L'amour sous son étendard Tient milord duc et Bernard,

Voilà la ressemblance ; L'un est jeune et vigoureux, L'autre est caduc et goutteux,

Voilà la différence.

Tous deux pour même raison Fréquentent même maison,

Voilà la ressemblance ; L'un s'y glisse en tapinois Et l'autre en maître des toits,

Voilà la diflérence.

Tous deux y font du fracas, Tous deux donnent des ducats,

Voilà la ressemblance ; Milord donne un bien à lui, Et Bernard celui d'autrui,

Voilà la différence.

118 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

Quoi... Pour La Touche disparue

Avec Kingston Toute une famille éperdue

Crie au larron ? D'où peut leur venir sur cela

Tant de surprise ? C'est une fontaine qui va

Se perdre en la Tamise.

Qu'en tout Paris il soit des Ménélas, Que plus d'une Hélène charmante Se livre à l'objet qui l'enchante, Cela ne me surprend pas.

Mais qu'à Paris, on informe, on raisonne, On fasse le charivari Pour un vilain petit mari Quitté pour un amant chéri, C'est ce qui m'étonne.

CHAPITRE V

TESTAMENT DE SAMUEL BERNARD

L'existence de Samuel Bernard ayant toujours été marquée au coin de l'argent, il fallait que sa maladie, voire même sa mort, fussent traitées comme des affaires. A plus de quatre-vingts ans, il fit une maladie qui attira l'attention des contem- porains, non par le péril que pouvait courir sa santé, mais par les honoraires fabuleux qu'il donna à son médecin. Une lettre de l'époque, raconte ce fait par le menu : « Pendant que je suis à « l'article des enterrements, je puis vous parler de « la convalescence ou plutôt de l'entière guérison « de Monsieur Bernard. L'honoraire qu'il a donné « à Monsieur Dumoulin, son médecin, est une « époque brillante pour la médecine et qui aura de la

120 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

« peine à être crue de la postérité ; rien n'est cepen- « dant plus vrai qu'il lui a envoyé 10.000 écus en or. « Je tiens le fait de Madame de Fontaine qui ne l'a « pas quitté dans la maladie et qui lui a donné les « preuves les moins équivoques de la plus sincère « amitié et d'un désintéressement dont il n'ose « parler tant il est incroyable. Mais pour en revenir « au présent de Bernard à son médecin le môme jour « qu'il eût fait cette opération, il dit à Madame de « Fontaine qu'il venait de faire une sottise qui avait « bien étonné trois personnes : lui, qui l'avait faite, « Dumoulin, qui en avait reçu les fruits, et Loly, « qui les lui avait portées. Loly est son caissier et « son homme de confiance. Madame de Fontaine « ayant dit à Bernard que le présent était fort mais « qu'il était digne de lui, « Je ne l'ai pas payé comme « mon médecin, mais comme mon ami, lui a répondu « Bernard. » Il y a un mélange de haut et de bas « dans cet homme-là qui est incompréhensible ; il (( a gâté cet acte de générosité par une crasserie « qu'il a faite à un médecin de second ordre qui « l'avait veillé toutes les nuits et à qui il n'a donné « que vingt-cinq louis d'or ; il faut qu'il y ait « toujours quelque chose dans les plus grands « hommes qui les rapproche du commun de l'hu- « manité.

« Venant de tout autre que Bernard, vingt-cinq « louis à cette époque, étaient de convenables hono- « raires, mais la rémunération paraît évidemment

LE TESTAMENT 121

« chétive si elle est rapprochée des 10.000 écus « donnés à Dumoulin ou même des cent louis qu'il « mettait dans la jolie main de Mademoiselle Salle « pour une simple gargouillade de la danseuse à la « noce du président Mole. »

A partir de ce moment, il ne recouvra jamais sa vigueur d'autrefois ; menacé de gangrène sénile, et sentant venir le moment il serait bientôt ce qui n'a plus de nom dans aucune langue, il se prit à songer à son immense avoir, à sa succession qu'il fallait préparer, et il s'y attacha avec la méthode objective, le soin et l'intelligence qui lui étaient habituels. Tel un patriarche, rassasié de jours et de biens, il entreprit de grands apprêts en vue de la mort. Il choisit pour exécuter ses dernières volontés Chauvelin, secrétaire d'Etat des affaires étrangères, garde des sceaux, vice-chancelier et il lui fit cadeau, à cette occasion, d'un diamant de 80.000 livres. Chauvelin ayant perdu toutes ses charges avec la faveur du Cardinal Fleury en 1737, perdit du même coup la confiance de Samuel Bernard. Celui-ci lui retira sur-le-champ son mandat ; il aurait peut-être voulu reprendre son diamant, mais en vain. Il se vengea sur M^ Milsonneau, avocat au Parlement, choisi pour remplacer Chauvelin, en lui léguant seu- lement 10.000 livres.

Samuel Bernard passe donc les derniers moments de sa vie à inventorier ses biens, à les répartir entre ses enfants en causant avec ses notaires, M^^ Bronod

122 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

et Tessier ; enfin cette dernière affaire l'intéresse au plus haut point, tant et si bien qu'elle le distrait des angoisses du départ.

Il est permis de supposer que ce financier prodi- gieux ne connut pas la mélancolie précédant la séparation d'avec des êtres chers ou des objets trop aimés et il quitta la terre comme un bon ouvrier aspirant au repos après une journée de fort tra- vail.

Le 15 août 1736, il fit son testament. A ce testa- ment Samuel Bernard n'ajouta pas moins de 16 co- diciles et sous ces feuilles notariées apparaissent toutes les phases de l'agonie du riche et puissant potentat.

Ce merveilleux cerveau continua pendant les dix- huit mois de sa maladie, de penser chiffres et combinaisons. Tous les deux ou trois jours une nouvelle idée germait dans sa tête fatiguée, mais non affaiblie. Les notaires sont appelés et, après les formules d'usage, signalant l'état du vieillard couché dans une belle chambre au premier étage de l'une de ses maisons donnant sur la place Notre- Dame-des-Victoires, et dont la main tremblante ne peut plus apposer de signature, ils prennent sous sa dictée, ses volontés, changeant maintenant selon l'humeur et la maladie. Par deux fois, sa belle-fille. Madame de Rieux, occupe sa pensée ; il lui lègue 6.000 livres de rente en propre. Puis, la dame ayant peut-être marqué un renouveau d'empressement

LE TESTAMENT 123

auprès de Samuel Bernard, celui-ci, à quelque temps de là, s'attendrit et augmenta le legs de 2.000 livres. Sa fille, la Présidente Mole, l'enfant chérie de sa vieillesse, hérita en bloc de tous ses diamants.

En suivant le cours de ces pages, il est visible que le financier prend un plaisir sensible à l'énuméra- tion de ses biens ; il oublie que bientôt d'autres les posséderont et que le temps des impératifs : je veux que mes biens et meubles, je veux que mes terres de... etc., ne sera plus.

Dans sa mémoire défilent maintenant des noms de femmes. Madame Rossignol, abbesse Darcisse, Madame Planque, la veuve d'un maréchal de camp des armées du Roi. Toutes elles ont un diamant de prix, mais il se préoccupe surtout de Madame de Fontaine, l'ancienne maîtresse, et lui laisse ses deux maisons et son territoire d'Auteuil avec les meubles en icelles. Il veut que toutes les sommes qui peuvent lui être dues par la dame de Fontaine par obligations, billets ou autrement, ne lui soient point demandées, lui faisant en tant que de besoin don et legs de tout ce dont elle pourrait lui être redevable à quelque titre que ce soit et d'une argenterie pesant 350 marcs six onces, et craignant qu'elle n'ait pas sa pesée complète, il explique qu'il la lui a remise en mains propres avant de mourir.

Il fait un legs à son valet de chambre, il le change maintes fois, l'augmente, le rogne, l'augmente

124 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

encore, suivant probablement le zèle de celui-ci à apporter les tisanes et les ustensiles !

Samuel Bernard n'oublie pas sa bonne paroisse de Saint-Eustache, et dit comment il l'a, d'ores et déjà, assurée d'un revenu annuel de 2.000 livres de rente sur les vendeurs de marée. Barbier, en décembre 1738, épie cette mort, en note les phases, mais supprime l'éloge du grand moribond.

« Samuel Bernard est retombé plus dangereusement malade. On l'a même dit mort dans Paris. On a cru que la gangrène s'était jetée sur une jambe, et qu'il n'y avait plus <le ressource. Cela a été au point que dans la famille il a été fait un état de son bien, qui a transpiré dans le public. On le fait monter par détail à plus de 60 millions, savoir : 15 millions et tant de mille livres en obligations particulières sur les gens de la Cour et de la ville. Il est certain qu'il a prêté sur toutes les grandes charges ; deux millions quatre cent mille livres en terres, dix-sept cent mille livres en argent comptant chez lui, et le surplus dans les pays étrangers, en Hollande et en Angleterre. Il y a longtemps qu'on n'a vu un particulier aussi riche, et surtout si l'on joint à cela les grandes dépenses qu'il a faites, le payement des dettes de ses fds qui alloient à plus de trois millions, et les dots considé- rables qu'il a données à ses fdles et petites-filles. Madame Mole et Madame de Lamoignon et à Ma- dame la marquise de Mirepoix, dont la dot ne lui a pas encore été rendue par M. de Mirepoix, ambas-

LE TESTAMENT 125

sadeur à Vienne. Il faut pourtant convenir qu'une pareille fortune est préjudiciable dans un Etat ; elle est prise sur l'Etat même, et elle ne peut être faite qu'aux dépens d'un grand nombre de familles qui se trouvent ruinées par des suppressions de charges, des réductions de rentes et par le système.

Depuis quinze jours et plus que Bernard était regardé comme mort, il subsiste toujours, et l'on dit qu'il n'avait pas la gangrène. On dit cependant que la gangrène y est. Les gens qui le connaissent de fort loin ne lui donnent que quatre-vingt-huit ans ». En janvier 1739, Barbier écrit :

« Le dix-huit de ce mois, est enfin mort le grand Samuel Bernard, âgé de quatre-vingt-huit ans )>.

Cet ancien huguenot, d'autres même disent juif, mourut en suivant les formules d'un bon chrétien, après avoir été, durant sa vie bon époux, bon père et bon citoyen.

Ses restes furent déposés dans le caveau de sa paroisse, chapelle de la Vierge, et les registres de l'église, à la date du 18 janvier 1739, portent cette inscription :

Paroisse Saint-Eustache, année 1739,

décès de samuel bernard

Le Mardi 20 Janvier 1739 Messire Samuel Bernard, chevalier de l'un des ordres du roi, conseiller d'Etat, comte de Coubert seigneur de Longueil et autres lieux,

126 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

âgé de quatre-vingt-sept ans un mois et dix-huit jours, demeurant place des Victoires, décédé du dix-huitième du présent mois a été inhumé dans notre éghse dans le caveau de la chapelle de la Vierge en présence de Messire Samuel Jacques Bernard, chevalier, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, surintendant des domaines, maison et finances de la reine. Grand Croix, grand prévost et maître des cérémonies de l'ordre royal et militaire de St Louis, de Messire Gabriel Bernard de Rieux, conseiller du roi en ses conseils, président au Parlement de Paris, comte de Rieux, seigneur de la Livinière, Ferrare et autres lieux, ses fils ; de Messire Mathieu François Mole, Président du Parlement, marquis de Mery, Seigneur de Champlâ- treux et autres lieux ; de Messire Chrétien Guillaume de Lamoignon, Président du Parlement, marquis de Bas- ville, baron de Saint- Yon et de Noailles, seigneur de Bas. Hauterive la Gueulze et autres lieux, de son Excel- lence Mgr Gaston Charles Pierre de Lévy de Laumagnes, maréchal héréditaire de la foi, maréchal des camps et armées du roi, son ambassadeur extraordinaire auprès de Sa Majesté Impériale, comte de Ferridex, vicomte de Gunoix, baron de Montfourcaut et de la Gorde, seigneur marquis de Mirepoix et autres places.

Signé : Bernard de Rieux, Mole, Bernard DE Rieux, Lamoignon, Lévis, Mirepoix et Secousse.

Des messes furent dites pour le repos de son âme et le billet d'invitation fut ainsi libellé :

Vous estes priez d'assister aux messes pour le repos de l'âme de Messire Samuel Bernard, chevalier de l'Ordre de Saint Michel, conseiller d'Etat, comte de Coubert,

LE TESTAMENT 127

seigneur de Longueil, Glisolles et autres lieux : qui se diront jeudy, vingt-neuvième janvier 1739, depuis neuf heures jusqu'à midi, en l'église des RR. PP. Feuillents, rue St-Honoré, Messieurs et dame s'y trouveront, s'il leur plaît.

« Un De profondis ».

Les trois enfants survivants de Samuel Bernard, Samuel Jacques, comte de Coubert, Gabriel Bernard, président de Rieux et Bonne Félicité Bernard, femme du premier président Mole, après les quelques cons- tatations d'usage les enfants du premier mariage essayèrent de frustrer l'enfant du second, se mirent assez rapidement d'accord, pour partager au plus vite les vingt-neuf millions légués par leur père. Son fils aîné Samucl-Jac(|ues eut, dans sa part, 9.262.010 livres comprenant la remise de ses dettes, la terre de Coubert estimée 500.000 livres ; des meubles somptueux et le reste en argent.

Gabriel de Rieux eut la remise de ses dettes, près de 100.000 livres d'argenterie, la terre de Glisolles, estimée 300.000 livres, les maisons de Paris rue et place Notre-Dame des Victoires, esti- mées 400.000 livres ; au total : 8.626.900 livres.

Madame Mole eut 119.140 livres de diamarits, la remise des quelques dettes de Monsieur Mole, le reste en argent, en tout 6.842.088 livres.

Ce partage ne mentionne pas les dots que Samuel Bernard donna à ses enfants au moment de leur mariage, ni les charges qu'il leur acheta, ni

128 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

l'entretien qu'il leur donnait, ni les riches cadeaux, ni certaines dettes de ses fils qu'il avait fréquemment payées. Quant à Madame de Saint-Chamans, la veuve effacée de Samuel Bernard, elle hérita d'une rente, et de l'usufruit du château de Coubert qu'elle céda par la suite à son beau-fils Samuel- Jacques Bernard, préférant vivre dans son cher Méry.

Samuel Bernard avait tout le long de sa vie prêté généreusement à bien des gens de la finance, de la cour et de la province. On n'avait jamais fait, en vain, appel à sa bourse. Et il était spécialement bon pour les anciens militaires qui venaient lui demander secours. Il se rappelait le temps leur équipement complet dépendait de lui et il ne voulut jamais les laisser dans le besoin. Au jour de sa mort, l'inexo- rable comptabilité fut seule à étaler le chiffre des prêts qu'il fit obligeamment et pour lesquels il ne demanda aucun intérêt de son vivant et aucun recouvrement ne fut exigé par la succession. Les financiers sont bien obligés d'entretenir l'amitié comme le reste.

L'état détaillé du compte ouvert au grand-livre de Samuel Bernard en l'an 1739, donne cette liste :

LE TESTAMENT

129

ETAT DETAILLE

DU COMPTE OUVERT AU GRAND-LIVRE, COTÉ B, FOLIO 118

Sous le titre

DIVERS DÉBITEURS

Le solde, duquel compte, est porté au bilan du 18 janvier 1739 pour 3.118.782,9,3.

Amelot de Gournay . . . .

Le marquis d'Antin. . . .

Le prince de Montbazon

Desanqueux

Remet et Compagnie. . .

Mimerel d'Amiens

Madame de Sagonne . . .

Le Maréchal de Boufïlers

Madame Voisin

M"e Charlotte de Bour- bon

Le gendre de Saint Au- bin

Le prince d'Epinoy. . . .

M. de Nancré

Pellard

Le Chevalier de Cha- bannes

Le prince de Tingry . . .

d'Aligre

Messieurs Paris

Berger

M. G

Gautier

M. de Cotte

Doivent

1.439

10

9.000

4.000

1.000

13.718

40.000

7.088

5

2.224

8

282

18

2.635

9

992

15.000

20.900

148.000

49.900

1.750

39.99G

100.000

30.000

5G.000

20.000

G. 407

2

Avoir

130

SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

Toricelly

Le Bailly Spinola

Le Chevalier de la Chausse

Henri Linot

Le Comte de Banville. .

Madame Desalleurs ....

Le Duc de St Simon. . . .

Horneca de Genève ....

Sarsfild et Penet de Cadix

Sucession de J. Baptiste l'Evêque

Avances faites à la pro- vince du Languedoc.

Le marquis de Fénélon.

M. de Chavigny

Le Comte de Maurepas .

Schmidlin

Pecquet

M. d'Angervilliers

Le Prince et la Princesse de Carignan

Doutin

Le Duc de Lorges

M. Pâris-Duverney

M. Dodun

M. et Madame de Ra- dioles

Madame de la Vrillière à présent Duchesse de Mazarin

Mr Foubert

Le duc de Yilleroy

Le marquis de Gauville

Valet de la Touche ....

Doivent

Avoir

2.825

52.545

26.555

1.695

1303

7

9

1.309

19

200.000

M. le Duc et

7.635

3

Madame la Du- chesse de St Si-

5.877

18

mon ont passé un contrat de

30.039

12

2

constitution! de cette somme 'au

50.000

profit de feu] M, Bernard par^ de-

42.000

3.990

18

9

vant M^ Tessier,

100.000

notaire, le j 20

22.096

4

Mai 1733. ^ Ce

902

7

3

contrat dut don-

500.000

à M. le mar- quis de Mirepoix

38.400

pour partie de la

644

12

dot de Madame

3.000

son épouse après

624.000

le décès de la-

5.000

quelle il a été rétrocédé à mon

1.200

dit feu sieur Bernard.

12.000

500

30.000

6.000

150.000

LE

TESTAMENT

Doivent

Le maréchal d'Estrées.

2.518

17

6

La duchesse de la Force

21984

14

6

M. et Madame de Gué-

briant

1.500 150 150

Philibert

M. de Bruz

Barraud de La Morta-

drie

216

L. R. remis à Mr Le Fè-

vre, son trésorier, sans

billet, ni reçu en 375

louis à 24

9.000

Madame Bernard surin-

tendante

4.000

Madame Bernard de

Rieux

4.000 75.710

13

Papillon

Le chevalier Daudet. . . .

400

M. de Courcelles

60

Le marquis de Chétar-

die

15.000

De la Haye fermier gêné

néral

40

237

2.400

17

8

Brisson

Le comte de Tressan . . .

M. et Madame Dufour...

6.000

M. le Duc de Noailles . .

24.000

Le marquis de Lange...

133

10

De Julien

36

Madame la comtesse de

Bonneval

2.400

La duchesse de Riche-

lieu

6.000

Madame Le Normant

Francine

600

Madame de Fulvy

4.800

131

Avoir

132

SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

1jvJI.C?.ii

Berthelot

M. Knabe

M. d'Armonville

Madame Fontaine

S. et S. feue Madame la

Princesse de Conty. .

M, le Cardinal de Poli-

gnac

Madame la Princesse de

Léon

M. Bouhier de Versa -

lieux

Mademoiselle de Colaus. M. Le Lay de Guébriant

3.134.121 6 7

Doivent 100 150

1.500 100

4.000

2.000

2.400

12.000

12.000

480

7.200

Avoir M, Bernard a entendu lui en faire la charité.

Le débit se monte à 3.134.121 6 7 Le Crédit 15.138 17 4

Reste 3.118.782 9 3

CHAPITRE VI

SAMUEL-JACQUES BERNARD, COMTE DE COUBERT

Samuel Bernard avait eu un souci très louable et très patriarcal de sa famille, il commit cependant une faute : sa vanité ne fut pas encore assez grande et il n'imposa pas son nom à ses enfants. Ses fils, au lieu de porter gaillardement le nom de leur père, s'affublèrent du nom de terres diverses. Ces trans- formations n'aboutirent pas : le grand chêne robuste qu'était Bernard, avait absorbé toute la sève, ses petits-fils héritèrent des personnalités de leurs mère, et ses 'descendants mâles ne dépassèrent pas la Révolution,

Samuel Bernard laissait six enfants, dont trois filles illégitimes. Il les aimait tous également. L'aîné de ses enfants, Samuel-Jacques Bernard, 1686-1753,

134 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

comte de Coubert à la mort de son père, passa sa vie à se ruiner. Son père paya ses dettes une première fois, le maria et le dota. Il reperdit de nouveau ce qu'il avait, fit de la banque, spécula, perdit et continua quand même à mener une vie d'un faste éblouissant. Il avait acheté le château de Grosbois au prince de Tingry, le 4 mars 1718, mais il fut obligé de le revendre en 1731, au garde des Sceaux Chauvelin, pour la somme de 400.000 livres avec les meubles. Il avait aussi un grand train de maison, habitude dont il ne se départit jamais, quel que fut l'état de ses finances. Tant que son père vivait, il fut soutenu et maintenu, mais après 1739, les neuf millions de l'héritage paternel furent engloutis avec une rapidité vertigineuse, par ce vorace avaleur d'argent.

A cette époque, le luxe provoquait le gaspillage, et tous deux ensemble trouvaient le moyen de faire dépenser des sommes énormes aux gens à la mode en les obligeant à se pourvoir tout le long des heures de petits riens coûtant plusieurs milliers de francs. Les femmes donnaient alors le ton. Il ne faut donc pas s'étonner du goût trop mièvre, trop petit, trop joli, qui sévissait. Pour leur plaire, des agrémanistes s'ingéniaient à créer chaque jour des joujoux nouveaux. C'était dans l'ameublement, des poufs et des dais, et des nœuds, et des otto- manes, et des coussins, et des draperies retenues par des glands ; c'étaient les gouaches légères,

LE COMTE DE COUBERT 135

c'étaient les petites boîtes rondes en piqués en émail rose, des amours s'enlevaient sur un fond de nuages ; c'étaient des boîtes de galuchat, c'étaient des tables surprises avec des compartiments pour les poudres et les fards, les odeurs et les pots- pourris. L'imagination des artistes français était stimulée dans ce sens, et il faut avouer qu'ils y excellaient d'une façon surprenante. Enfin, le miè\Te dominait plus que le beau. C'était bien la femme qui régnait, et même la très petite femme. La France semblait être devenue un vaste boudoir, et les artistes en avaient tellement le sentiment que lorsqu'il s'agissait de décorer le mur extérieur d'une chapelle, il fallait que les attributs d'une ber- gère, terminés par des nœuds, enjolivassent la pierre sacrée (chapelle des Jésuites de Langres). Le comte de Coubert ne se faisait pas fautfe de jeter à pleins bras les sacs d'écus de Samuel Bernard dans tous les ateliers à la mode, mettant son amour-propre à ce que ses amies eussent les plus belles vaisselles d'or et d'argent ciselées par Germain, et il commandait à foison aux Cartiers du temps :

ces riches bagatelles

Qu'Hébert vend à crédit pour triompher des belles.

(Voltaire).

Tant et si bien qu'il fit une banqueroute considé- rable deux ans avant de mourir.

i36 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

N'est-ce pas une loi que les grosses fortunes trop rapidement amassées, même au prix de peines infi- nies, de travail et d'intelligence sont généralement dissipées par des héritiers prodigues. Dans tous les temps, il y eut des écervelés spécialement choisis par la Providence pour accomplir cette besogne et rendre le plus rapidement possible à la masse les sommes les plus énormes. C'est peut-être un instinct de la race humaine de respecter seulement ce qui fut acquis avec lenteur et transmis avec soin.

Cette banqueroute de Samuel- Jacques Bernard aurait passé inaperçue, comme tant d'autres de l'époque, si un homme d'esprit ne s'était pas trouvé frustré : M. de Voltaire y perdit 8.000 livres de rente. Il se mit alors à pousser les hauts cris, à glapir, à remuer non pas ciel mais terre, et en parla encore dix ans après.

Lui qui avait célébré l'habileté et la bonté de Samuel Bernard :

Le casque, le mortier, la barrette, la mitre, A la félicité n'apportent aucun titre. Et ce Bernard qu'on vante est heureux, en effet, Non par le bien qu'il a, mais par le bien qu'il fait.

dans une lettre du 13 septembre 1754, écrit à une dame :

« Notre cœur, à qui le fils de Samuel Bernard s'est avisé de faire en mourant une petite banqueroute

LE COMTE DE COUBERT 137

est intéressé à voir le Parlement reprendre ses fonc- tions. » puis au comte d'Argental, le 3 mars 1757 :

« J'aimerais encore mieux que votre Parlement se mît enfin à rendre justice et me fit payer de 50.000 francs pour ce fat de Bernard, fils de Samuel Bernard et fat de dix millions, qui m'a fait banque- route en mourant. Adieu, mon divin ange, jugez Damiens et portez-vous bien. »

Et cependant Samuel Bernard avait ligoté son fils avec tous les emplois possibles, le faisant nommer maître des requêtes, surintendant de la maison de la reine, intendant et commandeur de l'ordre militaire et royal de Saint-Louis, et le maria en 1715, à Louise- Olive Frotier de La Coste. On retient néanmoins le nom de Samuel-Jacques, car ses dilapidations ne furent pas entièrement vaines. Il a atteint cette ambition suprême de la plupart des hommes de laisser après soi quelque chose accrocher son nom. Il créa peut-être le plus beau palais parisien du XVIII® siècle ; et d'avoir su concevoir et exécuter cette œuvre, dont les débris servent encore aujour- d'hui à rendre somptueuses d'autres demeures, excuse peut-être aux yeux de la postérité indiffé- rente, les 8.000 livres de rente dérobés à M. de Vol- taire et tout l'argent gaspillé.

Il subsiste encore de ce passé, au n^ 46 de l'étroite rue du Bac, une façade de huit fenêtres, d'un carac- tère trop froid, pour indiquer les merveilles réunies

138 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

jadis à l'intérieur. Cette façade est coupée par une belle porte cochère aux deux vantaux sculptés en plein bois, portant les lettres S. B. entrelacées avec une branche de laurier et s'ouvrant sur une cour intérieure, circonscrite par deux ailes. Dans le vaste escalier, les yeux errent étonnés de n'être arrêtés par aucun détail ; la nudité absolue de cette ma- gnificence passée attriste. Les anciens salons en enfilade du premier étage, hauts d'une hauteur de 4 m. 85, sont occupés par une industrie pleine d'à-propos : le naturaliste Derolle y empaille des animaux et y vernit des squelettes. La vie, la beauté et la splendeur de jadis sont remplacées par les tristes dépouilles figées ; seuls, quelques papillons aux ailes rigides et brillantes, apportés d'îles lointaines, évoquent les brocards d'anciennes robes qui bruissèrent naguère sur ces parquets beaux comme des tapis. La diminution et le déboi- sement de cet hôtel date de 1887. Le baron Edmond de Rothschild acheta les principales boiseries pour les transporter chez lui, faubourg Saint-Honoré.

N'est-ce pas un miracle d'avoir conservé si long- temps ces anciens décors, puisque le changement est une des lois formelles de la vie ; pour se renou- veler, elle a besoin d'autres adaptations ; les hôtels des particuliers du xviii^ siècle ne seraient d'aucun usage pour ceux du xx^.

Avant 1887, on voyait encore à l'extrémité des ailes deux pa\allons arrondis dont les balcons de

PORTE DE LHOTEL DE SAMUEL JACQUES HERNAKi:) C DE COUBERT

LE COMTE DE COUBERT 139

ferronnerie et les consoles présentaient une dispo- sition originale.

Un grand jardin, fermé d'une grille, encerclait la maison assez profondément pour la dérober au voisinage ; une belle fontaine de plomb attribuée à Girardon, ornait le parc et quand les eaux de cette fontaine venaient, par les beaux soirs d'été, accompagner de leurs chants les musiques qui s'échappaient des croisées entr'ouvertes, lorsque M. de Coubert donnait une fête, la vue du grand salon ovale ouvrant sur les verdures ses carrés blondis par la lumière des bougies, devait être un spectacle inouï.

« Ce salon ovale était une merveille. Il s'ouvrait par trois hautes fenêtres sur un balcon excellemment ouvragé. Sa forme elliptique, sa plantation de biais, lui donnaient un abord d'une élégance et d'une majesté incomparables. La cheminée monumentale était en brèche de couleur, ornée aux angles de cariatides en bronze doré, rappelant par la puis- sance du style et le gras du travail, les plus belles œuvres des Caffieri. Des panneaux en bois sculpté et doré encadraient des glaces aux mille reflets et rejoignaient, en courbes gracieuses et puissantes tout à la fois, les corniches du plafond, sculptées en haut relief et ornées de figures magistrales qui encadraient des peintures de Van Loo, de Restout, de Dumont, de Natoire, représentant l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique. Ces sujets alter-

140 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

naient avec les couronnements des panneaux figu- rant en relief les arts de la Peinture, de la Sculpture, de la Musique et de l'Architecture. Des consoles ventrues occupaient les entre-deux des fenêtres. Tout cela était d'une ampleur, d'une harmonie, d'un jet vigoureux et fier que les mots ne sauraient rendre. Les tons de l'or patiné par le temps se mariaient dans les gammes les plus chaudes. De délicieux petits salons tout garnis de boiseries, dont la délicatesse pouvait rivaliser avec celle des appar- tements de Louis XV à Versailles, une superbe salle à manger décorée de peintures d'Oudry, complé- taient cet ensemble décoratif.

Les peintures d'Oudry, dans la salle à manger, portent la date de 1742. Elles figurèrent au Salon de cette année sous cette mention :

32. Un grand tableau cintré en hauteur, de 7 pieds, sur 4 et demi de large, représentant un chien barbet qui se jette sur des canards qu'il surprend dans des roseaux auprès d'une fontaine.

33. Autre, faisant pendant, représentant un coin d'architecture, sur lequel est posé une guitare et de la musique ; dans le bas, deux chiens de chasse, un oiseau royal et un faisan peintelé.

Ces deux tableaux sont destinés pour la salle à manger de M. Bernard, à Paris. »

« Quatre pièces garnies de boiseries faisaient suite à la grande salle. Partout ailleurs, elles eussent été appréciées comme des productions charmantes,

LE COMTE DE COUBERT 141

pleines de goût et d'esprit, mais, écrasées par ce voisinage incomparable, elles ne pouvaient jouer que des rôles de comparses. L'hôtel comptait encore d'autres boiseries, d'un intérêt plus badin. On y voyait la corniche en plâtre d'un petit cabinet intérieur, sur laquelle étaient sculptées des guenons se livrant à des soins intimes de propreté, scènes revit tout le badinage erotique du xviii^ siècle. »

Cet hôtel avait été construit par Samuel-Jacques Bernard sur un terrain de près de 4.000 mètres carrés, situé entre la rue du Bac et le boulevard Saint- Germain, dont il avait hérité de son père. Com- mencé en 1740 il était achevé en 1745. Bofîrand l'a moralement signé, car le salon ovale de cet hôtel était la réplique du salon de l'hôtel Soubise, chef- d'œuvre du célèbre architecte, et si celui de Samuel Jacques ne figure pas dans son œuvre gravée, c'est que son livre d'architecture, publié en 1745, avait être préparé bien avant l'achèvement de l'hôtel Bernard. De plus, Bofîrand travaillait beaucoup dans ce quartier, il bâtit de nombreux hôtels, ceux de Montmorency et de Rohan, etc.

Ami des Bernard, il était le principal élève de Jules Hardouin Mansart, dont le fils avait épousé la sœur de Samuel- Jacques.

Dans le désarroi de la succession du comte de Coubert les papiers furent égarés et il n'existe presque aucune pièce le concernant ; mais on peut imaginer les sommes fabuleuses données par Samuel-

142 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

Jacques aux artistes, quand on songe que la vérifi- cation seule des travaux pour l'hôtel de la rue du Bac se serait élevée à la somme de 33.200 livres.

Le comte de Coubert ne passait pas uniquement ses jours et ses nuits sous les lambris dorés de ce lieu magnifique ; il aimait fort à s'encanailler et faire des dépenses ailleurs qu'au sein de sa famille.

Le journal de Sartines, lieutenant de police, narrant avec un zèle inépuisable et en s'y complai- sant les galanteries de Paris, raconte que M. le comte de Coubert donna des sommes prodigieuses à une demoiselle de Mainville qu'il quitta pour Mademoi- selle Deschamps, et qu'enfin il installa une veuve Viringue, rue des Brodeurs, près de la barrière de Sèvres, dans une petite maison qu'elle occupe seule et que lui a louée son bienfaiteur. « Il lui a donné depuis trois mois plus de 6.000 livres, qu'elle a dépensées on ne sait à quoi. Lors de son déménage- ment, elle n'avait pas le sou. AL de Coubert lui a fait une scène des plus fortes il y a environ douze à quinze jours, ayant rencontré chez elle un particulier vêtu en noir et que l'on nomme Ballu, procureur, qu'il prit pour un guerluchon. Il ne se trompait pas, car cette demoiselle est encore enceinte et croit l'être de ce jeune homme, qui prit la fuite, voyant l'en- treteneur tirer l'épée, voulant tout tuer, mais qui sortit lui-même, jetant à son infidèle maîtresse seize louis qu'elle ramassa avec une grande présence

LE COMTE DE COUBERT 143

d'esprit. Cependant, le lendemain, étant revenu chez elle, la paix se fit, et il lui promit pour le jour de l'an prochain une somme de 5.000 livres, sans préjudice de ce qu'il lui donne régulièrement par mois. Depuis cette réconciliation, toutes les fois qu'il vient chez elle, il met son épée nue sur son lit, disant qu'il craint d'être arrêté, ensuite se met en robe de chambre et tous deux boivent du punch jusqu'à l'ivresse. Les domestiques se louent de la générosité de M. de Coubert, mais se plaignent de la méchanceté de sa maîtresse. » Ce Coubert ne ressemble-t-il pas étonnamment au Guéritaude d'Anatole France, mais l'esprit de l'abbé Coignard manque au récit de ces agapes.

M. de Coubert préférait sûrement aux fêtes écla- tantes de la rue du Bac, ces petites parties fines faites en compagnie de la dame Yiringue et du sieur Bronod, le tabellion de la famille ; celui-ci avait aussi une délicieuse maison de campagne, proche Vincennes, il rassemblait de la fort joyeuse com- pagnie.

Samuel- Jacques aimait mieux en somme se laisser vivre, même grossièrement, plutôt que de régir ses affaires et payer ses dettes, dont il laissait avec indifférence grossir l'amas. A sa mort, en 1753, sa veuve et ses enfants durent presque tout liquider ; l'hôtel de la rue du Bac fut acheté par M. de Grim- berge ; le château de Coubert fut mis en adjudica- tion à la requête de plus de deux cents créanciers ;

144 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

mais des accommodements étant survenus, cette vente n'eut pas lieu.

Le comte de Coubert laissa plusieurs filles ; elles devinrent Mesdames de Lamoignon, d'Entraygues, de Courtomer, de Chabannes, et un fds unique, Olivier-Samuel- Jacques Bernard. Il émigra en 1793, ses biens furent confisqués, le magnifique mobilier de Coubert, acheté par Samuel Bernard, vendu nationalement, produisit 84.699 livres 9 sols, et les papiers disparurent.

La postérité du dernier comte de Coubert, conti- nuée par les femmes, est aujourd'hui représentée par le comte Félix de Forestier de Coubert.

CHAPITRE VII

LA PRESIDENTE MOLE

La fille de Samuel Bernard et de Pauline de Saint- Chamans, Bonne-Félicité, la benjamine de la famille Bernard, fut particulièrement choyée par le destin. Elle avait une charmante figure, de l'éclat, de grands yeux noirs pleins d'intelligence et de feu et un air mutin. Richement dotée par son père dont elle eut Méry, petite châtelaine adulée, présidente à treize ans, elle entra entièrement dans l'esprit de ce rôle ; son goût le plus vif fut en effet de pré- sider, d'organiser et de dominer ; et comme per- sonne n'osait contrarier ce goût, il augmenta jour- nellement. Le président Mole, qui faisait obéir le Parlement, trouva un jour la férule de son épouse un peu trop lourde et lui abandonna presque entièrc-

10

146 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

ment le château de Méry-sur-Oise, pour se réfugier dans sa terre de Champlâtreux.

Le mari de Mademoiselle Bernard fut Mathieu- François Mole, comte de Champlâtreux, seigneur d'Epinay, Trianon, Luzarches, Gocourt, Thimé- court, marquis de Méry, Mériel et autres lieux. Président au Parlement de Paris à vingt-huit ans, il continua de servir son pays avec le même zèle désintéressé et le même savoir que les anciens Mole, qui tous avaient eu à cœur de ressembler à Mathieu Mole, dont le cardinal de Retz, son adversaire poli- tique, disait : « qu'il voulait le bien de l'Etat préfé- rablement à toutes choses. »

Mathieu-François, devint en 1757, premier prési- dent, remplaçant M. de Maupeou, exilé lors des querelles entre le Parlement et Christophe de Beau- mont, archevêque de Paris. Il remplit cette charge pendant cpielques années, mais il y mit trop de zèle, se heurta contre Choiseul ; l'assemblée fut dissoute, et Mole quitta la \-ie publique. Madame Mole se consola de ne plus jouer un rôle prépondérant en se livrant à Méry aux amusements des bâtisses, et des jardins. Ce penchant de créer et d'embellir distinguait tous les Bernard. Elle dessina son parc suivant la tradition de Le Nôtre, secondée par un ami et voisin d'été, M. de Bufïon, elle planta des bouquets d'arbres variés et colorés, et ce parc un peu fantaisiste reliait les majestueux jardins français à la Garenne elle donnait des chasses très recher-

LA PRÉSIDENTE MOLE 147

chées. Les allées se promenaient la présidente et le naturaliste existent encore. Madame Mole rece- vait avec beaucoup de charme et d'entrain, mais, comme sa demi-sœur, ^ladame Dupin, elle resta toujours une honnête magistrate, ne commettant aucune de ces fredaines qui divertissaient tant ses contemporaines. Du reste, sa mère qui séjournait continuellement à Méry depuis la mort de Samuel Bernard, dut l'influencer ; drapée de bure et ceinte des cordelières du veuvage, la deuxième Madame Bernard ne semblait tenir à la vie que par amour pour sa fdle unique. Dédaigneuse du présent, elle vivait entre les souvenirs de son illustre famille et les espérances de la vie future. L'aspect de sa silhouette noire, traversant la cour du château et le parc pour aller visiter les pauvres des environs, ou longeant les galeries pour gagner la chapelle oii elle restait en de longs agenouillements, empêcha sans doute les frivolités de s'installer à Méry. A sa mort, elle voulut que son cœur reposât à côté de celui de son père.

Les vertus de cette austère janséniste furent inscrites sur une plaque de marbre noir. En 1793, le peuple, qu'elle avait tant de fois soulagé, respecta son épitaphe, qu'on peut lire encore dans la pénom- bre de la chapelle de Méry :

Ici repose le cœur de dame Pauline Félicité de Saint-Chamans, veuve de

148 SAMUEL BERNARD ET SES ENFANTS

messire Samuel Bernard, chevalier, comte de Coubert, conseiller d'Etat. Riche en vertus, elle a